‹ Mélanges historiques et littéraires [microforme]Chapitre 20 sur 58 · LE · texte numérisé non relu

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jets grossiers, les transformait en fer poli, en fiches, clous, boulons, vis, etc. Là, vingt, trente, cinquante, cent métiers mettaient en commun leur travail pour manufacturer les éléments qui entrent dans la confection d’une chaussure. Plus loin, le même pouvoir magique dépolissait les bois, assemblait les matériaux d’une maison, découpait les portes et les fenêtres, équarrissait les grosses piècés—tout cela avec une précision, une rapidité, un art incroyables.

Ils n'étaient là que deux ceuts hommes; cependant ce qui s’accomplissait chaque jour au sein de cette ruche ouvrière pourvoyait aux besoins de tout un peuple. Aussi, quelle activité, quel élan, quel ardeur au travail !

Et elles étaient riantes ces braves figures d’ouvriers. L’aigre sifflet de l'usine les appelait au travail le matin avec l'aurore ; la nuit venue ils retour naient gaîment dans leur foyer.

Voyez-les à l'œuvre! [ls sont là, le front incliné sur l’établi, tout entier à leur besogne, les manches de leur habit retroussées jusqu’au coude, les bras et le visage noircis par la fumée et la sueur, prêtant à l’aveugle force motrice le secours de leur intelligence.

Et ils travaillaient ainsi plusieurs heures durant, calculant d'avance l’emploi de lPhonnête épargne acquise par leur honnête travail.

Le patron de l'établissement était connu par tout le pays. On le nommait Jacques l'industriel.

C'était un homme robuste et fort, courbé déjà sous le poids des années, voûté par le travail. Son noble front était découvert; deux longues mêches de che-

veux blancs retombaient négligemment le long de ses joues. Sa figure respirait la franchise, et à la fois la bonté et l'énergie.

Sur son passage les petits enfants s’inclinaient. Ses employés l’'adoraient, car il avait été le fondateur et le père de la prospérité matérielle de son village.

Que de misères il avait soulagées! que de chagrins il avait apaisés ! que d’espérances il avait laissées sur son chemin! Là où régnait la détresse il avait fait naître l’abondance.

Le pays était désert. La population s’exilait; des milliers de bras demandaient du travail; le pain manquait; la détresse était grande, imminente de plus en plus; une plaie profonde gangrenait la société : la pauvreté et l'ignorance accompagnées de leur cortége habituel de crimes et de vices, triste état de décadence matérielle et de prostration morale!

Que faire ?

Alors on vit un homme de cœur, servi par une volonté de fer et une intelligence d'élite ; un homme sorti des rangs du peuple, simple dans son langage et dans ses manières, mais fort de son génie, crier hautement qu’il avait trouvé le remède à la situation.

Il assemble les puissants de la cité, leur expose ses théories sur l’industrie manufacturière, ses calculs, ses espérances.

C'était du nouveau, on ne le comprit pas; on alla jusqu’à taxer de folie sa généreuse initiative.

Va-til se décourager ? Non. Il avait voulu coaliser des forces supérieures en associant ses concitoyens à son projet. On le repousse; n'importe, il ira seul au but.

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Il se renferme dans son cabinet d'étude. Là, le front incliné dans ses pensées, tout entier à son idée, il jette sur le papier la base de ses calculs. Il examine hardiment les difficultés, met en ligne de compte les chances de succès, et, pour la centième fois peut-être, il se lève triomphant en s’écriant : je le ferai, ou je ne m’appelle plus Jacques l'industriel.

C’est alors que l'industriel commença à réaliser son projet favori. Il y déploya toute son ardeur. Bientôt le vaste édifice était debout ; il renfermait déjà dans son sein ces nombreux mécanismes que nous connaisons ; une fumée noire et épaisse, s'échappant de la grande cheminée, s'élevait en spirales glorieuses à la hauteur des nuages ; le sifflet appelait toute une population affamée à l'ouvrage ; les incrédules ouvraient de grand yeux; et les pauvres femmes, sur le seuil de leur porte, bénissaient ce sauveur inattendu qui allait donner du pain à leurs enfants.

Et Jacques l'industriel, voyant son grand œuvre accompli, laissa échapper une larme qui glissa furtivement le long de ses joues.

Sa pensée était aux pieds du trône de l'Eternel pour le remercier !

Ils étaient donc là deux cents hommes qui travaillaient hardiment sous l’œil actif du patron. Jacques prêtait une oreille attentive, les bras croisés sur sa vaste poitrine, l'œil animé. Il se redressait de toute sa haute taille. Ce spectacle était sa vie, il y puissait le bonheur.

Au plus fort de la bataille, quand la musique guerrière éclate, n'est-ce pas qu’elle rallume l’ardeur

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des combattants? L’enthousiasme s'empare du soldat ; il fait des prodiges de valeur. Ni la crainte de la mort, ni le souvenir de sa famille, ni le rêve des espérances dorées de son avenir ne l’arrêtent dans son impétueuse ardeur de combattre et de vaincre. Il est poussé par quelque chose de plus fort que tout cela. Cétait hier un homme doux, timide, benin; maintenant il ne connaît plus de bornes à son héroique élan. Cet homme s'inspire de la situation du moment et reçoit des événements qui l'entourent l'impulsion qui le domine.

Eh! bien, voyez Jacques dans son atelier. Pour ui, assurément, rien n’est grand comme le spectacle qui l’entoure. Il l’a enchaîné là, dans cette chaudière de fer, cette force motrice qui met en mouvement et en active opération ces roues qui tournent, ces alluchons qui s’engrènent, ces métiers qui s’agitent, ces ressorts qui se meuvent, ces échasses qui se croisent, tous ces mécanismes divers variant de forme suivant leur destination. Pour Jacques, il n’y a pas de mu- : sique plus harmonieuse que le bruit des marteaux retombant en caësnce sur Penclume; pas de spectacle plus émouvant, plus grand, plus digne de lattention des hommes que cette ruchée de travailleurs qui transforment et modifient la matière. qui la corrigent dans ce qu'elle a de grossier, et lui donnent une valeur nouvelle en lui assurant un plus haut degré d’utilité.

Ce mouvement, cette activité, ces hommes gagnant honnêtement leur vie, cette vaste fabrique capable à elle seule d'alimenter le marché intérieur, cette population qui grossit chaque jour le village,

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ces capitaux agités par la circulation, cet esprit d'entreprise qui s’infiltrait petit à petit dans les veines du peuple—tout cela mettait l'enthousiasme dans l'âme de l'industriel Jacques. Ce spectacle fournissait un élément journalier à sa dévorante activité, à son énergique volonté.

Mais il ne suffisait pas de produire, il fallait vendre, trouver des débouchés à l’industrie. Jacques s mit en communication avec les principaux centres commerciaux du pays. Ses produits furent mis à l'épreuve ; les consommateurs l’encouragèreni et la marchandise s'écoule rapidement.

Jacques avait passé l’époque critique de son entreprise.

Et plus il produisait, et plus il écoulait de marchandises fabriquées. (Chaque jour les profits de l'établissement augmentaient ; il augmenta en proportion le nombre de ses employés. Ils sont là maintenant plus de cinq cents.

Jacques avait l'esprit ouvert à toutes les modifications heureuses, aux transformations et aux réformes efficaces et pratiques. Son génie inventif ne restait pas oisif. Ici, il fixait une courroie qui allait mettre en mouvement un mécanisme de son invention ; là, c'était un modèle perfectionné qu'il substituait à une machine trop lourde; plus loin, il ajoutait un apentis à son établissement où une industrie nouvelle serait exploitée.

Cinq années s'étaient à peine écoulées depuis que l'industriel Jacques avait fait jaillir ae son cerveau l'étincelle lumineuse de son fécond projet. Quel résultat superbe ? Voyez :—une ville naissante mais

déjà active et commerçante, s’est bâtie comme par enchantement autour de son usine. Rénondez conquérants magnanimes, vainqueurs altiers, puissances qui gouvernez les peuples de la terre ?... Cet homme dans son modeste rôle a-t-il moins fait que vous pour le bonheur de l’humanité ?

Jacques avait raison d’être satisfait, mais il désirait encore plus. Il fallait le couronnement à cet édifice superbe. Il voulut diminuer l’espace qui le séparait des grands centres ; rapprocher sa manufacture des marchés influents, sa marchandise du consommateur. Pour cela, un moyen, un seul ! Lequel ? Une voie ferrée, passant là, tout près ;—immense artère destinée à parcourir le pays en tous sens, comme les veines dans le corps humain, pour y porter la vie, la richesse et l'abondance en facilitant l'échange des produits.

L'industriel avec son génie pratique avait senti tout cela. 11 jeta donc sur le marché les bases d’une gigantesque opération financière ; il sollicite le con- : cours des capitaux, intéresse à l’entreprise les sommités politiques, appelle la presse à son service, fait parler les économistes, agite les esprits.

Il n’en fallait pas tant, l’entreprise fut décrétée, exécutée.

Et de la fenêtre de sa maison Jacques pût entendre le sifflet de la locomotive se confondant avec le sourd mugissement de sa fabrique.

Quelle délicieuse musique pour l'industriel !

Etrangeté de l'être humain : chaque homme a ses faiblesses, ses goûts distincts. Les uns tomberont en extase devant le tableau gigantesque et superbe

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de la création, en regardant ce dôme étoilé jeté là, au-dessus de l’homme, par la main coquette et prodigue d’un Dieu! D'autres se laisseront émouvoir par les notes argentines qui s’échappent, tantôt saccadées, tantôt douces et suaves, du gosier d’une jeune fille ; d’autres garderont leur admiration pour les chef-d’œuvres de la peinture ou de l'architecture ; enfin, tel homme que vous voyez là-bas, avec des dehors rudes et sévères, deviendra coulant et-maniable pour peu qu’il prête une oreille attentive aux insinuantes paroles de l’orateur.

À chaque homme son idéal, son instinct du beau, du noble, du grand.

Certes ! Jacques voyait bien la manifestation d’un Dieu grand dans le tableau de Punivers. Les grandes scènes de la nature ne le laissaient pas tout à fait indifférent. [l n'avait pas une âme d'artiste, mais il goûtait les beautés de l’art, sans cependant s’y arrèter.

Mais Jacques était mû par une autre impulsion. Son enthousiasme à lui était froid, il partait de la raison, il se manifestait dans la vérité, et plus encore dans la vérité appliquée. La science était pour lui le but louable auquel l’homme devait tendre ; la vérité, la beauté par excellence. La vérité abstraite, spéculative l’attrayait, mais il se passionnait pour la vérité démontrée, appliquée, réalisée dans la pratique et mise au service de l’homme dans l’économie de la nation. L'une satisfaisait à son intelligence, mais l’autre s’harmonisait davantage avec son désir insatiable de produire ct de créer. Jacques était un

travailleur intelligent appliqué davantage à organi-

ser l’ordre réel que l’ordre intellectuel. Il cherchait plus l'amélioration de la condition extérieure et publique des hommes, les perfectionnements sociaux et la prospérité matérielle de la société, et moins le développement intellectuel et celui de la nature intérieure et personnelle de l'homme. Sa philosophie etait plus pratique que spéculative. Il aimait surtout les résultats positifs et s'inquiétait moins des distinctions théoriques. Jacques tenait moins du passé que de l'avenir; il allait quelques fois au devant de son époque. Sa méthode était rationnelle par cela qu’elle était expérimentale et processive. fl croyait mieux quand le raisonnement engendrait sa certitude, et moins lorsque la voix d'autorité parlait seule à sa conscience. Il acceptait toutes les réformes sages et encourageait tout effort destiné à donner au monde une vérité nouvelle. Jacques était le type de son temps, une éclatante personnification de son époque ; c'était un moderne dans toute l’acception du terme.

Jacques faisait des efforts constants pour arriver à un résultat immense, mais pratique : remplacer en tout le travail de l'homme par la force aveugle. Il comprimait la vapeur et la rendait docile à sa voix.

Son enthousiasme était au comble quand il parvenait à dominer cette puissance, à lui imprimer la direction voulue. Ce résultat était moral pour lui ; Jacques faisait l'éloge du créateur qui avait donné à l'homme une intelligence capable d'accomplir de grandes choses.

Aussi, l'industriel Jacques, chargé d'années et usé par le travail, se faisait-il une fête de se tenir tout

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près de la bouilloire de sa grande fabrique ; il en tournait et retournait les clefs avec un orgueil royal. Le contentement, la satisfaction intérieure se lisait sur les traits mâles de sa franche figure d’ouvrier. Il était grand dans ce modeste rôle, grand comme le général au milieu de la bataille, comme le pilote dans la tempête, comme un héros dans un jour d’ovation. Il commandait et il était obéi; le mouvement suivait le caprice de sa volonté. Un geste! et toutes ces machines se mettaient allègrément en marche ; il tirait un robinet, elles rentraient dans le silence,

Et tout cela exhalait un parfum de poésie qui enivrait de bonheur l'existence du vieil industriel.

Jacques était né pour faire de l’argent et pour en faire gagner aux autres.

Le Philosophe Jacques.

C'était un vieillard déjà assis dans les ombres de la mort. Il était grand, sec. L’œil encore vif s’abritait derrière d’épais sourcils Ses cheveux qui retombaient par longues mèches blanches, laissaient voir un crâne large, séjour de grandes pensées, Le front saillant et élevé s’'avançait noblement, fortement accentué par la dépression des tempes. Et ces rides nombreuses qui le sillonnaient, ici, là, saccadées et profondes, indiquaient l'effort de la pensée et la concentration de l'esprit Ce qui frappait surtout c'était l'expression grave et sereine de sa physionomie, Îl avait la contenance d’un sage en posses- Sion paisible et incontestée de la vérité. Une légère

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teinte de mélancolie adoucissait le fonds un peu äâpre de l’ensemble de ses traits: on devinait un homme formé aux idées élevées par l'étude des auteurs et la connaissance du cœur humain.

On l'appelait le philosophe Jacques.

Philosophe! oui! si on fait consister la philosophie dans l'étude de l'esprit humain ; si on veut y chercher la racine de tous les systèmes ; si on admet que la. pychologie est le point de départ nécessaire de toute seine philosophie et qu’elle seule introduit légitimement dans le sanctuaire de la métaphysique sa plus sûre lumière. |

Jacques s'était adonné de bonne heure aux études sérieuses. C'était un esprit réfléchi qui trouvait moins de jouissance dans la satisfaction des sens et plus de bonheur dans les contentements de l’intelligence, Il parcourut en peu de temps toutes les branches des connaissances humaines. La littérature avec ses immortelles beautés et ses grands noms d'auteurs frappa son immagination sous le rapport de la forme et du style. Mais il était meilleur critique que bon liltérateur. L'histoire eut pour lui plus d’attrait. Il y trouvait de grands enseignements pour les individus comme pour les sociétés. Cependant, la tournure de son esprit le ramenait aux sciences naturelles ; c'était l'aliment substentiel qu’il fallait à un esprit positif, La physique, l'astronomie, les mathématiques, la géométrie eurent une bonne part de son temps; mais c’est à la philosophie proprement dite, et avec elle la méthode, la méthaphysique et la morale, qu’il dévoua les meilleures années le sa vie.

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Tel que nous le voyons Jacques est en pessession de la vérité, en autant qu'il peut être donné à l’esprit borné de l’homme de la contempler. C'est à cette certitude du vrai qu'il faut rapporter l'âme sereine du philosophe. Cependant Jacques n'était pas arrivé là sans passer par les ronces du doute.

Alors qu'il était encore jeune, plein d’ardeur pour arriver à la connaissance de la vérité, vigoureux par l'intelligence et par le corps, Jacques avait jeté un regard perçant dans le passé; il avait analysé ces nombreux systèmes de philosophie que l'esprit humain avait enfanté depuis trois mille ans. Un spectacle étonnant l'avait frappé. C'était la lutte incessante des systèmes et des écoles qui se disputaient l'empire de cinq ou six principes, vérités primordiales et source de toutes les autres. Pour lui, homme de bonne foi, étranger à tout système avoué, il cherchait moins à édifier et défendre une théorie qu’à les comprendre et les expliquer toutes. Mais ces contradictions flagrantes, ces propositions contraires, ces affirmations et ces négations exelusives et empiriques révoltaient son intelligence droite et honnête. Et sans le vouloir, instinctivement, il arriva sur la pente du scepticisme, poussé par le dogmatisme des procédés en honneur et dégoûté de leur insuffisance. Il voyait, par exemple, les idéalistes qui opposent le dogmatisme de leurs opinions à l’empirisme des sensualistes À mesure qu’il ouvait les pages de l’histoire, il retrouvait partout les luttes de ces deux grandes écoles. Elle apparaissent partout : dans l'Inde, la Grèce, à Rome, au Moyen âge, à la Renaissance, dans la scolastique, dans

les temps modernes. C’est toujours les mêmes principes exclusifs, le même esprit, les mêmes tendances qui, d’âge en âge, sous des noms divers, apparaissent avec éclat pours’entrechoquer plus vivement, D'un côté Pythagore, Anaxagore, Socrate, Platon, Ficin, Descartes, Leibnitz, Kant et Reïd ; de l’autre, Aristote, Platon, la Scolastique, Hobbes, Locke, Voltaire et Condillac. De grands noms qui personnifient deux grands systèmes également exclusifs N'estce pas cette même lutte qui, prenant pour point de départ Platon et Aristote, renaît dans l’histoire de la philosophic sous tant de noms différents? N'est-ce pas la théorie des idées par la raison ou par la sensation qui est la bâse de cette querelle représentée par l’entropomorphisme grec et romain, le noéplatonicisme d'Alexandrie, le nominalisme et le réalisme au moyen-âge, le doute méthodique de Descartes au XVII siecle, la philosophie allemande et l’école écossaise au XVIIT siècle.

Balloté d’une école à l’autre Jacques, qui avait cherché à satisfaire sa soif de la vérité, arriva au dégoût des systèmes, et finit par les nier tous. Cétait une autre extrémité, mais il s'imagina que ce système était, suivant l'expression de Victor Cousin, “Ja première forme, la première apparission du sens commun sur la scène de la philosophie.”

Cependant, Jacques sentait le besoin de croire. Son intelligence était trop bien équilibrée pour mé. connaître la vérité, et trop active pour se condamner à l’immobiüté. Il finit par s’apercevoir que le septique est encore plus dogmatique que les autres, en affirmant Ges vropositions comme celles-ci : tout

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système est faux ; il est vrai qu’il n’y a point de vérité pour l’homme; il est certain qu’il ne peut y avoir de certitude.

Un jour qu'il faisait cette réflexion Jacques se redressa et son œil lença un éclair. Il est vrai ?.… Il est certain ?.. Qu'en sais-je, si je n’admets aucune vérité, aucune certitude, Le philosophe s’aperçut que le septicisme aboutit lui-même dans un système de philosophie plus extravagant et plus exclusif qu'aucun autre.

Il fallait donc chercher ailleurs. Mais cette fois Jacques ferma ses livres. Il n’appela à son secours que la réflexion, et avec elle son meilleur instrument, l'analyse. Et le voilà à la recherche de cette synthèse si contestée, si longtemps cherchée. Grâce à cette arme précieuse,il évitera l’écueildu mysticisme, cette quatrième forme de la philosophie qui est le refuge des âmes en peine. Et se débarrassant par un effort vigoureux de tout le passé scientifique, de Platon et d’Aristote, de la voix d’autorité et des principes admis comme prouvés, il s’écrie avec Descartes : “Iln'ya de vrai que ce que je reconnais être tel dans mon esprit qui déclare ne se rendre qu’à l’évidence.” Avec cette méthode Jacques pouvait aller à la recherche de la vérité. Toute sa vie il s’inclina devant ce grand principe de liberté qui affranchit l'esprit humain dans tous les ordres de connaissance.

La méthode cartésienne fut le levier qui lui permit d'arriver aux plus grandes vérités. Et apres avoir douté systématiquement de toutes les opinions qu'il avait jusqu'alors reçues et entretenues, il ft surtir du scepticisme sa plus glorieuse réputation.

En effet,il répétait après son maître : “J'ai beau vouloir douter de tout, je ne puis douter que je doute. Il m'est évident que je pense, et il m'est évident encore que je suis. Je ne touche ni ne vois ma pensée ; elle est pourtant, sans être ni étendue ni matérielle. Je suis, en tout qu'être pensant sujet de ma pensée, de même nature qu’elle; et comme elle est inétendue et immatérielle, je suis inétendu et immatériel, je suis un esprit, une âme. Ma pensée est pleine d’imperfections, de limites, de misères, et moi aussi; je ne suis donc pas le principe de mon être, et je conçois et ne puis pas ne pas concevoir un infini et parfait qui est le principe de mon existence et qui n’a pas d’autres principes que lui-même. Dieu est la perfection même: or la perfection comprend entre autre attributs, la véracité; et si Dieu est véridique, il ne se peut que lui, qui est en dernière analyse l’auteur des apparences qui nous font croire à l’existence du monde, nous ait tendu un piège. Ce qui parait exister existe donc en réalité.”

La devise du philosophe était le fameux précepte de Socrate: connais-loi loi-méme et le fondement solide de sa philosophie était l'observation des faits de l’âme humaine, Commencer par l’homme étudié à la lumière de la conscience, pour s'élever de l’homme à la connaissance du monde et de Dieu était pour lui la seule méthode digne d'attention. Tout le reste lui semblait des hypothèses plus ou moins creuses.

Et c’est ainsi que Jacques, en s’examinant luimêûne, trouva sans le secours des livres et sans le témoignage des sens, cetie doctrine à la fois si simple

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et si lumineuse qui établit les plus grandes vérités de la méthaph ysique : la spiritualité de l’âme, l’existence de Dieu et celle des corps.

Jacques recherchait donc pardessus tout le vrai, et sans s'attacher a un système de philosophie en particulier, il prenait ce qu’il y avait de bon dans chacun d’eux. Mais sans le vouloir, et comme à son inçu, il donnait ses préférences à l’idéalisme maintenu dans des limites raisonnable. Ses grands maîtres étaient Socrate, Platon et Descartes. Sans doute il admettait que la plupart des idées n’arrivaient à l'intelligence que par le secours des sens. Mais l’empirisme de Bacon et de Locke lui répugnait ; il ne pouvait l’admettre. Il formulait contre la théorie de la sensation cette puissante objection de Leiïbnitz : ‘* Les sens attestent ce qui est, ils ne disent point ce qui doit être ; ils montrent les phénomènes, ils n’en donnent ni les causes ri la raison ; ils peuvent bien nous apprendre que cela ou ceci est ainsi, de telle manière ou de telle autre ; ils ne peu. vent enseigner ce qui est nécessairement. Il faut prouver que nulle idée nécessaire n’est dans l’intelligence, où il faut rendre compte de cette ordre d'idées par la sensation ; or, on ne peut nier cet ordre d'idées, ni en rendre compte par la sensation ; donc l’empirisme, qui explique un grand nombre de notions, ne les explique pas toutes, et celles qu'il n'explique pas sont précisément les plus importantes.”

Jacques avait une bâse, un point de départ. En possession des vérités premières, il découvrit facilement les autres. Du simple il arriva au composé, des idées particulières aux idées générales. Ce fut

sa méthode constante. Dans le domaine moral comme dans les sciences physiques, il assemblait les faits pour les analyser à son aise et en déduire des conclusions justes. Il observait et expérimentait.

Le philosophe avait cherché les rapports qui unissent l’homme à la divinité; il voulut étudier ceux qui unissent les hommes entre eux. Ses idées sur la société, les gouvernants et les gouvernés n’étaient pas toujours conformes à ce qu'il voyait dans le domaine des faits. Il allait au devant de son temps en faisant la part meilleure au peuple eten posant les principes d’une démocratie honnête, sage et laborieuse.

Jacques avait cherché la vérité, il l'avait trouvé, il était satisfait. Mais il voulut léguer ses travaux à ses concitoyens. Il prit une plume et jeta sur le papier le résultat de ses observations. Sa méthode était nouvelle ; ses idée ruinaient de vieux systèmes établis. C'était du nouveau. Les écoles adverses se déchainèrent contre lui, La jalousie et l'ignorance . se coalisèrent avec le pouvoir civil et les coteries religieuses pour dénoncer le novateur. Afin de faire taire ces clameurs qui troublaient sa solitude, Jacques prit le parti se s’expatrier.

Et pendant que le vieux penseur s'acheminait tranquillement vers une terre plus hospitalière, il songeait aux persécutions entreprises contre la raison humaine. Il pensait à la prison d'Anaxagore, à la cigûe de Socrate, aux infortunes d’Abeillard, de Roger Bacon et d’Occam, à l’odieux assassinat de Ramus, aux bûchers de Bruno et de Vanini, aux persécutions du cartésianisme.

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Et, à mesure qu'il allait son chemin, le vieillard toujours grave et serein regardait comme dans le lointain l'aurore naissant d’un jour meilleur.

Dans les familles, on conserve avec un grand soin certains objets, souvent de peu d'importance en euxmêmes, mais dont le prix est inappréciable lorsqu'ils se rattachent à quelques souvenirs du passé : de ce nombre sont les papiers de famille. Quelle famille n'a pas ses papiers! C'est un vieux folio où l’aïeul a enregistré, jour par jour, la note de la dépense et de la recette; c'est le journal de la grand'maman où, dans sa jeunesse, elle a inscrit ses impressions quotidiennes ; c’est le livre du ménage où l'époux dit les époques mémorables de sa vie, où la mère annonce la naissance de sa fille ; c’est le carnet de la jeune fille où elle confie ses petits plaisirs et ses grands chagrins; c’est même le livret tout barbouillé, malpropre, maculé d'encre et de poussière du turbulent écolier. Ces papiers sont pour toutes les circonstances et pour tous les besoins; il y en a de toutes les sortes et sur tous les sujets. De génération en génération, ces papiers se transmettent. On les garde avec un soin précieux parce qu’on y voit là, en eux, l’image d’un ancêtre, le souvenir d'une époque importante. Ils sont comme le lien qui nous rattache aux choses anciennes et aux hommes passés. La plupart sont d’une écriture jaune, illisible, d’un papier usé, racorni, sans commence-

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ment ni fin: qu'importe on les conserve avec plus de soin encore. Et on a raison, car ce sont les archives de la famille.

Mais si les archives d’une famille sont précieuses, si elles méritent la considération du: à ce qui commande le respect et rappelle le passé, combien, à plus forte raison, les archives d’une nation ne doivent-elles pas mériter la considération générale ? Elles n'’intéressent pas une famille seulement, un certain nombre d'individus dans la société, mais la société mème, mais toutes les familles ensemble. La nation a son passé, et c’est dans ses archives qu’on le retrouve: c’est là qu’elle a enregistré ses actes ; c'est 1à qu’elle a déposé, jour par jour, la preuve de son existencs et la certitude de ses actions. Aussi, ces vieux Registres, que limagination nous représente toujours comme ensevelis sous une épaisse couche de poussière, ont-ils le double mérite de l’ancienneté et de l'authenticité. On ne les ouvre pas sans une certaine émotion. On les parcourt avec joie, et un sentiment d'orgueil s'empare de vous lorsque vous y lisez des faits qui vieillissent, à vos yeux, la nalion de quelques siècles. Souvent il nous arrive de lire l’histoire imprimée avec peu d’attrait; mais lorsqu'on la voit dans un manuscrit, lorsqu'on songe à l'authenticité officielle de ces mémoires, alors, cette feuille, couverte d’une écriture antique et illisible, à moins d’avoir quelques connaissances paléographiques, prend dans notre es-

prit des proportions étonnantes et excite à un haut

dégré l'intérêt et La curiosité. Où distingue plus clairement les personnages qui ont conduit notre

CS ee. ——

passé, Nous pouvons les juger véritablement à leurs actes; car souvent l'historien convertit les faits à l'appui d’un système et dénature ainsi leur portée et leur valeur.

Les archives de l'Etat sont de véritables chroniques, les plus sèches, les plus arides que l’on puisse imaginer, mais aussi les plus véridiques. Elles sont d’ailleurs la bâse même de l’histoire, et donnèrent, sans doute, l'idée première du genre. Les historiens n’ont probablement songé à écrire l’histoire des siècles passés qu'en s’imaginant que leurs concitoyens trouveraient bon qu’on habillât avec des dehors plus attrayants les faits nus et arides contenus dans les archives des peuples. Chaque nation a eu ses historiens comme elle a eu ses archives; car ces derniéres ont dû exister dès qu'il y eut des affaires réglées et à régler entre deux pays. La nécessité de conserver les documents relatifs à ces affaires et les témoignages qu’elles engendrèrent ont donné nais. sance à ces dépôts publics ou privés qui de nos jours : constituent les archives, soit de l'Etat ou des grandes corporations, soit des familles ou des simples particuliers.

Avons-nous des archives en Canada ?...... Oui, sans doute; mais où sont-elles ?..... Nos archives sont un peu tout partout: il y en a à Paris, à Londres, à Ottawa, à Québec, à Montréal, à Trois-Rivières et ailleurs. Nous avons ici des extraits ou des copies de documents déposés à Londres et à Paris; partie de ces extraits ou copies a été imprimée, partie est encore en manuscrit. Mais je n’ai pas l'intention de constater le travail qui a été fait et le travail qui

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est encore à faire. Je veux simplement faire part au public de certaines recherches faites dans les archives du Conseil Supérieur, en existence à Québec, pendant la domination française. Ces archives sont déposées en originaux dans celte dernière ville. Si le sujet mérite considération, nous pourrons plus tard y revenir en signalant à l'attention du public, les richesses de certains dépôts de documents relatifs à l’histoire de notre passé.

Après la cession définitive du Canada à l’Angleterre, en 1763, les vainqueurs trouvèrent bon de faire l'inventaire des anciennes archives françaises. On conçoit la nécessité et l'utilité de ce travail. En passant à l'Angleterre, le Canada s'était réservé, dans le traité définitif de paix intervenu entre les parties belligérantes, et dans les articles de capitulation, le maintien des lois et de la jurisprudence française, introduites en ce pays en 1663, lors de la reprise des droits concédés par Louis XIV à la Compagnie des Cent Associés. [1 était donc dans l'intérêt des Canadiens de connaître et de faire connaitre au nouveau pouvoir les actes de leur législation sanctionnés par la jurisprudence locale, comme il était de la nécessité de ces derniers de se familiariser avec des documents qu'ils ne connaissaient qu'imparfaitement. Les troubles qu'avaient dû nécessiter les dernières guerres, l'introduction subite d’une nouvelle forme de gouvernement, la décentralisation administrative introduite dans le cours des quatre années du règnemilitaire, durent créer des irrégularités dans les pro-

ti trance

cédures jusqu'alors adoptées, disperser les régistres en changeant les bureaux publics, et nécessiter ainsi uné enquête générale des papiers de l'Etat, Ce fut donc dans ce dessein que le 27 décembre 1786, Son Excellence le gouverneur Dorchester, de l'avis du Conseil, ordonna à MM. Dunn, Mabane et DeLyry, à Québec, et aux messieurs du Conseil à Montréal, ou aucun trois d’entre eux dans chaque district, de former un comité pour s'enquérir sur l’état et condition des anciens registres de la Province; dans quels endroits ils étaient déposés ; et d'en faire rapport à Son Excellence avec toute l'expédition convenable.

[ fut, de plus, ordonné, le 19 juin 1788, que les comités chargés de faire rapport sur l’état et condition des anciens régistres et papiers entrés dans les bureaux publics étendissent leur enquêtes à la nature du contenu des différents livres, l’espace de temps que chaque volume renfermait, ses folios ou pages, ses blancs, son index et ses marques et distinc-

tions extérieures, sa condition actuelle, son authen- :

ticité, à quelle office il appartenait, l'endroit où il était déposé ; et à toutes et telles autres enquêtes que les comités pourraient trouver pertinentes, relativement à tous papiers publics avant la conquête.

D’autres résolutions furent adoptées dans le même sens, ainsi qu'une “Ordonnance pour la meilleure conservation et la juste distribution des anciennes archives françaises” Cette Ordonnance autorisait l'impression de l’/aventaire et réglait sa distribution.

Cet inventaire imprimé dans les deux langues, et tiré à 700 copies chez Samuel Nelson en 1791, est aujourd’hui très rare.

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Nous avons pu constater, d’après une copie de ce pamphlet, que plusieurs régistres y mentionnés sont disparus de nos jours, ou du moins ne se trouvent pas à leur place naturelle, c’est-à-dire à Québec, au département des régistres publics. Grâce à la bienveillance du régistrateur actuel, M. le Dr. Meilleur, nous avons pu faire un relevé minutieux des registres qui se trouvent actuellement dans la voûte destinée aux anciennes archives françaises. Nous prions le lecteur de nous suivre et d'entrer avec nous dans cette petite chambre fermée à double porte en fer et d'y feuilleter les folios qu’elle contient.

La première série qui s’offre à nos regards forme dix cahiers, correspondant chacun aux lettres de l'alphabet jusqu'à K et embrassant la période de temps comprise de 1668 à 1758. Elle commence par l'édit du roi qui érige le Conseil Supérieur, daté du ler avril 1663,'et contient les commissions et instructions du roi aux gouverneurs et intendants, commis sions aux juges, notaires, etc., déclarations, arrêts, ordonnances, lettres-patentes, concessions de terres, ratifications, réglements du Conseil Supérieur, donations, contrats de mariage, et autres actes d’une nature publique et privée. Les autres volumes de Ja série renferment semblables matières.

Le premier volume de cette série est authentiqué comme suit :

‘“ Le présent régistre du Conseil Souverain conte- ‘ nant trois cent soixante et-treize feuillets a été ce

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