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RESTAURATION DU MUSÉE

tion possible, il est évident que plus d'un essai sera nécessaire. D'ailleurs, le nom de M. Duban suffisait pour garantir que ni le goût ni l'expérience ne feraient faute dans cette entreprise ; les excellentes restaurations de la Sainte-Chapelle et du château de Blois sont là pour prouver la souplesse de son talent et son tact à employer toutes les ressources de l'art. Un seul changement a été introduit par la commission dans le programme présenté par le ministre. On y a formellement inscrit le mot de tentures, qui exclue une décoration en boiseries, décoration à laquelle l'architecte avait songé peut-être , mais à laquelle il ne s'était point sans doute irrévocablement arrêté.

Nous regrettons ce mot. Il donne des entraves à un homme de talent et le prive de cette liberté d'allure si nécessaire à un artiste. Selon toute apparence, la commission a été frappée d'abord des inconvénients d'un système de décoration en boiseries. Danger du feu, immobilité de la décoration, impossibilité de changer, selon les caprices ou les variations continuelles du goût, des tableaux enfermés dans un encadrement fixe, voilà les considérations qui ont probablement obligé les représentants à rejeter une décoration en menuiserie. Ces défauts ont fait condamner un système qui, suffisamment étudié, aurait pu, nous n'en doutons pas, résister à toutes les objections que nous venons d'exposer. Par contre, le mot de tentures en soulève d'autres tout aussi fondées peutêtre. S'il s'agit d'interpréter ce mot dans le sens le plus ordinaire, il faudrait entendre des draperies de drap ou de velours, de toile ou de laine; maisa-t-on bien réfléchi,

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nous le deinandi^rons, à l'clïet produit par la lumière et la poussière sur des étoffes? En considérant les rideauv de sa fenêtre, chacun peut voir ce que deviennent au soleil les couleurs réputées les plus solides; et, si l'on a jamais assisté à un balayage du lundi, on se représentera ce que peuvent absorber de poussière des tentures hautes de quinze mètres.

Mais ce n'est pas avec le dictionnaire de l'Académie, nous l'espérons, que M. Duban interprétera la décision de l'assemblée. Le bois a ses défauts, sans doute; des étoffes ont les leurs. Laissons l'artiste chercher un remède aux inconvénients qu'on lui a signalés, et si, en fin de compte, il arrive à un résultat heureux, comme nous n'en doutons pas, ne nous mettons point en peine d'examiner de trop près les moyens qu'il aura employés.

Il me semble que de tous les arts du dessin, Tarchiteclure est celui où le raisonnement a le plus de part, de telle sorte qu'il est assez diQicile de déterminer le point précis où le raisonnement y doit céder la place au goùl . On peut même se demander si les conseils ou les inspirations du goût ne sont pas, en réalité, des jugements rapides et rdisonnés ; l'âme d'un artiste les comprend, mais aucune langue n'a de termes assez subtils pour les formuler. Quoi qu'il en soit, il ne sera douteux pour personne que les dispositions générales d'un projet, peutêtre même que ses principaux détails d'exécution, ne soient, en quelque sorte, commandés par sa nature même. Satisfaire à toutes les conditions d'un programme, c'est, à vrai dire, déduire logiquement des conclusions de prémisses posées à l'artiste par ce même programme.

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Le projet de donner une décoration au grand salon du Louvre a des conditions assez précises, à mon avis, pour qu'on en puisse discuter et déterminer d'avance les principales dispositions. En effet, il s'agit d'exposer des objets d'art sous le jour le plus favorable, de les isoler les uns des autres et de les disposer sur un fond qui fasse ressortir aussi bien les ouvrages des coloristes que ceux des dessinateurs. Telles sont, en somme, les données du programme dans la question qui nous occupe.

11 importe encore de ne pas perdre de vue que le grand salon ne doit contenir qu'un nombre fort limité d'objets d'art. En offrant au public la réunion, dans un même local, des chefs-d'œuvre des grands maîtres , on a sans doute en vue de présenter les éléments d'une comparaison éminemment propre à former le goût. Les ouvrages ainsi * exposés seront désignés sans acception de style ni d'école ; le consentement unanime, la notoriété publique, dicteront ce choix, qui n'est pas difficile à faire du moment qu'on le restreindra. Si vous voulez former une bibliothèque do dix mille volumes, votre embarras peut être grand pour les désigner. Réduisez à cent le nombre des ouvrages, dans un quart d'heure vous aurez nommé les livres indispensables. Ajoutons qu'en plaçant dans le grand salon une élite de tableaux, on doit bien se garder d'ôter à la grande galerie toutes ses œuvres capitales ; ce serait la priver de son intérêt particulier. Que le grand salon présente à l'admiration générale les plus sublimes efforts des Haphaël, des Titien, des Rubens, mais que la grande galerie conserve sa destination spéciale ; artistes et amaleurs y viendront étudier ;i loisir charpie maître dans la

3oO JIKLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.

suile de ses ouvrages, dans les progrès ou les phases de son génie.

Remarquons d'ailleurs que*moins il y aura de tableaux dans le grand salon, et plus ils y paraîtront avec avantage. 11 n'y a personne qui n'ait remarqué combien un ouvrage d'art exposé seul clans un atelier ou dans une chambre produit une impression plus favorable que lorsqu'on l'entoure d'autres ouvrages, lui fussent-ils incontestablement inférieurs. En effet, pour comprendre un tableau, pour ressentir tout le plaisir qu'il peut donner, il faut un certain recueillement qui permette à la pensée de se concentrer sur un seul objet. Placez un coloriste à côté d'un dessinateur, ils se nuiront réciproquement. Le spectateur, qui s'est laissé séduire au charme de la couleur dans l'œuvre du premier, sera choqué des teintes ternes qui s'ofîrent à lui sans transition dans le tableau voisin ; en revanche, lorsqu'il est parvenu à sentir tout le mérite de contours corrects et purs, il observera avec dépit une faute de dessin, qu'il n'eût pas observée dans un Rubens, si un Raphaël malencontreusement rapproché ne l'avait, en quelque sorte, forcé à une comparaison. Concluons de ce qui précède que, pour que les tableaux soient convenablement exposés, il est nécessaire de laisser entre eux un intervalle, variant selon leur grandeur, mais toujours assez grand pour que l'œil du spectateur n'embrasse qu'un seul tableau à la fois.

11 y a quelques années que, dans une école d'architecture que je ne nommerai pas, on enseignait qu'un musée est vn monument orné d'objptf: d'art. Ni M. Duban ni M. Jeanron, nous en sommes certain, n'admettent cette

liESÏALKAIlO.N UL MLsÉt. -yôl

délinitioii barbare. Ils savent que, dans un musée, le mérite de l'architecte consiste à se cacher pour ainsi dire et à n'attirer Tatléntion que sur les hôtes immortels dont il construit la demeure. Le défaut qu'on doit éviter pardessus tout, c'est ce qu'en terme d'atelier on appelle le papUlotage , c'est-à-dire celte confusion de détails qui attirent les regards sans les fixer, détruisent l'harmonie d'ensemble et fatiguent l'attention en la divisant en pure perte.

Ainsi, les sections ou les compartiments d'un musée devront être réglés surtout eu vue de faire valoir les peintures; mais, boiseries, tentures ou marbres, l'espace entre les tableaux, espace assez considérable, quelle teinte générale lui donnera- t-on ? Existe-t-il une couleur qui, propre à rehausser un certain tableau, ne nuise pas à un autre ? Et, sur ce point difficile, les peintres, juges suprêmes en cette matière, pourront-ils jamais se trouver d'accord ?

j'ignore si nos artistes modernes, ({ue je respecte infiniment, seraient unanimes sur celte queslion ; pour moi, je crois plus sage de consulter les anciens- peintres, dont l'autorité est encore plus grande. Ur, depuis le quinzième siècle jusqu'à nos jours, nous voyons régner sans opposition l'usage d'entourer les tableaux de dorures. Tous les maîtres , toutes les écoles se rencontrent pour placer leurs ouvrages dans des cadres dorés. Je ne vois d'exception que chez (luehjues peintres fiamands, qui, pour des compositions de dimension médiocre, ont préféré des bordures d'ébène, et celte exception s'ex|)li(iue facilement j)ar le motif m^iiie (jui a fait <jiuisir for par

iJ.'i2 Mb;l..v>(.i:s liiMijûioiks tr l.ii ihiiMiiL:?.

luiisles autres artistes. En effet, si l'on renferme un tableau dans un cadre, c'est pour l'isoler de ce qui l'entoure, c'est pour le placer , autant que possible , dans la condition des objets qu'on aperçev rait d'une fenêtre dont les chambranles marquent exactement le rayon que l'œil doit embrasser : cet isolement artificiel s'obtient d'autant plus nettement que le cadre tranche davantage par sa couleur sur toules celles (jui existent dans le tableau. Depuis un len)[)S immémorial, les marchandes d'oranges exposent leurs fruits sur du papier bleu : c'est que le bleu est la couleur diamétralement opposée à VoraïKjc, et par conséquent la plus propre à faire ressortir cette teinte ; mais, comme dans un tableau toutes les nuances du prisme peuvent être réunies, on n'a trouvé que l'or mat ou bruni qui tranchât fortement avec toutes les couleurs. Si l'ébène convient à quelques Flamands, cela tient à ce qu'ils n'ont pas employé le noir pur dans leurs ombres, et, en le réservant pour leurs bordures, ils obtenaient une opposition suffisamment énergique; enfin, c'était faire valoir la transparence de leurs ombres les plus vigoureuses, que de les entourer d'une teinte plus vigoureuse encore.

Aux exemples que je viens de citer on objectera peutêtre les couleurs brillantes appliquées avec succès à l'encadrement de peintures murales. On citera les fresques de Pompéi , où de petites compositions se montrent au milieu d'une paroi couverte de couleurs très-vives et d'arabesques plus ou moins compliquées. Les Loges et les Slanze du Vatican offrent une disposition semblable ; mais on comprend bientôt ([uil n'y a nul rapport ii éta-

blir entre des peintures murales et des tableaux mobiles. L'accompagnement, l'encadrement qui convient aux premières ne saurait être celui des autres. En effet, dans la plupart des peintures nmrales, et c'est le cas surtout pour celles de Pompéi, les compositions ne sont que des parties de la décoration générale, et, pour ainsi dire, que des accidents ou des taches de couleur plus ou moins importantes. Séparer la composition de son entourage, c'est détruire un eflet d'ensemble et lui ôter souvent une grande partie de son mérite. Combien de gens, en voyant au Panthéon les compositions des Loges peintes par MM. Balze, ont nié l'exactitude de leur copie ? Mais, enlevées à leur encadiement, Raphaël ne les eût peut-être pas reconnues. Quant aux grandes compositions des Stanze, la dimension des parois est leur cadre naturel, et leur entourage peint a si peu d'importance, que plus d'un amateur aura passé des heures devant l'Ecole d'Alkènes sans pouvoir dire de quelle teintes est le soubassement de la salle. A notre sentiment, ce serait un contre-sens notable que de donner au grand salon une décoration peinte dans le genre de celle des maisons de Pompéi ou des Logps du Vatican ; ce serait en quelque sorte subordonner les objets d'art au monument et prendre les ouvrages des maîtres pour des motifs d'ornemenU'ilion.

Celte loi d'opposition (jnc nous observions tout à l'heure, celte loi si généralement reconnue par les artistes les plus célèbres, doit, on le sent, décider la (|uestion que nous avons posée, et nous ne craignons pas d'être conlredil par les peintres, en admeUanl en prin-

•iO.

lilii MtLANGES HISTORIQUES El' LirrÉKAlKES.

cipe que des fonds dorés sont les plus convenables à un musée de peinture. Il va sans dire que cet or ne sera pas trop éclatant, et qu'il sera tempéré ou même assourdi, s'il faut ainsi parler, par une ornementation calculée pour détruire les rellets trop vifs que produirait une large surface métallique. Si l'on combinait les effets de l'or et du noir, on parviendrait peut-être à réunir les avantages des deux systèmes d'encadrement adoptés pour toutes les peintures mobiles. Non-seulement celte combinaison se rencontre dans les vieilles tapisseries en cuir doré, dont l'harmonie est généralement reconnue, mais encore il serait facile de prouver par des exemples illustres que, dans toutes les écoles et à toutes les époques, les draperies qui participent de ces deux couleurs ont été préférées pour les fonds de tableaux. Si l'on se promène dans la grande galerie du Louvre en notant les tableaux à fond noir et or, on sera frappé de leur nombre et de la différence des écoles qui se sont rencontrées sur ce point. Coloristes, dessinateurs. Flamands, Italiens, Espagnols, ont chéri également ce moyen d'effet, et lorsqu'on voit des hommes de talent, partant de principes si divers, parcourant des routes si différentes, arriver à un même résultat, n'en doit-on pas conclure que la vérité était si évidente, qu'elle se manifestait à tous les points de vue ? JNul doute que coloristes et dessinateurs n'aient également à gagner à un fond général où l'or et le noir prédomineront. Ajoutons que, comme il est nécessaire que les cadres eux-mêmes se détachent du fond sur lequel ils seront fixés, il convient que les dessins tracés sur ce fond affectent des formes qui tranchent avec les formes régu-

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lières et symétriques des bordures. C'est encore observer cette loi d'opposition que nous remarquions tout à l'heure, et il n'y a pas un peintre qui, obligé par son sujet à tracer sur sa toile des lignes verticales ou horizontales, ne dispose sa bordure de façon à ce que les détails d'ornementation de l'encadrement ne se trouvent pas dans un rapport de similitude avec les lignes du tableau. Personne ne s'avisera jamais de vouloir qu'un cadre soit comme une continuation de la toile qu'il renferme.

La symétrie a aussi ses exigences, dont il faudra tenir compte dans la décoration du grand salon, et surtout pour la décoration des tableaux qui doivent y être exposés. Nous nous hâterons de dire qu'en rappelant ici les lois de la symétrie, nous ne pi'étenduns nullement astreindre M. le directeur du Musée à mettre en pendant ou en regard des tableaux de même dimension. Avant M. Jeanron, on semblait ne s'être appliqué (ju'à dérober la vue des murailles du Louvre, M. Jeanron a pensé qu'il valait mieux en laisser voir la nudité que de placer des tableaux à une hauteur telle qu'à moins d'une forte lorgnette, on ne pût les apercevoir. Il est évident qu'entre la corniche du grand salon et le sommet des tableaux les plus élevés, il doit y avoir un espace vide assez considérable; mais quelle sera la largeur de ce vide, ou, ce qui revient au même , quelle sera la liauteur qu'on ne devra pas dépasser dans la disposition des tableaux ? jNous répondrons aussitôt qu'il faudra faire en sorte que la toile la plus élevée soit parfaitement en vue, La hauteur des iiuirailles du grand salon, depuis le parquet jusqu'à la corniche, est de 15 mètres. Des ligures de grande ijro[)or-

liuii, telles qu'on en voit dans beaucoup de tableaux d'histoire, nous paraissent convenablement placées à une élévation de 10 mètres. C'est, à notre avis, la limite qu'on ne doit pas dépasser. Cette mesure est à peu près celle d'un des principaux ouvrages de notre Musée, les Noces de Cann de Paul Véronèse. Cet immense tableau a toujoui's été placé trop haut, et il sullit de se rendre compte du point de vue perspectif choisi par l'artiste, pour juger combien il trouverait à redire à la place qu'on lui a jusqu'à présent assignée. Cette admirable composition, qui ne perd rien de son effet à être examiiiée de fort près, devrait , nous le pensons , être baissée, au moins jusqu'au niveau de la balustrade destinée à éloigner les curieux indiscrets. Le sommet du tableau serait alors le niveau que nous voudrions voir adopter pour les autres grandes toiles ayant des personnages de même proportion. On placerait plus bas et à portée des spectateurs les tableaux de chevalet, et surtout ceux des maîtres minutieux dont le travail semble acquérir du prix quand on l'examine à la lou})e.

Si nous sommes bien informé, l'intention de M. le directeur du Musée serait d'exposer avec les tableaux quelques belles statues antiques. Ce rapprochement nous paraît d'un excellent goût, et nous désirons vivement qu'il ait lieu. Le marbre de Paros se détacherait merveilleusement sur les tableaux et sur les fonds dorés; les deux arts ne peuvent se nuire, et sont l'un pour l'autre des auxiliaires utiles. Ainsi , une seule salle réunirait toute l'histoire de l'art. De quelque côté que se portât le regard, on rencontrerait un chef-d'œuvre. Qi\e\ plus

l'.L^IAlUAllUiX Ut' MLsLL. o'Ôl

noble eiitseignement que de voir la variété des moyens, et partout le même résultat : le génie commandant l'admiration !

Un mot en terminant. Nous avons déjà de grandes obligations à M. le directeur du Musée, qui nous a rendu maint tableau dont nous ne nous doutions guère. Qu'il nous permette de lui adresser une requête. Ln Musée n'est point un lieu de premenade. On y fait de longues stations lors({u'un a le goût des arlij, et l'admiration a ses l'aligues. Pourquoi ne placeiait-on pas dans le grand salon quelques chaises pour le repos des visiteurs, ou même pour leur permetti'e d'examiner dans un recueillement commode les tableaux et les sculptures ? En Angleterre, on a des chaises dans le Musée britannique, dans la Galerie de Shakespeare, et même aux exhibitions des artistes conlenjporaius. C'est un perfectionnement qui a son prix pour les véritables amateurs, et ([ue nous voudrions voir importer dans notre pays.

VIE DE CESAR AUGUSTE

FRAf.MENT m NICOLAS DE l'rAMAS.

VIE DE CÉSAR-AUGUSTE

FRAGMENT DE MCtU-AS l»E DAMAS.

NOLVRLLF. KDITIOX (I).

Peu d'auteurs anciens sont parvenus jusqu'à nous dans leur intégrité. Nous n'avons pas le quart des tragédies d'Eschyle, de Sophocle, d'FAiripidc. On ne connaît que quelques vers de Ménandre. H y a des poètes de premier ordre, Varius , par exemple , dont on ne sait que le nom. A vrai dire, il est bien extraordinaire qu'il nous soit encore resté tant de débris de la littérature antique, quand elle avait conjurés contre elle les conquérants, les rats et les moines. Les uns brûlaient les livres, les autres les mangeaient ; les moines les lavaient et les grattaient poiuen faire servir le parchemin à copier des missels ou des bréviaires. Après tout, peut-être ne faut-il pas trop plcu-

(I) F'ublii';*; par M. l'iccoloR; traduction de M. A. Didoi.

rer la perte de tant de poètes anciens : les modernes ont eu quelque chose à inventer ; mais les lacunes de l'histoire sont à jamais regrettables.

Au commencement du seizième siècle, au plus beau moment de la renaissance des études classiques, on put croire que tous les génies de l'antiquité allaient nous être rendus. Chaque jour l'imprimerie faisait revivre quelque chef-d'œuvre grec ou latin. Mais bientôt les bibliothèques s'épuisèrent et l'on mesura l'étendue des pertes faites en dix siècles de barbarie. Aujourd'hui on a bien mérité des lettres quand on a déchiffré quelques lignes inconnues sur un papyrus carbonisé , ou qu'en feuilletant un grammairien du moyen âge, que personne n'a lu, on découvre une citation inédite de quelque auteur ancien. Malheureusement, messieurs les grammairiens n'enregistraient guères que les locutions hardies ou même bizarres des grands génies d'autrefois. Ainsi nous leur devons de savoir que Jules César écrivait et disait memordi pour momordi, ce qui, par parenthèse, lui vaudrait un pensum aujourd'hui, et cela ne nous console pas d'avoir perdu son Aiili-Calon. Quelques érudits prétendent même que les Commentaires qui portent son nom lui sont faussement attribués.

Doit-on renoncer à tout espoir de faire de nouvelles découvertes ? Non, sans doute. D'abord on peut trouver à Pompéi ou à Herculanum quelque manuscrit précieux. Malheureusement il faut une année pour en lire trois lignes. — On a encore une autre chance. Plus d'une fois de doctes désœuvrés, parcourant un traité de scolastique, ou tout autre fatras du moyen âge, ont aperçu dans les interlignes les traces d'un ouvrage plus ancien, mal ef-

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face et lisible encore pour quelques yeux d'érudits. Pourquoi ne retrouverait-on pas dans des interlignes une comédie! de Ménandre ou les livres qui nous manquent de Tite-Live? C'est ainsi que de nos jours on a découvert le traité de Cicéron : De Republicâ. Tout récemment, dans un évangile syriaque du Musée britannique, on a constaté comme l'ombre d'un manuscrit grec très-ancien. Aussitôt chimistes d'apporter des réactifs , hellénistes de nettoyer leurs loupes. Après bien du travail, on a lu six mille vers d'un poëme admirable : l'Iliade d'Homère. On publie ce fragment à Londres en fac simile; cela ne coûtera qu'une vingtaine de livres sterling l'exemplaire.

Enfin, un dernier espoir reste encore. Le monde est grand. Il y a beaucoup de bibliothèques peu fréquentées, beaucoup de bibliothécaires qui font des livres au lieu de lire ceux qu'ils gardent. Qui sait si quelque couvent grec, que dis-je? une bibliothèque de Paris, ne recèle pas un trésor encore ignoré, même des rats? Le cœur me battait, il y a quelques années, en entrant dans la bibliothèque du sérail à Constantinople. Si j'y déterrais seulement deux ou^ trois odes de Sapho, me disais-je, je les porterais à mon maître, M. Uoissonade, et me voilà sûr de passer à la postérité. Hélas ! Sa Hautessc n'a que des manuscrits arabes ou persans. Mais d'autres ont été plus heureux que moi. En 18/|2, M. Minoide Minas, chargé par M. Villf;main d'ex[)lorer les bibliothèques du mont Athos, trouva dans le tron d'un plancher vermoulu les fables de Babrius, aussi célèbre en son temps que La Fontaine l'est aujourd'hui. Lne découverte encore plus précieuse est (lue à M. K. Miller : c'est celle d»' plusieurs

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morr.eanx de Nicolas de Damas, conservés, mais inconnus, dans la bibliothèque de l'Escurial. Ce Nicolas fut un historien estimé du premier siècle. Il était ami particulier d'Hérode et en quelque sorte son chargé d'affaires à Rome. Fort en faveur auprès d'Auguste, il put apprendre bien des choses qu'il eut l'excellente idée d'écrire en trèsbon grec, dit-on, tout Syrien qu'il était.

Ces fragments ont été publiés pour la première fois en 18^9, dans le troisième volume des Fragmenta historicorwn, sur la copie de M. Charles Muller, que M. Firmin Didot, digne successeur des Estienne, avait envoyé tout exprès en Espagne. Le fragment détaché dont nous avons à rendre compte est le plus important de tous. C'est un récit très-détaillé de la mort de Jules César et des événements qui en furent la suite immédiate ; récit d'autant plus intéressant que l'auteur s'est placé à un tout autre point de vue que la plupart des historiens de l'antiquité dont nous avons le témoignage.

Sous l'empire fondé par César, dans une ville où il avait un temple et des prêtres, on a toujours parlé de lui avec fort peu de bienveillance. Il semble que ce fût alors une mode parmi les gens de lettres. Le fils adoptif de César appelait Tite-Live le Pompéien, à cause de sa partialité pour le parti vaincu, mais il ne lui en faisait pas plus mauvaise mine. Était-ce de sa part affectation de respect pour la liberté des lettres, liberté peu dangereuse alors ; ou bien, trouvant que le nom de César était un pesant fardeau, voyait-il avec une secrète satisfaction qu'on rabaissât un peu la gloire du grand homme auquel il craignait d'être comparé? Louis \IV ayant dit un jour

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qu'il pourrait bien loger dans un château où Henri IV avait demeuré , un courtisan s'écria : Voilà un plaisant roi que votre Henri IV ! Louis XIV sourit et n'en voulut pas à ce faux bourru, qui ménageait si peu son aïeul. Tite-Live eut plus d'un imitateur, et au collège, nos professeurs de l'Université royale de France nous ont fait souvent traduire en version l'apologie du régicide. Nicolas de Damas nous donne une autre idée, assez exacte, je crois , des meurtriers de César. A l'exception de Brutus, ils étaient tous de vils coquins. Amnistiés par César, quelques-uns plusieurs fois, ils ne lui pardonnaient ni sa gloire ni l'établissement d'un régime d'ordre qui fermait la porte à bien des ambitions. Les orateurs, c'étaient les journalistes du temps, avaient perdu l'espoir d'obtenir des provinces; les militaires, celui de commander en chef des armées ; tous, habitués à piller le trésor public, voyaient avec peine qu'ils avaient un maître dont la prétention bien justifiée était de fonder partout une bonne administration.

Brutus seul était, je l'ai dit, un honnête homme, mais, comme, bien des gens de notre temps, esclave de l'opinion publitiue, c'est-à-dire d'une coterie. En lui rapi)elant sa descendance du Brutus qui chassa les Tarquins , origine fort contestable d'ailleurs, on pouvait tout faire de lui, même un assassin. Ces mots : Tu dors, Brutus, écrits sur la statue de son aïeul, lui mirent le poignard à la main. En outre, il avait ses griefs particuliers contre César, qu'il se cachait à lui-même, sans doute, en se disant qu'il n'en voulait qu'au tyran de sa patrie. On sait que César avait été l'aujaiit de Servilia,

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mère de Brutus, et même, si l'on en croit un calembour de Cicéron, de sa sœur Terlia. Bien qu'à Rome ce ne fût point la coutume « d'attacher l'honneur de l'homme lo plus sage aux choses que peut faire une femme volage, » Brutus ne pardonnait pas à César son ordre du jour le matin de Pharsale, qui recommandait qu'on lui amenât vivant le fils de Servilia. C'était encore César qui l'avait poussé dans les affaires et qui lui avait fait conférer la préture. Il était pénible d'être aimé par -un César quand on s'appelait Brutus. Plutarque , qui est souvent bien mauvaise langue, a pris soin de nous dire quelle fut la blessure que Brutus fit à l'amant de sa mère. Je ne ferai pas de commentaires là-dessus.

Ni Plutarque, ni Dion Cassius, ni Suétone n'expliquent clairement pourquoi , quelques jours avant les Ides de mars, deux tribuns du peuple furent cassés et bannis par le dictateur. C'était , disent-ils , pour avoir enlevé une couronne posée sur une statue de César. Nicolas de Damas est plus explicite. César se plaignit que cette couronne, ou plutôt ce diadème, ce qui, à Rome, était fort différent, eût été placé en secret par les tribuns susdits, afin de le rendre odieux. C'était un coup de fouet qu'ils donnaient à l'opinion publique. Notre auteur raconte également avec beaucoup de détails et de la manière la plus vraisemblable, la comédie jouée par Antoine, lorsqu'aux Lupercales, il offrit à César une couronne sous laquelle se cachait mal un petit cercle d'or, symbole de la royauté. Ce fut Décimus Brutus, un des conjurés, nous dit Nicolas de Damas, qui la lui posa sur la tête. César la rejeta, et l'effet de la scène fut manqué. Il semble que tout y fût

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de l'invention d'Antoine, flatteur grossier du dictateur. Mais, sur ce point, Nicolas est un peu suspect , car il ne perd pas une occasion de noircir la mémoire du vaincu d'Actium. Il est vrai qu'on ne prête qu'aux riches.

Nicolas de Damas rectifie encore Plutarque sur un point important, et c'est ici le cas de remarquer combien Courier avait raison lorsqu'il dit de Plutarque, qu'il eût fait gagner la bataille de Pharsale à Pompée pour arrondir sa phrase. L'inimitable rhéteur de Chéronée , qu'Amyot nous donne pour un bonhomme, raconte l'histoire comme elle aurait dû se passer, voyant tout en beau, en grand, en sublime. C'est là le génie grec. Je crains bien que Plutarque et Shakspeare après lui (1), ne nous aient peint Rome aux Ides de mars bien moins exactement que Nicolas de Damas. Qui ne connaît la harangue de Brutus, qui n'a lu celle d'Antoine, et qui n'a senti dans son cœur les émotions contraires qui , dit-on , agitèrent le peuple romain, applaudissant tour à tour Brutus et pleurant avec Antoine? Tout cela sent un peu sa tragédie classique. Écoutons la relation d'un contemporain. — César était sans cesse entouré des conspirateurs, qui alïectaicnt pour lui un dévouement sans bornes. Le matin des Ides de mars, ils vinrent le chercher pour l'accompagner en grande pompe au sénat. Ce jour-là, un d'eux, D. Brutus, avait réuni beaucoup de gladiateurs armés entre la Curie et le théâtre du porticjue de Pompée , sous prétexte de s'emparer d'un gladiateui' à lui qui se serait engagé dans une autre troupe. Chaque conjuré avait encore dans le

(I) Plutarque, l^ie de Brutus. — Sliakspeare, Jutiiis Caisar,

;JGS MÉLA^GES MISTOKIQUES ET UnÉKAlKES.

voisinage ses esclaves armés. César mort, les meurtriers coururent se saisir du Capitole avec ces gladiateurs et ces esclaves : c'étaient les émeutiers de Rome. Le peuple, le vrai peuple, les bourgeois, timides comme ils sont tous dans les grandes villes, s'enfuit et s'enferma, (f Les uns » disaient que les gladiateurs avaient égorgé le sénat. » d'autres que César avait été tué, et que l'armée livrait » la ville au pillage. » — Quelques sénateurs du tiers parti philosophaient sur l'événement. « Grâces aux dieux! » dit un de ces messieurs, on n'aura plus à faire sa cour.» Pendant que les bourgeois se barricadaient chez eux, que les conjurés se retranchaient dans le Capitole, trois esclaves de César mirent son cadavre sur une litière, et le rapportèrent chez lui. « Sur les toits, dans les vesti- » bules, on n'entendait que des gémissements!... » Remarquez que le bourgeois se place toujours à son aise pour observer les révolutions. Sur les toits, dans les vestibules; on dirait aujourd'hui : Derrière les persiennes et les jalousies.

Les conjurés descendirent enfin au Foinim, toujours accompagnés de leurs gladiateurs. Rrutus parla, mais il semble qu'il ne fit pas grand effet, car il reprit bientôt et assez vite le chemin du Capitole avec sa bande, et, « le » soir étant arrivé, le trouble des habitants ne fit qu'aug- » menter. Chacun, abandonnant le salut de l'État, veil- » lait à ses propres intérêts, car chacun craignait des » attaques et des perfidies soudaines. » Ce tableau ne vaut pas, sans doute, les deux harangues de Shakspeare, mais il représente assez fidèlement, ce me semble, un our de révolution dans une capitale»

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Pendant la nuit, les vétérans de César entrèrent dans la ville, et offrirent leur épée à Antoine, non pas probablement en sa qualité de consul , mais comme au lieutenant de César. En même temps, Lépide avait ramassé bon nombre de soldats étrangers. Les bom-geois romains, en se réveillant, virent les rues remplies de troupes en bon ordre, et aussitôt il se fit une réaction générale : ce fut à qui ferait plus haut éclater ses regrets et son horreur des meurtriers. C'est, dit Nicolas de Damas, « que » la faiblesse des conjurés démentait la première idée » qu'on avait conçue de leurs forces. »

Toutes ces troupes marchent contre le Capitole, prêtes à mettre en pièces les assassins. Mais les chefs délibèrent. Ils réiléchissent que l'héritage de César est assez grand pour se partager. On parlemente au lieu de se battre, et Brutus et Cassius sortent de Rome assez penauds, mais pour aller prendre possession de bons gouvernements. Lépide, Antoine et bientôt Octave, ne pensent plus qu'à se tendre des pièges. Les décrets de César ne sont pas abrogés. Il n'y a qu'un homme de moins à Rome ; mais l'anarchie s'y est établie i)our longtemps.

11 me semble ([ue toute celte relation a un caractère du vérité qui commande la créance. Rien d'arrangé pour l'effet ; mais tous les traits dénotent le bon sens et l'observation de l'historien. Ces quaUtés, à mon avis, distinguent à un haut degré Nicolas de Damas. Quant à son style, je n'oserai en parler. C'est au savant helléniste, son éditeur, à M. Piccolos qu'il appartient de l'apprécier, et je ne puis que renvoyer le lecteur aux notes qui accompagnent le fragment. La traduction de M. Alfred

370 MÉI.A.NOES IIISTOKIQIIES ET UTÏÉIIAIHES.

Didolesl lidèlc, facile, et je iio lui reprocherai pas quelques néoloyismes ([ui surprennent d'abord dans une traduction du grec. Pour parler des discussions du sénat et des intrigues dos partis politiques de Roine, le moyen d'être intelligible aujourd'hui , c'est d'employer notre jargon, non, je veux dire notre langue parlementaire.

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