‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 11 sur 37 · SUCCÉDANT A M. DE FONTANES · texte numérisé non relu

SUCCÉDANT A M. DE FONTANES

ESSIEURS,

Le soin d'honorer la mémoire des membres que vous perdez est toujours , dans la bouche de leurs successeurs , un hommage rendu à la dignité même des Lettres. Pour moi, c'est aujourd'hui l'accomplissement d'un devoir personnel et sacré. Au moment où vos indulgents suffrages ont daicrné me choisir, il m'a semblé que par une insigne bonté vous m'aviez admis à l'honneur de prononcer devant vous l'éloge public d'un bienfaiteur et d'un ami. Je me suis involontairement rappelé cette coutume romaine qui , lorsque la mort avait enlevé quelque célèbre citoyen , noble patron de la jeunesse , autorisait un de ses clients , un de

ses élèves , à déplorer une telle perte du haut de la tribune , sans autre droit pour y monter que le privilège de la reconnaissance , et cette recommandation que laisse après elle une illustre amitié. Je ne puis en effet, messieurs, me rendre compte à moi-même des faibles titres qui m'ont amené jusqu'à vous; je ne puis jeter les yeux sur les premiers degrés de ma carrière peu longue et peu remplie , sanis y retrouver partout la main tutélaire et la généreuse amitié de M. de Fontanes. Elle m'accueillit au sortir des écoles publiques , et m'y replaça bien jeune encore dans les fonctions de l'enseignement : elle encourage^ mes premiers essais , et les suivit dans l'épreuve de ces concours littéraires qui m'ont quelquefois attiré vos regards ; elle les protégea de son estime ; elle me protégea long - temps moi-même ; elle m'honora toujours.

Et lorsque j'espérais jouir d'une si précieuse bienveillance , lorsque, comparant à la frêle durée delà jeunesse cette maturité pleine de force qui semblait promettre beaucoup d'années à M. de Fontanes , je me confiais au temps et à l'avenir pour lui payer toute ma reconnaissance, il nous est enlevé par un coup soudain; et je ne pourrai rien pour lui que célébrer son rare talent et son noble cœur par un éloge que vos regrets ont prévenu , et dont sa renommée n'a pas besoin.

J'aperçois parmi vous , messieurs , uu des plus honorables et des plus fidèles amis de M. de Fontanes , celui même qui me présentait , il y a dix ans 9 à sa bienveillance , et le sort Fa d^oisi pour me recevoir aujourd'hui près de sa tombe*

La vie de M. de Fontanes , que les événements ont conduit sur le théâtre des grands emplois et de la politique , commença par ce dévouement aux lettres , par ce pur enthousiasme de l'étude , première vocation et dernière préférence des talents faits pour la gloire. Né avec la passion (Je la poésie , il y fiit encouragé , dès l'enfance , par l'exemple d'un frère qui mourut fort jeune, à l'aurore du talent , et dont il aimait dans ses derniers jours à répéter le nom et les vers.

M. de Fontanes sortait d'une famille protestante. Il a lui-même rappelé cette origine dans un poème de sa jeunesse à la louange du mémorable édit qui rendait aux protestants les droits de famille et de cité : glorieuse réforme , accomplie par le vœu libre et spontané de Louis XVI ! monument d'une justice qui devançait les lois ! Les vers de M. de Fontanes couronnés par l'Académie Française étaient dignes d'un si favorable sujet. La philosophie judicieuse et. modérée , le respect de la religion , le culte de la gloire et des arts , qui distinguèrent toujours le talent de M. de Fontanes, sont vivement empreints dans cet ouvrage,

écrit à une époque où la censure araère du passé était facile et populaire. Tout en déplorant la fatale révocation de l'Édit de Nantes , qu'il nomme la grande erreur du siècle de la gloire , le jeune poète offrait un éloquent hommage à l'ombre auguste de Louis XIV ; et , en accusant les rigueurs du faux zèle , il célébrait la religion , dont les secours , dit-il dans un beau vers , apportent aux misères humaines

Ce dictame immortel qui fleurit dans les cieux.

Quelques autres essais déjà sortis de la plume de M. de Fontanes avaient tous également annoncé cette prédilection invariable , ce penchant naturel , qui le conduisaient vers l'école littéraire du siècle de Louis XIV, et ce talent qui méritait d'en perpétuer la gloire. Ces premiers essais d'un jeune homme ignoré parurent au milieu de toutes les recherches du faux goût , et de toutes les prétentions paradoxales, qui marquèrent les heuiteux et derniers loisirs du dix-huitième siècle , dans cette société tout à la fois curieuse et fatiguée des lettres , qui avait , pour ainsi dire , usé l'esprit comme le bonheur, et que ses lumières et sa frivolité , sa raison et ses vices , tourmentaient du besoin d'une immense nouveauté. Dans cette corruption d'Athènes en décadence , M. de Fontanes excita la surprise par la perfection du goût. I. 10

Ses vers éclatants de pureté semblaient £siits sur le modèle des anciens ou de la nature; et cette prose éloquente , qui s'est soutenue tant de fois au niveau des plus difficiles occasions et des plus imposants spectacles , M. de Fontanes en posséda le secret y dès qu'il commença d'écr\re , et il en répandit toutes les richesses dans son premier ouvrage, dans le discours d'une maturité si pré* coce , et d'une élégance vraiment originale , qui précède la traduction de V Essai sur Vhomme de Pope.

Ainsi , messieurs , dans la double carrière de l'éloquence et de la poésie , s'annonçait , il y a près de quarante ans, un nouvel écrivain, digne de continuer la succession des grands talents , unissant le goût et l'imagination , la correction et l'éclat, et qui surtout semblait retrouver dans ses écrits la langue du dix-septième siècle , cette langue noble et pure, précise et sonore, que Voltaire avait entendue dans la vieillesse de Liouis XIY , et qu'il avait parlée si long- temps , et sur tant de modes divers , à la France trop enchantée par sa voix. Voltaire était descendu dans la tombe, sans avoir d'héritier, et ne laissant après lui d'autre élève que son siècle même : mais la tradition de la licence n'est pas l'héritage du génie ; et cet empire des lettres où Voltaire avait régné , qu'il agitait de sa présence , dont il parcourait à la fois

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tous les points opposés , parut un moment désert et silencieux après sa mort.

Cependant de grandes renommées soutenaient encore le déclin de la poésie française, et l'enrichissaient de beautés hardies ou brillantes ; mais sans lui rendre la pureté de ses premiers mo dèles. M. de Fontanes , inspiré par des muses plus sévères , porta le goût classique jusque dans ia poésie descriptive , où l'abus du talent est si voisin de sa richesse. Le Verger^ la Forêt de Navarre , t Essai sur V Astronomie , semblaient moins une imitation complaisante de la nouvelle école , qu'un heureux exemple de précision et de pureté qui lui était offert. Que de beautés en effet , messieurs, dans ces rapides esquisses abrégées par le goût ! Quel art de mêler toujours l'homme à la nature, et d'embellir chaque tableau par la vérité des sentiments , plus rare encore que celle des images ! Le poème sur le Jour des Morts , plein d'une mélancolie religieuse, révéla dans l'ame du jeune poète une autre source d'inspiration , et fit voir que la sévérité du goût n'exclut pas cette heureuse originalité qui naît toujours d'une émotion profonde. Que de promesses de gloire dans un tel début !

Au milieu de cette douce préoccupation , parmi les amusements du monde et le bonheur de l'étude , M. de Fontanes , animé par sa réputation

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naissante , et méditant un grand poème , avait à peine touché le terme de la première jeunesse , quand l'approche de nos troubles civils vint saisir tous les esprits , changer et mêler toutes les routes , effacer toutes les traces , et jeter chacun dans les hasards d'une destinée nouvelle. Ces jeux de la littérature et du théâtre , qui faisaient depuis un siècle les principaux événements -d'une société paisible , ces académies naguère si puissantes , ces réunions ingénieuses , tous ces travaux d'une civilisation élégante et oisiVe, tombèrent en un moment devant le terrible intérêt d'une révolution commencée.

A la vue de ce grand désastre social , dont le progrès surprit et enveloppa ceux mêmes qui l'avaient préparé , dans ce mouvement rapide qui emportait tant d'esprits imprévoyants , M. de Fontanes se rangea du parti de la royauté tempérée par les lois ; et il resta fidèle à la puissance opprimée , dans ces temps d'orage où le calcul et la peur trouvent plus sûr de la combattre que de la secourir. Il consacra ses talents à défendre dans ime feuille publique la justice, inséparable de la liberté, et le trône légitime qui les garantissait l'une et l'autre. «Associé quelque temps aux Clermont- Tonnerre et aux Lally-Tollendal, il poursuivit cette honorable tâche au milieu des périls et des violences de l'anarchie ; et il ne s'éloigna

de Paris qu'après avoir été témoin de ces crimes qui ne laissent plus au bon citoyen , ni le courage de Tespérance , ni l'utilité du sacrifice.

Mais il avait choisi pour retraite le lieu même qui devait être bientôt le plus affreux théâtre de la proscription et de la guerre civile , cette cité de Lyon , sur laquelle la tyrannie révolutionnaire épuisa son acharnement et la fureur de ses dé-^ crets. D'heureux liens de famille avaient fixé M. de Fontanes au milieu des désastres de cette ville , dont les infortunés habitants devinrent ses concitoyens. Après la victoire de la Conu^ntion, lorsque les horreurs du siège furent ren^plaoées par les vengeances de la paix , lorsque le nom même de la malheureuse ville fut aboli , et disparut dans la poudre de ses maisons incendiées , Lyon n'existant déjà plus que pour fournir des victimes j une plainte hardie s'éleva du milieu de ses ruines. Trois hommes de l'aspect le plus simple et le plus gr;ossier parurent à la barre de la Corii^ention , comme les envoyés de la cité proscrite : on redouta moins dans leur bouche l'éloquence du malheur et de l'humanité ; on osa les entendre. L'un d'eux prend la parole ; et , dans son accent rude et vulga,ire , le discours qu'il prononce , étonnant mélange de pa:thétique et de fierté , d'élévation et d'adresse , fait passer impunément sous les yeux de l'assemblée tout le spec-.

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tacle de ses violences , la saisit d'un trouble involontaire , et répouvante elle - même des maux qu'elle a faits : on accueille la plainte ; on ordonne l'examen ; un frémissement d'émotion s'est prolongé dans toute la séance. Les uns se rappellent en rougissant le paysan du Danube reprochant au sénat la barbarie de ses préteurs; d'autres cherchent déjà quel est le dangereux écrivain , le conspirateur secret , qui a surpris leur pitié , en empruntant l'organe peu suspect de ces envoyés populaires ; ce dangereux écrivain , messieurs , ce conspirateur, c'était M. de Fontanes.

Retenu parmi les ruines de Lyon , il avait inspiré les pétitionnaires; il avait écrit pour eux ce discours où son talent le trahissait : une nouvelle fuite et de nouveaux dangers furent le prix de cette généreuse imposture aisément découverte. La plainte des Lyonnais et l'émotion de l'assemblée passèrent bientôt ; mais l'humanité avait parlé , le crime avait senti sa honte , et le devoir du bon citoyen était rempli. On aime , messieurs , à s'arrêter sur ce trait d'une honorable vie , et à montrer, par l'exemple d'un homme dévoué à la monarchie , que l'amour de l'ordre n'est pas une faiblesse d'ame , et qu'il se change en intrépidité contre une tyrannie sanguinaire.

Poursuivi par un arrêt de proscription , M. de Fontanes fut obligé de cacher sa tête jusqu'au

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moment où une première lueur de justice et d'humanité vint ranimer la France* Il reparut alors ; et comme on cherchait, parmi les ruines de la société, à relever quelque apparence d'ordre public , comme la hache de la barbarie s'était arrêtée, et qu'enfin quelque chose d'honorable pouvait être nnpuni , M. de Fpntanes retrouva dans sa patrie les égards et l'inviolabilité qui sont dus au talent. On le choisit pour remplii? une chaire de littérature dans les écoles qui venaient de se for^ mer. Il fut admis danjs l'Institut naissant; et l'éclat de son mérite lui aurait ouvert dès-lors une route facile sous le premiei^ gouvernement qui succédsdt à l'anarchie de la Terii'eur. Mais ce gouvernement tout empreint des vices de son origine, ce Directoire, qui pesait sur la France de tout le poids de sa faiblesse, insultait trop à l'héritage de Louis XIY et de Henri IV. M. de Fontaines n'hiésita poiot à. le combattre.

La France of&ait alors un des spectacles les. plus curieux, dans l'histoire morale des peuples. La lassitude du crime avait amené des lois plus douces. Une sorte de trêve avait suspendu les vengeances civiles: dans cet intervalle, l'ordre social essayait de renaître» Les maux s'oubliaient rapidement; on se hâtait d'espérer, et de se confier au sol tremblant de la France. Une joie frivole et tiunultueuse s'était anparée des âmes ,

comme p ar Tétonnement d*avoir survécu ; et l'on célébrait des fêtes sur les ruines. Ainsi dans les campagnes ravagées par le Vésuve , quand le torrent de flamme a détruit les ouvrages et les habitations des hommes , bientôt la sécurité succède au péril , on se réunit, on se rapproche, et l'on bâtit de nouvelles demeurçs avec les laves refroidies du Volcan.

Mais cette renaissance de la société en France manifestait en même temps, messieurs, une grande et salutaire vérité, le retour de tous les sentiments généreux par la seule force de la conscience publique, la liberté servant elle-même à flétrir les crimes commis en son nom , un pouvoir illégal vaincu par les principes qu'il avait proclamés , et la patrie entière conspirant pour toutes les idées qui rappelaient la monarchie légitime. Une coalition dans les assemblées nationales soutenait cette cause favorisée par le vœu public ; de nombreux écrivains la secondaient de leur courage et de leurs talents : et la France semblait , à mesure qu'elle était rendue à elle-même, se rapprocher de ses rois , et revendiquer à la fois leur pouvoir et sa liberté. M. de Fontanes se distingua parmi les écrivains qui luttaient pour un but si noble : avec eux il fit retentir ces mots de religion , de justice et d'humanité, qui sont nïortels à toute injuste puissance; avec eux il proclama le respect

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pour la vraie liberté, les. droits du malheur, la sainteté des tombeaux ; avec eux il encourut la proscription. Et, quand les déserts de Synamary furent la réponse que le Directoire opposait aux députés de la France, quand les ministres de la religion et les organes des lois furent frappés ensemble, M. de Fontanes, proscrit et dépouillé, subit lin exil que partageaient d'illustres citoyens, à côté desquels il a siégé plus tard dans les conseils publics et dans l'Académie.

Une nouvelle révolution dans nos mobiles des^ tinées rouvrit aux victimes du Directoire le chemin de leur patrie : M. .de Fontanes se hâta d'y rentrer. Deux ans d'intervalle avaient changé la France. Un pouvoir oppresseur et méprisé s'était évanoui devant l'éclat d'une fortune nouvelle. L'insupportable horreur des derniers temps , la £atigue d'une si longue instabilité, l'ascendant de la forccy et la dangereuse popularité de la victoire, tout dans ce moment livrait la France au bras puissant assez hardi pour la saisir . Il semblait aux yei^x éblouis de la foule qu'on allait commencer une époque de réparation et de repos, où. la fidélité même ne perdait pas ses espérances. Les proscriptions avaient cessé ; les exilés de toutes les époques revoyaient leur patrie ; les bons citoyens étaient tranquilles ; les temples étaient rouverts. Plusieurs actes d'une politique habile, quelque bien accom^

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pli , beaucoup d'illusions répandues , la dissimulation de Cromwell, et peut-être les promesses de Monck, concouraient à séduire et à calmer la France, '

C'est à cette époque mémorable que M. de Fontanes, sur lequel pesait encore une demi-proscription , fut tout à coup tiré de la retraite , pour prononcer, dans une solennité publique, l'éloge de Washington. Je ne chercherai pas, messieurs, si en célébrant la mémoire de ce vainqueur désintéressé, de ce général soumis aux lois, le consul ambitieux qui s'élevait alors en France n'avait pas voulu s'envelopper d'une gloire étrangère, et couvrir ses desseins sous un faux enthousiasme pour des vertus modestes, qu'il se promettait de ne pas imiter. Quelle que fut cette prisée secrète, la mission de l'orateur était belle ; et M. de Fontanès y porta son éloquence et la dignité de son caractère. Tandis que les plus odieux souvenirs étaient encore puissants et armés , il ne craignit pas de les flétrir, en rappelant avec une juste indignation ces pompes barbares et récentes , où Von prodiguait le mépris à de grandes ruines y et la calomnié à des tombeaux. Il peignit avec force et simplicité la grande ame de Washington,héros qui fut un sage. Il parla dignement des nouveaux et immortels trophées de la France; mais il ne méconnut aucune autre gloire , ni surtout aucune

adversité. Dans ce discours , l'éloge même de la puissance devenait un conseil de bien user de la fortune. C'était un nouveau langage , dont la justesse et la dignité semblaient inspirer et marquer par les expressions mêmes ce retour salutaire à toutes les idées sociales , qai fit d'abord l'espoir et la sécurité de la France,

Une telle influence, messieurs, ne sera pas contredite dans cette enceinte , et parmi les hoipmes qui savent combien les arts de l'esprit tiennent de près à la paix publique, et à la prospérité des empires. De grands troubles civils, en agitant toutes les âmes , en créant des prodiges de crime et d'énergie , en forçant toutes les idées ; en passionnant t<mtes les paroles, menacent la littérature d'une barbarie presque inévitable, surtout lorsqu'ils succèdent à une époque de civilisation avancée , et de raffinement littéraire. D'heureux talents peuvent naître et briller encore sur ce terrain sillonné par l'orage : mais , dans ces pre^ miérs moments, la langue se corrompt, le naturel semble vulgaire, la vérité trop faible. Émoussées par led émotions violentes , les âmes perdent cette sensibilité vive et délicate , qui fait le bon goût dans les lettres ; et le génie n'a plus de règles ni de juges. Dans ce désordre, qui n'est pas l'origi^ nalité , quelle reconnaissance ne méritent pas les écrivains dont rexemple* rappelle les esprits vera

cette élégance judicieuse et noble, inséparable de la civilisation d'un grand peuple !

M. de Fontanes , dans l'éloge de Washington , avoit fait entendre une éloquence élevée sans effort, animée sans passions violentes, et toujours fidèle aux sentiments généreux par la double inspiration du goût et de l'honneur : à la même époque , il porta ce beau caractère de style dans quelques autres écrits d'une nature moins grave , mais qui servirent surtout à développer cette influence de raison et de justesse, dont le besoin succédait au désordre de^ lettres et de la société. Quelques morceaux de littérature , pleins de FadmiratioA des grands modèles, et qui semblaient écrits sous leur dictée , furent alors une instructive leçon pour Fart de la critique et le talent des écrivains. Ils obtinrent un succès populaire ; tant le goût et la vérité avaient presque le mérite d'une innovation piquante ! Ce succès fat bientôt partagé. Les lettres ont eu depuis vingt ans une époque nouvelle, dont la gloire est la vôtre, messieurs. De grands ouvrages, ont paru avec Fempreinte éclatante de Fimagination et de l'éloquence. Dans la philosophie morale, dans l'histoire^ dans la tragédie, des palmes ont été moissonnées. La comédie, qui, grâce à Fun de vous , était restée classique, a. mis à profit quelques vices de plus, et s'est élevée souvent jusqu'au naturel.

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La poésie descriptive a connu la brièveté; et Delille n'a pas épuisé les derniers trésors de l'élégance et de l'harmonie. La science des lois , et les grands spectacles de la nature, ont trouvé d'éloquents interprètes. La critique, en jugeant les autres , s'est instruite elle-même , et vous a donné d'ingénieux et habiles écrivains. Enfin,messieurs, un goût plus simple , une diction plus vraie , ont généralement animé la littérature.

Placé si haut dans le rang des orateurs et des poètes , M. de Fontanes concourut à cet heureux retour. La sévérité de son goût était d'ailleurs sans intolérance, comme sans jalousie. Enthousiaste du génie littéraire , il aima le talent et le succès des autres. On le vit dès-lors s'empresser d'accueillir de grandes réputations naissantes , et mêler à d'ingénieux conseils des éloges donnés avec joie: on vit son amitié s'accroître par l'illustration de ses amis , autant que par leurs périls , et jouir avec délices de leur gloire, en les défendant eux-mêmes avec courage.- Noble caractère, véritablement formé pour les lettres , et rempli de cette générosité qu'elles inspirent! Je ne crains pas , messieurs , de lui rendre cet hommage , au moment où je vais le montrera vos yeux renonçant aux loisirs de l'indépendance littéraire , et jeté dans les engagements du pouvoir et de la politique. Les lettres qu'il honora n'auront jamais à le désavouer.

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La réputation de M. de Fontanes l'avait &it élire membre du Corps législatif : il fut nommé président de cette assemblée; et dès«lors il se trouva placé dans une situation éminente et difficile, en présence du pouvoir qui régissait la France , et qui s'avançait d'un pas rapide à l'unité de l'empire , et à la suprématie illimitée de la conquête. •

£st*il besoin de rappeler , ou serait-il possible de taire ,,^el était ce pouvoir? Que ce soit, messieurs , un juste hommage à l'époque présente et k la sécurité du trône légitime , de caractériser librement devant un tel auditoire l'homme extraordinaire tombé de si haut. Telle est la profondeur immense de sa chute, qu'il* est entré déjà dans la postérité , et qu'exposé , du milieu de cette vie , à l'impartialité de l'histoire, il encourt l'espèce d'affront d'être jugé sans faveur et sans haine par l'univers, que sa gloire désastreuse a si longtemps agité.

Orateur du corps législatif, M. de Fontanes porta souvent la parole au milieu des triomphes du conquérant : son imagination avait été frappée de cette grandeur inattendue , dans l'ordre rapide où elle s'était successivement manifestée sous ses yeux. Des bords du Nil un homme avait reparu , déjà célèbre par de grands succès dans les combats , illustré même par les revers d'une expédi-

tion lointaine et merveilleuse ^ habile à tromper comme à yaincre , et jetant sur son*retour fugitif tout t'édat d'une heureuse témérité. Sa jeunesse et son audace fiémblaient lui donner Favenir. Ce luxe militaire de l'Orient qu'il ramenait avec lui comme un trophée, ces drapeaux déchirés et vainqueurs , ces soldats qui avaient subjugé Tlta*- {«e y et triomphé sur le Tnabor et au pied des Py* ramides, toute cette gloire de la France, qu'il appelait sa gloire , répandait autour de son nom Un prestige trop daiigereux chez un homme si confiant et si brave. Il avait rencontré , il avait saisi le plus heureux prétexte pour le pouvoir al> solu , de longs désordres à réparer. Son ardente activité embrassait tout, pour tout envahir. Génie corrupteur; il avait cependant rétabli les autels ; funeste génie , élevé par la guerre , et devant tom^ ber par la guerre , il avait pénétré d'un «mip-d'œil rimportance du rôle de législateur. Il sW était rapidement emparé dans l'intervalle de deux victoires ; et dès-lors , au brtiit des armes , il allait exhausser son despotisme sur les bases de la société qu'il avait raffermies. On n'apercevait encore que le retour de l'ordre et l'espérance de la paix. Les maux de l'ambition , l'onéreuse tyrannie d'une guerre éternelle , le mépris calculé du sang français , l'oppression de tous les droits publics , se développèrent plus lentement , comme

de fatales conséquences qu'enfermait l'usurpation , mais qu'elle n'avait pas d'abord annoncées.

Et cependant, messieurs, quatre années s'écoulèrent à peine , qu'un grand crime vint souiller cette puissance nouvelle, et marquer d'une tache ineffaçable le diadème qu'elle se hâtait de saisir. Ah ! si de tyranniques entraves n'avaient pas pesé dès-lors sur les députes de la France, quelque voix se serait élevée, sans doute, pour accuser cet odieux attentat! L'homme qui avait osé le commettre n'hésita point il solliciter l'approbation d'une assemblée qu'il tenait asservie ; et cherchant, pour ainsi dire, à étouffer dans une insolente publicité l'horreur du crime qu'il aurait voulu se cacher à lui-même , il en fit donner solennellement avis à la chambre , parmi d'autres communications politiques.

En re^vant cet étonnant message, M. deFontanes j ^r le seul point où la puissance coupable attendait une réponse, garda un silence sévère, image de la stupeur et de la consternation de la France. Mais une de ces fraudes auxquelles la force même s'abaisse quand elle est injuste lui offrit bientôt l'occasion d'un désaveu plus, expressif. Dans la publication légale d'un discours qui suivit de près le funeste événement , on altéra les paroles de l'orateur, on lui prêta une expression douteuse, qui pouvait paraître une lâche

DISCOUKS. ibi

excuse. Peut-on oublier quelle fut alors l'ardente réclamation de M. de Fontanes, sa persévérance à faire rétablir les vraies paroles qu'il avait prononcées, et enfin, messieurs, l'injurieux errata que fut obligée de subir cette orgueilleuse grandeur, devant laquelle s'inclinait et se taisait l'Europe? Non , messieurs, que , par ce récit, je prétende louer M. de Fontanes : il n'avait satisfait qu'au devoir exact de l'honnête homme ; mais ce devoir rempli absout noblement beaucoup de louanges données en d'autres temps à l'éclat de la victoire , aux travaux commencés, de la paix , et à l'espérance du bien public.

Ces louanges mêmes, vous le savez, furent toujours tempérées par de généreux conseils : et l'art de l'orateur semblait ennoblir j usqu'aux ménagements qui . servaient à rendre la vérité plus utile en la rendant ;,p Jus tolérable au vainqueur. Les étonnants succès d'une fortune qui croissait en prodiges comme en injustices, les impérieuses défiances d'un pouvoir qui croissait en tyrannie , n'altérèrent pas cette dignité de la parole: et, lorsque la conquête enveloppait chaque année de nouveaux états , lorsque la fortune de la guerre partageait les trônes aux lieutenants du nouveau César ; lorsque l'Europe voyait avec effroi s'avancer sur elle cette dictature heureusement impossible /puisqu'elle s'est brisée dans la main d'un

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