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s'entr'ouvrir, béante et terrible, pour les engloutir ? Autre phénomène singulier, la variation de l'aiguille est observée pour la première fois. Evidemment, on entrait dans un monde nouveau soumis à des influences inconnues, puisque les lois de la nature changeaient avec les latitudes.
Les murmures éclatent de tonte part, les cœurs défaillent, le découragement s'empare des plus braves. Seul Colomb, debout, l'œil animé, le geste impérieux, fort du sentiment de sa mission, oppose à l'orage grondeur de la révolte son invincible énergie. La providence vint à son aide. Une nuée de petits oiseaux, au plumage doré, hôtes journaliers des bosquets de l’Andalousie, vint s’abattre sur les cordages de la flotille, remplissant l'air de leur harmonieux gazouillements. C'év it la colombe dle l’arche de Noé, c'était l'indice du voisinage de la terre.
Cependant les jours succèdent aux jours, les nuits aux nuits; déjà sept cent cinquante lieues ont été franchies depuis les Canaries, et à l'horizon sans borne, l'œil ne voit qu’une mer sansfin. Les provision s’épuisent, une terreur morne s'empare de l'équipage, des groupes murmurant se forment, ici, là, menaçants et terribles. La conspiration éclate! Colomb, a genoux, demande grâce : encore trois jours!
Le matin du troisième jour, les oiseaux voltigent autour des vaisseaux, l'air est tiède et pur comme une brise parfumée de Séville au mois d'avril, la mer est transparente comme le cristal, les flots s’apaisent et tombent dans le recueillement.
Des herbes aromatiques, fraîches et vertes, suivent
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CHRISTOPHE COLOMH,. 109
le gracieux balancement de la vague; il vient de l’ouest une brise embaumée qui a dû raser les plantes odorantes d’une plage fertile ; dans l'atmosphère il y a un courant sympathique qui annonce le voisinage de la végétation. Bientôt le canon se fait entendre; l'équipage, ivre d'allégresse, s'écrie à la fois: terre ! terre!
C'était le vendredi matin, 12 octobre 1492,
Colomb contempla pour la première fois le Nouveau-Monde !
La plage qui reçrt le grand capitaine porte le nom de San-Salvador ; c’est une des îles Lucayes.
Impatient de continuer sa course Colomb reprend la mer après avoir rendu grâce à Dieu du succès de son voyage. Il visite à la hâte Cuba, St. Domingue, Hispaniola. Puis, rebroussant chemin, il aborde les côtes du Portugal après sept mois et onze jours d'absence. On s’empresse autour de lui, les populations l’acciament, Ferdinand et Isabelle le font asseoir sur les marches du trône et le proclament, en présence de la cour, Vice-Roi des pays qu'il a découverts. ‘Le grand navigateur était à l'apogée de sa gloire.
Ambitieux de continuer sa mission, las des flatteries qu’on lui décerne, Colomb met à la voile, traverse de nouveau l’Atlantique, découvre la Jarnaïque et pénètre dans l’intérieur des terres. Dans un troisième voyage iltouche à la Floride, pousse jusqu’à l'embouchure de l’Orénoque et longe le continent américain. Dans le même temps un aventurier obscur donnait son nom à l'Amérique. La postérité fut complice avec Vespuce pour dérober à Colomb une gloire si méritée. Sic vos non vobis.
Une poignée d'Espagnols s'étaient établis à Hispagniola. Avides, pleins de jactance, indisciplinés, l’insubordination se met dans leur rang. Une révolte en règle éclate dans le fort, et Colomb dénoncé à la cour sous accusation de trahison, est chargé de chaines et conduiten Espagne. Il paraît, les fers aux mains, devant ses maîtres et proteste hautement de son innocence et de sa fidélité. C’est en vain que Ferdinand et Isabelle cherchent à le dépouiller de cette livrée du criminel, il se refuse; ses fers le grandissent. Au fond la cour d’Espagne craignait l'influence de Colomb, et par une politique égoïste et artificieuse, elle le retint pendant quatre ans, sinon captif, du moins à vue, dans la crainte qu’il ne s’emparât des pays qu'il avait découverts. Rien assurément dans la conduite de l'amiral ne pouvait légitimer ce soupçon. Plus tard il fut réintégré dans ses titres et ses dignités; mais on ne lui rendit pas le gouvernement de St. Domingue.
Colomb suspendit ses chaînes aux murs de son ca. net et ordonna qu'elles fussent enterrées avec lui pour témoigner de lingratitude dés hommes. Il fit un quatrième voyage qui eut peu de succès. Enfin, accablé de chagrins, de fatigues et d’infirmités, il termina sa glorieuse existence à Valadolid, en 1506, à l’âge de 70 ans. TL’Amérique, théâtre de sa grandeur, a conservé son tombeau. L'étranger qui visite la Havane ne manque pas de sincliner devant le marbre qui recouvre la dépouille du grand homme.
Voilà Christophe Colomb. Il est grand et magnanime, plein de persévérance et d'énergie, instruit,
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sagace à découvrir les rapports entre la nature des phénomènes et la cause qui les produit, plus grand que son siècle qui, pour prix de ses bienfaits, le couronna de la palme du martyre.
Le premier homme, dit Horace, qui osa s’aventurer sur la mer à la recherche de l'inconnu, avait une âme d'airain. (Coloml était assurément un homme courageux; on trouve dans son caractère un grand fonds d'énergie et de persévérance. Depuis l'instant de la conception de son projet jusqu’à sa réalisation, il n’a Jamais désespéré, quelques nombreux que fussesnt les obstacles, quelques désastreux que fussent les revers. IL était mû par un sentiment qu'il appelait providentiel ; ce feu intérieur explique l’ardeur exalté de son imagination.
Mais à côté de cet enthousiasme qui le portait à accomplir de grandes choses, il joignait un esprit pratique et perspicace. Ses théories étaient appuyées sur l’observation ; c'était un homn.e nourii de toutes les connaissances de son temps et qui allait même au devant de son siècle. Plus que personne il contribua à dissiper l'ignorance de son époque. Beaucoup de sagacité et un jugement sain le rendait apte à saisir les phénomènes du monde extérieur, Il remontait des faits aux principes, des effets aux causes avec une facilité, une lucidité d'esprit qui dénotent un talent solide, Ses conclusions sont parfois fausses, mais elles ne manquent pas d’être brillantes. Ses explications sur la variation de l'aiguille polaire, la direction des courants, le groupement des plantes
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112 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES, J marines, les changements de température, ne sont pas
seulement ingénieuses, mais la plupart véridiques et rationnelles. En somme, dans toute l’entreprise de Colomb, on remarque l'esprit pratique et scientifique qui l’a conduit. La découverte du Nouveau- Monde ne fut pas un effet du hasard ou le résultat d’une imagination vagabonde, mais comme l’a hien défini Humboldt, ‘une conquête de la réflexion.” Tous les grands hommes sont magnanimes; tous les esprits supérieurs ont des vues nobles et larges. Certes! l'ambition de Colomb était assurément de donner à l'humanité toute entière des terres nouvelles, agrandir le fonds des connaissances humaines et jeter en pâture à son siècle une idée vraie sur cette mer qui avait donné naissance à tant de fables. Mais il voulait surtout que sa découverte fut une œuvre de progrès et de civilisation. On connait les sentiments philantropiques qu'il éprouva lorsqu'il entrevit dans les sombres forêts de ce nouvel empire, au sein de ces contrées lointaines et spacieuses, des millions d’infidèles, ignorant les premiers éléments de la civilisation, n'ayant de la Divinité qu’une idée confuse et fausse. Alors se dressa devant son esprit le problème difficile de l’affranchissement de ces races. Il les voyait telles que la nature les avait faites, fières dans leur indépendance sauvage, inaccessibles dans leur farouche grandeur ; alors il sentait l’influence salutaire que la civilisation européenne devait exercer sur elles. Et il assistait en esprit à cette transformation miraculeuse de l’homme sauvage ; il voyait la société passer de l'état de nature à l’état de culture ; les mœurs s’adoucir ; l’es-
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ent de s nounaines lie sur fables. ut une lait les rsqu'il mpire, s, des ments e idée esprit
CHRISTOPHE COI.OMB. 113
prit humanitaire s’infiltrer petit à petit dans les veines du peuple,et la religion chrétienne qui oppose la mansuétude à la violence, la charité à la vengeance, le christianisme débarrasser l’Indien des langes grossiers qui le retenaient dans la barbarie.
Le zèle de lapôtre pénétrait donc dans l’âme de Colomb chaque fois que ces grandes visions passaient dans son esprit. Il cherchait par des mdyens efficaces à opérer le problème de la civilisation de l'Amérique. Pour lui lIndien était un ami, un frère. Sa pensée intime, ses plus chères esnérances, c’étaient la colonisation de ces vastes empires, la conversion des infidèles au christianisme, la civilisation de la race indienne et l'établissement de colonies puissantes venues d'Europe pour fonder dans le Nouveau-Monde des sociétés régulières.
Hélas! Colomb n'était pas seul à accomplir cette œuvre gigantesque. On ne tint ancun compte de ses sages avis. Sa pensée fut travestie, ses senti. ments les plus chers foulés aux pieds. Ses compagnons, ceux qui marchèrent sur ses traces, pillèrent les contrées nouvellement découvertes. Avides, âpres au gain, violents et trompeurs, ces aventuriers perdirent de vue l’idée élevée, noble du premier découvreur pour opérer sur une échelle plus vaste la réalisation de leur rêves ambitieux. Loin de travailler à gagner les sympathies des [Indiens ils cherchèrent dans l’extermination d’une race antique et fière le moyen de satisfaire leurs instincts égoistes.
Malgré les ombres qui viennent obscurcir le grand drame de la colonisation et de la civilisation du
Nouveau-Monde, l'œuvre de Colomb n'en reste pas
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moins impérissable. Il fut le premier découvreur, le premier bienfaiteur, le premier apôtre de l’'Amérique. En faut-il davantage pour assurer l’immortalité? Où trouver un gage plus éloquent que cette civilisation américaine qui rend elle-même hommage au mérite, aux qualités et aux vertus de lillustre Génois? Ah! s’il était donné au grand homme de secouer les cendres de son tombeau, et, après quatre siècles de sommeil, contempler de nouveau la lumière, comme son âme enthousiaste tressaillerait d’allégresse ! Gomme ces visions glorieuses le grandiraient à ses propres yeux! Voyez-le ! Ilest là tel que la nature la fait, grand, majestueux, drapé dans sa dignité de héros et de martyr. Près de lui sont les chaînes qu’il a portées jadis; elles lui servent de parure et sont un ornement de gloire. Son premier regard est pour l’océan qu’il a tant aimé; il le reconnait, il le contemple, il l’admire. Ces flots qui s’agitent, ces vagues qui battent les rochers, cette immense nappe d’eau qui, solennelle et majestueuse se balance nonchalamment entre deux continents; ces grandes scènes de la nature viennent tour à tour réveiller ses souvenirs endormis. Il jette un regard attendri sur l’Europe contemporaine ; c’est à peine s’il retrouve quelques vestiges du passé. Puis, saluant le Nouveau-Monde, le théâtre de ses exploits, la patrie de son tombeau, il contemple la grandeur de son œuvre. Il n’a pas seulement frayé une route nouvelle à un commerce important, mais il a découvert un nouveau continent, aussi grand que tout l'ancien monde. Il est saisi d’étonnement à la vue de cette transformation gigantesque, de ce travail
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séculaire. Est-ce bien là le Nouveau-Monde qui invite aujourd’hui l’ancienne civilisation à rivaliser avec lui dans l’œuvre progressive du perfectionnement des arts, des sciences et de l’industrie; qui déploie avec tant de magnificence, en présence de
‘l'humanité toute entière, les progrès qu’il a accom-
plis depuis un siècle (1). 1l admire cette végétation luxuriante, ce sclirmais variés, ces empires magnifiques, ces villes superbes, ces monuments remarquables, ces travaux gigantesques qui attestent le génie de l’homme et la prospérité matérielle de ces nations, ‘Et au milieu de tout cela, des homt 28 qui parlent des langues diverses, constitués en sociétés régulières, civilisés, policés, cultivant les arts, les sciences et les lettres, poursuivant l'idéal dans ses manifestations du beau, du vrai et de l’utile. Et, pardessus tout cela, des temples élevés à la Divinité,
un culte pur, détaché de toute souillure payenne, fruit d’une civilisation avancée. O Colomb! tu peux rentrer dans la poussière du tombeau, dans le silence et la nuit des temps, mais ton auréole est l’arc-enciel qui s'étend d’un pôle à l’autre ; ton nom sera béni par la postérité la plus reculée!
(1) Allusion au Centenaire Américain et à l'Exposition Universelle de Philadelphie, en 1876.
Il y avait longtemps que la politique métropolitaine était devenue partiale et injuste envers les Canadiens-français ; N
Que les abus de l'administration étaient excessifs ;
Que le trouble et la discorde régnaient entre les trois pouvoirs de l'Etat colonial ;
Que toutes les réformes suggérées par le peuple canadien, par la voix digne de ses chefs, étaient brutalement repoussées ;
Que la minorité anglaise conservait les départements de l'Exécutif, et au moyen des deux Conseils, accaparait un pouvoir législatif égal à celui de la majorité numérique française représentée par la Chambre-Basse ;
Qu’entre ces deux corps rivaux, la minorité soumettait à son joug le vœu de la majorité par l’intermédiaire du Gouverneur ;
Que les Gouverneurs avaient mission secrète de dissimuler leur rôle sous l'apparence d’une parfaite impartialité, sans laisser abattre cependant le Conseil, composé de créatures nommées par la Couronne, et qui servait de barrière contre les prétentions des représentants du peuple ;
Que les emportements de la presse anglaise n’a-
(1) Cette biographie parut dans le Pays, au lendemain de la mort de M, Payinean, le 24 Septembre 1871,
vaient plus de borne et que les procès politiques s’instituaient sur une haute échelle ;
Que la parti national des patriotes demandait vainement l'indépendance des juges et leur isolement de la politique, la responsabilité des fonctionnaires, un Conseil électif plus indépendant de la caisse publique et plus intéressé au bien du peuple, l’application des biens des Jésuites pour des fins d'éducation la liberté de parler le langage de la France et de prier le Dieu de l'ancienne mère-patrie, la concescession des terres de la couronne en franc alleu roturier et leur régie par les lois françaises, le contrôle du peuple dans les institutions municipales, le contrôle de revenus de l'Etat et le vote du subäside, enfin le redressement de tous ces abus tyranniques qui forçaient l'indépendance et la franchise canadienne à se courber devant la morgue britannique.
11 y avait longtemps que le Bas-Canada était dans l'attente de toutes ces réformes, et toutes ces réformes si justes, si nécessaires, si raisonnables, n'arrivaient jamais. À
Alors, parut un homme, sorti d'une souche illustre, doué d’une grande âme et d’une grande pensée ;
Un homme avec un regard de flamme, avec une voix vibrante, avec un port noble et majestueux, avec un geste imposant, avec une tête altière, avec des sentiments élevés et patriotiques : c'était l’'Honorable Louis-Joseph Papineau.
Cet homme vient de s’éteindre et sa tombe en se refermant emporte avec elle léternel souveuir du peuple canadien.
M. Papineau naquit à Montréal, le 7 Octobre 1786,
en sorte qu'il aurait atteint, dans quelques jours, sa 85ème année lorsque la iuort'est venu le visiter le 23 Septembre 1871.
Il descendait d’une famille illustre dans laquelle les grands talents ont été héréditaires. Son père, Joseph Papineau, l'un des patriarches et des plus fidèles gardiens de nos libertés politiques, exerça la profession de notaire à Montréal, depuis 1780 jusqu'à 1841, époque de sa mort. (C'était un orateur distingué et un jurisconsulte célèbre : ses opinions légales étaient souvent citées en Parlement.
Son fils recueillit, dès son bas âge, les enseignements patriotiques du père, Doué d’une intelligence précoce et avec des aptitudes qui étonnaient tout le monde, il fit de bonnes études classiques, partie à Montréal et partie à Québec.
Un illustre mort, M. Philippe Aubert de Gaspé, son ami et son compagnon d'enfance, a recueilli,
dans ses Mémoires, des détails intéressants sur la va jeunesse de M. Papineau et ses études. fes La renommée du jeune Papineau lPavait précédé 18 avant mème son entrée au séminaire de Québec. qu Tout faisait présager, dès lors, une carrière brillante po à cet enfant précoce, passionné pour la lecture, et tai dont l’esprit était déjà plus orné que celui de la plu- d part des élèves qui achevaient leurs cours d’études. m ‘ Papineau jouait rarement avec les enfants de m son âge, il lisait pendant une partie des récréations, ch faisait une partie de Dames, d'Echecs, ou s’entrete- Il . nait de littératurs, soit avec ses maîtres, soit avec di
les écoliers des classe: supérieures à la sienne. L'opinion générale était qu’il aurait été constamment à
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la tête de ses classes, s’il n’eut préferé la lecture à l'étude de la langue latine.”
Les élèves du séminaire imaginèrent de faire une chambre d’assemblée et des élections. Ils se divisèrent en deux partis et Papineau se constitua le chef de l'Opposition. Il pouvait avoir 13 ou 14 ans à cette époque. Le jour de l'élection arrivé il monte à une tribune et fait un discours que M. de Gaspé apprécie ainsi: ‘Je l'ai souvent entendu depuis tonner dans son parlement provincial contre les abus, la corruption, l’oligarchie, mais je puis certitier qu’il n’a jamais été plus éloquent qu’il ne le fut ce jour-là. Les prêtres du séminaires s’écriaient : c'est son père ! c’est tout son père! Quel champion pour soutenir les droits des Canadiens! Et les MM. Demers, Lionnais, Bédard et Robert, qui rendaient ce témoignege, étaient des juges compétents”?
La carrière de M. Papineau étaient indiquée d’avance par.la nature de son talent : il choisit la profession d’avocat et fut admis à pratiquer le 9 mai 1810. Mais une tendance prononcée pour la politique et l'intérêt qu'il portait aux grandes questions populaires, l’amena bientôt sur le terrain parlementaire. Il fut sollicité d'accepter la réprésentation d'un comté pendant sa minorité. Il fallut naturelle. ment calmer le zèle de ses amis pour quelque temps, mais il était encore étudiant en droit lorsqu'il fut choisi en 1809 pour représenter le comté de Chambiy. Il se rangea naturellement avec le parti national dirigé par son père, Joseph Papineau.
Lors qu'éclata la guerre de 1812, en dépit du dégoût qu’il éprouvait à défendre un gouvernement
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aussi iugrat, envers ses compatriotes, que l'était celui de la métropole, il n’hésita pas cependant à ceindre l'épée : il servit avec loyauté et courage jusqu’en
Elu pour Montréal en 1815, il fut porté à la présidence de la Chambre en conséquence de la retraite de M. Panet : il avait alors 28 ans. Il occupa constamment ce poste jusqu’en 1838, excepté en 1822 et 1823, période où il fut remplacé par M. Vallières de St. Réal, et envoyé par la Chambre auprès du ministère anglais pour soutenir ses remontrances contre l'administration despotique de lord Dalhousie.
A son retour il fut rappelé à la charge d’orateur (speaker). La lutte recommença plus vive que jamais avec le gouverneur qui, revenu lui aussi de Londres, ne mit plus de frein à ses vexations, jusqu’à ce qu’une pétition, signée par 69700 canadiens, le fit enfin destituer en 1828.
De cette époque date le grand rôle politique de M. Papineau. Son talent était dans toute sa maturité. Il faut le voir à l’œuvre entouré d’une armée d'élite; c'étaient les Neilson, les Viger, les Cuvilier, les Lafontaine, les Morin, les Bourdages, les Quesnel. Cette phaiange ne combattait point avec l'épée ou avec le canon, mais les coups qu’elle portait n'étaient pas moins terribles ni moins retentissants. Constamment sur la brèche, ils ne cédèrent aucun pouce de terrain à leurs adversaires. Ils combattaient avec un grand courage : le prix de la victoire était le salut de la patrie. Ils flagellaient avec des paroles éloquentes cette domination d’un Conseil Législatif composé d'hommes irresponsables et antipathiques à nos
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droits les plus chers et les plus sacrés, cette proclamation audacieuse des projets les plus effrontés d’anglification, ce décret de mort à notre religion et à notre langue affiché par les prétentions métropolitaines, cette. violation constante de toutes le lois constitutionnelles et parlementaires, ce mépris voué à la foi des traités, ces projets de haine et de jalousie jetés à la face d’une nation vaincue mais fière dans sa défaite. Tel fut l’objet de la lutte parlementaire de 1810 à 1837! Tels furent les défenseurs de nos droits! Quels hommes et quel temps!
Et, au milieu de ces esprits fiers et animés du plus pur patriotisme, au milieu de ce groupe de patriotes unis par la même pensée,. par le même sentiment et le même besoin, se détache la figuge colossale de Louis-Joseph Papineau. !l dépasse ses contemporains de toute sa tête noble et altière. Il est l’âme du mouvement. C’est lui qui dirige le débat. 11 parle : le silence se fait autour de lui. La patrie reçoit avec un pieux recueillement les paroles brûlantes qui sortent de ses lèvres et ses mâles accents vont, se repersutant dans tous les recoins du pays : ils font vibrer d'enthousiasme les cœurs canadiens. Sa voix menaçante traverse l'Atlantique et va porter le trouble et l’effroi dans l'esprit des ministres anglais. L’Angleterre à ce grondement sourd qui ressemble aux mugissements furieux de l'Océan, s’'émeut et se répent !
Il était trop tard !
Alors, il y eut comme un courant électrique qui porcourut tout le pays. La voix d’un homme enflamma la jeune et enthousiase population avide de liberté et d'action : et le peuple commença à parler !
M. Papineau est l’auteur des 92 Résolutions qui réunissaient tous les griefs des Canadiens contre le gouvernement de la Grande-Bretagne. Ces Résolutions furent présentées à la Chambre par M. Bédarü comme l’un des plus anciens chefs du parti national. C’est à leur défense que vibra toute l’éloquence de celui dont nous regrettons aujourd’hui la mort. Voyant l'attitude de l’Angleterre qui refusait d’accéder aux justes demandes des Canadiens, il conseilla à ces derniers de suspendre le vote de subside et de s'abstenir d'acheter les produits anglais qui alimentaient nos marchés, espérant par là, amener la métropole à une entente plus facile. Sur cesentrefaites, lord Gosford, en 1836, passa outre, vota le subside, et résolut d’administrer là province sans la concurence de l’Assemblée Législative. Ce fut le commencement de Ja crise.
Nous somme à 1837!
Un nuage sombre et effroyable apparaît à notre horizon social. On entend des paroles de haine qui disent mort aux oppresseurs. Et le diapason de la colère du peuple s’accroit encore. Le mauvais génie de la guerre parcourt les cainpagnes et transforme nos paisibles cultivateurs en autant de soldats et de héros. Deux épisodes sanglants se déroulent: St. Charles et St. Denis marquent les pages de notre histoire de deux taches de sang!
Et le peuple enfin vaincu, succombant enfin sous le coup de la force, crut agoniser en entendant les derniers râlements des victimes de 37 et 38!
Oh! jetons un voile sur ce passé. N'accusons pas; disons seulement que les fautes des gouvernants surpassèrent encore les fautes des gouvernés.
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La jeunesse bouillante du pays avait poussé M, Papineau sur la pente glissante de la rébellion et de la violence. Outrant ses vues, elle ne sut pas se contenir et rester dans les bornes délicates et difficiles qu'il lui avait assignées. Il ne voulut pas l'insurrection armée, mais le peuple ne raisonne plus quand sa colère est une fois montée, Oh! nous comprenons bien les sentimeuts qui agitèrent la population canadienne-françiise depuis si longtemps insultée, méprisée, foulée aux pieds, sacrifiée ; nous concevons que sans relâche en lutte avec un adversaire implacable, elle finit par briser cette barrière du respect qui l'avait retenue jusque-là. Quand le cœur est trop gonflé il se brise: quand linjustice s’unit à l’outrage,-elle provoque la force.
Les enseigneintnts de l’histoire des peuples sont grands. En 1871, demandons-nous, dans le secret de nous-mêmes, en reportant notre pensée devant cette tombe nationale qui vient de s'ouvrir: le quel est le plus coupable, du peuple auquel ou a fini par ôter la raison à force d’injustice et de brutalité, ou du César qui, dans son autocratie, étouffu, pour satisfaire la duplicité de sa conscience, les plaintes amères qui viennent frapper son oreille ?
La patrie devient un lieu sinistre : ceux qui l'avait trop aimée durent s’expatrier. La tête de celui que l'on considérait comme le chef de la révolte fut mise à prix. M. Papineau dût partir laissant dans la situation précaire d'un régime militaire le peuple pour lequel il avait si longtemps revendiqué les droits dans les Chambres. Il se retira aux Etats-Unis en 1837 et en France en 1839. Il ne revint au pays qu’en 1845.
On à quelques fois, mais à tort, déuaturé les intentions véritables de M. Papineau dans sa longue lutte contre l'Angleterre. Nous ne saurions mieux le justifier de ces injustes préventions qu’en citant les paroles d’un publiciste européen : ‘ Lorsque, ditil, les gouverneurs on su s'affranchir de la morgue britannique, il les a dignement reçus dans son hôtel, et les ambassadeurs français auprès des Etats-Unis, qui ont visité Montréal, ont pu se croire chez lui dans un des salons d'élite de Paris. Ces renseignements qui sont fort exacts, ne répondent pas au portrait qu’où se fait généralement d’un chef de parti, violent, farouche, fanatique par patriotisme, qui à une fortune à faire ou à réparer, dépourvu d'instruction, surgissant du sein d’une faction pour en être l’aveugle instrument, d’une ambition effrénée, qui accepte tous les excès, et qui se jette dans la guerre civile pour usurper le pouvoir. L’Honorable Louis-Joseph Papineau se recommande à d’autres titres. Ses mœurs sont douces et polies ; elles se ressentent de ce que la France a déposé sous ce rude climat une partie de sa civilisation, germe qui a heureusement fructifié, grâce à la diffusion des lumières, à l'exemple de notre patrie, au voisinage des Etats-Unis, au développement des institutions et de l’industrie anglaise. Louis-Joseph Papineau. odieux au parti britannique, compte aussi des ennemis parmi d’anciens compatriotes. La peur d’un avenir dont l'intérêt personnel grossit les dangers, l'or que quelques uns ont reçus, celui qu'on offre à d'autres, la jalousie qu’inspire à presque tous une
popularité de vingt ans, parvenue à son apogée,
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telles sont les causes de ces fâcheuses rivalités d’intérèt. Toutefois, elles n’ont pas empêché l’orateur canadien de parcourir tout le Bas-Canada, voyant les populaticns des campagnes accourir à lui, empressées de former des comités et des meetings ; recommandant une opposition opiniâtre mais patiente, pour mieux affranchir le pays du monopole commercial ; citant l’exemple d’anciennes colonies anglaises, principalement celui de l’Frlande. Vainement la haine lui a prodigué les noms de charlatan, de protecteur, de roi Louis T, d'O’Connell : elle n’a point ôsé s'attaquer à sa vie privée, qui est restée hors de toute atteinte.”
A l'étranger, M. Papineau s’occupa d’études historiques. Son séjour en France fut très-favorable à notre histoire canadienne, car nous lui devons un grand nombre de manuscrits précieux. Ses relations sociales étaient très-étendues et il connut dans l’intimité les hommes les plus célèbres de l’époque, entre autres: Béranger, Cormenin, Benjamin Constant, Lamennais, ete. Il publia dans le receuil parisien, la Revue du Progrès, la première partie de son Histoire de l’Insurection Canadienne.
À son retour de lexil, en 1847, il fut élu à St, Maurice, puis aux Deux-Montagnes en 1852,
Celte seconde phase de la vie politique de M. Papa n'offre pas l'intérêt qui s'attache à la preuiere. C’est bien toujours le citoyen intègre et pur, l’homme d'état constant et dévoué; le patriote, chaud partisan de nos intérêts et de nos besoins ; mais, peu habitué à faire la lutte sous un gouvernement responsable, au milieu d'hommes paisibles,
chercant à tirer profit des leçons du passé et du meilleur parti possible de la Constitution, il ne trouva plus, à ses cotés, cette jeunesse d'autrefois pour le soutenir et l’encourager dans ses hardiesses. Les huit années qui l’avaient séparé de ses compatriotes avaient creusé un gouffre trop profond entre les deux époques. Il jugea que son rôle politique allait finir et il se retira de la vie publique en 1854. On peut ajouter que le dernier acte de sa vie politique fut le remarquable discours qu’il prononça à l’Institut Canadien en 1861. Ce discours contenait le testament politique du vieux lutteur d'autrefois.
[IL passa le reste de ses jours dans la retraite, environné des souvenirs du passé. L’étude de la philosophie, de l’histoire et de la botanique devint son occupation favorite: son immense bibliotheque, composée d'ouvrage sérieux, charmait ses loisirs.
Il passait l'hiver à Montréal, et l'été dans sa villa de Montebello, Tout le monde se rappelle l'avoir vu, il n’y a pas encore longtemps, portant fièrement ses quatre-vingt-quatre ans et faisant sa promenade journalière à travers les rues les plus fréquentées de la cité. On se rappelle l’empressement du peuple lorsqu'il rencontrait ce beau veillard qu’il ne se lassait pas d'admirer. Doué d’une politesse exquise, M. Papineau ne manquait jamais de porter la main à son chapeau avec une courtoisie qui rappelle la vieille bonhomie française.
L'éloquence de M. Papineau était une éloquence de combat et de lutte; il ne craignait pas les interruptions, il ne les évitait pas, il les provoquait: il menaçait, Le sang-froid, la présence d’esprit, la ré-
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partie dédaigneuse et hautaine se joignaient à l'inflexibilité de l'attitude, à l’opiniâtreté invincible du raisonnement, Profondément convaincu, chaque fois qu’il parlait en faveur des intérêts de la nation, sa voix devenait l’écho de son âme. Il disait des paroles brûlantes, ses sentiments s’exhalaient en soupirs amers, tout son cœur était sur ses lèvres. Parfois il tonnait ces grandes vérités qui effrayaient le peuple anglais, et le bruit retentissant de son éloquence allait se perdre jusque dans les sombres appartements du château de Winsor ou dans les retraites les plus cachées du cabinet St. James. Grand dans l'attaque, invincible dans la réplique, il disait: et les volontés se pliaient à sa volonté, moins par la persuasion que par la crainte, moins par la suavité et le charme de la parole que par la force de la logique et la contrainte du droit. Sa phrase était incisive : chaque note tombait comme un coup de foudre allumant un grand incendie : c'était son langage parlementaire. Parfois aussi, sa voix devenait plaintive et tendre, son œil se mouillait de larmes, sa pensée se retrempait dans un souvenir amer, sa phrase avait cette teinte mélancolique et pure qui touche et émeut: c'était le langage qu'il tenait au peuple en lui parlant de ses malheurs. Toujours il était digne et grand! La nature a fait beaucoup pour lui. Elle lui a donné une taille haute et élevée, un geste fier, noble, décidé, un port élégant, un regard droit et ferme ; son front est vaste et élevé, ses cheveux fièrement redressés sur son large crâne, donnent à sa physionomie quelque chose de la fierté
romaine unie à la sagacité française. Le type est
latin, le caractère est essentiellement canadien. Courage et loyauté, constance et patriolisme, ardeur et lucidité, politesse et libéralité : rien ne manque pour former le grand citoyen et le grand orateur.
Les dernières années de M. Papineau ont gardé l'empreinte mélancolique des grands événements qu’il a traversés. Par intervalle il semblait se recueillir dans lui-même pour y chercher la consola. tion dans la satisfaction du devoir accompli.
Ceux qui sont nouveaux dans la politique ou dans la littérature se souviendront toujours de leur pélérinage à ce manoir de Montebello, cette magnifique retraite embellie de tous les attraits champêtres, et qui vit le déclin toujours brillant de cette grande intelligance. Il se rappelleront pendant longtemps les entretiens de ce vieillard qui, la bouche toujours pleine de fiel et de sarcasmes contre ses adversaires d'autrefois, avait encore présents à la mémoire tous les événements de sa longue et orageuse carrière politique. Ils savent sous quelle émotion les laissait le récit circonstancié de ces luttes ardentes raccontées par le grand agitateur luimème. Ces entretiens, d’abord familiers, devenaient graves et solennels à mesure que le vieillard avançait dans son récit, Tout à coup la tête se redressait, la figure s’animait, l'œil lançait des éclairs, le geste s'accentuait, la voix devenait menaçante et superbe : la nature reprenait ses droits, le vieillard redevenait orateur. Quelle n’était pas alors l'émotion de ces jeunes gens qui, laissés à eux mèmes, se prenaient à méditer les paroles qu'ils venaient d'entendre! Alors, ils songeaient que celui qui les avait prononcées n’était pas
1dien.
rdeur anque ur.
gardé ments se rensola:
a dans r péléifique res, et rande temps ujours rsaires
loin d'eux, et leurs yeux, se tournant involontairement vers la croisée, apercevaient le grand orateur, errant sous les arbres verdoyants qu’il avait plantés, écoutant le chant des petits oiseaux s’épanouissant au printemps, et cueillant ces fleurs qu’il aimait tant ou, assis, immobile et mélancolique, le front incliné dans ses pensées !
Nous n'avons rien à ajouter. Ce n’est pas une biographie que nous avons entreprise; ce serait écrire l’histoire politique du pays depuis un siècle : nous n’avons voulu que payer un léger tribut à la mémoire du grand patriote, et jeter sur sa tombe quelques modestes fleurs.
L’Artisan Jacques.
Il était grand, il était robuste, il était fort.
Le matin, avec le lever de l’aurore, il commençait son travail ; le crépuscule arrivaitet l'artisan Jacques travaillait encore.
Il travaillait, et les sueurs inondaient ses joues et souillaient sa blouse de toile bleue.
L’œil fixe, le front courbé, tout entier à son œuvre, il imprimait à son travail la direction et la rectitude de son génie d’ouvrier.
Parfois, sa grosse main cailleuse et appesantie par la fatigue, venait s’abattre sur sa mâle figure. Il relevait alors les yeux et fixant une petite chaumière qui se dessinait dans le lointain, il marmotait des mots que la brise emportait. Puis un sourire passager se dessinait sur ses traits rudes et sévères: il avait pensé au seul bien qu’il possédait sur la terre, à sa femme et à ses enfants.
Puis, comme animé par une ardeur nouvelle, il saisissait son outil avec une étreinte effroyable. . Et il domptait la matière en lui faisant subir les transformations qu’il voulait.
Pour l’artisan Jacques, point de repos.
Quand le soleil était dans tout son éciat, quand la nature invitait au repos, quand l'oiseau chanta
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dans la feuillée, quand le ruisseau murmurait dans la prairie, quand tout le village était en liesse : Jacques travaillait.
Quand le temps était sombre et l'atmosphère chargé, quand la tristesse de la nature donnait aux âmes sensibles l’effroi et la mélancolie qui naissent des mauvais jours, quand le vague et indéfinissable ennui s’'emparait du riche et le détournait de son occupation : Jacques travaillait.
Pour l'artisan Jacques, point de mauvais jours et point de beaux jours. Son établi comblait tous ses vœux.
Et l'artisan vieillit avec ces habitudes.
Et le travail journalier et assidu avait amené l’aisance au sein de la famille.
Naguère il était pauvre, maintenant l'avenir est plus riant. Pour Jacques, cela ne s'appelle pas la richesse, mais cela s’appelle le bonheur : il a gagné son pain par le travail honnête de ses mains.
Quel contraste avec ses premières années! C'était bien triste alors ! la recette de chaque jour ne sufisait pas pour la dépense, Le gousset était toujours vide et l'estomac n'était pas suffisamment rempli. Quel mauvais grabat lui servait de couche! S'en plaignait-il? Jamais. Il savait attendre et compter sur ses bras.
Parfois il regardait avec tristesse une figure amaigrie, pâlie par les larmes et la souffrance, une femme trop faible pour allaiter un tout petit être, qui élevait en haut deux petites mains suppliantes, C'était sa femme ! c'était son enfant !
Pas un mot n’échappait de la bouche de Jacques
132 MÉLANGES HISTORIQUE : TÉRAIRES,
à ce spectacle affreux. Pas une larme ne venait mouiller s2 paupière.
Il pensait! et l'énergie du désespoir se lisait sur sa figure.
Et les nuits étaient longues d’insomnie.
Les mauvais jours sont passés.
Voyez-vous cet homme déjà arrivé à l’âge mûr ? il
<hemine gaiement vers sa maison. Un rayon du
soleil couchant vient éclairer sa bonne et franche
figure d’artisan. Voyez-vous comme son œil s’anime
à la vue des deux enfants qui accourent au devant de lui ? Entrez avec lui. Ce n’est plus la mauvaise chaumière d’autrefois. Une jolie maisonnette l’a remplacée ; bien propre, bien riche dans sa simplicité, avec sa toiture rouge, ses pignons blancs et ses persiennes vertes. Et, à l’intérieur, quelle properté et quelle fraicheur ! Tout est bien là, à sa place. Et dans l’âtre, quel bon feu pétille !
Voyez-vous cette femme acorte, vive, souriante, aux joues potelées, à la démarche libre et dégagée ?
Elle: tourne, avec une broche, un gigot succulent qui répand dans l'appartement une £odeur appétissante.
—Jacques, es-tu fatigué ? dit la femme.
Et Jacques, tout entier au bonheur domestique, jouait en faisant sauter sur ses genoux deuxenfants, gros, gras, aux joues vermeilles, aux cheveux bouclés, aux naïves gaietés.
—Papa, disait la petite fille, j'ai appris à tricoter :
maman me l’a montré aujourd’hui.
— Papa, disait le petit garçon, j'ai appris aujourd’hui à lire mes lettres : le maître me les a enseignées.
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sur sa
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Et
riante,
Et Jacques, ivre de bonheur, jetait les yeux en haut, Il ne parlait pas, il pensait! Sa poitrine se gonflait, et des élans de reconnaissance s’en échappaient, allant jusqu’au pied du trône de l'Eternel!
L'artisan vécut ainsi.
Il avait trouvé l’aisance et le bonheur dans le travail.
Parfois les grands de la terre passaient devant sa modeste chaumière et éclaboussaient en passant, l'humble ouvrier. Jacques, content de son sort, n'enviait pas ces chevaux fringants et richement pomponnés, ni ces attelages dorés, ni ces voitures douillettement rembourrées et fraichement revernies, ni ces habits aux fines étoffes. Lui aussi avait le vêtement. Que lui importait qu'il fût rude!
L’ouvrier était citoyen : Jacques aimait son pays.
Parfois, le soir, il prenait par la main son fils premier né, et il l’entrainait sous le tilleul qui abritait de ses longs rameaux la toiture de la chaumière. Il le faisait asseoir à côté de lui. Alors il lui inculquait ses idées sur les choses de son pays.
Jacques joignait à an sens droit une âme ardente. Il disait à son fils des paroles pénétrantes :
Dieu règne dans le ciel et y commande.
Une autorité règne sur la terre, dans la société, et y commande.
L'une reflète de l’autre : toutes deux veulent et doivent être obéies.
Aime ton pays qui te protége; aime ta patrie qui l'a adopté dans son sein.
Aime la liberté qui est la justice.
Aime la justice parce qu’elle est la liberté.
Dis: mort au traître qui usurpe les droits de l'homme libre.
Fuis le charlatan' politique qui exploite ton ignorance au bénéfice de son ambition perverse.
Et l'artisan Jacques s'élevait à des considérations plus hautes encore.
L'homme ne s’appartient pas lui-même : il appartient à Dieu.
Que la gloire de Dieu soit le mobile de tes actions.
Aime ton frère s’il te haît; pardonne-lui s’il t’offense.
Sois probe et honnète.
Crois !
Jacques vieillissait, et l'habitude du travail le ramenait toujours à son établi :
Déjà une longue chevelure blanche encadrait sa grandé figure patriarcale. Déjà son corps se penchaït vers la terre, et lorsqu'il marchait il s’'appuyait sur un bâton.
Il fallut discontinuer le travail.
Mais le travail pour Jacques, c'était la vie, c'était la source qui alimentait et fortifiait le filet de l’existence.
Un matin, il faisait beau, et les habitants du village étaient occupés aux travaux des champs. Jacques, assis sur le seuil de sa porte, regardait passer les travailleurs. Quoi, dit-il il n’y a que moi qui ne travaille pas! Vite, courons à l'ouvrage.
IL fait un effort surhumain pour se redresser. C’est en vain, il tombe affaissé sous son propre poids.
Pour la première fois sa volonté n'avait pas été obéie.
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Alors on vit dans cet œil sec et impassible dans les circonstances les plus touchantes de la vie de cet homme, on vit pondre une larme amère qui glissa furtivement le long de ses joues amaigries.
Pauvre Jacques !
Le lendemain il était mort!
Le voyageur qui passe par le village de B... ne manque pas de visiter le cimetière qui avoisine la vieille église aux murs noircis par le temps. Au nombre des croix qui marquent le lieu du repos, il en découvre une plus élevée que les autres.
Et quand il à prié, il lit avec émotion cette inscription: L’ARTISAN JACQUES.
Le Citoyen Jacques,
Tout à coup, dans les airs, retantit le son lugubre d'une trompette guerrière.
Un bruit strident et sonore fait résonner les échos voisins des mille voix de la guerre, et se répercutant de rocher en rocher, va porter le trouble et l’effroi dans les âmes.
C’est la voix du canon!
Un nuage épais de poussière cache derrière lui des légions de combattants, :
C'est l'étranger qui envahit le sùl sacré de la patrie |
C’est l'invasion sacrilège !
A cette attaque imprévue, les âmes perdent courage.
On parle de prendre la fuite.
On s'enfuit!
—AÀ moi ! crie une voix forte et sonore.
Toute une populace se retourne et regarde.
Un homme appareit portant l’oriflamme patriotique sur lequel se lit ces mots écrits en lettres de feu : La patrie est en danger.
Un homme avec un regard de flamme, avec une voix de stentor, avec un port de géant, avec un geste imposant |
Il parle : le silence règne.
Il dit :
Que la patrie est en danger ;
Qu'il faut courir aux armes ;
Que l’ennemi est aux portes de la ville ;
Qu'il faut l’en chasser ;
Qu'il faut vaincre ou mourir ;
Qu'il s’ensevelira, s’il le faut, sous les ruines de la patrie.
11 dit et vole au-devant de l'ennemi.
Ces paroles raniment les courages, cet exemple excite les volontés. l
Vive le citoyen Jacques! crie la multitude.
Et la multitude court aux ärmes.
Alors on entendit comme un bruit effroyable : des cliquetis d'armes, des imprécautions, des chants guerriers, des bravos frénétiques, des sons de trompette et de tambour, des hennissements de chevaux, des paroles de commandement.
Et par-dessus tout cela, la voix ronflante du canon et l’aigre sifflet de la fusillade.
Un moment le tourbillon de poussière enveloppa assiègeants et assiégés : il n’y eut plus de drapeau;
triotires de
C une geste
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il n’y eut plus de chefs; la mort seule semblait vivre pour grossir l’œuvre du carnage.
Longtemps le combat fut indécis.
Une voix, cependant, se fit entendre encore. Elle était terrible et menaçante : elle disait :
Frères, mourons!
C'était la voix du citoyens Jacques.
Et les frères du citoyen Jacques voulurent mourir. Ils s’'enfoncent dans les rangs ennemis. Jls sèment la mort sur leur passage.
Une troisième fois la voix de Jacques se fit entendre. Elle disait :
Victoire !
En effet, l'ennemi se relliait en grande hâte pour retraiter.
Jacques avait sauvé la patrie |
Le citoyen revint à sa chaumière cultiver le petit champ de ses pères.
On avait voulu louer son courage, récompenser son mérite, faire une ovation au sauveur de la patrie : il refusa. Il dit qu’il n'avait fait que son devoir!
Ah! c'est qu'il aimait son pays, le citoyen Jacques!
Pour lui, rien de beau, rien de grand, rien de noble comme servir sa patrie: sa patrie, qui l’avait accepté dans son sein ; sa patrie, qui était le berceau où il était né, où il avait grandi, où il avait vieilli ; sa patrie, qui possédait les restes mortels de ses pères, le lieu où il lui faudrait les rejoindre un jour.
Pour Jacques la patrie était tout cela.
Jecques était encore jeune qu’il avait déjà ces sentim.ts. En vieillissant, ces sentiments n'avaient
fait que s’accroître dans son âme ardente et dévouée.
Après Dieu, Jacques n’aimait rien tant que son pays.
Aussi, comme il s’efforçait de faire le bien ! comme son patriotisme n’était pas stérile ! On le trruvait à la tête de toutes les entreprises louables et utiles.
Il aïdait de ses conseils et de son expérience le jeune homme.
La jeunesse ! Oh ! avec quel amour il lui parlait!
Il voyait en elle l'espoir de la patrie.
Et Jacques vieillissait, entouré du respect et de l'amour des siens.
Jacques avait un fils, un fils unique. Tous les sentiments d'affection paternelle, qui germent dans le cœur de l’homme, se concentraient sur cet objet si tendre.
Le fils de Jacques avait atteint sa dix-huitième année. Comme son père, il était robuste et fort. Son travail suffisait pour entourer la vieillesse du citoyen de toutes les commodités de la vie.
Les jours coulaient heureux pour Jacques. Il consacrait ses loisirs à étudier les institutions, les progrès et la marche des événements dans son pays. Ses sentiments d'affection pour son fils grandissaient à mesure qu’il le voyait grandir.
Pauvre Jacques, il ignore le sort qui l'attend !
Un jour, jour néfaste dans la vie du paisible citoyen, un décret partit de l’autorité régnante autorisant la conscription.
La conscription ! c'est le désespoir de la veuve qui n’a qu'un fils; c’est la douleur cuisante de la mère, c'est la désolation du vieillard.
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Le fils eut un mauvais numéro.
Jacques ne faiblit point à cette nouvelle.
Mon fils, dit-il, tu vas partir pour l’armée, tu vas servir ton pays: c’est bien! Moi aussi, dans ma jeunesse, j'ai payé ce tribut à ma patrie. Je te sacrifie, car on appartient plus à son pays qu’à sa famille. Va, sois brave, et reviens pour consoler la vieillesse du vieux Jacques.
Le fils partit !
Jacques vécut seul des petites épargnes du passé.
Et les yeux du vieillard, souvent mouillés de larmes, se tournaient toujours vers la terre étrangère où combattait son fils.
Et l’orgueil du citoyen était toujours plus grande que l’orgueil du père, chaque fois que le bulletin de l'armée marquait une victoire et l’avarcement de son fils.
Ce temps d'émotion dura longtemps encore. dJacques tenait ferme à la vie.
Le soir, “ le voisinage ” se réunissait dans sa chaumière.
Dans ces réunions, Jacques était l’âme de la conversation. Sa voix était pénétrante et toute son âme était sur ses lèvres. Il parlait de sa jeunesse.
Il disait qu'un jour terrible avait traversé sa longue vie; que ce jour-là, tout un peuple s'était levé, animé d’une grande colère, parce qu’il avait longtemps souffert ; que les souffrances du peuple étaient montées jusqu’au palais de Dieu; que ceux qui avaient tyrannisé la patrie n'avaient pu trouver grâce devant lui; que des institutions séculaires s'étaient écroulées avec fracas, emportant dans leur
chute les hommes qui s’en étaient fait les défenseurs; qu'enfin, le peuple était resté vainqueur et que dans son enthousiasme il avait élevé une statue à la liberté sur le piedestal de laquelle il avait écrit ces paroles consolantes :
Droits égaux et justice égale.
Jacques, en rappelant ainsi son passé, semblait rajeunir aux yeux de ceux qui l’écoutaient. Sa voix était taniôt tendre et sympathique, tantôt mâle et vibrante. Son œil disait son courage : il jetait des éclairs et versait des larmes.
Ainsi vécut Jacques !
À sa mort, ceux qui l'avaient connu dirent: la patrie a perdu son dernier défenseur.
Pendant longtemps après, on vit un beau jeune homme, portant des épaulette d’officier, s’agenouiller sur le champ où reposait le citoyen Jacques: le fils n'avait pu revoir le père vivant.
Brave citoyen ! ton nom mériterait d’être placé à côté de celui des grands hommes, et ta statue trôner au temple du panthéon. L'histoire n’a pas raconté tes vertus, mais dans le coin de la terre où tu vécus, la tradition populaire tresse chaque jour une couronne d’immortelles qu’elle dépose sur la tombe du citoyen.
L’Artiste Jacques.
On le voyait errant et abandonné de tous. Ilne semblait vivre que pour lui quand toute son âme embrassait dans un même élan d'amour la nature toute
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entière; mais la nature prise au point de vue de ses beautés extérieures.
Il allait donc de par le monde, de cité en cité, de paysage en paysage, l'œil ouvert à .tout ce que l’art avait produit de grand.
On le voyait en contemplation journalière devant les modèles de l'antiquité, devant les productions modernes. |
Le monde le voyait passer et les peuples se rangeaient sur son passage : il évitait et il était évité. Un bien petit nombre d'êtres l’avaient compris ; ceux-là ne se lassaient point de l’admirer et de l’aimer. ,
Mais le vulgaire, le profanum vulgus se le montrait au doigt en répétant dérisoirement : c'est l'artiste Jacques.
L'artiste en entendant ces chuchottements grossiers ne détournait pas la tête: il continuait sa longue et habituelle rêverie.
La jalousie des uns et la rudesse des autres avaient fini par blesser cette nature délicate. Jacques s’éloigna encore davantage du tumulte des affaires et du tumulte des hommes.
11 abandonna sa patrie, parcourut les pays étrangers et fortifiant son talent par l'étude et la méditation du beau, il parvint à une hauteur de conception rare.
Trop insouciant de la gloire et de la'renommée pour y chercher le secret du bonheur et le remède à l'éternel ennui qui le dévorait, il passait à travers le monde comme cette fumée qui disparaît dans l'air sans laisser des traces sérieuses de son passage.
Parfois sa grande âme se revêlait tout entière à sa : pensée : elle lui disait d'entreprendre et d'exécuter,
Jacques dans ces occasions de troubles intérieurs se renfermait dans un cabinet de travail. Il saississait un pinceau et donnait la vie à la matière. Il animait de son génie et de sa flamme une toile insensible. C'était un paysage agreste, une ruine célèbre, une nuit d'orage, ou des champs désolés, parfois une tête de femme adorable. C'était beau! c'était grand! c'était réel! Le talent y était, l'étude aussi, et Le génie aussi. Alors l’artiste s’arrêtait, regardait, examinait, et peu satisfait de son œuvre, il déchirait et
jetait aux quatre vents du ciel ces esquisses inache-
vées. Il les trouvait indignes de l'idéal, sa main n’avait pas encore rendu sa pensée, son génie n'avait pas répondu à ses aspirations.
Alors de nouveaux malaises succédaient à ces vains essais.
Son âme se déchirait et des soupirs amers s’en échappaient. Ilne pourra donc jamais traduire au dehors cette expression du beau qui se cache dans les plis de son âme !
Il reprenait ses courses, silencieux et solitaire, à travers le monde.
Et il se complaisait dans la solitude des grandes routes.
Il aimait à entendre, pendant les nuits d'orage, la grande voix de la tempète.
Il s'inspirait à ces spectacles grandioses qui ont pour théâtre le firmament et pour témoin l’humanité toute entière. Quand l'éclair sillonnait la nue, quand la foudre éclatait au-dessus de sa tête, quand
: l'ouragan renversait les forêts sur son passage, quand les vagues de la mer battaient violemment les flancs de la nacelle, Jacques s’arrêtait, regardait, prétait l'oreille, et sous l'empire d’un charme qu’il ne pouvait vaincre, tout son être frissonnait d'émotion et d'enthousiasme: c'était sa poésie à lui! L'artiste recherchait dans ces scènes la puissance et la manifestation de l'infini.
Et sa pensée se transportait dans un autre monde où pouvait mieux se réaliser ses aspirations artisti. ques; dans un monde où l'idéal apparait vivant et dans la plénitude de ses attraits pour satisfaire la soif ardente des âmes sincèrement dévouées à la culture du beau.
Et il rêvait des nuits entières, assis, immobile et mélancolique, le front incliné dans ses pensées.
Il recherchait de préférence les scènes lugubres ; il fuyait le côté riant de la nature.
Il est là sur ce tertre élevé, suspendu au-dessus des flots. Son œil perce l’espace. Il regarde l’immensité de l'océan à ses pieds et l’immensité du firmament au-dessus de sa tête. Et lui ! pauvre atôme se perdant dans l’espace, il songe à son existence éphémère et à cette étincelle de génie que Dieu déposa dans son âme en la créant à son image. Des notes détachées, discordantes, entrecoupées par les larmes, s’échappent de son gosier ; son œil s’anime, son geste menace et implore, sa poitrine se gonfle et rend des grondements sourds qui se perdent avec le fracas des vagues.
Et la bise, qui soufflait avec force, jetait pêle mêle sur sa grande et belle figure d'artiste les longues mèches de ses blonds cheveux.
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L'artiste Jacques s’entretenait ainsi avec la nature et ses grandes voix des nuits entières.
Parfois encore on le voyait, s'arrêtant tout-à-coup, prêter une oreille attentive à un chant triste et plaintif.
Et il écoutait de toutes ses forces les notes qui s’échappaient du salon des riches. Il passait ainsi de longues heures, adossé au mur de la maison, bénissant la main charitable qui avait ouvert la croisée.
Sa figure s’animait à mesure que le chant s’ani mait.
Lorsque le son de l'orgue, de la guitare ou du piano venait frapper son oreille, il semblait ne plus se posséder. Il traversait, en courant, les rues de la cité, et s’enfonçant dans son réduit obscur, il saisis. sait son instrument favori et en tirait des sons d’une harmonie divine. En ces rares occasions, sa physionomie était étrange : des larmes s’échappaient et glissaient lentement le long deses joues, ses muscles se contractaient ou s'épanouissaient, selon que l’instrument rendait des sons doux ou violents.
L'artiste Jacques continuait cet.e vie sans s’occue per du lendemain. Son habit éteit rapé, sa barbe négligée, sa chevelure longue et inégale, et dans son gousset ne résonnait jamais le vil métal.
Îl ne cherchait point de l'or ; il cherchait l'idéal.
Pauvre Jacques! il ignorait donc que dans son siècle il n’y avait plus d’idéal, mais qu’il n’y avait que de l'or.
Quelques mains amies déposaient discrètement, sous l’'oreiller de son lit, l'argent suffisant pour sa subaistance. Le soir, Jacques remerciait la fée
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ui s’énsi de bénisisée.
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ou du le plus s de la saisis:
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ment, our sa a fée
généreuse qui veillait avec tant de sollicitude sur sa carrière d'artiste.
Mais que signifie ce bruit épouvantable ?.. Tout un peuple est réunit. fl est là, sur la place. Il crie, il s’injurie, il se coudoie, il se déchire. Un sourd mugissement s'élève du sein de cette masse agitée par les passions politiques. Des paroles de colère et de haine s’échappent de toutes les bouches. Elle éclate, Le bruit va toujours croissant : il présage la tempête humaine. Alors parait un homme, animé d’une grande résolution, avec de la hardiesse dans le regard et de l'énergie dans le maintien. Il monte à la tribunne. Il est imposant et digne. On le fixe du regard, il fait signe de la main. Le bruit s’apaise insensiblement. Il parle : le silence règne ; à peine quelques chuchottements. La voix de l'inconnu est tendre et affectueuse : il relève les esprits, les accorde. Peu à peu, elle devient plus forte et plus sonore : il discute en s'adressant à la raison. L’admiration fait place à la colère, la conviction à l’aigreur. Puis l’otateur s'adresse au cœur : il frémit et l'auditoire frémit ; il pleure, et la multitude éclate en sanglots ; il menace du regard et de la main, et la populace menace du regard et de la main. [’auditoire est fasciné, le triomphe est complet!
Cet homme était l'artiste Jacques qui, sortant de ses habitudes journalières, avait consenti une fois en sa vie à se faire orateur pour sauver la nation de l'anarchie.
Mais ces occasions de triomphe étaient rares pour l'artiste Jacques. Il évitait la gloire quand, malgré lui, la ji s’'acharnait à sa poursuite.
Cependant, il avait voulu avant de mourir, laisser à la postérité un fruit de ses longues méditations. Comprenant l’art autrement que ses devanciers, il avait jeté sur le papier un plan d'architecture originale. C'était une œuvre sans pareille, où se mariaient le type grec et le type romain, le style bizantin et le genre gothique, les modifications de la renaissance et le goût moderne. (C'était une œuvre d’architecture sacrée, un temple digne du Dieu des chrétiens. Quel thème et quel tableau! Grandeur dans la conception, élégance dans les détails, rectitude dans les proportions, aspect imposant, ampleur, dignité, richesse ; tout était beau, sublime même. Il fallait le génie pour faire jaillir cette conception étonnante.
Avant de jeter au monde son idée, l'artiste Jacques réfléchit longtemps.
Et chaque jour il ajoutait de nouvelles beautés à son œuvre.
Jacques corrigeait sans cesse et n'était jamais satisfait,
Et l'artiste saisissait de nouveau le compas et il travaillait des nuits entières, imprimant à son travail la direction de son génie d'artiste.
Mais l’œuvre était toujours loin de la perfection. L'artiste s’en offensa et anéantit en un instant le travail de toute sa vie.
Jacques ne put survivre à son œuvre: il sentit qu’il s'était condamné à l'oubli en détruisant son ‘ravail ; il en mourut! |
‘L'aruste avait vécu malheureux pour avoir eu trop de génie.
aisser itionts.
ers, il origiaient n et le ssance chitecétiens.
la conans les lité, rilait le jante.
jacques
autés à
jamais
Le Paysan Jacques.
Il est là sur le seuil de sa porte, humant à plein poumon l'air frais du matin. Semblable au pilote, il promène un regard inquisiteur dans le ciel pur. Dans le lointain, sur un fond de cristal, se détache un nuage gris que le vent pourchasse à l'horizon. Et puis, peu à peu, apparaît, rasant la crête des arbres, le disque effrangé de l’astre du Jour.
La paysan salua stoïquement les premier rayons du soleil levant. '
“ Bien, il fera beau, allons aux ch:mps. Oh!là! vous autres, debout ! aux champs!”
Jacques secoua hardiment trois grands gaillards qui ronflaient le long du mur.
Le soleil, en effet, était radieux co matin-là. A la première lueur du jour, le crépuscule s'était entui avec les vapeurs de la nuit L’atmosphère était sereine. La nature, la grande et poétique nature champêtre, se montra dans sa riche toilette du matin, semblable à une fiancée qui drape ses blanches épaults du voile nuptial. Au recüeillement de la nuit avait succédé l'harmonieux concert des oiseaux, entonnant dans lès bocages en fleurs l'hymne du matin. À ce chant, doux et suave comme un murmure céleste, s'unirent bientôt les joyeuses et démonstratives modulations des animaux de la basse-cour : langage bizarre qui parcourt toutes les notes de la gamme et toutes les gammes connues des musiciens. Enfin, tout ce qui avait vie et mouvement, con-
science ou instinct, hommes et bêtes, êtres sensibles et insensibles, animés et inanimés, forêts, piantes, fleurs, vermissaux, brin d'herbe, insectes, grain de sable, la nature entière s’anima, et, secnuant les torpeurs de la nuit, se présenta, encore toute ruisselante de rosée, aux premières eflluves solaires.
Mais ce Spectacle enchanteur était familier depuis longtemps au paysan Jacques ; il alla droit son chemin, sans s'arrêter à contempler les phénomènes de la nature. Il foulait sous son pied ferré les fleurs du jardin et l'herbe fraîche des champs. Sur son passage, les gouttelettes de pluies, suspendues aux feuilles des arbres comme des perles dans un écrin, maculaient en tombant sa blouse de coutil bleu.
C'était le temps de la moisson. Au loin, la vue se perdait sur des champs de blé dont les épis dorés, balancés au gré des vents, allaient et revenaient comme les vagues de la mer. Des troupeaux de bêtes à cornes, de chevaux, de moutons paissaient
paisiblement dans les prés verts, se reposaient à
l'ombre des grands ormes, ou s’abrevaient dans les mille ruisseaux de la prairie. Au bourdonnement des insectes se mêlait la voix mâle du moissonneur, qui fredonnait en affilant sa faulx :
Prends ta faulx, ton bidon pour boire.
Et de toute part, du sein de cette grande culture, préparée et accomplie par le travail commun de la nature et de l’homme, s’échappait une odeur de fenaison qui emplissait les poumons de tout un peuple de hardis travailleurs. Peuple des campagnes ! tu n’as pas à envier les merveilles des villes.
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A toi les grandes scènes de la nature, les spectacles vonsolants, les délices de l’aurea mediocritas !
Cependant, Jacques n'avait pas toujours été convaincu de cette grande vérité. Dans sa jeunesse la passion des aventures et des voyages s'était emparée de lui Né dans une riche campagne, adonné de bonne heure aux travaux des champs, il,s'était lassé à cette tâche journalière du travail manuel. Toujours la même occupation, le même spectacle, les mêmes figures, cela l’ennuyait, Il lui fallait du nouveau.
Parmi ses camarades figurait un certain chevalier d'aventures qui avait beau mentir, puisqu'il venait de loin. Grand parleur, il ne cessait de raconter les merveilles qu’il n'avait pas rencontrées, les beautés qu’il n'avait pas admirées, les richesses qu'il n'avait pu acquérir. Jacques avait prêté l'oreille à ces fables, et sa jeune imagination avait pris feu. 1l ne rêvait qu'Eldorado et pays de Cocagne, crédule comme Candide à la voix du Dr. Pangloss. A la fin, ne pouvant plus y tenir, il quitta parents, amis, le traditionnel clocher de son village, et partit.
Il faut lui pardonner il n'avait que viugt ans!
IL partit le cœur gros d'émotion et d’espérance, portant lestement sur l'épaule, accroché à un bâton, la malle que sa pauvre vieille mère avait bouclée en versant bien des larmes. Et il allait trotte menu sur le chemin qui menait à l'étranger, s’arrêtant parfois pour jeter un dernier regard sur la chaumière de ses pères.
Arrivé sur la terre étrangère, bien loin de son pays, tombé sans transition au milieu d’une société
égoïste qui parlait un langage à lui inconnu, Jacques comprit, la première fois de la vie, qu’il y avait loin de la coupe aux lèvres. Il avait frappé aux portes des riches et des puissants, demandant du pain et de l'or en échange de sor travail, et les portes s'étaient refermées avant même qu’il eût dit toute sa pensée. [1 allait ainsi, de village en village, offrant partout, et toujours sans succès, son intelligence et son bras musculeux au commerçant, à l’industriel, à l’agriculteur. Autrefois, il avait dédaigné les humbles travaux de l’agriculture ; trop heureux maintenant s'il pouvait trouver de l'emploi dans les riches fermes dont les côteaux ondoyants se déroulaient devant lui.
Mais la saison était mauvaise. Les affaires étaient stagnan'es. Des milliers d'ouvriers battaient comme lui le pavé des villes, en haillons, les yeux caves, l'estomac vide, Une grande crise financière sévissait, Semblable à un ouragan du midi, elle semait partout sur son passage la désolation et la ruine. Le spectre hideux de la banqueroute montait la garde devant la porte des boutiques, immolant chaque jour de nouvelles victimes. Les maisons de commerce suspendaient leurs paiem2nts, les crédits étaient fermés, et des manufactures, immenses ruches ouvrières, sortait un flot de peuple sans travail pour le lendemain. ‘Toutes les classes de la société étaient en souffrance. Chaque convulsion de la crise ébranlait sourdement toutes les fibres du corps social. L'ouvrier sans travail, les familles sans pain, l'industrie stagnante, le crédit fermé, les transactions
rêtées, les entreprises inachevées, la confiance
7 M . D CR PT ee EE"
acques ébranlée, les valeurs dépréciées, partout la misère, |
it loin le désespoir partout ! I] 1 portes Sans la honte et un faux respect humain, Jacques
n et de serait retourné depuis longtemps dans son pays. |
étaient Mais il persistait, s’acharnant contre le malheur. |
Jensée. C'est ajnsi qu'il vit ses plus chères illusions s'envoler 1h
artout, les unes après les autres. Cette chaïne d’or que son |
nn bras imagination avait rivée à ses espérances se brisait | l'agri- violemment, la gaze diaprée de la fiction se déchirait |
ambles enfin, et la réalité, triste et froide, se dressait devant 1
tenant lui. 1 riches Que faire ? | | ||
ulaient Il n'ya pas à hésiter, fit-il, retournons aux champs ! 1 | |
Il revient pauvre d'argent, mais riche d'expérience. \[} étaient L'expérience avait profité à Jacques. Il avait ap- | | comme porté de son voyage un fonds de philosophie prati- | CAVES, que qu’il garda toute sa vie. Il émigra de nouveau, vissait, mais cette fois il n’alla pas dépenser à l’étranger la |
it par- vigueur de ses jeunes années. Connaissant le prix l:
e, Le de la liberté et de l'indépendance, il ne voulut re- Le ll garde connaître d'autre maître que lui-même, d'autre arbi- | fil | haque tre que sa raison, d'autre patrie que son pays natal. n1 | k
com- Il s’éloigna donc un peu. Il le fallait, la nécessité | (| |
crédits le commandait. Il n'ira pas loin cependant. Il s’ar- | An ses ru- rêtera à la première forêt venue. Là, il se cernera | RU travail un champ, et, armé d’une bonne hache, il attaquera | | Ex société la forêt. (| ñ | de la Ce fut son idée, ce fut son œuvre! ERA Ll
1 COrps En peu d’années il fit le désert autour de lui. A TEA s pain, la solitude de la forêt avait succédé la fiévreuse acti- | actions vité du déboisement. Ces bois silencieux, ces hautes 1h fiance futaies dont l’épais feuillage interceptait les rayons |
du soleil, refuge séculaire de myriades d'oiseaux et de bôtes sauvages, tout cela reculait, reculait, reculait comme par enchantemant devant la persévérance du défricheur. Et à chaque arbre qu’il abattait, le paysan Jacques poussait un vigoureux hourrah qui retentissait dans toute la forêt. Ilse voyait puissant ; il domptait la nature, subjuguait les éléments, aplanissait les obstacles, colonisait, défrichait, ensemensait, transformait, embellissait. IL était grand; il était roi dans son domaine! Plus tard, consolation de ses vieux ans, digne couronnement de grands travaux, il fut maire de son village et marguillier en charge de la Fabrique.
C'est ainsi que le paysan Jacques, avec de l’énergie et une bonne dose de sens commun, finit par acquérir une honnête aisance, qu’il partagea tranquillement avec sa femme et la douzaine d'enfants que le Seigneur lui avait donnés avec libéralité.
Dans son rôle modeste, Jacques fut un homme utile à son pays, un grand patriote, un beau caractère. Il donna l'exemple à d’autres qui marchèrent sur ses traces. Un des premiers, il avait osé s’aventurer dans la forêt et opérer l’œuvre du défrichement dans les cantons nouveaux. Il fonda des villages et des paroisses. Il ne cessait de répéter à ceux qui voulaient Pentendre : “ Ici est l'avenir de la jeunesse du pays. Enfant! éloignez-vous des anciennes paroisses où le sol est épuisé ; venez remuer dans nos cantons une terre neuve qui va rendre au centuple le prix de vos labeurs. Surtout, n'allez pas affliger votre pays en donnant à l’étrauger l’exubérance de vos jeunes années. (C’est peine perdue ; croyez-en mon
\ux et recursévé- abathourvoyait s éléchait,
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expérience. Tout reluit là-bas ; mais cela s'évanouit à mesure que vous vous approchez de cet objet de vos convoitises. Vous croyez le saisir qu’il s'échappe de vos mains. C'est un mirage capable de vous éblouir un instant, mais sur lequel vous ne pouvez fonder votre avenir. Enfants ! suivez la profession de vos pères ; ne rougissez pas de mettre la main à la charrue. Cette profession est noble parce qu’elle est aussi ancienne que la créature et qu'elle suffit à l’homme simple, celui qui se rapproche le plus de la nature. Tous les autres états dans la société ne sont que des superfétations. L’homme n’en aurait pas besoin s’il était resté simple dans ses goûts, modéré dans ses habitudes, sage, juste envers ses semblables, en paix avec lui-même. Donc, honneur au pionnier, honneur au paysan !”
Jacques ne faisait pas de grands discours, mais il pensait juste. Des événements de chaque jour, des choses qui tombaient sous ses sens, il puisait une leçon pratique, un enseignement salutaire. Il ne dépassait pas les limites de sa sphère dans le domaine des faits. Toute sa théorie des affaires publiques se bornaït à la question de la colonisation. Il ne connut jamais d’autres politique.
Lorsqu'il jetait un Coup d'œil sur la carte de son pays, qu'il mesurait l'étendue des terres incultes pouvant fournir l’aisance à des milliers de bras, il se demandait si, au lieu de se disputer sur des mots comme les Grecs du Bas-Embpire, les gouvernants ne seraient pas plus sages en facilitant le défrichement du sol. Son calcul, en effet, était exact. Il se disait : la colonisation de nos terres
provoque une augmentation de la population ; c’est à la fois favoriser l'immigration étrangère et retenir les enfants du pays.
Mais ces idées, qui furent le thème favori du paysan Jacques, allaient lentement leur chemin. Il avait à lutter contre l'engouement de son temps. La jeunesse des campagnes voulait s’instruire par expérience, tenter l'aventure à l'étranger avant de se fixer, aller se faire valet là-bas avant de se mettre à son compte ici. C'était une idée fausse. Jacques ne cessait de le répéter en attendant la réaction qui ne pouvait tarder.
Et tout en causant de ces sujets avec ses voisins, le soir après les rudes labeurs de la journée, Jacques caressait les longues tresses hlondes d’une petite fille à l'œil bleu et aux joues carminées. Après avoir bien écouté, enfant passa ses deux bras autour du cou du paysan, lembrassa, caressa sa barbe et dit: ‘ Papa, j'ai sommeil, viens donc me coucher ! ”?
L'Industriel Jacques.
Ils étaient là deux cents hommes, tous occupés dans les ateliers qui se grôupaient autour du logis principal de la fabrique du village.
C'était un vaste établissement où les divers matériaux bruts étaient transformés en objets commerçables. Ici, le fer en gueuse était fondu dans d’immenses fournaux qui vomissaient le liquide rouge destiné à la transformation du fer en lisses et en barres. La mécanique s’emparait ensuite de ces ob-
n ; c’est retenir
rori du nin. Il nps. La ir expét de se aettre à Jacques ion qui
voisins, Jacques te fille s avoir our du et dit: