‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 3 sur 25 · ES to^Ayits i)L l'lkkai>k · texte numérisé non relu

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de l'Ukraine; mais, satisfaits de leur liberté réelle, ils s'inquiétaient peu d'en obtenir la reconnaissance publique ; et, de son côté, le gouvernement polonais, sachant à quels hommes il avait à faire, fermait les yeux sur ce qui se passait au delà des rapides.

A l'exemple des Zaporogues et des Cosaques de l'Ukraine, d'autres Slaves, originaires pour la plupart de la grande Russie, s'établirent sur les bords du Don, et s'y organisèrent d'après les mêmes principes. Nés sujets des grands-ducs de Moscovie, mais vivant à peu près en dehors de leurs lois, ils reconnurent leur autorité nominale et les servirent même souvent dans leurs guerres contre les Turcs et les Tartares, leurs ennemis communs. Les Cosaques du Don ne tardèrent pas à rivaliser de gloire avec ceux du Dnieper et les surpassèrent même comme écumeurs de mer. Le Don et ses affluents, a\ec des îlots et des canaux sans nombre, offraient des retraites admirables à leurs barques légères, qui désolèrent longtemps la mer d'Azof et les rivages de la mer Noire. Le système de colonisation militaire cosaque était si conforme aux mœurs et au génie du peuple russe, qu'il fut bientôt imité, d'abord sur les rives du Volga, puis sur celles de l'Iaik. Un grand fleuve et des steppes, dans le voisinage d'un ennemi chez lequel la maraude est une entreprise louable et profitable, voilà quelles furent les conditions d'existence de ces hordes d'a\enturiers qui devinrent avec le temps une nation.

L'Ukraine, comme on l'a vu, n'était pas habitée seulement par les Cosaques, il y avait des paysans et des gentilshommes qui s'y étaient établis sous la protection

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de l'armée du Dnieper, ou h qui les rois do Pologne avaient donné des terres dans la steppe jadis inculte, mais qui tendait à se peupler à mesure que les invasions dc'sTartares devenaient moins fiéquentes ou étaient plus promplement et plus énergiquement réprimées. Les gentilshommes propriétaires en Ukraine étaient des panes ou nobles polonais, ayant, comme tels, leur part de souveraineté et leur liberum veto dans les diètes.

En Ukraine, la condition des paysans était plus dure que dans aucun autre pays slave. Exposés aux incursions des Tartares, parfois aux déprédations des Zaporogues, ils avaient l'existence la plus misérable. Après avoir énuméré les corvées, les redevances, les taxes vexatoires et arbitraires de toute sorte imposées pai* les gentilshommes polonais de l'Ukraine, Beauplan, que j'ai déjà cité, ajoute : « Bref, ils sont contraints de donner à leurs maîtres ce qu'il leur plaist demander, en sorte que ce n'est pas merveille si ces misérables n'amassent jamais rien, assubiettis qu'ils sont à des conditions si dures. Mais c'est encore peu de chose, car leurs seigneurs ont puissance absolue, non-seulement sur leurs biens, mais aussi sur leurs vies, tant est grande la liberté de la noblesse polonoise (qui vivent comme en un paradis, elles paysans comme s'ils étoient en un purgatoire) ; de sorte que s'il arrive que ces pauvres paysans tombent asservis en la main de méchants seigneurs, ils sont en estât plus déplorable que les forçats des galères. »

Le malheur des paysans de l'Ukraine s'accroissait encore, si la chose était possible, par la comparaison de leur sort avec celui des Zaporogues leurs voisins et des

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Cosaques inscrits. Aussi les désertions étaient-elles fréquentes parmi les serfs de la Petite-Russie; les régiments cosaques et surtout la Sietcha du Dnieper servaient d'asile à tous les serfs réduits au désespoir. Malheur à qui se fût avisé de les réclamer sur cette terre privilégiée ! Mais la franchise ouverte dans les îles du Dnieper n'était pas le seul attentat des Cosaques contre ce que Beauplan appelle la liberté de la noblesse polonaise. Non-seulement les atamans et les colonels des régiments inscrits accueillaient les fugitifs, mais encore beaucoup de simples Cosaques, vilains ou serfs fugitifs, prétendaient, en leur qualité de soldats privilégiés, posséder des terres et avoir des paysans tout comme des gentilshommes. Cela semblait une intolérable outrecuidance aux panes polonais. Ce fut bien pis lorsque les Cosaques demandèrent à être représentés dans les diètes de la république.

Etienne Batthori, qui fit tant pour la gloire et la prospérité de la Pologne, n'avait rion négligé pour s'attacher les habitants de la Petite-Russie, où il voyait une inépuisable pépinière de soldats ; mais les successeurs de ce grand iiomme n'imitèrent point ses sages exemples. Ils traitèrent l'Ukraine en pays concjuis ; ils en distribuèrent le territoire entre leurs favoris, et à tous les maux que souffraient les Petits-Russiens ils ajoutèrent la persécution religieuse. Les Cosaques, zélés pour le culte grec, perdirent patience et s'insurgèrent à plusieurs reprises, mais tumultuairement et sans concerter leurs efforts. Chaque révolte attirait dans leur pays une arméo polonaise, et les formidables hussards, tout bardés de fer,

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avaient presque toujours bon marché d'une masse de paysans mal armés et sans discipline. Les Zaporogues, qui, en général, donnaient le branle à l'insurrection, regagnaient leurs îles inaccessibles, abandonnant leurs camarades à la vengeance des nobles polonais. Point de pitié h celte époque pour des serfs révoltés contre leurs seigneurs : on pendait, on écarlelait, on brûlait vifs les atamans des Cosaques; on coupait quelques centaines de lètes, et l'ordre se rétablissait pour un temps. Ces rigueurs ne domptèrent pas l'amour passionné des Cosaques pour leur indépendance, mais elles eurent pour la Pologne deux résultats bien funestes : le peuple opprimé tourna les yeux vers la Russie orthodoxe, et s'accoutuma à regarder le souverain de ce pays comme son protecteur naturel. D'un autre côté, la haine invétérée que les Cosaques avaient vouée aux Tartares s'affaiblit singulièrement. Le khan de Crimée était l'ennemi des panes polonais, leurs oppresseurs , et les Cosaques songèrent bientôt à le prendre pour allié.

« On n'est jamais trahi que par les siens, » dit un vieux proverbe. Un grand nombre de révolutions anciennes ou modernes nous offrent l'exemple d'une classe opprimée, ou soi-disant telle, guidée à l'insurrection par un membre de la classe des oppresseurs. C'est ce qui arriva en Ukraine. Beaucoup de gentilshommes polonais, pauvres et amoureux d'aventures, prenaient parti chez les Zaporogues ou dans les régiments de Cosaques inscrits. De ce nombre fut Bogdan Chmielniçki, originaire de la Lilhiianie, mais dont la famille s'était établie à Tchit;l)ii'in. parmi les Cosaques. Il parlait facilement le poln-

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nais, le russe, le latin et le turc. C'était un esprit souple et délié, patient et rusé comme un sauvage de l'Orienl, ambitieux comme un membre d'une aristocratie dont chaque individu exerçait dans les diètes sa part de pouvoir souverain. Courageux au besoin, même jusqu'à la témérité, il ne recourait cependant à la force qu'après avoir épuisé toutes les ressources de l'intrigue. Ses talents et sa rare instruction lui avaient valu les fonctions de secrétaire général des Cosaques (pissar] , qui répondaient à peu près à celles de ministre des relations étrangères. Après la dignité d'ataman, il n'y en avait pas de plus considérable ; et même, lorsque le secrétaire avait de l'esprit, son iniluence surpassait souvent, parmi les Cosaquçs, celle du chef militaire. Député à Varsovie pour présenter les réclamations des habitanis de l'Ukraine, Chmielniçki s'était signalé par son audace et par la vivacité de son zèle pour ses commettants. On le regardait à la cour comme un homme habile, mais dangereux. Déjà la répu- ])li([ue avait senti la nécessité de bâtir des forteresses sur les bords du Dnieper pour tenir en bride les Cosaques. Un général de la couronne, montrant à Chmielniçki lesremparts d'une de ces citadelles, lui demanda qui pourrait les détruire : « Ce que la main de l'homme a élevé, la main de l'homme peut l'abattrcs » répondit Chmielniçki.

A son retour en Lkraine, le sous-staroste espèce de sous-préfet) de Tchighirin, gentilhomme polonais bien apparenté, entreprit de le persécuter pour lui faire expier l'opposition qu'il faisait au gouvernenHuil. On l'accusa de pos.séder indûment des terres et des j)aysans, et le

sous-staroste se mit en devoir de le déposséder. Mais on ne connaissait guère les formes de la procédure en Ukraine. Le petit despote de Tchighirin entra bien accompagné dans la maison de Climielniçki, la saccagea, la brûla, viola sa femme et la tua. Sans doute ce magistrat était vif, et quelque résistance avait dû exciter sa colère ; mais son procédé, après tout, n'était pas pour le temps et pour le pays une chose trop extraordinaire. En apprenant son malheur, Bogdan Chmielniçki dit froidement : « Ils ne m'ont pas tout ôté ; il me reste ma mère cosaque. » C'est ainsi que les Zaporogues appelaient leur sabre.

On sait ce qu'était alors un roi de Pologne. Vladislas IV, sous le règne duquel on traitait ainsi les Cosaques, avait horreur des excès de sa noblesse, mais était impuissant à les réprimer. Quelque temps auparavant, il avait reçu une députation de l'Ukraine qui venait se plaindre de nombreux actes d'oppression. — « Que puis-je faire? dit-il en haussant les épaules. N'étes-vous pas des Cosaques, et n'avez-vous pas un sabre au côté ? » Bogdan Chmielniçki ' profita du conseil. Sans s'amuser à rédiger des placets, il courut au camp des Zaporogues, leur raconta ses injures, et les anima si bien qu'ils le nommèrent leur ataman par acclamation, et, pour première preuve de leur sympathie, massacrèrent tous les Polonais qui se trouvèrent à leur portée.

Jusqu'alors on n'avait vu parmi les Cosaques que des insurrections désordonnées, violentes, mais passagères comme un débordement. Nul plan, nul concert entre les hordes soulevées. On ne tarda pas à s'apercevoir celte

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fois qu'un chef habile dirigeait les rebelles, et qu'une guerre longue et ruineuse allait commencer. Le premier soin de Chmielniçki fut de faire alliance avec le khan de Crimée, déjà fort irrité contre la Pologne pour le refus des subsides qu'il en attendait aux termes d'anciens traités. 11 négocia pareillement avec le tsar de Russie, et s'assura de sa bienveillance et de sa coopération secrète. L'armée de Chmielniçki se grossit d'un assez grand nombre de Cosaques du Don, toujours prêts à faire cause commune avec leurs frères du Dnieper; enfin, il appela aux armes tous les serfs de l'Ukraine et les enrôla dans ses régiments.

Mal renseigné sur les forces des insurgés, le grand général de la couronne marcha à leur rencontre avec quelques milliers d'hommes, dont la majeure partie était des Cosaques réputés fidèles, mais qui, à la vue de leurs camarades, l'abandonnèrent, et le reste de l'armée polonaise fut taillé en pièces. A cette époque, les nobles polonais allaient en guerre avec un train magnifique. Il n'y avait pas toujours des lits dans leurs ciiàleaux, mais leurs tentes de campagne étaient doublées de brocart, leurs selles brodées d'or et souvent couvertes de perles et de pierreries. Le butin fut considérable et cnfiamma les Cosaques d'une nouvelle ardeur. En guise de subsides, Chmielniçki donna ses prisonniers aux Tartares ses alliés, pour en trafiquer en Orient. Modeste au milieu de son triomphe, il se garda bien d'abord d'afficher de liantes prétentions. Il écrivit au roi pour excuser ses compagnons et justifier leur prise d'armes, en rappelant leur dure oppression, leur longue patience, et l'impossibilité d'obtenir

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justice. 11 finissait par protester de son dévouement au roi et à la république, et offrait de déposer les armes aussitôt qu'on aurait rendu à l'Ukraine ses anciennes franchises. Mais tout en négociant avec cette couleur d'humilité, il laissait ses lieutenants porter le fer et le feu dans la Volhynie et la Podolie, détruire les récoltes et emmener en esclavage les femmes et les enfants. Pour lui, il entrait en triomphe dans Kïef, y faisait chanter un Te Deum, et acceptait le titre de Restaurateur de la foi orthodoxe et des libertés de la Petite-Russie. Le sous-staroste de Tchighirin, qui l'avait si cruellement outragé, était mort, mais sa veuve se trouva à Kïef, et Chmielniçki l'épousa, en reconnaissance, dit-on, de quelques bons offices qu'elle lui a\ ait rendus dans le temps qu'il était encore secrétaire des Cosaques.

Au milieu de ces pourparlers de mauvaise fol, Vladislas mourut, laissant à Jean Casimir, son successeur, l'héritage d'une guerre terrible, guerre de nationalité, de caste et de religion tout à la fois , aggravée par la puissante intervention des ïartares et surtout par la connivence redoutable de la Russie. Casimir, qui n'avait ni troupes ni argent , s'estima fort heureux d'obtenir une trêve au prix de la reconnaissance de Bogdan Chmielniçki en qualité d'ataman de l'Ukraine. Il lui envoya les insignes de cette dignité, une pelisse, une masse d'armes d'argent et le bounchouk ou queue de cheval que les atamans faisaient porter devant eux comme leur bannière. Chmielniçki accepta les présents du roi de Pologne, et, dans le même temps, une autre pelisse, une autre masse, une autre queue de cheval lui étaient envoyées par le

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sultan, qui, sans doute, croyait s'acquérir de la sorte un puissant vassal. j\Iais le rusé atanian })renait de toutes mains, et, tandis qu'il amusait Turcs et Polonais de vaines promesses, il n'avait qu'un but, celui de fonder un État indépendant dont il serait le chef. Au printemps de l'année 16/|9, il se jeta tout à coup sur la Podolie avec une armée de quatre cent mille Cosaques, Tartares et paysans insurgés. Je laisse la responsabilité de ces chiffres aux historiens du temps, qui, dans leur latin cicéronien, appellent cette guerre : Bellum scytkico-cosa'icum. Ce qui, à la rigueur, peut faire croire à celte immense multitude, c'est que les Cosaques et les Tartares de ce temps étaient bien plus faciles à nourrir que nos armées modernes. Avec un petit sac de farine de seigle, un Cosaque faisait une campagne; et, quant aux Tartares, à l'exemple d'Homère, qui ne perd jamais, même au milieu des combats, l'occasion de parler d'un repas, je ne puis résister à l'envie de dire un mot de leur cuisine telle que la décrit Beauplan. « Lorsqu'il se trouve un cheval qui ne peut plus cheminer, ils l'esgorgent... ils coupent la chair par rouelles les plus grandes qu'ils peuvent... la mettent sur le dos de leur cheval, qu'ils sellent dessus, le sanglent le plus fort fju'ils peuvent, puis monteni à cheval, courent deux ou trois heures en chemin faisant, car toute l'armée va de même cadence. Après ils redescendent, le dessellent et retournent leur rouelle do chair, et avec le doigt recueillent l'escume du cheval et en arrosent ces mets, de peur qu'ils ne se desseichent trop. Cela fait, ils le ressellent et ressanglent bien fort comme devant, recourant de nouveau deux ou trois heures, et alors la chair est

cuite à leur grc comme si c'était une esluvée. Voilà leurs délices et leurs ragoiits. »

Ces quatre cent mille hommes si habiles à se nourrir l'étaient moins pour assiéger une place : Zbarras, dans la Podolie, les arrêta tout d'abord, et ses défenseurs, repoussant les attaques continuelles et luttant contre une disette effroyable, se battirent si vaillamment, qu'ils donnèrent le temps à Casimir de s'approcher avec l'armée de la république. Elle était peu nombreuse , mais , animée par l'exemple de son roi et par le courage du désespoir, elle résista aux attaques des Cosaques et des Tartares. Ces derniers, qui ne se souciaient guère de se faire tuer pour les franchises de l'Ukraine, offrirent de traiter. On se hâta de leur donner 100,000 florins et de leur en promettre 200,000; ils demandèrent et obtinrent, par-dessus le marché, de pouvoir librement piller les provinces polonaises qu'ils allaient traverser pour retourner chez eux. Quant à Chmielniçki, il fut solennellement conlirmé dans sa dignité d'ataman ; le roi jura de faire respecter les privilèges des Cosaques et autorisa l'augmentation de leurs régiments, ce qui équivalait à sanctionner toutes les inscriptions précédentes. Ce traité fut conclu à Zborow , sur le champ de bataille, à quelques milles de Zbarras.

L'article qui permettait aux Tartares le pillage de la Podolie fut scrupuleusement observé de part et d'autre, mais ce fut le seul. D'un côté , Chmielniçki , au lieu de quarante'mille hommes qu'il devait avoir dans son armée, en répartit soixante mille dans ses régiments ; d'un autre côté, les nobles polonais recommencèrent à contester aux Cosaques le droit de posséder des terres, et aux paysans

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