‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 23 sur 37 · I^'JO ES9A · texte numérisé non relu

I^'JO ES9A

curateurs , produit des effets . trèsK)pposés : elle soutient l'un ; et l'autre en est surchargé.

lie premier ouvrage de Thomas montre bien les efforts qu'il faisait pour atteindre à la haute éloquence, et pour y rappeler son siècle. L'éloge de Maurice , cçmte de Saxe , se rapproche de l'oraison funèbre par la pompe du style et la vivacité des mouvements. La mort récente du héros attendrissait l'orateur, et donnait à ses paroles ce ton de douleur et de regret, qui n'est plus permis dans réloge d'un grand homme mort depuis un siècle. L'orateur parlait à la France , encore remplie de la gloire de Maurice; sa voix s'élevait au milieu du deuil de la patrie; il renouvelait une de ces douleurs qui, commençant à peine à se calmer, redeviennent aisément plus sensibles et plus vives. Aussi nous apprenons que cet ouvrage produisit d'abord le graf id effet attribué à l'éloquence ; il fut populaire. Tout le monde l'entendit; il intéressa tous les cœurs. Les mêmes observations pourraient, j usqu'à un certain point , s'appliquer à l'éloge du Dauphin. Mais les éloges de D' Aguesseau , defiuUy, de Descartes , retombèrent dans tous les défauts d'un genre incertain , qui dédaigne de s'abaisser jusqu'à la simplicité historique, et n'a pas droit d'emprunter les formes de l'éloquence passionnée. L'exagération s'y trouve, sans être excusée par l'enthousiasme; les longs détails de sciences,

SUR L'oRMSOtf FUNÈBRE. a^J l

de politique ^t d'économie, y répandent ^ine sorte de firoideur. Ce défaut est un inconvénient du genre , autant qu'un tort de l'écrivain. Le plus célèbre et le deraier ouvrage de Thomas en est une preuve nouvelle. A mesure qu'il se rapproche de l'oraison funèbre , son éloquence devient plus naturelle et moins pénible ; et , nlalgré le défaut d'une supposition souvent forcée , l'éloge de Marc-Aurèle est demeuré le plus beau titre de son auteur. L'intérêt , si, rare et si faible dans les ék>ges académiques V est ici touchant et soutenu, et ne se refroidit qu'à l'endroit où l'orateur suspend la vivacité du récit , en y mêlant un abrégé des Pensées de Marc-Aurèle. Pour les grands hommes qui ne furent pas nos contemporains, nous n'avons qu'une espèce d'éloge, l'histoire. L'éloquence , qui vit de passions excitées par des objets présents , ne peut être assez variée pour soutenir l'orateur ; et l'emphase et la monotonie deviennent d'inévitables écueils.

Les grands écrivains sont , il me semble , ceux de tous les grands hommes que l'éloquence académique peut célébrer avec le moins d'inconvénients et le plus de succès. Leurs écrits restent toujours devant nos yeux , pour entretenir notre enthousiasme , et justifier nos éloges. Qu'importe que l'écrivain n'existe plus depuis un siècle? son génie le rend encore présent à tous les hommes

dignes da lire ses ouvrages ; son génie est également contemporaiii de tous les siècles assez éclairés pour l'entendre. Si même , comme on Ta souvent remarqué , le talent des écrivains supérieurs n'est bien senti, bien jugé que long- temps après eux, par une génération nouvelle; si, plus ils s'éloignent de nous, mieux ils sont dans leur point de vue , la distance des temps favorise le panégyriste , et même devient nécessaire pour la force et la vérité de l'éloge ; mais ce genre peut-il donner de grandes beautés oratoires? n'est- il pfts trop voisin de la critique pour s'élever à l'éloquence ? Une heureuse chaleur peut sans doute passer des ouvrages d'un grand écrivain dans le style de son admirateur ; il est même difficile de parler froidement de ces beautés sublimes qui nous ravissent d'enthousiasme. Si Timpression est exacte, elle est vive. Pour analyser l'éloquence d'un grand écrivain , il faut écrire éloquemment soi-même. Mais ces beautés qui naissent ainsi à l'occasion de beautés plus hautes , ces traits heureux inspirés par le besoin de faire sentir des traits plus heureux encore , ne peuvent jamais avoir qu'un mérite inférieur et secondaire. C'est toujoiu's un livre sur un livre ; c'est le rhéteur ingénieux examinant l'écrivain sublime. Les plus remarquables productions de ce genre sont renfermées dans un ordre de perfection bornée , et

SUR l'oraison funèbre. 273

ne peuvent jamais atteindre à la haute éloquence, ni se placer au rang des monuments oratoires de notre littérature.

Ainsi, l'éloge académique est loin d'avoir remplacé l'oraison funèbre ; tour à tour exposé à d'énormes défauts, ou réduit à de froides et médiocres beautés, il ne présente sous les deux rapports qu'une dégradation de la véritable éloquence, de cette éloquence à la fois haute et simple 9 sans fard et sans enflure , brillante de son éclat naturel. Le sublime des pensées et d'images, où triomphaient les orateurs antiques , se trouve également hors de la portée du rhéteur ampoulé, et du dissertateur ingénieux. C'est le reproche que nous devons faire au dix-huitième siècle , d'avoir laissé dégénérer l'élbquence, en même temps qu'il vit naître une foule d'ouvrages où elle brille du plus grand éclat. Voltaire parut la négliger, et surtout ne pas en avoir besoin; Montesquieu la jugea quelquefois avec un injuste dédain , affectant de ne pas la distinguer du faste des grands mots ; et dans ses écrits il ne put en faire qu'un emploi nécessaii^ement borné par la précision sévère qui convient au langage de la politique et des lois. Enfin , Buffon et Rousseau , qui la couvrirent de tant de gloire , en la transportant sur un domaine nouveau , durent , en quelque sorte , décréditer son ancien usage. Ainsi , ce I. 18

a 74 ESSA.I

même siècle, qui produisit tant de pages éloquentes , où l'expression des sentiments et la peinture des objets sont portées aussi loin que l'art de la parole peut s'élever ; le siècle qui vit nadtre Buffon et Rousseau , ne peut s'honorer d'aucun chef-d'œuvre oratoire ; il a des auteurs éloquents , et pas un orateur : au reste, c'était sans doute une inévitable destinée.

A Rome , quand Tacite écrivait, il n'y avait déjà plus d'orateurs. Pline avait beau se déclarer l'imitateur de Cicéron , et même se persuader qu'il ressemblait à Démosthènes ; ce n'était qu'un écrivain piquant, délicat et spirituel. Avant Pline, Sénèque , ennemi de l'éloquence de Cicéron , n'avait été qu'un philosophe rhéteur qui , ^répétant toujours son idée , èui trouve enfin une expression ingénieuse et brillante. Nous voyons dans le dialogue des orateurs , qu'un siècle après Auguste, on s'était déjà fait une nouvelle manière, que Cicéron était rejeté comme trop simple et trop négligé ; et que les pointes et le^ antithèses régnaient au barreau. Quintilien déplore la corruption de l'art dont il enseignait les règles trop oubliées , et demande vainement qu'il se forme des orateurs. Enfin, le déclamateur Pétrone plaint le sort de l'éloquence , perdue par la recherche et l'exagération. Cependant , alors même les lettres avaient encore de grands hommes. L'histoire et

sx{R l'oraisow funèbre. 275

la critique étaient cultivées avec le plus grand éclat : c'est dans le caractère de l'éloquence qu'il £aut chercheur la cause de ce déclin prématuré. L'éloquence est surtout ennemie de l'affectation et de la subtilité; et l'on sait que ces défauts ne peuvent être entièrement évités par les écrivains qui viennent après de grands et de nombreux modèles. Dans le second siècle d'une littérature, on peut encore écrire avec force , avec art , avec génie; mais il est une certaine fleur de naturel ' que l'on chercherait en vain : elle ressemble à cette candeur du premier âge , à cette vivacité naïve des premiers sentiments , qui , dans l'homme, n'a qu'un moment très-court , et ne se retrouve plus : les idées deviennent plus composées ; mais elles sont moins vraies. Cette espèce de révolution dans l'art d'écrire n'est pas également défavorable à tous les genres : c'est l'époque des ouvrages pensés avec profondeur, et avec une sorte de hardiesse. Comme presque toutes les idées premières ont été enlevées , les auteurs font plus d'efforts pour innover encore; ils ont souvent besoin du paradoxe. Le grand nombre de pensées déjà connues , qui nécessairement rentrent dans leurs ouvrages, les oblige aussi à chercher la nouveauté des tours; quel que soit leur génie, ils travaillent souvent sur des mots , ils prennent une manière, ils s'occupent de l'effet d'un trait

isolé; ils ont beaucoup de sentences et d'épigramtnes. La majesté de l'éloquence ne peut s'accommoder de toutes ces recherches ; elle ne peut souffrir la concision affectée. Les orateurs disparaissent , et font place aux penseurs hardis et aux écrivains ingénieux.

Ce qui nous reste à dire de l'oraison funèbre * confirmera ces réflexions. L'éloquence , une fois sur son déclin , n'a plus eu de retour. Quelques hommes de talent ont essayé de la relever à la fin du dix-huitièihe siècle ; mais ils n'ont pu lui rendre ces deux qualités distinctives , le naturel et la grandeur. L'abbé de Boismont manqua surtout de la première , et souvent abusa de l'autre. L'évêque de Senez , avec moins de force et d'éclat , moins de verve oratoire, eut un mérite continu d'élégance et de pureté , qui permet de proposer ses ouvrages à la jeunesse. C'est un orateur faible , mais un bon écrivain. Il n'impose point à l'esprit par la grandeur des pensées religieuses : son imagination est trop faible pour soutenir le sublime de l'Écriture , et' le faire heureusement

* Cet essai y fort étendu pour ce qui concerne les modèles antiques , devait être court sur les modernes. Thomas y La Harpe , M aury, semblaient aypir tout dit. Et récemment un de nos plus élégants écrivains et de nos meilleurs critiques, M. Dussault,a, tout ensemble , renouvelé et épuisé le sujet dans son beau travail sur les oraisons funèbres de Bossuet et de Fléchier.

passer dans son style; mais il dédaigne les petites recherches d'une élocution fardée ; il est pur, simple et vrai ; il ne lui manque, de l'éloquence que les parties les plus hautes ; il peut instruire , et il n'égarera point : à ce titre ses ouvrages méritent d'être lus. En effet , après avoir admiré la hauteur de la pensée humaine dans les p4us magnifiques modèles du plus beau de tous les talents , et du plus difficile de tous les arts , puisqu'il faut descendre, en quittant Bossuet, ne nous arré-» tons du moins que sur ces ouvrages où la sagesse remplace l'inspiration ; et si nous ne pouvons plus espérer le sublime , cherchons toujours la raison et le. goût.

Page 1