‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 33 sur 37 · ET DE SAINT AMBROISE · texte numérisé non relu

ET DE SAINT AMBROISE

qui passait alors pour un grand poète, et que ses vers et la reconnaissance de Fempereur, son disciple, portèrent au consulat. C'est pour le féliciter de cette dignité , que Symtnaque lui écrit avec ce goût d'allégorie philosophique et religieuse qui caractérise son éloquence : « Nos ancêtres , pleins « de sagesse en cela comme en d*autres choses , <r ont placé le temple de l'honneur et celui de la « vertu à côté l'un de l'autre , pour indiquer ce a qui se réalise en vous , que les récompenses de <c l'honneur se trouvent au même lieu que les « mérites de la vertu. Non loin de ce double tem- « pie , on aperçoit encore l'autel des Muses et la tt fontaine qui leur est consacrée , parce que Téio- « quence aplanit souvent la route vers les grandes « dignités. Ces monuments de nos aïeux expli- « quent votre élévation au consulat. La gravité « de vos mœurs et votre goût des études antiques « vous ont mérité la haute distinction de la chaire « curule. Beaucoup d'autres, après vous, recher- « cheront avec ardeuf les arts et l'éloquence , « sœur de la gloire. Mais qui pourra trouver un « disciple aussi puissant, un débiteur aussi fidèle? » Les lettres de Symmaque, élégantes et ingénieuses , sont stériles de faits et de sentiments: sous le pouvoir absolu, les grandes dignités, les grands talents même , ont peu d'occasions de faire des choses éclatantes. Cicéron écrivait à un Romain

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de son temps : « A qui voulez - vous que je fasse (c donner le gouvernement des Gaules ? » Kome était libre encore , puisqu'un hoomie y pouvait exercer tant d'empire par l'éloquence et la vertu. . On ne peut se défendre d'un sourireen voyant, deux siècles après , Pline le jeune , orateur et consulaire cQnime' Gicéron , demander les ordres de rempereu;r ^ur l'importante. question de savoir s'il faut réparer les bains publics d'une petite yille d'Asie. Symmaque> non -seulement ne peut s'élever aux grands intérêts de la liberté romaine, qui rendent les lettres de Cicéron si attachantes et si vives; mais il n'a pa? même le dédommagement d'une obéissance honorée par les, vertus du prince, et la grandeur de l'empire. Il n'a pointa recevoir les ordres d'un Vespasien ou d'un Trajan. Préfet dc' Rome , il prononçait des panégyriques à la gloire des tyrans passagers que le capriee des soldats faisait monter sur le trône , et bientôt disparaître. Il recherchait le crédit et la faveur d'un affranchi du palais *, d'Eutrope et de Ruffin. Ses lettres sont remplies des noms barbares de ces Francs ou de ces Germains qu'une fausse politique appelait à la cour des empereurs , et aux premières dignités de l'état. On croirait qu'un autre peuple habite l'Italie. Les maîtres n'y sont plus. La terre

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* S^ynmachi epistolœ , lib. V. '

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romaine a changé de face ; et sur ce grand théâtre où le sénat dictait des lois , on n'eptend que quelques sophistes qui, dans la langue des anciens dominateurs du monde , flattent des soldats et d«s barbares. Les . décombres d'un va$te monument , l'aspect des colonnes . renversées , des murailles ouvertes et noircies , a quelque cho^ de moins triste que cette dégradation morale ^run grand peuple tombant en ruines de toutes parts , et laissant apercevoir dans ses débris un vestige à demi effacé de son ancienne gloire.

Cette décadence semble suivre la progression même de la servitude. Pline écrivant à Traj an , ne lui donnait que le nom de seigneur, qui , dans les mœurs du temps , était le terme de bienséance pour tous les citoyens.Les lettres de Symmaque sont chargées de tous les titres de la domesticité du Bas-Empire ; et ces princes , qui duraient si peu, y sont traités non - seulement de divinité, mais d'éternité.

Le seul motiument précieux qui nous soit resté du génie de -Symmaque , c'est le discours adressé à Valentinien pour le rétablissement de l'autel de la Victoire, peu de mois avant la chute et la mort de ce jeune empereur. C'est l'impuissant et derniei: effort du paganisme. La destinée de cet autel de la Victoire avait été fort incertaine et fort changeante. Placé au milieu du sénat de Rome , il avait I. 27

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subsisté même sous Constantin. Il fut enlevé par l'ordre ^e Constance son fils. Julien le rétablit. Yalentinien , grand et heureux capitaine, respecta, malgré son zèle pour l'Église , une dernière superstition qui sax^onfondait avec celle de la gloire. Gratien , son successeur, parmi les sévérités qu'il exerça sur le culte païen , dont il supprima les pensions et les privilèges , détruisit de nouveau cet autel , qui choquait la vue des membres chrétiens du sénat. La plus. grande partie de l'assemblée réclama dès-lors par le conseil et la voix de Symmaque. Mais la protestation des sénateurs chrétiens avait déjà prévenu l'empereur ; et Symmaque ne fut pas même écouté. On ne voit cette discussion reparsutre que quinze ans plus tard, et dans la faiblesse du règne de Yalentinien IL

Un célèbre écrivain de nos jours, saisissant tout ce qu'il y avait de poétique dans le choix d'une pareille divinité, a placé sur une $cène animée par son éloquence le débat de cette grande question , à laquelle il donne pour auditeurs et pour juges le sénat de Dioclétien. Dans la fiction de son ouvrage , le christianisme est encore opprimé ; et cependant il élève une voix libre contre la religion de l'empire , qui s'appuie tout à la fois sur les raisonnements d'un philosophe sceptique, sur les traditions de la fable , sur les souvenirs et les monuments de la gloire de Rome. Suivant la

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vérité historique , cette fameuse controverse pour Tautel de la déesse autrefois si chère à Rome né s'est pas élevé^ sous les yeux d'un empereur païen y et victorieux qui , dans le culte d'une semljlable idole, aurait voulu défendra et respecter sa propice gloire. Ce n'est point le christianisme , encore faible et persécuté , qui vient ébranler le piédestal de la puissante déesse devant le trône guerrier de son adorateur , c'est l'idolàlrie , qui , cent ans plus tard, vaincue, terrassée, n'osant plus défendre tous ses dieux, ne cherchant plus à les expliquer par de subtiles allégories , s'attache obs* tinément à un souvenir moins religieux que politique, et, reconnaissant déjà le triomphe et la possession paisible . du culte nouveau , cherche à se ménager un étroit asile , et une dernière tolérance , dans l'orgueil du prince , et la dignité de l'empire.

Sous ce rapport , le discours de Symmaque peut servir à caractériser une des époques décisives de la lutte entre les deux religions : et il montre à quel point les progrès de la loi nouvelle avaient amené l'ancienne religion , chassée successivement de tout le terrain qu'elle occupait, perdant les mensonges de la tradition sacerdotale, les illusions de la théurgie , les subtilités du platonisme, et n'étant plus qu'un antique préjugé, im reste de coutume locale défendu sans chaleur

/laO DR STMMAgUE,

et sans conviction. « Nous redemandons , disait « Symmaque *, le système de religion qui long- * <c temps fut pk*ofitable à la république. Coniptez a tousb les empereurs de l'une et de l'autre secte , « de l'une et de l'autre opinion. Parmi ceux qui a SQnt le plus près de nous , l'un a observé lui- « même les cérémonies de nos aïeux., l'autre les c( a permises. Si la religion des anciens ne fait pas « autorité , que du moins la dissimulation des mo- (c dernes soit un exemple. Quel homme est assez « ami des barbares pour ne pas redemander l'au- « tel de la Victoire ? Nous avons d'ordinaire une « prévoyance inquiète , et nous évitons ce qui « peut paraître un fâcheux augure. Eh bien , sa- « chons au moins rendre au nom de la Victoire

« l'hommage que nous refusons à sa divinité ^ « Prince, votre éternité lui doit déjà beaucoup; a elle lui devra davantage. Qu'ils détestent sa « puissance , ceux - là qui n'ont pas éprouvé son « secours ! Mais vous , n'abandonnez pas une pro- « tection amie des succès et de la gloire. Cette « puissance a droit sur les prières de tout le ce monde. Que si l'on oubliait les hommages dus « à la déesse , on devrait du moins respecter la «majesté du sénat. Faites, je vous en supplie, « que les traditions reçues dans notre enfance ,

* Symmachus, Relalio ad imperatorem ,

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a nous puissions dans notre vieillesse les trans- « mettre à notre postérité. L'amour de l'habitude « est puissant. » Puis, faisant allusion aux serments d'obéissance à l'empereur, £|utrefois jurés sur cet autel , il s'écriait : « Où prêterons - nous « serment à vos lois et à vos paroles ? Quelle reli- « gion épouvantera l'ame perfide, et lui interdira <( le mensonge dans les témoignages ? Tout est a plein de Dieu , sans doute ; et il n'y a pas de lieu (c d'asile pour les parjures. Mais c'est un puissant « secours contre la pensée du crime , que d'être t< pressé par la présence même d'un objet sacré. « Cet autel est le lieu de la concorde, la garantie K de la fidélité. Rien ne donne plus de crédit à <c nos décisions , que de paraître rendues sous la « foi du serment. Cette. as3emblée, devenue pro- « fane, sera donc ouverte au parjure! Et voilà ce « qu'approuveront des princes illustres , qui sont « eux-mêmes sous la sauve-garde du serment pu- « blic ! Mais le divin Constance , me 4ira-J;-on , a « fait la même chose. Imitons plutôt les autres « actions de ce prince , qui n'aurait rien entrepris « de semblable si, avant lui, un autre avait com- « mis la même faute. La chute de nos devanciers « nous corrige; et la réforme naît du blâme qui tf s'attache à l'exemple d'un premier tort. On peut « croire que le père de votre majesté , en essayant « une chose nouvelle, n'était pas en garde contre

/jtia DE STMMAQUE,

«t ce qu^elle avait d'odieux. La même justification ce peut -elle nous convenir, si nous imitons une a chose désapprouvée ? Que votre éternité em- « prunte plutôt au même prince d'autres exem- « pies qu'elle pourra dignement mettre en usage, a Constsmce n'a rien soustrait aux privilèges des tf vierges sacrées. Il a conservé le sacerdoce dans a les familles nobles. Il n'a point refusé les déc< penses nécessaires aux cérémonies du culte ro- « main. Marchant à travers les rues de la ville « éternelle , sur les pas ' du sénat satisfait , il a vu « nos autels d'un regard pacifique. Il a lu le nom tf des dieux gravé sur les monuments. U a demandé « les origines des tebples. U a rendu hommage à « leurs fondateurs; et, tandis que lui-même sui- « vait" d'autres croyances, il a conservé à l'empire * « ses rites antiques. En effet, chacun a ses court tûmes et son culje. L'intelligence éternelle as- « signe à toutes les villes différents protecteurs. «( De même que les âmes sont partagées aux morte tds naissants , ainsi de célestes génies sont &c< talement assignés aux différents peuples. Vient ce ensuite l'intérêt public , au nom duquel surtout « l'homme revendique les dieux. »

L'orateur, s'attachant alors à l'autorité de la tradition et des siècles , introduisait dans son dis^ cours , par une figure de rhéteur, l'antique Rome venant plaider pour ses dieux : « Prince , lui fait-il

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dire , père de la patrie , respectez la vieillesse où je suis parvenue sous cette loi sacrée ; laissezmoi mes antiques solennités. Je n'ai pas lieu de m'en repentir : ce culte a mis l'univers à mes pieds; ces sacrifices, ces cérémonies saintes ont écarté Annibal de nos murs , et les Gaulois du Capitole.' Ai-je vécu si long-temps pour recevoir l'affront d'un tel blâme ? etc. » Ainsi , reprenait orateur : « Nous demandons la paix pour les dieux de la j>atrie , pour les dieux indigènes. Il est juste de reconnaître, sous tant d'adorations diifférentes, une seule divinité. Nous contemplons les mêmes astres; le même ciel noas*est commun ; le même monde nous enferme. Qu'importe de quelle manière chacun cherche la vérité ? Une seule voie ne peut suffire pour arriver à ce grand secret de la nature. »

Que ne doit- on pas remarquer dans ce singulier morceau d'éloquence! Quelle fidèle peinture d'un peuple qui n'existe plus que dans des souvenirs ! Quelle notion curieuse sur l'état du paganisme , et sur la manière dont les esprits élevés envisageaient alors les formes religieuses qu ils essayaient de défendre ! Quels symptômes de mort pour le paganisme dans cette facile reconnaissance d'un culte naguère persécuté l Quelle froideur dans cette éloquence pompeuse !. Symmaque, dans le reste de cette harangue , réclamait les re-

l\'ll\ DB SYMMA.QUE,

venus et les litres enlevés au sacerdoce païen , et le droit de tester en Éaveur des prêtres et des vestales. « Que le trésor des bons princes , disait- «c il , se remplisse des dépouilles de l'ennemi , et « non de celles des prêtres. Que les mourants dicte tent leurs volontés avec confiance , et qu'ils sa- « chent que sous des princes qui ne sont point « avares , les testaments sont inviolables. £h quoi ! « la religion de Rome est-elle mise hors du droit tf romain ? Quel nom donner à cette usurpation tf de fortunes particulières que nulle loi n'a fi^ap- « pées ? Les affranchis reçoivent les biens qui leur « sont légués. On ne conteste pas aux esclaves les « avantages qu'un testament leur accorde. Les «c nobles vierges de Vesta et les ministres des « saints mystères se voient seuls exclus des pos- « sessions transmises par héritage. Que leur sert- « il de dévouer au salut de la patrie la chaste «pureté de leur corps, d'appuyer l'éternité de « l'empire sur les secours célestes, d'étendre sur a vos armes et sur vos drapeaux la salutaire in- « fluénce de leurs vertus , et de former des vœux ce efficaces pour tous ? Us ne jouissent pas des ce droits assurés à tous. Eh quoi ! l'obéissance que tf l'on rend aux hommes est donc mieux payée « que le dévouement aux dieux? Par là, nous faite sons tort à la république , qui ne gagne jamais « à être ingrate. »

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