‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 24 sur 37 · D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE

Df^embre T8aa.

U N empereur qui , justement célèbre par le savoir et le génie, avait multiplié dans Rome les écoles des rhéteurs, déplorait un jour l'inutilité de ses soins , et la chute de l'éloquence sous son règne. Prince , lui dit un courtisan sincère , fermez toutes les écoles, et laissez parler. le sénat/ En effet, messieurs, privé d'un objet sérieux et noble, l'art oratoire n'est qu'une vaine étude, une gymnastique impuissante» Renfermé dans l'enceinte des écoles , il se dénature par les efforts mêmes que l'on fait pour le conserver ; et l'appa-

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rente prospérité des études ne sert qu'à perpétuer le triomphe du faux goût, plus incurable que la barbarie , et sur4:out bien plus contraire au vrai génie de l'éloquence. Il n'en est pas ainsi , lorsque l'institution politique a fait du talent de la parole une des premières- distinctions , et quelquefois un des premiers devoirs du citoyen,

La nécessité, l'occasion, inspirent alors les, hommes nés pour l'éloquence; et la gravité des intérêts livrés à l'attention publique ne permet pas d'écouter la frivole science des rhéteurs. Les sunes deviennent plus fortes , et les esprits plus sévères ; deux dispositions heureuses pour l'éloquence : et la liberté légale , salutaire à tant de choses , profite même au bon goût.

En indiquant, messieurs, ce principe moral de l'art oratoire, je ne prétends pas ramener vos re gards et votre préférence sur les grands génies enfantés du milieu des orages d^ la liberté grecque ou romaine. L'éloquence française est ici notre première étude. Les moeurs , les habitudes , les passions françaises , le génie national sous ses formes diverses , seront notre seul moyen d'expliquer cette éloquence.

L'éloquence de la chaire, médiocrement cultivée chez les autres nations modernes , mais que l'église de France avait , pour ainsi dire , substituée à la puissante tribune de l'antiquité., est

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peut-être le plus beau titre de notre supériorité littéraire ; ou du moins , par un contraste assez bizarre, elle partage cette gloire avec notre théâtre. Mais le génie de l'éloquence appartient à cette foule de grands écrivains qui, chez une nation ingénieuse , passionnée , mobile , ont tour à tour agité et dominé les esprits. Combien sera -t- elle instructive et brillante cette revue de talents si variés ! En la commençant aux premières époques de notre langue , nous ne l'entendrons pas d'abord au-delà du dix - septième siècle. Plus tard , nous examinerons ce que fut l'éloquence dans le siècle suivant. Enfin , nous chercherons ce qu'elle peut devenir encore. Car ces modèles , que nous allons réunir, appeler de toutes parts , ne sont pas là , messieurs , pour vous désespérer. Ils ont , il est vrai , parcouru les genres les plus divers. Ils ont , en apparence , tari les sources de l'originalité : ils ont partout brûlé la moisson et le sol. Mais étudiez profondément leur génie ; méditez leurs ouvrages ; remuez les cendres qu'ils ont laissées ; il en sortira des richesses nouvelles. Que tous ces heureux génies , que tous ces immortels écrivains prennent donc à vos yeux un nouveau caractère , en vous offrant à la fois et ce qu'ils ont fait, et ce qu'ils peuvent vous inspirer.

L'éloquence qui s'échappe d'une ame vivement émue peut se manifester dans l'idiome le plus

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imparfait. Des signes même et des mouvements muets peuvent être éloquents , et produirel'i mpression souveraine de l'éloquence. Cependant, messieurs, l'art de la parole; le talent oratoire, n'existe que dans une langue perfectionnée. Chez un peuple neuf et grossier, où 1^ société inculte n'a point encore poli le langage , un homme doué d'une ame forte et d'une imagination irritable, pourra trouver des pensées si hautes , que l'idiome dont il fait usage paraîtra s'élever avec elles ; mais cet homme ne sera point un orateur. Sans doute les langues ne sont que les instruments de la pensée ; mais , par cette destination même , elles ont besoin de devenir des instruments souples et réguliers, pour bien rendre sous la main qui les presse. Sont-elles encore rudes , licencieuses et bouffonnes; elles détruiront le pathétique, elles glaceront le sentiment : il n'y aura pas d'éloquence. Et qu'on ne voie pas ici la puissance des mots exclusivement reconnue. Cette puissance est celle^. des choses mêmes , celle des mœurs , et de l'esprit général, dont la langue n'est que l'expression. Dans l'âpreté , la licence ou la trivialité d'un idiome , c'est la barbarie même de la nation , l'engourdissement de ses organes , son insensibilité morale qui se manifeste , et qui résiste à la naissance des arts.

Nous n'essaierons pas , messieurs , de rechei^

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cher la langue française dans la confusion de ses origines. Mais attendant l'époque où, par le progrès des mœurs , dépouillée de la rudesse celtique , elle est devenue capable d'éloquence , nous étudierons, avec un soin curieux, les premiers écrivains qui dçveloppèrent ses richesses natives. Vous le savez , messieurs , l'éloquence est loin d'appartenir exclusivement aux ouvrages qui la promettant par le sujet et par le titre. Peut - être même , dans un siècle où la grossièreté du goût égalait l'érudition , était-il naturel que l'éloquence manquât surtout dans les ouvrages laborieusement composés à l'imitation des anciens , tandis qu'elle pouvait çà et là se produire dans les libres imaginations d'un esprit sans goût et sans loi. N'a-t-il pfes , plus d'une fois , mérité le nom d'éloquent , cet écrivain naturel , capricieux et brillant, qui raillait avec tant de gaieté le jargon oratoire de son siècle , ce Montaigne , philosophe dans ses opinions , et toujours passionné dans son langage ? Le style inégal des Essais nous donnera ces vives images , ces mouvements soudains , ces paroles de poète qui doivent colorer le style de l'orateur. Tandis qu'à la même époque tous les orateurs en titre étaient froids et ridicules sous leur pompe apprêtée , Montaigne était éloquent, parce qu'il était vrai. En effet , l'éloquence , pratiquée comme art , exige autant de goût que d*i-

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magination et de chaleur. Il faut une incroyable perfection de raison pour adopter des passions étrangères , se les approprier par l'illusion oratoire , et les exprimer sans effort et sans faiblesse. C'est le chef-d'œuvre des hommes de génie , dans le siècle du bon goût. Mais , lorsque les sentiments jaillissent à flots pressés du fond de l'ame , lorsque Montaigne pleure la Boëtie, parce qu'il est inconsolable de l'avoir perdu, il faut bien que son langage soit vif, naturel^ pénétrant comme sa douleur.

N'éprouverez- vous pas quelque intérêt, messieurs , à voir figurer parmi les premiers modèles de l'éloquence français^ ce la Boëtie , dont les regrets de Montaigne donnent une idée si touchante et si haute ? Le Traité de la servitude volontaire , qu'il écrivit à vingt ans , étincelle de pensées fortes, d'images hardies , et semble un manuscrit antique trouvé dans les ruines de Rome, sous la statue brisée du plus jeune des Gracches.

Ainsi , messieurs , nous verrons par les inspirations de Montaigne et de son ami , la langue française s'élever à la hauteur de l'éloquence , en même temps *que , par les traductions d' Amyot , elle devenait plus abondante et plus périodique. Charron j imitateur de Montaigne , remplaçant par la méthode et la correction ce qui lui manquait de. verve et d'originalité, donnera aux vé-

rites éternelles de la conscience cette simplicité qui est éloquente, lorsque les idées sont trop grandes pour être ornées , et cette force d'expression qu'une ame vertueuse trouve toujours en parlant de ses devoirs. Amyot , Montaigne , la Boëtie , Charron , passeront sous vos yeux à la fois comme premiers créateurs de la prose française , et comme moralistes éloquents. Je ne vous donnerais pas , messieurs , une idée véritable des richesses de notre éloquence, si je n'ouvrais pas à vos yeux ces sources antiques dans lesquelles peut se rajeunir notre langue vieillissante. C'est là que puisait Rousseau , qui , deux siècles plus tard , sut porter dans la morale l'intérêt et la chaleur des passions. ,

Dans l'antiquité , les orateurs ont précédé les philosophes; et Périclès parut avant Platon. Indépendamment des hasards de la nature , qui dérange quelquefois les systèmes, en créant, hors de propos , un homme de génie , il semble , en effet, que l'éloquence des passions doive naître avant le talent sublime et réfléchi d'un philosophe éloquent.

Mais l'éloquence , qui domine Quelquefois si puissamment les états , est soumise à l'influence des gouvernements ; et l'on pourrait , en suivant ses vicissitudes , retrouver toute l'histoire morale «t politique des peuples. SoUwS le despatisme, il

n'y a pas de place pour l'éloquence , non plus que pour la gloire. Les révolutions deviennent son théâtre et son écueil : elle y brille , pour mourir frappée par le glaive ; et les têtes des orateurs sont attachées à la tribune sanglante. Elle s'affaiblit et s'énerve dans la paix des monarchies heureuses , qui redoutent l'agitation de peur du changement. Lés républiques mêmes, que l'on croit le domaine de l'éloquence, ne sont pas toujours faites pour elle. L'éloquence ne s'élèvera pas dans ces déuK)craties économes et modestes , où la liberté n'est pas un effort d'héroïsme , une conquête de l'enthousiasme , mais un avantage du sol , et , pour ainsi dire , un présent de la pauvreté : la Suisse n'a jamais eu d'orateurs. L'éloquence ne s'élèvera pas dans ces républiques factieuses, où les citoyens aiment encore plus la vengeance que la liberté ; où la force décide incessamment, et signale ses victoires successives par l'exil et par la mort: Florence n'a jamais eu d'orateurs. L'éloquence ne montrera point son génie dans ces républiques industrieuses et commerçantes , où la liberté même n'est estimée que comme un instrument de richesses , où le patriotisme n'est qu'un calcul d'intérêt , où les plus grands sacrifices sont des spéculations plutôt que des vertus : on n'a jamais vanté les orateurs de Carthage ; on ne connaît pas les orateurs de la Hollande. L'éloquence n'osera

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pas naître dans ces aristocraties ombrageuses où l'activité du despotisme est rendue plus terrible par le nombre de ceux qui l'exercent , où des républicains tyranniques rédoutent d'autant plus la liberté , qu'ils lui doivent leur puissance et rè* gnent en son nom : à Venise on ne parlait pas.

L'éloquence a tout à la fois besoin de la violence des passions , et de l'autorité toute puissante des lois. Mais cet état est une espèce de prodige difficile et peu durable. Ainsi, dans Athènes , dans Rome , l'éloquence n'eut que de courts intervalles de gloire , au moment même où la liberté allait périr par la guerre civile et par la conquête. Étrange fatalité des institutions et du génie de l'homme ! quand l'éloquence s'élève au milieu des institutions faites pour elle , trop souvent elle assiste à leur ruine, et meurt sur leurs débris ; elle meurt avec Démosthènes , Antoine et Cioéron. Quand l'éloquence élève une tête hardie , au milieu des institutions qui la repoussent, elle est plus forte pour détruire qu'elle ne l'avait été pour sauver ; mais elle meurt encore sur les ruines qu'elle a faites. Ainsi , Rienzi , qui , dans la Rome pontificale prétendait retrouver la Rome des Scipions; Rienzi, dont l'antiquité eût fait un grand homme , mais qui , laissé seul à lui-même entre les débris du Colisée et les inscriptions effacées des tombeaux entr'ouverts ,

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redemandait la tribune des Gracches , et promettait de créer des Romains ; Rienzi , avec son audace et son génie , ne semblait qu'un séditieux , et mourait oublié.

Vous remarquerez, messieurs, qu'en s'interdisant l'éloquence politique , les peuples modernes aidaient dû rendre plus tardive et reporter à une époque de civilisation plus éloignée la naissance de toute espèce d'éloquence. La grandeur des intérêts politiques éveille les imaginations , et produit des orateurs. Si l'éloquence avait été , parmi nous , un ressort de l'État , on l'aurait cherchée , dès qu'il y aurait eu dès ambitieux ; on y serait parvenu , dès qu'il y aurait eu des hommes de talent. Mais l'éloquence , cultivée comme un ornement de l'esprit, a dû attendre , pour se développer avec avantage, l'époque de perfection et de maturité commune à tous les arts.

Sans doute , messieurs , ce ne sont pas les troubles civils qui ont manqué à la France pour le développement de l'éloquence ; mais ces troubles n'enfantèrent long - temps que des crimes , sans laisser place au génie. Il n'y avait pas d'éloquence qui eût arraché la Saint-Barthélémy du cœur de Médicis. Et L'Hôpital , qui seul aurait osé défendre l'humanité devant Charles IX , avait enseveli dans la retraite son courage et sa voix. Irez-vous chercher l'éloquence parmi les.

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frénésies scholastiques et féroces de la Ligue ? Cependant à l'époque où fiit agité ce grand procès, d'où dépendait le bonheur d'un peuple, et tandis qu'Henri IV plaidait sa cause par des bienfaits et des victoires, un livre singulier, mêlé de bouffonnerie et d'éloquence, vint jeter sur les factieux un ridicule salutaire. La satire Ménipp4^ n'eût-elle d'autre mérite que d'avoir servi la cause d'Henri IV, il faudrait lui donner une place honorable parmi les vieux monuments de notre éloquence politique. Mais cet ouvrage, dégagé de l'enflure oratoire qui surcharge les écrits du même temps , est remarquable par une naïveté pleine de force et de sens. L'ironie , cette ariue puissante des orateurs antiques, l'ironie, à laquelle Cicéron consacre un livre entier de ses immortels Traités, s'y fait partout sentir, et n'exclut ni la vigueur de la logique, ni les éclats d'une indignation généreuse. Henri IV prenait lui-même quelquefois la plume, pour soutenir ses droits contestés par le fanatisme et la haine. Ce prince, le modèle des chevaliers, des héros et des rois , avait l'éloquence de l'ame ; et lorsque, aidé de Sully et de Mornay, il s'adressait à ce peuple égaré, qu'il aurait voulu ramener par d'autres arguments que la victoire, les maux de la France désolée , l'impatience de la rendre heureuse, la douleur d'être forcé de la conquérir.

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