‹ Mélanges historiques et littéraires: ou Recueil de documents rares ouChapitre 13 sur 18 · PAR ANTOINE DU PINET · texte numérisé non relu

PAR ANTOINE DU PINET

Il jamais^ ô Muses aaci'ées, le moindre et lepIusaffecUonnede vos bîenvoiiluz a esté trouvé digne de recevoir par vous faveur, espandez ores sur raffectionné esclave de vostre grandeur Targentîne liqueur du double couppeau, pour éterniser à la postérité survivante le los immortel de la Cité Lyonnoise, à laquelle ( quand ores Tobligation que j^ay à son séjour cesseroit) je me sens tant devoir: que pour Thonneur de son antiquité, sumptuosîté, renorp hautain, et autres infinies perfections dont elle se trouve enrichie, je suis librement forcé de renouveler le rang que jadis elle s'^cst attribuée, et possède encore entre les villes les plus renommées de la Gaule. Et qVainsi ne soit, le/ mémorable et véridique Strabo ne craindra avec moy de vous asseurer, lui que de son siècle, moy par moderne et oculaire évidence, elle a obtenu et occupe encore les premiers degrez entre les Citez excel-

(*) Cette description est extraite d'un volunne publié sous ce titre : Plantz pourtraiz et description de plusieurs villes et forteresses, tant de l* Europe, Asie et Afrique, que des Indes et terres neuves ; par Antoine du Pinet. A Lyon, par Jean d*Ogerolles, 1564, in-fol. Ce volume est dédié au comte de Sau^l, chevalier de rOrdre du Roy, lieutenant dudit seigneur à Lyon.

lentes de nostre hémisplière. Et si sa situa tioa est exactement considérée, que se trouvera-t-îl de plus délectable ? estant (comme elle apparoit) emmurée d^une part de deux costaux fructueux, diaprez d^une diverse verdeur, dont terre, arbres, et la plante du bon Janus sont coulourées : D^autre part, si Toeil bumain vient à balancer Famenité des deux fleuves qui l^undoyent: Tun d'un cours sommeillant, l'autre impétueux; les délices des jardins, magnificence de ses manoirs, n'est-ce assez suffisant argument, pour faire i*evivre en elle le Tempe Tbessalien ? Considérant aussi son opulence, les trafiques indicibles qui par le moyen des quatre foires dont elle est privilégiée s'y pratiquent et demeinent par diverses nations, soit en emportant ou apportant le florissant et fécond nombre des Citoyens qu'elle a enfantés, l'incroyable multitude des artisans, la commodité merveilleuse pour espandre ses marchandises par toutes les nations de la terre; l'ordre Politique tant curieusement maintenu; la gravité, sapience, et heureuse administration des Sénateurs disans droit en icelle : ou mon opinion me déçoit, ou elle se rend digne d'estre colloquée en degré, degré si baut et honorable que le récit en deviendra inexpliquable (*).

{*) «La ooble ville de Ljon se sent fiére d'avoir produit, dans son bourg ou enclos, une singulière Marguerite de Bourg, qui par induction seuUe de ses rares perfections en tous Artz Libéraux, (outre sou élégante et complète bonuestjBté) tient continuellement en son château de Gaige, deux petites fleurettes de preis, de son sang yssues, si divinement arrosées de toute liqueur désirable d'esprit, qu'il semble que , pour quelque gaige d'bonniîur, elle les vueille un jour preseiitcr, pour illustrer tout le Lyonnoys, et ce, tout ainsi qu'il luy souvient avoir étende semblable honneur précédée de temps, par deux très vertueuses sœurs, appelées Claudine et Jane Sceve, les comj^ositions desquelles (si bien estoîent recueillies) ou bien, que par le loyer de

Mais, avant que de procéder aux vai'^tez de sa liautesse par le menu, Thistoire me semondà vous déchiffrer ce que

labeur sludieui les femmes fussent aussi ardemment induyltes a cela, que les hommes y sont poussez, moins n'auraient elles décoré tout leur païs, l'une pour la science de poesye : et l'autre pour ses tretz de nayve. cbarilé et assidue contemplation es choses divines, qu*a fait et s'efforce faire celluy, qui portant le nom de Maurice et pareil surnom qu'elles deux, semble' eslre leur frère, et de qui au moins, les oeuvres (bien commentez) pourront un jour avoir riieiir du Pétrarque. Tesmoin, ne scay ^quelle espérance, que de nouveau Marot en a donuée par un sizain de sa veine, qui le décore du blason du Sourcil par luy fait de si vive façon que le roi François, en toute science expérimenté, en print merveille ; a propes de quoy icelluy Marot dist ainsi :

' Mais du sourcil la beauté bien chaînée

A letlemeiii celle Court conieniée Qu'a son autheur notre princesse donne Pour cette fois, du Laurier la Couronne Et m'y consens, qui point ne le congnois Fors qu'on m'a dit que c'est un Lyonnois,

«En la mesme ville de Lyon, outre celle qui par son honnestc renom se fait cougnoistre pour Claude Perone, y a eu pour pocirices, une qu'on nommoit Jane Gaillarde et une autre dite PorneUe du Guyllct, qui a mys en lumière un livre inlitulé les Hymnes amoureuses et autres poésies : non tant, ce semble, pour le fruict d'honneur que mérite tel labeur, que pour faire enicadre aux dures cervelles, le sens de la femme n'estre aucunement précédée de celluy de l'homme en 'dons spirituelz, considerans bien les susdites DamoyscUes, que les âmes ne sont ny masies ny femelles: aios que quelquefois se trouve des femmes, qui par un zèle assidu quelles employent aux choses d'esprit, si fort se transforment eu icelluy, que par l'apparence visible de la diminution de leurs personnes, elles sont jugées si fort spirituelles, que les maryz y perdent souvent l'altenle de la curée, ainsi qu'en la personne très gente de la damoyselle Anne Tullonne, maconnoyse, qui se deustplutost appeler Tuliane, pour la perfection de ses myssives plus que Ciceroniannes, faites par grâce spéciale de naturelle vivacité, non par art : outre les infiniz dons de Dieu, qui souz sa ' douce humilité merveilleusement s'agrandissent. »'

Le Fort inexpugnable de l'honneur du sexefemenint construit par Francoys de Billont secretaire.'VaLvhf Jan d'Allyer, 1555, in-4®, page 35.

je say et croy estre assez notoire des deux fleuves qui lavent la moindre^ et entourent la plus grande partie d^icelle. Pource est à savoir que le premier procédant des fins de Bourgongne s^appelloit anciennement Arariseu langage la> tin, ou Arar en nostre vulgaire Françoys, lequel depuis changeant son premier vocable a usurpé celuy de Saône que les anciens Latins ont interprété Sagona^ et a acquis tel nom ( ainsi que narrent plusieurs^ mesme ceux du pays ) de reffusîon horrible du sang des dix neuf mille martyrs tyranniquement massacrez au lieu montueux appelé ores la Croix de Colle qu^on affirme avoir esté espandu en si exécrable abondance : que la rue qui de cest excès et nommée Gorguillon, recevant l^affluence de ceste misère sanguinolente^ en rougistla Saône jusques près de IMascon.

Page 141. «L'auleur oienlionoe un« belle femme iyoDiioyse appelée Jaiia Blanche, par quelque jalousye (ce semble) maintflinant transportée de Lyon en Garcassonne au regret de ses parentz et de la mesme cité, qui (entre autres belles femmeé) se complaist cependant d'en avoir encore une pour singulière fleur, laquelle porte le nom (cpmme je pense) d*une Marguerite houorable : et laquelle eust bien peii servir de pareille compagnie de beauté à la susdite antique Âbigail. »-

Page 214. «Verso. FaisatU l'clogc de la cité de Bourges, de laquelle cité sont sorties d'aussi honncstcs et bien instituées gentifemmes que d'autres lieu& d'alcnvirpn. Ainsi que pour exemple se peult bien icy alléguer d'une jeune damoyselle, pour le noble esprit de laquelle et vive adresse a diverses bonnestetez, tout ainsi que jadis y eiit débat entre deux villes de Grèce, a qui d'elles pour sa réputation montreroît un certain philosophe y avoir été nay (né), la ville de Lyon en semblable, et la susdite de Bourges sont en hazard d'avoir un jour Isi picque, sur ce que cette Damoyselle estant nommée Glemence de Bourges, Lyon soutient estre de son crû, et l'autre au contraire pour le regard du surnom. »

Nous ne répéterons pas ici ce que rapporte F. de Billon sur Louise Labé, le témoignage de cet écrivain sur les mœurs de cette femme célèbre, a été \nséré dans \e& Documeuts historiques sur. la vie et les mœurs de Louise t,abé, Lyon, 1844, iu-8®, portrait, page 6.

L^autre est nommé Rosne^ et en latin Rhodanus^ qui faict plusieurs l'estimer avoir pris telle dénomination des Rhodieus^ qui avec les Phociens descendus en Prouvence et remonta ns les flots du Rosne abordèrent à Lyon^ ou trouvans opportune résidence couvrirent leur porteur du nom de leur première demeure. Parquoy voyans les héros Romains suprêmes modérateurs de Tunivers, la commodité de ces deux Rivières ( par une alliance éternelle s'allant marier à leur première mère au destroit Ligustique ) convenables au port et apport de toutes marchandises des lieux et aux endroits d^oii elles dérivent et s'espandent : Tont en leurs jours ornée de sumptuositez émerveillables : car par coustume durable ont faict battre monnoye d'or et d'argent en icelle.

Or acquitté de la description des fleuves embellissans Lyon^ maintenant raison m'admonneste de parler de son antiquité, et en premier lieu d'où est procédé ce mot Lugdunum. L^anliquité ( fabuleuse ou non, je ne l'ose n'y voudroys affermer ) selon ce qu'en tésmoignent les fragments antiques de Berose, raconte que, du temps que Hercules Alemanus regnoit sur les Allobroges et Tudesques, Lugdus (*) tenoit siège royal ^ Lyon, et, pour consacrer son nom à l'éternelle mémoire de la postérité, nomma sa ville Lugdunum. Les autres croyent qu^elle ayt esté ainsi appellée Lugda, légion de César, habitant ordinairement en

(*) Voici Topinion de François de Billou sur ceUe origine: «Gaulloyje dis, du nom de quoy tous nobles Lyonnois se doivent encore éjoyr, puisque de si longue saison ils se sentent avoir esté miz sus, et sibien logez par Taqtre Roy des Gaulles Lugdus, fundaléur de leur ville, et origine du nom de Loys en latin dit Ludovicus par syncope et jadis Lugdovicus, dont furent et sont encore battyséz maiutz Gaulloys. » Le fort inexpugnable de V honneur femenin, par François de Billon, Paris 1555, in-4<^, p. 218, verso.

icelle. Mais il s'en trouve encore plusieurs qui tout autrement s^en résolvent^ disant Lugdunum avoir acquis son nom du vocable latin Luceo^es : d'autant que anciennement par art industrieuse et admirable on avoit posé sur le mont Forvière ( oii l'on croit Tinvincible Plancus avoir premièrement basty les Pergames Lyonnoys ) un miroir si merveillieux que des montaigncs de Savoye on pouvoit voir la ville de Lyon.

Maints tesmoignages des anciens nous enseignent qu'elle a autrefoysestéappelléelsleGallique^ et cuide estre le costé qui apparoit encore en noz jours environné d'une part du Rosne et de l'autre de la Saonc : qui se joignent par un baiser perpétuel prés d'Esnay. Et l'occasion de telle situation sembleroit estrange ou dissemblable h ce que ja nous avons tesmoigné, à savoir que Lyon a pris ses premiers fondémens sur le mont Forvière ( dont les ruines des arcs antiques et spacieux édifiez sur le chemin de Foreslz 5 antres, et montaignes percées par où, l'espace de cinq lieues, couloit l'eau qui arrousoît la ville, rendent ample certitude), n'estoit que par la raison suyvante j'accorderay toute apparence de contrariété. Vray est (comme j'ay recité ) que le mont Forvière soustint jadis la première édification de Lyon faicte par Plancus MunatiUs, excellent Orateur et homme Prétorien, auquel temps et plusieurs ans après encore elle a flory en apparence de grande sumptuosité et magnificence, voire tellement que Agrippa a divisé d'icelle tous les chemins à ceux qui estoyent envoyez aux autres parties de Gaule.

Et pour Tassieté de son passage jadis les anciens Romains souloyent recevoir d'icelle tous les tributs et péages de la Gaule universelle, la congregez comme au lieu plus commode et propice : lesquelz mdntoyent si grande

et merveilleuse somme de deniers^ que une seule Gaule estoit réputée unique soustîen et forteresse de TErapjre. Dont, et aussi pour maintes autres perfections trouvées en Lyon, advint que les Sénateurs Romains, épris.de sa beauté, y vîndrènt souvent habiter et bornèrent de tant superbes et amples édifices et magnificences, qu'elle n'eut honte de s'attribuer tiltre de primauté sur ses compagnies.

Mais le point de son heur peu stable ( ainsi'qu'il advient en toutes cho;ses humaines) s'écoula pour l'exposer depuis à tout malheur : le premier desquelz fut congnu en l'occîsion des Martyrs dont ja nous avons parlé, et le second par un esclandre subit et inopiné du feu qui l'embrasa toute, voire si lamentablement : que, selon les Chroniqueurs antiques, il n'y eut distance que d'une seule nuit entre une opulente et florissante Cité et un rien. Voilà comme il plaist à plusieurs, ce qui a donné occasion de renouveler la ville au lieu où à présent on la voit : combien que maints y répugnent.

Or ayant devisé amplement du lieu et assiette Lyoniioyse, maintenant convient déduire partie des singularitez . plus mémorables congnues en elle : dont la première fut Forviere,Forviere, dis-je, comprenant en son seing le temple de Venus tant célébré, et dicte en latin Forum Veneris, où habitoyent soixante colonies de soixante diverses provinces subjettes à la Province Lyonnoyse. Là anciennement fut estably le lieu des foyres ou pour lors de toutes contrées abordoyent gens pour le gaing fructueux de ses marchandises, et pour ceste occasion nommé forum .Mercurij.

Outre plus on y peut voir à l'opposite l'antique et sumplueuse Abbaye d'Esnay, située entre le Rosne et la Saône, retenant (si croyable est le dire de mainlz ) le nom ancien

(le la ville de Lyon appellée jadis pai* les Athéniens là survenuz, Athanacus. Savons comment ? Or advint avant la dispersion des Rhodiens es jours de Minos Roj de Crète et de Theseiis, seigneur d^ Athènes, que, pour le massacre perpétré en la personne du prince de Crète fils de IViinos, Athènes affligée et exterminée longuement d^infinis assauts belliques, escarta en fin par sa ruine beaucoup de de ses vagabonds Citoyens en diverses régions, desquelz plusieurs après longue erreur, enfin s^arresterent en Hsle Gallique : et s^estant préparé habitacles^ édifièrent ( suivant Tinstitution du lieu de leur naissance ) une Académie au lieu ouest assise 1^ Abbaye sus mentionnée. Du bruit de laquelle Jules César, conquereur magnanime des Gaules, chatouillé par Téguillon d'une vertueuse eavie^ fit construire une Sapience Latine^ qu'il intitula Ara Cesaris, ou de tous endroits arrivoyent Orateurs, et nommément ceux de Dreux, anciens ennemis de la gloire Athénienne, et autres doctes personnages, pour orer et disputer une foys Tan, tant en Grec qu'en Latin, se submettans les Orateurs à deui diverses conditions, Tune que le mieux disant en l'une et l'autre langue, auroit une grande somme d'or : et, au contraire^ celuy qui mettoit chose impertinente, ou non recevable en sa harengue, estoit contraint choisir de deux punitions l'une, assavoir d'effacer avec la langue le playdoyé que les Greffiers auroyent escrit souz luy': ou estre fouetté, ou bien, plongé trois fois en la Saône. Dont advenoit que telz Orateurs, et mesme les plus asseurez d'entre eux trembloyent et changeoyent, à tous coups, couleur, faisans leurs harengues. De quoy Juvenal se moque en ses Satyres, disant ainsi :

Palisse ainsi que l'imprudent raorlel, Dont le pied nud le malin serpent presse,

Ou rOrateuc que froide peur oppresse, r

VeDant playder au Lyouaoys auiel.

Mais pour reprendre noz brisées des antiquitez et magnificences de la ville de Lyon^ et ce qui a esté dit cy dessus, assez sommairement^ Lyon avoir esté autresfois ville capitale, non seulement de Bresse, Bieugeys, Vauromeys, Savoye, et Genevois, mais aussi de Forestz, et des païs circonvoisins, je m'arreste fort sur ce que le docte Polybius en dit, comme à celuy, qui n^en p^rloit en clerc d^armes. Car luy estant du temps du grand Scipion

Ëmilianus, qui premier fut surnommé Africain, et ayant veu en partie, et entendu de poinct en poînct le dict des capitaines y presens, ce que Scipion avoitfait pour empescherle passage à tiannibal, qui avoit le voyage- d^Italie au cerveau, dit en son troisiesme livre, que Hannibal ayant passé le Rosne, un peu au dessouz de Quirieu, ville assez forte en Dauphiné, voyant que Publius Scipion s^estoit retiré en Italie, ayant despeché isou frère pour Ëspaigne, à fin-qu'il n^y eût aucune révolte, délibéra raffreschir soy et ses gens à Lyon, qui lors encore ne pôrtoit ce nom, ains estoit simplement appelé Isle. Non que Lyon fut entièrement fermé et environné d'eau : ains pour raison de la Saône qui y entre aU Rosne, laissant un esr pace de terre entre deux, fait en triangle, comme la basse Egypte ( dit Polybius ) ; horsmis que, au lieu que la Mer Méditerranée sert de front au plus large de la Basse Egypte, Lyon a la montagne que nous appelions aujourd^huy coste de Sainct Sebastien.

Dit outre que Hannibal arrivé en Bresse sceut que à Lyon y avoit amas de gens, et bataille preste à donner entre deux frères, Tun et Tautre querellans la couronne et le Royaume de Lyon. Mesme Taisné des frères luy de-

manda secours. Â quoy Haunibal s^accorda fort volontiers, sachant bien de quelle importance luy seroit Tamitié d^un si grand Prince, que le Roy de Lyon et mesme au voyage qu^il avoit à faire. Et de fait, ayant i*oinpu et chassé le plus jeune des frères, et installé Paisné au Royaume. Le Roy de Lyon, comme brave et magnanime qu^ii estoit, ne se contenta fournir de vivres, et raffreschir de toutes munitions nécessaires le Camp de Hannibal : mais aussi il fit habiller à neuf tous ces povres Carthaginois, qui estoient nudz et deschirez, comme gens qui avoient tout froissé et rompu par les montaignes d^Espaigne et de Provence. Qui plus est, ce gentil Roy avec son armée, accompaigna Hannibïil dix JQurnées de Camp, par le païs de Savoye, ju^ques à ce qu^il fut au pied du Mont Sainct Bernard. En quoy on peut voir de quelle marque pouvoit estre Lyon en ce temps là : et comme il estoit deçà la Sone, veu le nomdelsle qu'on luy avoit imposé.

Toutesfois les grandes antiquitez estans à Sainct Just et à Forvîere, et ce que les Géographes disent de ceste ville, me fait juger que* la ville, dite des Latins Luglununiy estoit proprement la ville de Lyon assise sur la montaigne : et que ce qui est entre le Rosne et la Saône, doit estre prîns pour Flsle Gauloise ( à parler proprement des choses ) ja-soit que le tout ayt esté, par trait de temps comprius souz le nom de Lyon, ou Lugdunum, A cela m'induit Pline (i), qui parlant de ia Gaule Lyonnoyse, et voulant tomber à Lyon, chef de ladite Gaule, dit ainsi ; Secusiani liber i y in quorum agro Colonia Lugdunum, C'est à dire : y a en ladite Gaulé, le libre païs de Forestz, n'estant subject à personne, duquel Lyon, ou, Lugàu-

(l) P/m., lib. IV, cap, XVIII.

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num est Cité (i) métropolitaine^ vivant neantmoins selon le droit escrit des Romains. Je scay que plusieurs fronceront le nez icy , et que ne faudraj à pinsades : maïs à moqueurs, moquerie : et à gens de bien, raison. J^ay prîns, et non sans canse le pais des Sécusiens^ pour Forestz, jadis pais libre : înduyt à ce, par une pierre gravée à Tan tique , estant à Feurs en Forestz, oii la dite ville est appelée, en Latin, Forum Secusianoruniy c^est à dire, le Baîllage, ou Marché des Secusiens, et Foreizans. Posé donc que ce nom de Secusiani^ soit prins pour les Foreizans ( comme à la vérité ceste Antique, sus mentionnée, monstre ) je tîenz la ville de Lyon, estant à Sainct Just, et à Forviere, avoir esté la ville capitale et métropolitaine de Forestz. Et jà-soit que plusieurs prennent ce mot Secu^ sianiy en Pline, pour la Bresse, comme moy mesme Tay prins à la première volée de ma traduction françoise de Pline : si est-ce que Topinion que dessus, me semble ^plus recevable : tant par ce qui a esté déduit, que pour la raison du mot. Car en plusieurs Autheurs, et mesmes Commentaires de César, les Bressans sont appeliez Sebusiani{2): dont je pense ce nom de Savoy siens estre procédé. Joinct aussi que Pline comprend le Daupbiué et la Bresse souz la Gaule Narbounoise, au lieu que Lyon est comprins en la Gaule Lyonnoyse, où est enclos quasi tout le cœur de la France.

Et de là est venue le doubte du Lugdununi de Bretaigne duquel plusieurs ont dénommé la Gaule Lyonnoyse, ou, Lugdunense. Et jà-soit que ce qui est de Lyon, entre la Saône et le Rosne, ayt jadis esté annexé à la Bresse ( cai

( l r Colonia.

(2) Sebusianif Bressans^ Savotjsiens. Plin.t lib. lîî, cap. !V.

seulement il en fut désemparé^ et uny à la couronne de Finance du temps de Amed premier duc de Savoye, (i) et par son testament^ et institution dernière ) si est-ce que cela n^empesche que ce qui estoit et est de delà la Saône ne fut comme chef de Foretsz. Et encore aujourd'hui ceste antiquité semble avoir lieu en France : car ordinairement les Goùvernewrs de Lyon, ont souz leur jurisdiction et gouvernement le Franc Lyonnoys, Foretsz, Beaujolois, Dombeset Mascpnnois^ et mesme TÂuvergne et le Bourbonnois. En quoyy a grande raison : car Lyon est à la cheutte d'Italien, et d'AIlemaîgne, n'y ayant que la Savoye entre deux.

Lyon a deux rivières, toutes navigables et marchandes, qui apportent beaucoup, et font, d'ailleurs, grand traitte de marchandises 3 Lyon est aussi fort, riche en manufactures : de sorte qu'il y a peu de villes, je ne diz pas en France, mais en l'Europe, où les Arlizans ayent meilleure commodité de faire proffit, qu'en ceste-cy. Aussi l'at-on tousjours tenue comme pour un Fondigue de deniers. âSur quoy je m'esbahiz de l'opinion d'aucuns, qui pensent les deniers des banquiers estrangers tant Allemans, Italiens, Espaignolz, et Portugalloiâ avoir esté, et estre cause de la richesse de Lyon.

Vray est que où le maniement des deniers est, il apporte par nécessité proflSt. Mais à qui ? N'est-ce pas à ceux qui. le manyent, enfin, souz ombre de mille escuz de monstre et de bonne paradé, pour un an ou deux, viennent à avoir promissîon et crédit de dix mille, voire de vingt mille escuz, et puis laissent une faillite pour mémoire de leur preudhommie ? Joiuct que tput ce qu'ils manyent ( hormis la

(1) Lyon légué au Roy de Frauce par Âmedé, premier Duc de Savoye. Nota. Le tcstamenl de Furno, pour le fait de Lyon et du païs de Vaud.

marchandise d'Allemaigne), nest que superfluité et destruction totale du Royaume. Du temps de ces braves Rojs de France, qui portoient les chapperon» à borieletz et à cornette, et les cbeveux longs, à la Boëmienne, pensezvous, que les Gentilz-bommes et Chevaliers laissassent de donner coups de lances à cause de leurs chausses à queues, ou à la Martingallc ?

. Une Damoiselle, vestuë de fine escarlate rouge, ou violette, ne sentoit-elle aussi bien sa femme de bonne maison, que noz Femmes de Court font aujourd'hui avec leui'IsDroguetz de soyc et leurs Estamines de toyle d^ortie ?

En ce temps-là le Marchant estoit aysé à remarquer d^avec Ife Gentilhomme, et le Gentilhomme d'avec Thomme à longue robbe: et tous néantmoins vestuz de draps de laine. Lors n'estait question qu'un simple bouchier,ou artizanlyonnoys, portastun accoustremeïit de trente escuz de façon, sans . l'estoffe, toutes les festes. Tous n'av oient pas la douzaine de paires de chausses de douze escuz la pièce, comme nou5 y avons veu de nostre temps. Mesme qui ne les pouvoitavoir, se mettoîtà.ribler, à voler cappes, et à crochetter boutiques, la nuyt, et le tot|t pour estre aussi brave et si hault au gibet, que son compaignon. Et d'où venoît tel désordre, sinon de la bombance et superfluité des draps de soye practiquée et.moyennée à Lyon par les Banquiers estrangers: qui, souz ceste douce poyson, ont tiré tous les deniers hors de ce Royaume. Je ne dis mot des Reventes et Finances dont les Diables Sainct Martin de ses usuriers, et et suceurs de povres mal-adviséz, ont ruyné tant de bonnes maisons. « •

Et par ainsi, vous. Messieurs de Lyon, ne soyez trop eschauffez après telles denrées: dressez en vostre ville des Ars et trafFiques nécessaires à la' conservation de vostre

République^ et qui induisent les nations estranges à vous venir rechercher. Si le cours des draps de soye cesse, restablisfsez la laine en son entier^ et luy déferez l^honneur qu^elIe a eu de tout temps. Ne fait-il aussi bon voir un Gentilhomme avec un colet de maroquin ou de buffle^ qu^avec un pourpoint de satin bien broché et pourfillé? Si fait certes. Pour cela uéantmoins je ne veux nyer que les draps de soye ne soyent faitz pour Tusage de Thomme, et que le Chrestien n^en puisse user, et s^eu servir mor desteraent et avec actions de grâces: mais seulement je taxe Tabus, lequel j'ay veu si grand en ceste ville, que les Tailleurs y estoyent Princes, et comme pelîz Roys tant estoyent grandes et superflues les façons des habiU lemens.

L^homme Chrestien se contente d^estre honnestement et simplement vestu : aussi fera la femme d^honneur, sans estre jalouse de sa voisine . Et principalement aujourdhuy que la réformation Evangelique y a ïieu. Qui est un poinct fort à noter. Car il n'y a eu ordonnances Royaux, Siège Présidîal, Lieutenant criminel. Juge criminel, ny Prévost, qui ayent sceu ny peu abbaisser la superfluité des habitz, destruire la paillardise, les blasphèmes, et les voleries ordinaires ausquelles ceste povre ville estoit tant subjecte, quelque force qn'ilz ayent mise après.

Et neantmoins dés que ceste Saincte Semence Evangeli^e y a esté semée, on a veu tout cela évanouir comme fumée, pour le moins les désordres n'y sont plus si vulgaires qu'ils estoyent du passé.

Recogno'is donc, o ville de Lyon, ceste main de Di^u et tu seras heureuse. Ne penses pas que le Diable face tes foires riches et marchandes. Tout ton bien vient de Dieu, et d'iceluy fault attendre prospérité. Jelte donc ton espé-

rance en luy^ durant les traverses que tu sens à présent^ et il t^exauçera. Pensé à la grande grâce qu^il t'a fait, veule changement qui advint en toy le dernier d'apvril de Tan passé i562, que le tout a esté fait sans effusion de sang f).

O Ces lignes, écrites deux aos après Poccupalion des proleslanls et dans la même ville, doivent fixer d'une manière très sérieuse l'attention de nos futurs historiens. En présence des nombreux témoins des prétendus meurtres et dévastations des protestants, Antoine du Pinet eût-il osé avancer une telle opinion ; si elle eût été mensongère, il devait s'attendre à la voir immédiatement démentie. Il n'est donc pas probable que, dans un livre dédié à un lieutenant du Roi à Lyon, à François D'Agoult, coa.t6 de Sault, Laval et autres lieux, il eût osé écrire que tout a exte fait sans effusion de sang et que h tout s*est passé en telle modestie, etc.

, Il nous semble fort difficile de ne pas admettre comme vrai et authentique ce passage d'Antoine du Piuel, et de ne pas rejeter la fable rapportée par Fédéré sur la conservation dans le Rhône du corps du Père Gaïete, un an après qu'il fut précipité du Ponl-de-Pierre par les gardes qui le condui' saient à K«aniie, et qui le tuèrent. En présence de ce témoignage, cette fable dbit disparaîtra, ainsi que celle sur la dévastation de l'église de Saint-Just, fable répétée sans examen par tous les historiens lyonnais qui ont à l'envi accusé de vandalisme les protestants. C<f pendant la plus simple réflexion devait éveiller leurs doutes, eu présence surtout des autres églises respectées, et pour ne citer que celle de Saint- Irénéé, où la tolérance et la modération des protestants de cette époque respectèrent les ossements des martyrs entassés et réunis dans une crypte de cette église, et qui attirent encore au> jourd'hui la vénération des fidèles; ce simple examen eût suffi pour prouver de la manière la plus authentique que la démolition de l'église de Saint- Just n'est pas un acte de vandalisme et de vengeance; les protestants, membres éminemment religieux de la grande famille chrétienne,, avaient besoîji de nos églises pour les transformer en temples à leur usage, comme cela s'est pratiqué dans tout le nord de l'Europe où la réforme religieuse a pénètfé, et si c'était un acte de dévastation, pourquoi Saint-Just plutôt que Saint- Georges ?

Le témoignage d'Antoine du Pinct doit nous faire rejeter et mettre au rang des fables tout ce que les écrivains catholiques nous ont transmis sur les excès des protestants à Lyon, l'insigne mauvaise foi de ces écrivains sur

Y eut-il onc peuple plus gcbarné Tun sur l'autre, qu'cstoyent les Evangelistes(*)j contre ceux qui tenoient le parly

ce qui esl relatif à la démolition de l'église de Sl-Just ne peut que nous inspirer une extrême réserve sur les faitd mentionnés dans leurs écrits, et nous faire répéter avec M. Tabbé Pavy(4) et adopter pour maxime ce qu'a dit le judicieux Lingard : <c II ne faut admeltre qu'avec beaucoup de réserve des contes fabriqués à une époque où les hommes étaient animés de rage et de l'esprit de vengeance. »

Le projet de détruire l'église de Saint-Just ^our cause d'utilité publique existait déjà dix-sept aos avant l'occupatiori de Lyon par les protestants. Ils ne firent que mettre à exécution ce projet. Yoici ce que nous apprend un historien bien informé sur tout ce qui touche à l'histoire locale :^« Le Chapitre de Sainl-Just, en accordant aux Pères Minimes, en 1545, son consentement pour s'établir à la Croix-de-Colle, s'était réservé, en cas de démolition .de son église, par rapport aux fortifications de la ville, de se prévaloir des couvent et église des Minimes, en remboursant ce qu'il en aurait coûté. Cette prévoyance est remarquable. Les chanoines de Saint-Just célébrèrent pendant quelque temps l'office divin dans l'église des Minimes après la démolition de leur église dont le dommage fut porté à la somme de 450 mille livres. (Notice historique sur le bourg de Saint- Just-lès- Lyon, par N. F. Cochard, Lyon, in-8?, pag. 17.

En accusa|it leurs adversaires de vandalisme, les catholiques de cette époque ont-ils'cru faire oublier que eux seuls se sont rendus coupables à Lyon de ce qu'ils reprochent aux protestants; en détruisant par le seul esprit de vengeance les deux temples consacrés au culte de leurs adversaires religieux, rien du moins jusqu'à présent ne nous prouve que cette dévastation eut lieu pour cause d'utilité publique comme l'a été la démolition de l'église de Saint- Just en 1562.

A la suil^ d'une tentative des protestants pour se rendre maîtres de la ville, le 50 septembre 4567, « ils (les catholiques) se portèrent aux deux templea des calvinistes, et les rasèrent de fond en comble. » {Notes et documents pour servir à Vhistoire de Lyon, par M. A. Péricaud; Lyon, 4842, in-8**, p. 50).

(*) La conduite des catholiques devait bien naturellement exciter ce mouvement d'indignation, car Colonia nous apprend qu'ils avaient la barbarie de

(0 LE5 grands CoRDELiERS DE LvoN , par M. l'abbé Pavy, Lyon, i855, in-8», pag.'ioS.

de TEglise de Rome, veu mesmes les advertîssemens qu^îlz avoîent des enlreprînses contre eux dressées: et comme on déliberoit leur fermer ]a porte du pont du Rosne, pendant qu^îls seroyent au Fresche au Faux-bourg de PEguillottîere, pourestre, par après, à la mercy de certains Gentilz-hommes du Dauplnné et de Savoye ?

Le cbapple et meurtre de Vassy et de Sens de quel éguillon leur a-t-il servy : et mesme ce qu'un Gentilhomme du Dauphiné dit à Lyon, au logis du Plat, qu'il en falloit exterminer la semence , et que encore sa chemise estoit chaude et teinte de sang desHuguenotz.de Sens ? Et néantmoins, ô Dieu, le tout est, jusqoes à présent, passé en telle modestie, que si tu chasses hors de toy, et vengeances, et pilleries, et que lu te conformes à la doctrine preschée au milieu de toy, tu serviras d'exemple, de bénédiction aux auti*es villes de ce Royaume et accroistras ton los et renom de 'jour en jour.

DequoyDieu t'en doint la Grâce, Amen.

pourauivre de leurs ouirages les funérailles des prolcstanls, à tel point que, pour faire cesser ces actes scandaleux ; « à la mort do Henri Etienne, qui fut enterré dans le cimetière des Réligionnaires, près de Thôpital. 11 fut le premier dont le convoi funèbre fut escorté par un délachemenl delà compagnie du guet. Nos magistrats jugèrent que cette précaution était désormais nécessaire pour garantir les convois funèbres des protestants, des insultes que leur avait faites la populace catholique» (Colonia, lom. ii, pag. 609).

lean d'Ogerolles

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