‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 22 sur 37 · I. .roW«n. o,ai«>n fapéb«d« «intGrégoir · texte numérisé non relu

I. .roW«n. o,ai«>n fapéb«d« «intGrégoir

est consacré à l'éloge de son père, qui lut avant lui évéque de Nazianze. L'orateur, dans son dé^ but, apostrophe saint Bazile, présent à la céré^ monie religi^ise.

« Homme de Dieu , lui dit-^il ; d'où venes^vous ? «( que-voulezf-vous faire ? quel bien nous apportez-- <c vous ? Venez-vous pour (nous visiter, pour ctxet^ « cher le pasteur, ou pour examiner le trcmpcj^u?

SUR l'orajson FUNÈfi^c. a35

a Si voiis vehez pour nous , hélas! vous nous Irou* c< ^ez à peiBe vivants , et déjà frs^pés de la mort a dans la plus chère partie de nous-mêmes. »

Le père de saint Grégoire était né dans la &usse religion; mais il avait toujours pratiqué la vertu. Cette différence est appréciée avec une modération que le préjugé ne s'attendrait pas à trouver dans un père de l'église.

<K Gomme il en est beaucoup au milieu de nous ce qui ne sont pas avec nous , parce que leur vie « les retranche de notre communion ; ainsi il en « est beaucoup au ddbors qui nous appartientf*ne»l:, parce qu'il» ont prévenu la foi par les ce mœurs. Le ncan de chréti^i leur manque ; mais « ils ont les oeuvres. »

La conversion de cet homme vertueux, son élévation à l'épiscopat peu de temps après son baptéine , son inviolable attachement à l'imité de la foi , au milieu du combat de toutes les héré* stes , l'abondance de ses aumônes qu'il ré^adait sans distinction, aimant mieux étendre ses bien* fiaits jusque sur le vice , que de s'exposer, par une charité soupçonneuse , à frustrer la vertu ; la sim«pticÂtéde ses mœurs , son éloignement pour toutes ces austérités hypocrites qui ne Irpmpent pas long- temps, parce que rien de factice n'est durable; sa douceur, et quand il s'irritait, la promptitude de son retour, qui ne laissait pas le temps

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d'être affligé de 6a colère, tous ces traits d'une vie sainte et d'un caractère apostolique forment un récit où le goût peut reprendre la longueur des détails , mais où l'on reconnaît l'accent d'un fils qui loue son père.

Ce discours est à la fois un éloge et une consolation. L'orateur s'adresse souvent à sa mère , dont il cherche à calmer la douleur par les conseils d'une philosophie forte et chrétienne. « La a mort et la vie , lui dit-il , quoiqu'elles paraissent a deux .choses bien opposées , communiquent « entre elles , et se remplacent l'une l'autre. Je ne « sais si cette séparation , qui mous délivre des « maux présents et nous conduit à une vie céleste , « devrait avoir le nom de mort. La seule mort a véritable, c'est le péché; car il est la ruine de a l'ame. » A ces conseils sévères succèdent des paroles plus douces : « Il vous manque , dit - il , « quelqu'un pour avoir soin de votre vieillesse ; a ô maf mère ! où donc est votre Isaac , que mon « père vous a laissé, pour vous tenir lieu de c< tout. » On sent combien ces touchants retours de l'orateur sur soi - même , cette expression tendre et grave devaient exciter d'intérêt dans la société, ou plutôt dans la famille chrétienne qui l'écoutait : voilà l'éloquence.

Nous trouvons enfin un nom célèbre , qui n'a pas besoin d'être recommandé par le talent du

pahégyriste ; c'est celui de saint Bazile j grand orateur lui-même ^ écrivain mâle et sévère , digne par la pureté de son goût des beaux temps de l'ancienne Grèce. Saint Bazile , que Grégoire de Nazianze invoquait tout à l'heure comme un con*^ solateur , est ici le sujet du plus éloquent discours de son ami. L'amitié de ces deux grands hommes est connue , et fait une partie de leur gloire. Tous deux chrétiens dès la naissance , fortifiés dans la foi au milieu des écoles du paganisme ; tous deux épris des charmes et nourris des leçons de l'éloquence profane ; tous deux lumières et soutiens de l'église, élevés dans le sacerdoce aux mêmes honneurs , réunis par cette communauté de croyance , d'opinions , d'intérêts et de dangers , qui forme le plus étroit lieii , réunis encore par cette égalité de talents et de renommée qui rend entre deux amis l'attachement plus sûr et plus durable , le souvenir de leur pieuse et savante alliance sera toujours conservé dans les fastes de la religion et des lettres.

Plusieurs orateurs avaient déjà déploré la perte de saint Bazile , lorsque saint Grégoire entreprit l'éloge de son ami. Dans l'exorde, il s'excuse de ce retard. « Saisi du même effroi que les fidèles c< qui s'approchent des saints mystères , je crai- (c gnais , dit-il , de toucher à l'éloge de cet homme « sacré 9 avant d'avoir purifié ma voix et mon

a 38 jRSâ^Ai

« coeur. » Enfin , avec le secours de Dieu , il en* treprend ce discours , quoique tous les panégyristes restent aussi loin de saint Bazile que le sont du soleil ceux qui le contemplent. L'orateur rappelle la noblesse des parents de saint Bazile , parce qu'elle fait mieuiK éclater leur foi. Ce morceau est plein de feu et d'éloquence.

a II y arait alors persécution y la plus affreuse « de toutes les persécutions ^ celle de Maximin, ff qui s'éle^rant après d'autres tyran», les fit tous « paraître des amis de l'humanité y monstre eni- « Tré d'audace, impatient de ceindre sa tête du « diadème deji'impiété. Plusieurs de nos athlètes « l'ont vaincu , con[ibattant les uns jusqu'à la mort, ce d'autres jusqu'à l'instant qui précède la mort, « et conservés pour survivre à leur victoire , et ne a point périr dans l'arène , modèles de la vertu , « martyrs vivants , muets exemples laissés à leurs « frères« Au nombre des chrétiens qui, après avoir c parcouru toute la carrière de la piété , reçurent « alors la glorieuse couronne ^ il faut placer les « aïeux paternels de saint Bazile ; car ils étaient c( préparés et résolus de manière à supporter ai- « sèment tous les maux ^ au prix desquels Jésusce Christ couronne les imitateurs de ses soui- « françes ; mais il leur fallait une occasion légi* « time. Telle est la loi du noartyre , de ne point c< aller volontairement au combat, par ménage*

SUR L OHAIftODf FUJVÈBEE. ^^

« ment pour les faibles ^ et par pitié pour les périt sécuteurs ; mais de ne point ériter le combat a qui se présente : l'un est témérité , l'autre est <c lâcheté. Respectant Tordre du législateur, que « font-ils donc , ou plutôt quelle pensée leur ins^ a pire la divine providence qui réglait tous lenrs xc conseils? Elle les a conduits dans une des fo- « rets qui couvrent les montagnes du Pont , etc. <x Combien cette solitude , c^t éloignement de tout ce commerce ^ cet abandon , devaient être cruels à « des hcHumes accoutumés à se voir honorés et <c suivis de gardes et d'eiclaves ! »

L'orateur £Eiit trop d'allusions mythologiques , et raconte trop d'anecdotes puériles* On ne doit pas s'étonner du premier défaut : l'imagination des orateurs chrétietis se reportait toujours sur les fables de la Grèce ; et ils ne pouvaient renoncer eux-*mémes à ces profanes et riants souvenirs qu'ils auraient voulu cbasser du cœur des peuples* La longueur des détails est un autre défaut qu'il est aisé de concevoir et d'excuser dans un vieillard qui regrette le icompagnon de sa jeunesse , et l'ami de toute sa vie* On a souvent cité le morceau où l'orateur rappelle son séjour à Athènes avec saint Bas&ile. Cette description paraît aujourd'hui trop étendue; mais elle commence d'une manière heureuse et touchante : c< Bazile « est conduit dans Athènes par son ardeur de sa*

u4o ESSAI

« voir ; dans Alhènes , ville chère à mon souvenir , a bienfaisante pour tout le monde, et plus encore a pour moi; car c'est elle qui m'a £siit véritablea ment connaître cet homme , quoique déjà il ne ce me fut pas inconnu : j'y cherchais la science; tt elle m'a donné le bonheur. »

Saint Grégoire rappelle les études qu'il partageait avec son ami.

a Nous poursuivions avec une égale ardeur un ff graiid objet de jalousie parmi les hommes , la ce science ; mais l'envie nous était inconnue. Nous a disputions, non pas l'honneur d'emporter la « prééminence , mais celui d'y renoncer. Il sem- <c blait que nous n'eussions qu'une seule ame qui « donnait la vie à deux corps. Notre occupation « commune était la vertu , et le soin de vivre pour a les espérances éternelles , en nous séparant de « cette terre , avant de la quitter. » Cette nécessité où se trouve l'orateur de parler de lui , en célébrant son ami, était un écueil; il s'excuse d'y tomber, avec ime finesse trop ingénieuse , mais qui n'est pas sans grâce.

« Sans y penser, dit-il, je m'arrête sur mes (c propres louanges, que je. ne voulus jamais en*- « tendre de la bouche des autres. Au reste, s'éton- « nera-t-on que je trouve encore aujourd'hui <c quelque avantage dans une si précieuse amitié, « et que celui qui vivant fit toute ma vertu serve « à ma gloire après sa mort ? »

On aimera surtout le trait qui termine ce mor^ ceau. Il montre que l'orateur sentait vivement le prix des deux choses les plus douces de la vie, Tamitié et les lettres.

« Le jour du départ approchait, le moment où « les amis se parlent pour la dernière fois , se rea conduisent, se rappellent, s'embrassent et pleu- « rent; car il n'est rien de plus cruel et de plus « douloureux pour des amis élevés ensemble dans « Athènes , que de se quitter , et que de quitter « Athènes. »

L'orateur, en parcourant la carrière épiscopale de saint Bazile , est forcé de rappeler les luttes du pieux évêque contre Eusèbe, cetévêque courtisan qui , le premier, donna le triste exemple d'introduire la politique dans la religion, et de cacher sous l'esprit de l'Évangile, un esprit d'ambition et d'intrigue. Saint Grégoire met dans ce récit plus que de l'impartialité; il jette un voile sur les fautes d'Eusèbe , et sacrifie la fidélité historique à la charité chrétienne. Toutes les vertus , tous les talents , tous les bienfaits de saint Bazile, éloquemment retracés às^ns cet éloge, sont réunis dans une péroraison heureuse et touchante. L'orateur, par un mouvement dont s'est souvenu Bossuet, invoque la présence de tous ceux qui connurent le grand homme qui n'est plus , et environne sa tombe de tous les témoins de ses vertus.

a^^ ESSAI

a Réunissez - vous ici , vous tous , compagnons « de Bazile, ministres des autels, serviteurs du « temple , et les citoyens et les étrangers , secouce rez-moi pour achever son éloge , chacun de vous « racontant une de ses vertus , et s'attachant à un « trait de sa vie. Regrettez tous , les grands un lé- « gislateur, le peuple un guide, les savants un « maître , les épouses l'appui de leur vertu , les « simples un conducteur, les esprits curieux une « lumière , les heureux un censeur, les infortunés « un consolateur, la vieillesse un soutien , la . jeuce nesse une règle, la pauvreté un bienfaiteur, la « richesse un dispensateur de ses aumônes. Il me « semble que les veuves doivent célébrer leur « protecteur, les pauvres l'ami des pauvres , tous a enfin celui qui Se faisait tout à tous , afin de ga- « gner toutes les âmes. Reçois cet hommage d'une <c voix qui te fut chère , d'un homme ton égal en « âge et en dignité. Si mes paroles approchent de « ce qui t'est dû , c'est graCe à toi : c'est par con- « fiance en ton secours que j'ai entrepris cet éloge. « Si je suis resté beaucoup au-dessous, pouvait-il « m'arriver autre chose dans l'abattement où a m'ont mis la vieillesse , les maladies et le regret « de ta perte ? Mais le Seigneur agrée ce que nous a faisons selon notre pouvoir. Pour toi, regardea nous du haut des cieux , ame heureuse et sainte. »

Je passerai plus rapidement sur l'éloge de saint

SXJR l'oRAISOIT FUirÈBRE. a 43

Athanase^ Le sujet était beau , sans doute , si Ton songe qu'Athanase, intrépide adversaire des Ariens, joignit à dé grands talents et à de grandes vertus cet éclat (|ue donne là persécution. Mais les querelles religieuses dont il fut la victime sont trop loin de nous pour exciter notre intérêt ; et ie récit de ses combats et de ses malheurs , qui , dans la bouche d'im orateur éloquent, devait émouvoir si vivement les contempo^ains , est indifférent à la postérité. Je choisirai dans cet éloge quelques traits qui peignent avec une ingénieuse précision le caractère de ce vertueux évêque.

oc Doux^ facile, compatissant au malheur, adou- « cissant le blâme par un accent de bonté pater- « Belle , donnant plus de poids à la louange par « le ton de l'autorité , évitant la faiblesse et la du- <c reté, remplaçant l'une par la douceur, l'autre c( par la prudence , et toutes deux par la sagesse. »

On peut citer encore le portrait des religieux de la Thébaïde, parmi lesquels se réfugia saint Athanase.

« Les uns vivent à part , loin de tout commerce, « ne s'entretenant qu'avec eux-mêmes et avec « Dieu , et n'ayant d'avitre univers que l'étendue « de leur solitude ; les autres , zélés sectateurs de « la loi de charité , vivent en commun , à la fois « solitaires et réunis , morts au reste des hommes « et à toutes les choses de la terre , mais se tenant

iG.

u44 ESSAI

« lieu les uns pour les autres du monde entier, « et s'animant à la vertu par leurs mutuels « exemples. »

Si l'on veut maintenant se former une idée générale du talent de saint Grégoire , on doit le considérer comme un écrivain agréable et brillant , plein de politesse et d'élégance. Ce n'est pas un orateur sublime; il a trop peu de mouvement, et trop d'artifice dans le style. Peut-être aussi manque - 1 - il de pathétique. Il ne sait pas , dans l'oraison funèbre, fondre assez habilement les faits et la morale ; il fait des digressions sans mesure et sans intérêt. Son goût n'est pas irréprochable; non qu'il laisse échapper des idées et des expressions bizarres , mais il a les défauts d'une composition trop soignée, trop symétrique. Ses pensées , vives et brillantes , se fonnent presque toujours d'un contraste ingénieux, d'un rapprochement inattendu. Sa diction , qui paraît d'une extrême pureté, devient uniforme, par le retour trop fréquent des antithèses. Fénélon le trouve plus concis et plus poétique que saint Ghrysostôme ; mais cette concision ne produit pas la rapidité dans le style ; elle tient à la coupe des phrases , à l'opposition des mots ; elle ressemble à celle de Pline le jeune et de Sénèque, qui tournent très - vite , mais très-long- temps , autour de la même idée. Saint Grégoire a souvent été com-

SUR l'oruson funèbre. a 45

paré à Isocrate, dont il paraît imitateur. Sans doute il n'est pas au-dessous de son modèle : on lui trouvera même plus de grandeur et de feu , grâce aux inspirations d'un ordre plus élevé. Riche en images, en similitudes y e^. termes mé-^ taphoriques , il plaît surtout k Viipoagina^tion. Il a quelques iifiorceaux d'une éloquence aus$i forte que pure, et qui prouvçnt que, s'il se boçne habituellement à l'élégance timide et soignée du style tempéré , ce n'est pas faute de vigueur dans la pensée. Enfin , il excelle comme Fléchier à 3aisir finement les idées morales, et à les rendre avec cette expression piquante qui leur donne plus de prix , et même plus de nouveauté.

Nous nous sommes long-temps arf été sur saint Grégoire, parce que cet orateur, malgré les défauts de son esprit et de son siècle, montre dans un degré supérieur le talent d'écrire. Ce mérite du style ne se trouve que rarement chez les autres panégyristes de l'église grecque et latine. On peut y remarquer des traits d'éloquence : mais 1^ diction est gâtée. Saint Grégoire de Nysse , frère de saint Bazile , a fait aussi * son éloge funèbre. Entre ce discours et celui que prononça Grégoire de Nazianze, la différence est inexpri^iable. L'orateur n'a qu'unegpule forn^ule ; c'est de comparer

* S Gkig. Ny88. Op. gr. lai. tom. tcrjt.

successivement son héros avec les saints les plus renommés de l'ancienne et de la nouvelle loi/ Le discours est purement théologique; et cette sévérité, en produisant la sécheresse, n'empêche pas le mauvais goût. On remarque cependant quelques traits de force. L'orateur représente saint Bazile toujours intrépide, parlant avec liberté devant les souverains, faisant retentir sa voix dans les assemblées et dans les temples , rappelant les déserteurs de la foi, échappant toujours à la main des persécuteurs, parce que , sans intérêt, sans passions, sans faiblesse, il ne laisse aucune prise par où l'on puisse le saisir et le dompter. Grégoire de Nysse fut obligé de prononcer, à quelque^ mois d'intervalle , l'oraison funèbre de Pulchérie , fille de Théodose , et celle de l'impératrice Flaccile. L'éloge de la jeune princesse , enlevée dans l'âge de l'enfance, n'offrait rien à l'orateur. Cependant ce discours n'est pas dénué d'intérêt. Le style respire une tristesse pleine de dharme dans la peinture de cette mort prématurée qui détruit là beauté naissante, couvre son front de pâleur, et noircit tout à coup la fleur que l'on voyait briller sur ses lèvres ; spectacle affreux pour un père, et triste même pour les étrangers et les indifférents ! L|||rateur parcourt avec une philosophie chrétienne les diverses chances de la vie, prouvant que c'est l'effet d'une heu-

SUR l'oraison funèbre. a47

reuse prédestination d'avoir échappé si vite à de tels xnau^ et à de. tels bieps.

Au reste , le premier mérite de ce discom*s est d'avoir fourni quelques inspirations à Bossuet, danç son oraison funèbre de Henriette d'Orléans , le plus touchant et peut-être le plus étonnant de sas chefs-d'œuvre.

L'éloge de l'impératrfce Flaccile ne pouvait offrir l'intérêt des événements; c'est un ti$su de regrets vagues et exagérés. L'orateur a saisi un rapprochement qui lui était indiqué par le sujet ; il rappelle la mort de la princesse Pulchérie , moissonnée peu (Je temps avant sa mère.

a De quelles fautes sqbissons-nous la punition? « pourquoi sommes -nous frappés de calamités <« successives?... Nous respirions à peine d'un pre- «c mier malheur; nous avions à peine essuyé nos «( larmes ; et voilà que nous retombons dans un a deuil nouveau. Tout à l'heure nous regrettions «c une tendre fleur soudainement arrachée; au- « jourd'hui nous avons perdu la tige d'où cette oc fleur était née. Tout à l'heure nous pleurions un <x bien en espérance; aujourd'hui nous perdons « un bieji plus précieux par la possession. »

L'ensemble de ce discours est médiocre et sanseffet. On doit peu s'en étonner. Rien n'était plus difi&cile à vaincre que l'aridité d'un pareil sujet. Un grand orateur serait excusable de n'avoir pas

réussi ; et saint Grégoire n'est ni un grand orateur, ni un élégant écrivain. Bossueta faitde Féloge de la reine, fenune de Louis lUV, un discours éloquent. C'est l'exception du génie. En général , rien de plus déplorable pour un panégyriste, que de célébrer des personnages sans physionomie , dont l'éloge est commandé parce qu'ils occupaient un rang sur la terre , mais dont la flatterie même ne peut louer lès actions , parce qu'ils n'ont rien fait. Ce ridicule seul suffirait pour décréditer l'oraison funèbre, qui par elle-^méme et dans son application légitime est un genre plein de noblesse et d'utilité.

Saint Ambroise, qui s'est immortalisé en osant punir Théodose coupable , mérita dans son siècle la réputation de grand orateur. Aujourd'hui la gloire de sa vertu est mieux établie que celle de son éloquence. Cependant , malgré l'affectation trop fréquente dans ses écrits , il n'est pas indigne d'être étudié. Il a de l'imagination et du feu; son ame exhale des sentiments vifs et naturels, qu'il ne peut étouffer entièrement sous les pensées fausses et les phrases recherchées. Fénélon était frappé de son génie. Il admire surtout l'expression de sa tendresse , dans l'éloge funèbre de son frère Satyrus *. Ce discours est le meilleur que

* S. Ambr. Op. tom. secund.

suH l'oràisoit funèbre. 249

saint Ambroisé ait prononcé. Le début a beaucoup de grandeur et de majesté.

« Chrétiens , nous avons conduit la victime de « ma foi , la victime pure et sans tache', la victime « agréable à Dieu , Satyrus , mon guide et mon « frère. Je savais qu'il était mortel; mes craintes « ne m'ont point trompé ; mais l'abondance de la ce grâce a surpassé mon espoir. Ainsi je n'ai point a de plainte à faire; je dois même remercier le ce Seigneur qui satisfait le vœu que j'avais formé, ce Si quelque grand désastre devait frapper ou a l'église ou, ma tête, je souhaitais qu'il tombât de a préférence sur ma famille et sur moi. Si donc <c au milieu des dangers de tous , lorsque les moù- « vements des barbares inquiètent de tous côtés « la patrie, j'ai prévenu les douleurs publiques « par ma douleur particulière, et vu tourner con- « tremoiles malheurs que je redoutais pour l'état, (c fasse le ciel que tout soit accompli , et que mon «c deuil rachète aujourd'hui le deuil delà patrie! »

Ce discours n'est point susceptible d'analyse. Ce sont des plaintes , des regrets , des souvenirs exprimés avec la diffusion et le désordre de la douleur. Souvent l'orateur s'adresse à l'ombre de son frère; etpresque toutes ses apostrophes sont éloquentes.

« Il ne m'a servi de rien , s'écrie-t-il , d'avoir ce recueilli ton haleine mourante , d'avoir collé ma

a 5o V ESSAI

« bouche sur tes lèvres à demi éteintes. J'espérais « faire passer ta mort dans mon sein , ou te com- « muniquer ma vie. Gages cruels et doux, embrasa sements infortunés , au milieu desquels j'ai sehti « son corps glacé se roidir, et son dernier souffle « s'exhaler! Je serjrais mes Êras entrelacés; mais « j'avais déjà perdu celui gue je tenais encore. « Ce souffle de mort dont je me suis pé^étré,est « devenu pour moi un souffle de vie. F^se le ciel <K au moins qu'il purifie mon cœur, et qu'il mette c< dans mon ame l'innocence et la douceur de la « tienne! »

Après cet élan pathétique , l'orateur prend un ton plus paisible. Il s'arrête, et peint d'une ma* nière intéressante l'intimité de son union avec ce frère tant regretté. Ces détails ont le charme d'un sentiment vrai , et les défauts d'un style recherché.

Les idées de l'immortalité de l'ame , et les espérances de l'autre vie sont heureusement ramenées dans ce discours : « Nos larmes cesseront., dit l'oa rateur, il faut une différence entre les chrétiens « et les infidèles. Qu'ils pleurent, ceux qui n'ont a pas l'espérance d'une vie nouvelle, etc. Nous, « pour qui la mort n'est pas Fanéalttissement de ot la nature, mais le terme de la vie, nous devons « sécher nos larmes. Les gentils trouventleur con- « solationdans la pensée que la mort est le repos *( de toutes les souffrances; nous, qui nous pro-

SUR l'obaison funèbre. 25 1

ce posons un plus noble espoir, nous devons aussi ff avoir plus de force et de patieni^e. Nos amis ne « nous quittent pas ; ils nous devancent : ils ne ce sont pas saisis par la mort ; ils entrent dans « l'éternité. »

. Quoique ce discours soit en général écrit d'un style incorrect et bizarre, on y remarque une imitation fréquente des classiques de l'ancienne Rome* L'orateur reproduit souvent les mouvements , les tours , les expressions de Cicéron , de Titc - Live , de Salluste et de Tacite ; quelquefois même il les copie trop exactement. Pourquoi donc a-t-il une manière d'écrire si opposée à celle ide ces maîtres de la parole , qu'il connaissait si bien? C'est, dans la littérature , une preuve nouvelle de l'influence £aLtale du mauvais goût. L'hpmme de talent ne peut remonter en dépit de son siècle qui l'entraîne. Yain^oient il résiste en s'attachant aux grands génies des siècles passés; il est emporté par les exemples contemporains ; et sa force même l'égaré et le précipite.

Atque illum prxceps prono rapit alveus amni.

Saint Ambroise ne fut pas seulement un grand évêque; c'était un homme dîétat habile et vertueux. Par devoir, et sans epapressement , il se mêla dans les affaires politiques ; mais fidèle aux bienséances de son caractère , il y parut toujours

u52 ESSAI

à des occasions honorables, et comme ministre de douceur et de paix. Lorsque le jeune Valentinien osa disgracier Arbogaste, sans être assez fort pour le perdre, saint Ambroise, averti de cette imprudence , se hâta de passer dans les Gaules, espérant servir de médiateur entre le, prince courageux , mai$ sans jpouvoir, et le général plus fier depuis qu'il était outragé. Valentinien fut assassiné. Saint Ambroise , dans la douleur de cette perte , revint à Milan. Quelques mois après son retour, il prononça l'éloge funèbre du jeune prince qu'il regrettait, et qu'il avait voulu sauver.

Il semble que ces circonstances personnelles à l'orateur auraient dû enflammer son talent , et donner à ce discours un haut degré d'intérêt et de pathétique ; cependant l'ouvrage est faible. JLes jeux d'esprit, les vaines subtilités, les pensées fausses ont détruit toute éloquence. Comme l'expression n'est jamais franche et vraie, on n'est point ému, on n'est point entraîné. Oix regarde de sang-froid les petits artifices de l'écrivain ; son mauvais goût fatigue et décourage.

Ce discours est intitulé Consolation sur la mort de Valentinien. En effet, l'orateur adresse souvent aux deux sœurs du Prince des consolations chrétiennes. Valentinien méritait le regret des peuples. La pureté de ses mœurs , sa piété , sa

SUR LOR^lSOrC FUNÈBRE. 2 53

douceur, son amour pour la justice, promettaient un grand prince. Avec moins de génie pour la guerre et pour le gouvernement , il rappelait toutes les vertus de son frère Gratien, comme lui , mort assassiné à la fleur de Fâge.

Cette conformité de vertus et de malheurs fournit à l'orateur une péroraison touchante :

a Gratien , Valentinien , heureux frères ! si mes « paroles orit -quelque pouvoir, aucun jour ne « laissera votre nom dans Tonhli. Je m'oublierai « moi-même avant de perdre votre souvenir ; et si « ma voix s'éteint , la reconnaissance qui vit dans « mon cœur ne s'éteindra pas. Comment ont-ils « péri tous deux ? comment sont morts les puisce sants? comment le cours de leur vie s'est- il « précipité plus vite que les flots du Rhône? O « Gratien , ô Valentinien ! noms chers et respec- « tés , dans quelles bornes étroites votre vie s'est- « elle renfermée ! Que vos morts se touchent de ce près! que vos tombeaux sont voisins l'un de « l'autre ! Gratien , Valentinien , j'aime à m'arrêter « sur vos noms , à me reposer sur votre souyenir- »

L'éloge de TÊéodose offrait une riche matière à l'éloquence. Théodose , qui s'est rendu coupable du plus grand crime que puisse commettre un roi , avait cependant des vertus et des talents. Sous lui l'empire, depuis long -temps affaibli et dégradé , reprit quelque grandeur. Ses victoires ,

ses lois, son administration, cette vie agitée et laborieuse d'un grand prince qui soutient un état en décadence , et lutte contre ses ennemis et, contre ses sujets , pour retarder une ruine inévitable; enfin le tableau entier de son règne et de son caractère devait présenter un récit plein de mouvement et d'intérêt.

Mais le génie du panégyriste est'accablé , et ne suffit point à son sujet. Quoiqu'il exagère j il loue faiblement. Il ne sait pas mettre en usage ces louanges fortes et solides , qui s'appuient sur des faits sagement appréciés et développés avec éloquence. Il cite beaucoup l'Écriture; mais il en altère la divine simplicité par des commentaires tnélés de recherche et d'affectation. On peut distinguer cependant quelques traits qui ne manquent ni dé force ni de justesse. L'orateur pensait quelquefois avec son talent, malheureusement il écrivait presque toujours avec le goût de son siècle.

« Ce grand prince nous a quittés , dit-il au « commencement de son discours ; mais il ne nous

« a pas quittés tout ^itier; il nous a laissé ses « fils j en qui nous devons le reconnaître , en qui c< nous le voyons , et le possédons encore. La faite blesse de leur âge n'en est pas un sujet de t< crainte ; la fidélité des soldats donne des années a à l'empereur. »

SUR L ORAISON FUir^BRE. a 55

On peut remarquer encore quelques traits d'une élégance spirituelle et raffinée, que Fléchier cite dans, son excellente vie de T^éodose- La péroraison n'est pas sans mouvement. L'orateur s'adresse au prince Arcadius , à qui le soin de l'empire ne permettait pas d'accompagner jusqu'à Ck)nstantinople le corps de son père. « Ne « craignez pas , dit-il , que ces restes d'un grand « monarque passent sans honneur dans les lieu'x « qu'ils doivent traverser. Tels ne soirt pas les « sentiments de l'Italie, qui a vu les triomphes « de Théodose , et qui , deux fois affranchie de « ses tyrans , honore en lui l'auteur de sa lift berté ; ainsi ne pense pas Constantinople , qui « l'avait vu partir une seconde fois pour la vic- « toire. Maintenant , il est vrai , elle attendait , « avec le retour de son prince , des solennité^ « triomphales et des monuments de gloire. Elle « attendait le maître du monde, suivi d'une armée « vaillante , escorté de toutes les forces du monde « soumis. Mais aujourd'hui Théodose revient plus <c puissant , revient plus glorieux , reconduit par « la troupe des anges , et suivi du cœur des bien- « heureux. »

Saint Jérôme est trop célèbre pour que son nom ne vienne pas se placer dans un écrit où l'on parle d'éloquence et de religion. Si l'on s'arrête au talent, il présente des beautés éclatantes et des

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fautes bizarres , produites également par cet excès d'imagination qui fut peut-être aussi la source commune de ses vertus et de ses erreurs. Son génie ressemble à sa Vie ; c'est un mélange confus, plein de grandeur et de désordre. Saint Jérôme , toujours errant ou solitaire, sans autre dignité dans l'église que celle de prêtre de Jésus-Christ , ne fut appelé , comme orateur sacré , aux funérailles d'aucun prince; il parait même que jamais il ne prononça de discours public ; mais plusieurs de ses épîtres chrétiennes sont de véritables éloges funèbres , inspirés par le sentinient d'une perte récente , et remplis de douleur et d'éloquence. On a souvent cité sa lettre sur la mort de Népotien , adressée à l'évêque Héliodore. Sous le nom de lettre , c'est un morceau oratoire que saint Jérôme fcompose. Il parle des règles de l'art , et craint d'y manquer. Malgré cette faute de goût, l'expression est souvent énergique et naturelle ; et l'on reconnaît l'accent d'une voix éloquente et vivem^t émue.

« C'était l'usage autrefois *, dit l'orateur, que « les fils prononçassent dans la place publique ce l'éloge de leur père, en présence de son corps <c inanimé. Aujourd'hui cet ordre est renversé, « pour notre malheur ; et le pieux office que nous

* s. HiKnoîf. Op., tom. quart.

%VR LORAISOrr FUIfBBllE. dSy

« déliait sa jeunesse, c'est nous, vieillards, qui <c sommes condamnés à le lui rendi e. »

Népotien, l'ami, Télève et l'admirateur de saint Jérôme, avait été enlevé à la fleur de l'âge. Cette mort prématurée abrège la matière de son éloge. £n vain l'orateur semble reculer le Êital et dernier instant; il y touche bientôt, et il se plaît alors à en retracer la cruelle image.

« Mes yeux se mouillent de larmes, dit-il; et, «c malgré ma constance, je ne puis dissimuler la « douleur que je souffre. Croirait •• on que, dans <sc ce moment , il se souvenait de notre amitié , et « que son ame fatiguée par Tagonie se rappelait «c le charme de nos études ? Il saisit la main de a son oncle , et lui dit : envoyez à mon ami la « tunique dont je me servais dans l'exercice du <c saint ministère. Vous l'aimiez déjà; reportez ence core sur lui toute la tendresse que vous m'accc cordez comme à votre neveu. Il expire à ces a mots , serrant la main de son oncle , et pensant a à son ami. »

Je suis fâché que ce pathétique sitnpie et naturel amène bientôt des citations déplacées , des réflexions froides et communes. Pourquoi donc faut-il que le talent détruise ainsi son ouvrage ? Saint Jérôme cherche à imiter la fameuse lettre où Sulpicius, pour consoler Cicéron de la perte de sa fille Tullie, met en parallèle avec ce mal-

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heur les ^grandes calamités des villes >et des nations. Mais iLne sait pas s'arrêter; et ce qui pourait former un rapprochement rapide et frappant devient $ous sa plume une longue déclamation. Il est vrai que son siècle était trop riche en catastrophes funestes, et lui présentait avec une déplorable abondance des exemples de tous les crimes et de tous les malheurs. Cette foule d'empereurs frappa» de mort violente , et l'affreuse rapidité de leur succession , le renversement des hautes fortunes, le tête de Ruffin portée dans Constantinople, et* sa main coupée qui demande Vaumône; les frontières envahies par cent peuplades barbares , et la guerre civile au centre de l'empire, tout cet amas d'horreurs pèse sur l'ame de l'orateur, et Tentraîne à des récits aussi effrayants qu'inutiles.

A la fin de cet éloge , je suis frappé d'un trait qui fait connaître très-bien le genre d'imagination de saint Jérôme : « Ainsi , dit-il , mon cher « Héliodore, nous nous écrivons et nous nous ce répondons. Nos lettres passent les mers ; et tan-

* Dextera qiiin etiam ludo concessa vagatur AEra petens , pœnaSque animi persolvit avari Terribili lucro , virosque imitata retentas Cogitur addiictis digitos infllectere nervis.

Claud.

su II L'oRAISOÏf FUNÈBRE. a 69

« disque le vaisseau sillonne les and<es, chacun des a flots emporte une portion de notre vie. » Plusieurs autres lettres sont consacrées à l'éloge de femmes illustres, ornements du christianisme naissant , mais dont les noms rappellent le sou^ venir des héros de tiome païenne. Une descen- <lante des Scipions*^ une petite-fille de la supejrbe Cornélie est louée pour avoir servi et consolé les pauvres , préféré Bethléem à Rome , et pratiqué dans le silence toutes ces humbles vertus que les anciens sages ne connaissaient pas , et que la foi chrétienne est venue révéler au monde. Saint Jérôme n'oublie pas cC/ rapprochement naturel , dans sa lettre sur la mort de Paula. Il peint cette noble* héritière de Paul Emile , nourrissant les pauvres , et veillant près du lit des malades , cou* vrant sa vertu de son humilité , et s'élevant à la perfection par l'abaissement.

Bientôt l'orateur représente cette chrétienne zélée bravant tous les périls d'un long voyage et d'une pénible navigation pour visiter la Terre- Sainte. Son imaginatiooi la suit dans tous ces lieux poétiques et sacrés , remplis encore des origines et des monuments de la foi. Il est k regretter que l'absenbe du goût se Êisse trop sentir dans un ta-

* Gracchorum stirps, soboles Scipionum Roniae praetulit l>ethleeni .

.iCo ESSAI

bleau où le talent pouvait aisément prodiguer de si riches couleurs. Les fautes sont nombreuses ; et les beautés ne sont pas d'un ordre assez ^levé pour racheter les vices du style. Souvent même on aperçoit le défaut d'inspiration et le vide d'idées ; l'esprit éprouve cette fâcheuse impression à laquelle on est exposé avec les hommes de génie qui sont absolument dénués de goût. Lorsque les grands traits manquent , rien ne vous soutient et ne vous dédommage. Le goût , qui doit au moins remplir les intervalles de repos , ne se montre jamais ; et le talent s'est éloigné. Vous avez perdu la lumière ; et vous êtes tombés dans des ténèbres épaisses et continues.

Ces divers orateurs que nous venons dé nommer ont écrit au milieu de la décadence des lettres et de la corruption du goût. Ils s'élevèrent par les élans d'une nature vigoureuse , et la force de l'enthousiasme religieux. Ils furent sublimes dans le siècle des sophistes et des rhéteurs , à cette époque où l'éloquence épuisée ne montre plus de force, même dans le mauvais goût. En prenant tous les défauts de leurs contemporains , ils y mêlèrent une sorte de grandeur et d'énergie. Bossuet , qui parmi nous put éclairer son génie de toutes les lumières de son siècle , en choisissant les pères de l'église pour modèles , devait les corriger et les embellir, et se montrer à la fois

SUR l'ohajson funèbre. a6i

plus sublime et plus pur. Aussi cette réunion de^ saillies hasardeuses du génie et des beautés régulières de Fart a-t-elle donné. au style de ce grand orateur une empreinte d'originalité qui ne se retrouve nulle part. Il semble placé dans le monde, intellectuel sur les confins de deux empires opposés, dont il forme seul. la réunion, à la fois, imitateur de Cicéron et de TertuUien , transpor tant à la cour polie de Louis XIV les hardiesses de l'imagination orientale, original et simple, plein d'ordre dans ses . écarts et de , grandeur dans sa négligence, le premier des orateurs., sans doute, puisqu'il s'est élancé plus loin qu'^aucun autre , sans rencontrer plus d'écueils , qu'il a plus osé , sans plus faillir, et que , s'élevant à toute la hauteur du génie de l'homme , il s'y maintient comme à sa place naturelle , sans effort et sans péril-

Bossuet, empruntant aux pères de l'église l'audace des tours et des images, les imite surtout dans la marche libre et. fière de son éloquence. C'est à leur exemple que , seul de tous les panég3nristes modernes , il a rejeté l'usage des divisions , usage introduit par les schplastiques , et réprouvé par Fénélon. Sans doute ce grand orateur se fait toujours un. plan régulier; mais il ne l'annonce pas; il avance à travers son sujet, sans indiquer sa route ; il semblé déployer les évène-

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mente à mesure qa'ils se présentent , et ne montrer son héros qu'autant que les faits te lui. découvrent à lui-même. Mais en même temps , pour mettre dans ses discours l'ordre véritable , c'estib*dire l'unité , il se fait une idée dominante d'où il part , et à laquelle il revient , renfermant toute aodi éloquence dans^ le cercle d'une gravide vérité religieuse. Cette méthode exige à la fois beaucoup df5 force et de goût, pour remplir le cadre, et pour n'eni poiiU^ sortir. L'usage des divisions , au contraire, senïble une ressource inventée parla feiÛesse. On cr<ylrait que l'orateur, dans l'impuissance de saisir son héros tout entier, e&t obligé de Texaminer en détail. ]> aïtleut*^^ , l'application de cette méthode n'est jamais parfaitement exacte; les difjfiérentes parties empiètent souvent l'une sur l'autre. Il fout que le pa^iégyriste se surveille attentivement , pour ne point placer une vertu avant son rang. Les divisions paraisisent-elles ingénieuses et bien observées , la justesse même de cette sjfmétrie décèle l'artifice oratoire, et détruit cet air de franchise et de* vérité qui sied si bien à l'éloge.

Masçaron et Fléchier^ faisant chacun l'oraison funèbre de Turenne , ont tous deux divisé ce sujet si vaste et si riche. Le héros n'en paraît' pas plus grand; et les orateurs en sont moins naturels. Il est aisé , d'ailleurs , de remarquer le différent ca-

SUR LORAI&OJy fUJVÈBRli. a63

râctère , et le mérite opposé des àenx panégy** ristes. L'ouvrage de Fléchier est le chef-d'œuvre d'un art qui s'élève jusqu'au génie. Celui de Mas* caron semblé l'ébauche brillante du génie , sou*vent égaré par un faux goût Mascaron ^nne plus dé prise à la censure ; il est moins soigné que Fléchier, et , comme lui , il tombe dans l'affectation, n a tous les défauts de son rivdil, et d'autres plus choquaints, parce qu'ils sont bi<zarres.Maîs quelquefois il s'élève, il s'anime.; alors il est grand , et montre une am:e éloquente ; sa diction même s'épure , et paraît avoir quelque chose de naturel, d'énergique et de précis, qui n'exclut pas l'élégance , et vaut mieux que l'harmonie. Fléchier doit beaucoup à l'heureux choix de son telte ; Mascaron est gêné par le sien. Cet usagé de donner un texte à l'oraison fun^re n'existe pas chez les pères de l'église ; c'est une invention des siècles barbares, qui souvent a fourni au talent d'heureuses inspirations.

L'oraison funèbre , pour vsdncrè la monotonie inséparable de la louange , a besoin d'être animée par un sentiment profond. Ainsi, toutes les combinaisons qui supposent plus de raisonnement que de' chaleur doivent être rejetées. Si l'usage a consacré l'emploi d'un texte religieux, il faut subordonner cette nécessité même à Fefffet oratoire , en y cherchant l'expression d'un sentiment, et

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non pas la matière d'une division. Le texte de Fléchier, le texte non mains célèbre de la Rue , sont des cris de douleur qui retentissent dans l'ame des auditeurs. Le texte de Bossuet , dans l'oraison funèbre de Henriette , est un appel imposant fait du haut de la chaire chrétienne à tous les princes de la terre qui doivent s'instruire à l'école de la reine d'Angleterre malheureuse et résignée ; mais le texte de M ascaron n'est quHme froide citation à laquelle , par un effort pénible et maladroit, l'orateur rattache toute l'ordonnance de son discours. Si Fléchier reste au-dessus de Mascaron, cette prééminence, balancée par quelques désavantages particuliers , n'égale pas , sans doute , la prodigieuse supériorité de Bossuet sur Bourdaloue , dans une lutte semblable. Ici les différences sont trop fortes pour laisser place à la comparaison. Bossuet marche comme les dieux d'Homère, qui en «trois pas sont au bout du monde. Bourdaloue se traîne avec effort dans une carrière étroite , qu'il peut à peine fournir. Si l'on cherche , par l'examen attentif des deux ouvrages , à se rendre compte de cette prodigieuse inégalité , on la trouve encore plus étonnante , et le génie de Bossuet paraît plus inconcevable. Car il ne faut pas s'y tromper ; le discours de Bourdaloue renferme des beautés nombreuses et d'un ordre supérieur ; la pensée est forte et grave ; le

SUA l'oaaison funèbre. a65

style , sans l'orner beaucoup , la soutient par une expression énergique et simple. Il y a peu d'images , mais cette brièvetp pleine de Vigueur qui est le premier mérite de l'écrivain, après le talent de peindre. Il faut dire avec Fénélon ! c'est Touvrage d'un grand homme qui n'est pas orateur. Il faïut apprécier la hauteur divine de l'éloquence , puisque tant de qualités précieuses ne la donnent , ni ne la remplacent. Ah ! l'éloquence est quelque chose de plus que la science de penser et d'écrire- Le génie même n'a pas toujours drpit sur elle ; c'est un don à part , un privilège unique. Si quelquefois elle se montre et se déclare là où vous l'attendiez le moins , souvent aussi elle manque dans l'ouvrage où elle serait le plus nécessaire , dans l'homme que ses talents et ses études en rendaient le plus digne. Je ne m'é*» tonne- pas que le célèbre ^toine ait cherché toute sa vie un homme éloquent, et n'ait rencon-

tré que des hommes diserts. Cicéron n'était pas né ; et Rome , ainsi que la Grèce , malgré la perfection des lettres et l'abondance des grands talents , n'a produit qu'un seul orateur. Il semble que la France, qui succède à la Grèce et à Rome, ait été plus heureuse.

Massillon avait le génie de l'éloquence , l'imagination , le mouvement et le pathétique ; mais la prédication est le seul genre où il déploie ces

hautes £acultés de Forateiir. Dans l'éloge funèbre, il ne se retrouve pas tout entier, et reste au-dessous de son art et de lui-même. Cette douceur persuasive , cette touchante insinuation , qui le rendaient si puissant sur Famé des pécheurs, n'ont pas assez de force pour le récit des grands événements. L'orateur qui rétraçait avec tant de vérité les vains calculs et les troubles cruels des consciences égarées, dessine faiblement ies caractères. Il connaît bien ce fonds de feiblesse et de corruption qui se cache dans le cœur de tous les hommes ; liiais il ne saisit pas avec force , il n'exprime pas avec énergie les vertus humaines qui séparent le héros de la foule des autres hommes. On sait que l'oraison funèbre de Louis XIV commence par un trait sublime; le discours n'est pas indigne d'un tel début. Mais on y trouve en général plus d'élociition que d'éloquence. L'orateur tâché de transporter dans son style la majesté extérieure et la décoratioïi éclatante qui «itouraient le trône de Louis XIV. Cette ponipe de style , n'empêchant pas la rigueur des censures , parait dictée par une sorte de bienséance, plutôt qu'inspirée par l'enthousiasme. Il semble que le panégyriste ait cru devoir à la dignité du Roi de ne le blâmer que dans un langage magnifique.

Dès-lors tout cet appareil oratoire étom^ , impose, ébjouit, mais ne parle pas à Tanie. On a

SUR l'orai^n funèbre. i6j

félicité Massilton du courage qu'il a montré en adressant de dures vérités à la cendre d'un grand monarque. Peut-être , s'il eût été moins sévère ^ s'il eût oublié qpuelques foutes et quelques malheurs , s'il eût paru sentir plus vivement la gloire, sfittis abdiquer te droit de la juger^ il se serait montré plus éloquent, et n'eût pas été moins utile. Car si Féloge des hommes illustres a pour objet d'exciter l'émulalion en honorant la vertu , il ne faut pas craindre d'agrandir ce qui est déjà grand , et de faire briller le modèle, pour imposer plus de devoirs aux imitateurs.

Il semble que Massillon, quel quef soit son génie comme orateur et comme écrivain , a moins bien connu que Fléchîer le véritable caractère de Toraison funèbre , et qu'il reste dans ce genre audessous du panégyriste de Turenne et de Lamoignon. Fléchier n'est pas assez goûté de nos jours ; on s'est trop accoutumé à ne voir en lui qu'un adiroit artisan^ de paroles. Par une injustice assez commune, k qualité dominante de son talent a passé po^r la seule ; et , par uv/e fausse doctrine ^ cette qualité j précieuse en elle-même, n'a paru mériter qu'une médiocre estime. On a pensé que, si l'art de choisir les mots, l'emploi de tours heureux , des constructions savantes , enfin tousles secrets de l'élégance et de l'harmonie, formaient un titre de gloire au* commencements de

ftSSAI

notre littérature et de notre langue , ce mérite , d'abord personnel à l'écrivain, devait s'affaiblir et se perdre à mesure que la langue elle-même se perfectionnait, cultivée par des mains habiles et soigneuses. Mais on aurait dû se souvenir combien la décadence est près de la perfection. Ces écrivains, long-temps admirés comme créateurs de notre langue, en sont aujourd'hiii les conservateurs : leur usage a changé d'objet ; mais il n'a rien perdu de son prix. Ils servirent autrefois à dégrossir, à former un idiome inculte et barbare ; seuls aujourd'hui ils peuvent maintenir et défendre ce même idiome , si souvent attaqué par l'affectation et la bizarrerie. Ce qui déprave la langue , dit Voltaire , déprave biçntôt le goût. Ainsi , dans la littérature , les idées tiennent au style ; et l'art de penser n'existe qu'avec l'art d'écrire : c'est indiquer assez le mérite de Fléchier, et l'utilité que présente l'étude attentive de ses ouvrages, où des pensées ingénieuses et nobles se produisent toujours sous les véritables formes de la langue française , qui sont la grâce et la dignité.

Les défauts que nous avons remarqués dans l'oraison funèbre de Louis XIV, en même temps qu'ils annoncent la décadence du genre, marquent déjà le passage d'une époque à l'autre. Le dixbuitième siècle, d'im esprit plus libre et plus hardi, faisant succéder la manie du blâme à celle de Té-

SUI^ l'oRAISOIT FUICÈBRK. ^69

loge, goûta peu l'exagération du panégyrique. L'influence de quelques écrivains plus ingénieux qu'éloquents, affaiblit l'admiration pour les grandes beautés de l'art oratoire ; la raison froide , et surtout la finesse, prévalurent. Ce n'est pas le temps de la haute éloquence : l'oraison funèbre fut cultivée sans talent et sans gloire. Dans la suite il s'éleva, pour la remplacer, une autre éloquence plus appropriée au goût du siècle, et qui semblait promettre de nouvelles beautés , l'éloquence des éloges académiques. Je tie veux pas répéter ici toutes les censures que l'on a faites du style de Thomas, mais examiner le système de cet orateur. Fortement attaché à la manière philosophique, il a voulu conserver tous les avantages et tous les effets de Téloquence purement oratoire; en même temps qu'il affectait le ton sentencieux et sévère ,^ il a prodigué les mouvements et les hyperboles plus qu'aucun rhéteur; il semble qu'il avait besoin de figures outrées pour ranimer la sécheresse didactique. On doit le plaindre de cette erreur de goût; né avec du génie pour l'éloquence, peutêtre un faux principe a-t-il souvent nui à la perfection de ses ouvrages. La philosophie , que Cicéron représente comme si nécessaire à l'orateur, n'est certainement pas celle qui rend trop souvent le style de Thomas lourd et monotone; ou du moins l'usage différent qu'en ont fait les deu?:

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