LES COSAQUES DE L^UKRAHŒ
de l'Ukraine leur qualité de Cosaques inscrits. De là des débats interminables, j'entends débats à coups de fusil, incursions sur les deux rives du Dnieper et pillages continuels. L'ataman , cependant , voyait grandir son influence et son pouvoir : il obligeait le hospodar de Moldavie à lui payer tribut ; la Porte Ottomane et la cour de Moscou recherchaient à l'envi son alliance. La grandeur du péril ouvrit les yeux à Casimir, qui, rassemblant toutes ses forces, se hâta d'entrer en Ukraine. Chmielniçki, accompagné du khan des Tartares, lui épargna la moitié du chemin et vint à sa rencontre avec une armée de trois cent mille hommes (j'ai déjà dit que je ne prétends pas garantir ces chiffres formidables). On peut se faire une idée des connaissances militaires des deux partis par les faits suivants, racontés par les auteurs contemporains : L'armée polonaise n'eut connaissance de ces trois cent mille hommes que lorsqu'elle se trouva à une demilieue de leur camp ; en revanche, les Cosaques lui laissèrent tout le temps de se ranger en bataille au delà d'un déQlé qu'il lui fallut traverser, et ne songèrent à prendre les armes que lorsque les boulets de Casimir commencèrent à tomber parmi leurs chariots. La bataille eut lieu le jour de Saint-Pierre et Saint-Paul 1651, près d'un village nommé Berestençko. Les Cosaques, retranchés dans leur tabor, se battirent bravement et ne purent être entamés ; mais les Tartares les secondèrent mal. Bien qu'il appartînt à l'héroïque famille des Ghereï, le khan avait beaucoup d'aversion pour les boulets. Le commandant d'artillerie polonaise ayant fait pointer ses pièces contre un groupe do cavaliers qui entouraient l'étendard blanc
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du prince tarlare, un boulet emporta un mourza de la suite du khan, et celui-ci n'attendit pas une seconde décharge ; il tourna bride honteusement avec sa cavalerie, entraînant Chmielniçki dans sa suite, soit que l'ataman eût perdu tout espoir de vaincre, soit, comme l'ont prétendu ses admirateurs, que le khan voulût l'avoir auprès de lui comme un otage qu'il se i-éservait de livrer à Casimir pour en obtenir la paix. Privés de leur chef, les Cosaques tinrent bon plusieurs jours sous le feu de l'artillerie polonaise, qui les décimait à distance: usais la division se mit entre leurs chefs. Un colonel sortit du tabor pour occuper une position avantageuse; les autres crurent qu'il s'enfuyait, et aussitôt une terreur panique s'empara de toute cette multitude, qui naguère s'était montrée si résolue. II y avait dans le camp un grand nombre de serfs insurgés, mauvais soldats, armés de faux et de bâtons, qui affamaient leur armée sans lui donner ïiucune force. Ce fut un sauve-qui-peut général. La plupart de ces malheureux furent massacrés ou se noyèrent dans les lacs et marais, où ils se jetèrent en fuyant.
La victoire de Berestençko fut glorieuse, mais stérile. Après avoir sabré les fuyards pendant plusieurs lieues, les nobles polonais crurent que la guerre était finie et voulurent regagner leurs châteaux. En quelques joui's l'armée de Casimir se fondit en quelque sorte, tandis que les plus aguerris des Cosaques se ralliaient dans leurs places de refuge et dans les îles des Zaporogues. Chmielniçki s'était racheté du Tartare, justifié auprès de ses soldats, et, ^ aincu, il obtint des vainqueurs les conditions (iu"il leur offrait au commencement de la campagne.
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Tel fat, tel devait être le triste résultat des exploits de celte no])lesse polonaise, si héroïque sur le champ de bataille, mais toujours et partout imprévoyante et indisciplinée.
L'année suivante, la guerre recommença. Chmielniçki ayant voulu marier un de ses fils à la fille du hospodar de Moldavie, le roi de Pologne s'en alarma, et le grand général de la couronne encore plus, cjui voulait pour son propre fils l'alliance du Moldave. Cette fois les Polonais furent les agresseurs, et mal leur en prit. Le grand général fut tué et ses troupes battues. En 1653, le roi lui-même, s' étant aventuré en Ukraine avec peu de monde, se laissa entourer, et fut contraint d'acheter la paix aux conditions qu'il plut à Chmielniçki de lui imposer.
Casimir voulut avoir sa revanche. Depuis la bataille de Berestençko les relations entre les ïartares et les Cosaques étaient devenues peu amicales. La cour de \ arsovie excita entre eux la mésintelligence et finit par traiter avec le khan pour exterminer à frais communs l'ataman et ses hordes. Sur le point de se trouver entre deux feux, Chmielniçki crut n'avoir plus qu'un parti à prendre. Il s'y était préparé de longue main; c'était de se jeter entre les bras de la l«ussie. Rassemblant les colonels et les anciens de tous ses régiments, il leur représenta leur ruine inévitable s'ils n'étaient soutenus par un puissant allié. La Pologne avait assez prouvé combien elle délestait et leurs libertés et leur religion. Aujourd'hui, alliée aux Tartares, elle allait détruire en Ukraine la foi orthodoxe. Un seul protecteur pouvait détourner l'orage prêta fondre sur les Cosaques, c'était le tsar de Moscou, maître d'un vaste empire, parlant leur langue, professant leur reli-
gion. S'ils lui rendaient hommage, il s'engageait à les défendre et l'especlcr leurs franchises.
La plupart des Cosaques applaudirent à ce langage. Déjà c'était une opinion populaire qu'il fallait se donner au tsar blanc , au seul monarque chrétien de l'univers : c'est ainsi que les grands-ducs de Moscovie s'appelaient eux-mêmes. Dès le commencement de la guerre contre la Pologne, un certain nombre de Cosaques avaient abandonné l'Ukraine pour vivre tranquilles dans les steppes entre le Don et le Donetz, territoire alors désert, à cause des incursions des Tartares , mais considéré comme faisant partie de l'empire russe. Accueillis avec empressement par le tsar, dont ils couvraient la frontière, ces Cosaques avaient fornK', sous le nom de régiments slobodiens, des espèces de colonies militaires dontla prospérité rapide avait attiré l'attention de leurs compatriotes. La défection de Chmiclniçki apportait au tsar de bien plus grands avantages ; aussi s'empressa-t-il de recevoir son serment d'allégeance et de lui garantir les antiques franchises de l'Ukraine.
Le traité entre la Russie et les Cosaques fut signé à Pereïeslav en 1654. Je remarque qu'en premier lieu, les Cosaques stipulèrent qu'ils ne dépendraient pas du patriarche de Moscou pour les affaires spirituelles. Dès cette époque, l'Église russe était divisée en plusieurs sectes, et la majorité des Petits-Russiens appartenait à celle des starovertsi, qui prétendent avoir conservé sans altération les rites antiques du christianisme. Aujourd'hui encore, laplupartdes Cosaques tiennentobslinémentàleurvieilleliturgie.
Le traité de Pereïeslav fut suivi d'une guerre longue
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et désastreuse pour l'Ukraine. Presque toutes ses villes reçurent des garnisons russes, et le pays fut accablé de réquisitions. Sur la fm de sa vie, il paraît que Chmielniçki se repentit de sa défection. En effet, une triste expérience venait de lui apprendre que la suzeraineté d'un tsar était bien plus lourde que celle des rois de Pologne. Il s'aperçut qu'au lieu de l'indépendance qu'il avait rêvée, il n'avait fait que changer une sujétion à peine offensante pour son orgueil contre une servitude trop réelle. Les Polonais s'étaient montrés des despotes avides; mais leur inconstance et leur légèreté laissaient toujours à leurs vassaux l'espoir d'un adoucissement. Non moins avides, mais plus habiles, rusés et tenaces, les Russes étaient des maîtres de plus en plus exigeants , et la proie qu'ils saisissaient une fois n'échappait plus à leur étreinte.
Il est très-pénible pour un historien de laisser mourir un homme célèbre de sa belle mort. J'ai le regret de dire que, selon toute apparence, Bogdan, vieux et infirme, est morttoutbonnement dans sonlit, après une courte maladie, en 1657. A la vérité, quelques auteurs veulent qu'il ait été empoisonné par ordre du sultan, iri:ité de ce qu'il refusait de mettre l'Ukraine sous sa protection. D'autres, par une invention plus dramatique, prétendent qu'il s'empoisonna lui-même, désespéré de voir les Russes s'impatroniser dans son pays. Ce qui me semble plus probable, c'est qu'il mourut comme Marco, le héros des ballades serbes, de la main de Dieu, le vieux tueur. II mourut, d'ailleurs , dans la plénitude de son intelligence, aimé ot respecté de ses sujets, et fut le premier et le seul des atamans qui nomma son successeur.
S4 MÉLANGES HlSTOKlOtES ET LllTÈKAIKE?.
Son choix ne tomba peut-être pas sur le plus di^'ue. Son lils Georges, que les Cosaques reconnurent d'abuid pour leur ataman, n'hérita ni de ses talents ni de son autorité. Aidé des conseils du secrétaire Wigofski, confident, et, à ce qu'on croyait, dépositaire de tous les secrets politiques du vieux Chmielniçki, Georges chercha vainement à ramener les Cosaques sous la protection de la Pologne. La plupart de ses olïiciers l'abandonnèrcnl : il en résulta une guerre civile acharnée, qui aiïaiblit au dernier point les forces que l'Lkraine possédait encore. On vit à la fois deux atamans, l'un vassal de la Russie, l'autre de la Pologne, tous les deux suivis d'une armée étrangère, beaucoup plus occupée de les surveiller et de prévenir leurs trahisons que de les aider dans leurs entreprises. Georges Chmielniçki, efTrayé ou dégoûté de la lutte qu'il avait à soutenir, abdiqua pour aller se jeter dans un cloître. Mais sa ferveur fut de courte durée : il jeta son froc, essaya de rallier ses partisans, et, n'y pouvant parvenir, il fut contraint de se réfugier en Turquie. 11 y mourut en 1679, tué dans un engagement contre Serko, l'alaman du parti russe.
La petite république des Cosaques de l'Ukraine avait été détruite à la mort de Bogdan Chmielniçki. L'autorité de la Russie ne fit que s'accroître, et chaque nouvelle rébellion n'eut d'autre résultat que de diminuer leurs franchises. Quant aux Zaporogues, ils conservèrent encore quelque temps leur indépendance de fait, se mettant tour à tour à la solde des rois de Pologne et des souverains de Russie, quelquefois s'alliant aux Turcs et aux Tartares.
Le dernier des atamans de l'Ukraine qui ait essayé de
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reconquérir l'iiulùpendance de sa nalion fat Mazepa, ([iio Voltaire, lord Byron et Horace Vernet ont rendu célèbre dans l'Occident. Il était fils d'un petit gentilhomme de Podolie, et ses commencements furent assez semblables à ceux de Bogdan Chmielniçki. L'histoire du cheval sauvage qui l'emporta chez les Zaporogues est une très-jolie tradition qui, malheureusement, n'est attestée par aucun témoignage contemporain digne de foi, et Nordberg, chroniqueur fort exact, n'en déplaise à Voltaire, rapporte avec toute vraisemblance que Mazepa fut pris fort jeune par des Cosaques avec un convoi polonais. Parmi ces barbares, un aventurier ayant reçu quelque éducation était une utile recrue, et le poste de pissar ou secrétaire de la sietcha ne pouvait lui échapper. De secrétaire, Mazepa devint ataman de l'Ukraine à force d'intrigues et grâce à la souplesse dont il fit preuve auprès de Pierre le Grand. Pour lui plaire , il abandonna son costume national , prit l'uniforme prussien, et fit apprendre la charge en douze temps à ses Cosaques. Il avait, d'ailleurs, fait preuve de valeur et de zèle au siège d'Azof et à l'attaque de Perecop, où il seconda vigoureusement les opérations de l'armée russe.
Dans un voyage qu'il fit à Moscou, il gagna complètement la confiance de Pierre, qui lui donna le grand cordi>n de l'ordre de Saint-André et le combla de présents magnifiques. Persuadé qu'il avait trouvé l'homme le plus capable de devenir son lieutenant, le tsar lui confia quelques-uns de ses plans de civilisation, où Mazepa ne vit sans doute autre chose (ju'une menace contre ce qui restait d'autorité aux atamans de l'Ukraine. La lutte venait
d'éclater entre la Suède et la Russie ; l'ataman se méprit sur les forces des deux princes rivaux, et crut qu'avec l'appui de Charles XII il pouvait s'assurer cette souveraineté indépendante que Chmielniçki avait rêvée et qu'il avait été sur le point d'obtenir. S'entourant des plus grandes précautions, il fit faire, dès l'année 1705, quelques ouvertures au roi de Suède, qui, d'abord, les accueillit trèsfroidement. Charles XII méprisait les Russes, et, dans ses idées chevaleresques, il se faisait probablement scrupule d'acheter par la ruse et la trahison une victoire que son épée pouvait lui donner. Probablement, les conseils de Stanislas et les difficultés croissantes qu'il rencontrait le ramenèrent à une politique moins généreuse, et il prêta l'oreille aux offres de Mazepa, Les communications secrètes devinrent fréquentes entre celui-ci et Stanislas. Ils correspondaient par l'entremise d'un jésuite polonais et d'un évoque moldave réfugié en Ukraine. L'ambition, d'ailleurs, n'était pas, comme il semble, le seul mobile de l'ataman. Bien qu'âgé de cinquante-huit ans, il était devenu amoureux d'une princesse Dulskaïa et voulait lui donner un trône. Dans son traité avec Charles XII, il demanda d'abord la souveraineté de l'Ukraine, puis le duché de Sévérie, qui avait fait partie autrefois du royaume de Pologne, et que les armes suédoises devaient enlever au tsar. Stanislas Leczinski fit consentir facilement son allié à toutes ces demandes, et Charles, qui venait de faire un roi de Pologne, ne crut pas plus difficile de faire un prince de la Petite-Russie.
Pendant ces négociations , Mazepa affectait toujours le plus grand dévouement pour le tsar. Il lui envoyait des
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troupes et des subsides ; mais si l'on en croit les annalistes russes, il instruisait les Suédois de tous ses mouvements, et prenait des mesures pour faire battre ses propres soldats. Pour lui, il s'excusait sur son âge et ses infirmités de ne pas monter à cheval, et de confier à ses colonels le soin de conduire ses Cosaques en Pologne. Né catholique, il avait embrassé lareligiongrecqueenUkraine, et il édifiait ses sujets par la ferveur de son zèle religieux. Il bâtissait des églises, faisait des fondations pieuses, et ne semblait plus occupé que du soin de son salut. Quelque habile que fut son hypocrisie, ses manœuvres' n'échappèrent pas à plusieurs colonels cosaques attachés à la Russie. Iskra , colonel du régiment de Poltava , et Kotchoubey, juge général de l'armée cosaque, l'accusèrent de trahison. Mais Pierre était infatué de Mazepa ; il repoussa avec dédain leur dénonciation, et poussa l'aveuglement jusqu'à les envoyer chargés de chaînes à l'ataman, comme leur juge naturel. Kotchoubey était allié à la famille de Mazepa; il avait été son ancien ami et son camarade, et, ainsi qu'Iskra, l'avait accompagné dans toutes ses expéditions. Mais Mazepa ne songea qu'à se débarrasser de rivaux dangereux. 11 les fit périr l'un et l'autre dans les plus cruels supplices, et par un radinement de vengeance, après les avoir condamnés à mort, il les fit appliquer à la torture avant l'exécution de la sentence, pour en obtenir, disaitil, des révélations.
Ce ne fut qu'en 1708, au moment où les Suédois se préparaient à passer le Dnieper, que Mazepa leva l'étendard de la révolte, il s'aperçut bien vite qu'il s'était trompé sur l'obéissance de ses sujets. Dès qu'il eut an-