DE RUOLZ
Louise Labé offroit chez elle le rate spectacle d'une vertu sans gêne, d'un sçavoir sans orgueil, et des charmes lés plus seduisans sans aâectation. G'étoit, on lé peut dire, une espèce d'Académie libre, où l'on passoit, sans con-
irainte, d'anc conversation utile et agréable, à la lecture de quelque pièce de poésie, à une discussion délicate de quelque ouvrage d'esprit, et à tout ce qui pouvoit enfin amuser une compagnie choisie... En réunissant ce que les écrivains ont dit d'elle, il est étonnant d'apercevoir l'opposition la plus marquée entre ses contemporains et ceux qui ont paru après elle, sur la réputation et l'honneur. Les premiers ont rendu sincèrement justice à ses vertus : en louant son esprit, ils ont fait l'éloge des sentimens de son cœur et de sa bonne conduite. Les seconds ont employé les qualifications les plus injurieuses à sa mémoire, et leur plume flétrissante semble n'avoir rien épargné pour laisser à la postérité le souvenir du libertinage de mœurs le plus outré qui fut jamais....*.
Une femme qui sait, et que ses connaissances honorent déjà dans le monde, doit naturellement s'élever au dessus de son sexe, »en dépit duquel elle cherche à se mettre au rang des hommes de lettres; mais ce n'est pas sans être obligée de secouer le joug d'un préjugé qui gêneroit toujours ses vues : il faut, pour s'en délivrer, qu'elle s'affranchisse d'une espèce d'erreur ; qu'elle méprise l'autorité d'une opinion injuste, mais reçue; qu'elle renonce presque à de certaines bienséances ; qu'elle vienne à bout de se procurer cette heureuse liberté d'esprit et de sentimens qu'il est rare que des personnes du sexe^ puissent jamais goûter entr'elles et dont le commerce préféré des hommes peut seul aussi la faire jouir.
En faut il davantage alors pour fournir matière à la jalousie et à l'ignorance? Bientôt elles censureront cette
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conduite remarquable, fruit des lumières acquises; elles y attacheront le blâme, que dis je? la honte d'une passion : l'une et l'autre aveugles et incapables de juger des eCTets d'une galanterie fine et aimable , fondée sur un enjouement ][)leiil d'esprit , exempte d'iiffectation et de cérémonie; Tune et l'autre, dis je, ennemies des talensj décrieront tout ce qui peut servir à dévoiler, ou à mettre au jour leur néant et leur bassesse.
Les villes de la Grèce ont vu des femmes d'esprit y devenir, comme par état, les idoles des plus beauiL génies, des plus grands hommes; causer des passions, et les sa> tisfaire : c'en est assez pour que ces deux fléaux de la société trouvent dans de pareils ^exemples de quoi autoriser leur jugement. L'antiquité a eu ses Phrynés et ses Laïs, disons-le, ses Sapho en tout genre ; les siècles modernes doivent aussi avoir les leurs.
Et c'est ainsi, qu'aura été rabaissée, du côté des mœurs, celle qui de son temps avoit peut-être surpassé toutes les personnes de son sexe du côté du inérite ; celle pour qui il fut peut-être plus glorieux de s'en tenir au seul défaut de la galanterie, que pour mille autres de s'en être garanties (pour mè servir de la pensée d'un homme d'esprit)...,
Mais il semble que pour affoiblir au moins ce partage de sentimens sur sa conduite, rien n'y contribueroit mieux que la réflexion qui se tire de la liaison intitne, de l'amitié tendre qui etoit entr'elle et Clémence de Bourges, fille d'un esprit rare et d'u^e des premières maisons de Lyon, morte a l'âge le plus capable de la faire
regretter Q : elle n'avôit que seize àiis, et elle avoit fait rornement des fêtes données à nos Rois à leurs passages, en jouant devant eux, de plusieurs sortes d^instrumiens.^.. 'Peut-on supposer que les parens de Clémence de Boui^es pussent souffert qu'une fille de cet âge et de fia condition eût été aussi étroitement liée avec Louise Labéj si effectivement celle ci eut mené une vie capable de la déshonorer? Et il faut remarquer qu'elle ne vécut que très peu de temps après la mort de Clémence de Bourges.
J'avouerai cependant qbe les poësies de Louise Lobé semblent offrir quelque chose de repréhensible : elle a peint, dans ses élégies et dans ses sonnets^ un amour un peu vif dont elle paroissoit connoître tous les détours et toutes les finesses : aussi le sentoit-elle bien, lorsqu'elle adressoit aux. Dames de cette ville sa troisième élégie....
Si de pareils sentimens étoient un d^aut, c'étoit bien moins le sien que celui du siècle où elle vivoit. Jamais les poètes ne furent si favorisés que sous le régne de Henri II et de ses enfans, et jamais la poésie ne fut si tendre, si passionnée, ni moins retenue dans ses expressions ; fâcheux, mais inévitable effet de l'exemple que donne une cour, dont l'esprit et le goût règle infailliblement celui de tous les sujets.
Discours sur la personne et les ouvrages de Louise
{*) Elle était fiiie de Noble CUude de Bombes, Seigneur de Myons, Général des finances de Piémont, et de Demoiselle Françoise de Mornay. Les armes de la maison de Bourges paraissent à la voûte de l'église de Saint-Mizier de Lyon, dans l'endroit où ses nervures se croisent. Elle portait des gueules au lion d'argent, et un chevron d'azur brochant sur le tout.
Lahé, lyonnaise , lu à l'Académie des sciences et belles
lettres au mois d'avril 1746, par De Ruolz, Conseiller à
la cour des Monnoies. Lyon, Aymé Delaroche, 17o0,
' in-8®, p. 13, 26 et suivantes.