‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 36 sur 37 · DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

DE L'EUROPE

Une des époques les plus curieuses de l'histoire moderne, doit être celle qui forme la liaison du moyen âge aux siècles de là civilisation , et qui, participant à la fois de ces deux périodes , conserve encore les lois féodales et les mœurs chevaleresques, en même temps qu'elle est marquée par l'agrandissement de la puissance royale, et par les progrès de l'industrie, du commerce et des arts. Cette époque est le quinzième siècle. L'intervalle d'un siècle ne présente pas une simple division de temps , arbitraire et sans conséquence morale; il est naturel, et presque inévitable, que chaque siècle amène, par la succession des événemens, quelque révolution dans le génie des peuples. On appliquerait difficilement cette remar-

432 l'europe

que au sixième , au septième siècles ; on ne saurait les distinguer. Bien n'est plus uniforme que l'ignorance , et la barbarie n'admet pas de degrés. Il n'en est pas de même des temps où l'esprit humain travaille et se déploie : le mouvement une fois commencé se prolonge ; et si l'esprit humain, traversé dans ses théories parles passions sur lesquelles on ne calcule jamais, ne s'avance pas constamment vers la perfection^ cependant il marche toujours, et du moins par ses chutes et ses égaremens il atteste sa perpétuelle instabilité.

Mais comment exposer à la fois , et placer sous un seul coup d'œil les intérêts et les caractères des diflférens états de l'Europe, à une époque où ils n'étaient pas réunis par un lien commun , où les révolutions de l'un étaient étrangères à l'autre, où il n'y avait aucune politique européenne. Fautil retracer successivement et isolément l'histoire de chaque état, sans leur donner dans le récit une liaison qu'ils n'ont pas eue dans la réalité ? ce serait perdre les avantages , et manquer le coup d'œil de l'histoire générale : essaierait-on de créer un centre fictif, autour duquel on ramènerait les événemens contemporains? Mais on falsifie les faits , quand on les unit par de faux rapports. Ronle et l'autorité du pape, que quelques écrivains ont considérée comme le centre des mouv^

mens du moyen âge , et qui le fut réellement k 1 époque des croisades, n*a jamais eu, dans le quinzième siècle , qu une influence incertaine et inégale qui n'agissait pas sur le gouvernement intérieur et sur les guerres réciproques des divers états. Cette suprématie politique , attribuée et violemment reprochée à la cour romaine, est une exagération dont nous ne pouvons faire une base historique. Mais la division des événemens, les vicissitudes et les diverses translations de la puissance, indiquent une autre marche que Ton peut suivre dans Texamen rapide du quinzième siècle.

Tant que Constantinople sera libre et chrétienne, par respect pour ce débris de la grandeur et de la civilisation romaine, il est naturel de s'arrêter près de la ville impériale, dont les étroites frontières se rétrécissent chaque jour. En 1400, c'est un Français, le maréchal de Boucicault , avec quelques centaines de gendarmes , qui vient défendre Gonstantinophe j^ et former la garde avancée de l'Europe.

Le péril de Constantinople ouvre le tableau du quinzième siècle. A cette époque , elle était presque seule tout l'empire ; et cependant il restait encore une place pour les guerres civiles, et pour les partages entre le père et le fils. Bajazet , conquérant de plusieurs royaumes d'Asie , après avoir ravagé, dans l'Europe, la Moldavie , la Hon-

434 l'europe

grie, la Thessalie, les bords du Danube, revient sur Constantinople qu'il avait négligée. Mais la puissance de Bajazet es* encore plus fragile et moins durable que la faiblesse de Constantinople : au moment où il croit vaincre, il est arraché et précipité loin de sa conquête par le choc épouvantable d'un autre vainqueur asiatique. C'est ici qu'apparaît Timur et ses sanglantes victoires , tableaux aflfreux, dont nous n'apercevons qu'une partie dans les ravages que ce désola teur du monde a portés à travers le Nord jusqu'à Moscou , et dans le coup terril)le qui délivra Constantinople; car Timur , content d'avoir vaincu et enchaîné Bajazet, se détourne aussitôt de l'Europe, et il va, loin de nos yeux, se replonger dans la malheureuse Asie, marquant son passage par des pyramides de têtes humaines , qu'il élève sur les débris des villes incendiées. N'a-t-on pas tressailli, quand on a vu ces deux Tartares qui luttent sur le seuil de l'Europe, devant le frêle sanctuaire où sont renfermés tous les arts?

Constantinople , presque prise en 1 400 , et prolongeant son agonie encoi^e un demi-siècle, confond son histoire avec celle de l'Italie qu'elle instruit, que ses empereurs visitent, et dont ils veulent acheter les secours au prix d'une conversion qu'ils n'accomplissent jamais. Là se réunissent les établissement de^. Génois et dos V énitieiis-

dans la Grèce , le tableau des républiques d'Italie, les guerres des Turcs en Hongrie , le grand caractère , l'élévation et le règne de Huniade ; les prodigieux exploits de Scanderberg ; les victoires et le génie de Mahomet , qui pousse et précipite enfin les ruines pendantes de lempire grecs ; la victorieuse résistance des chevaliers de Rhodes, dernier modèle de l'héroïsme des croisades et de l'enthousiasme militaire et religieux du moyen âge , qui va faire place à l'esprit d'érudition et d'jjpdustrie.

Quand Constantineple n'est plus , nos regards accoutumés à chercher en Europe les débris de l'empire romain, doivent se reporter sur T Allemagne qui s'en disait l'héritière. Sous le règne de Sigismond et d'Albert, elle réunit la Bohême et la Hongrie long-temps indépendantes. L'influence primitive de l'empiée sur Rome et l'Italie reprit une force nouvelle par la puissante intervention de Sigismond, pour terminer dans le concile de Constance le schisme et les prétentions contradictoires des papes; mais en môme temps éclatèrent les secondes. hérésies armées, depuis les Albigeois. Le supplice de Jean Hus et de Jérônie de Prague, condamnés par le concile, produisit dans la Bohême des guerres longues et sanglantes; qui préparèrept dans toute l'Allemagne les dispositions que, plus tard, Luther mit en mouve-

436 l'europe

ment avec un résultat si décisif pour le sort de l'Europe.

IfC long règne de Frédéric III permettait à ce prince d'achever quelque chose de grand. L'entreprise du siècle, c'était une croisade. Il fallait renouveler dans le cœur des Turcs la terreur de Frédéric Barberousse et de Saint-Louis; il fallait que la croix , jadis victorieuse dans la Syrie y arrêtée, du moins sur le,Bosphore , fît reculer les barbares, et couvrît la chrétienté de son ombre. Vienne n'aurait pas vu deux fois les Turcs sous ses murs ; et le rigoureux ceQseur des croisades, Voltaire, n'aurait pas, trois siècles après, sonné le tocsin des rois , pour avertir l'Europe de se garder des Turcs qui ravageaient encore la Pologne.

Ce que la politique n'a jamais su faire, les papes le réclamaient, l'imploraient au quinzième siècle. On délibéra sur leur prière dans la diète de Ratis* bonne; mais Frédéric manqua cette occasion d'agrandir l'Allemagne par le salut de l'Europe. Contredit par les électeurs , sans pouvoir et sans génie, il laissa la Bohême et la Hongrie se défendre elles-mêmes contre les Turcs. La Hongrie abandonnée choisit pour roi, par une sorte d'hérédité nouvelle , Mathias Corvin , le fils du héros qui l'avait autrefois défendue , la Bohême ne reconnut plus l'empire ; ce royaume fut

gouverné comme la Pologne par la famille des Ladislas.

Ainsi, l'Allemagne présente un second centre historique, auquel nous ramènerons les révolutions papales et le schisme d'Occident, les guerres civiles et religieuses de la Bohême, les troubles de la Hongrie, et l'histoire de la Pologne. Nous remarquerons que l'empire d'Allemagne, jusqu'à Maximilien, paraît décroître, et qu'il n'eut pas cette prépjondérançe politique à laquelle il a toujours prétendu, pour ainsi dire, en vertu d'un titre, et qu'il n'a reçue que des victoires de Charles -Quint et de la réunion de l'Espagne. Nous voyons seulement que l'empereur Sigismond essaya d'étendre une sorte d'influence pacifique sur la France et sur l'Angleterre ; mais il ne la manifesta que par des conseils , des remontrances , et même des voyages qu'il fit dans les deux royaumes ennemis.

Ce sont les inimitiés et les guerres de ces deux états qui formeront une nouvelle époque historique. Cette époque remonte plus haut que le quinzième siècle, dont les premières années nous montrent déjà les affreuses misères de la France envahie. L'Angleterre n'offre pas moins d'intérêt dans ses révolutions intérieures, qui servent à expliquer ses conquêtes. Au commencement du siècle, Richard II est misérablement

438 LEUROPE

précipité du trône par Henri IV, de la maison de Lancastre. Cette usurpation produisit des révoltes, qui, toujours inutiles, fortifièrent dans les mains de Henri IV un pouvoir, dont son fils abusa pour jeter sur la France toutes les forces de l'Angleterre. On suit avec peine l'établissement du trône anglais au milieu de Paris, la sainte loi de l'hérédité violée, et les efforts long-temps impuissans de Charles VII, qui, sous les jeux et les faiblesses d'un caractère frivole, cache un* esprit adroit , ferme et patient. C'est l'.époque la plus humiliante peut-être de notre histoire : tous les ordres de l'état furent également vils ; le parlement prononça la proscription de l'héritier royal; le clergé essaya de la sanctifier; une reine, une mère l'avait préparée ; un père, que la folie sauvait de la bassesse, y consentit : la succession des Valois fut transportée dans la famille des Lancastres, qui, même en Angleterre, avait encore l'instabilité de l'usurpation. Ce scandaleux triomphe des Anglais s'explique par le concours puissant de la maison de Bourgogne, du sang des Valois, mais qu'un ressentiment légitime et une fausse ambition armaient contre la France ; elle sera le contre-poids décisif dans la lutte des deux états, surtout après la mort prématurée de Henri V. Quand la maison de Bourgogne quitte enfin le parti des Anglais, nous verrons tomber leur usurpatioii, attaquée

d'ailleurs en France par des miracles, au moins d'héroïsme et de chevalerie. Ici, sans doute, avant les capitaines de Charles VII, ^vant lesDunois, les Lahire, on doit placer cette Pucelle d'Orléans, dont il n'est permis de prononcer le nom qu'avec un respectueux attendrissement ; car il n*y a rien que de grave et de sérieux dans ce qui fit l'opinion d'un siècle et le sort d'un état C'est un préjugé , et ce n*est pas le moins ridicule des préjugés, de vouloir apprécier tous les temps avec Tesprit du nôtre, et mesurer tous les hommes sur la taille des hommes de nos jours. Dans la variété des opinions humaines, on admire toujours les grands services rendus à la patrie : voilà ce qui ne change pas, les actions; mais les sentimens, les mobiles des actions dififèrent : tantôt c'est la religion, tantôt la gloire, tantôt même l'intérêt; ne serait-ce pas une injuste erreur d'attacher moins de prix à la source la plus noble? Ajoutons une vérité : le sentiment, qui, dans un siècle, a, produit les grandes choses, pouvait seul les produire, et n'eût été que mal remplacé par tout autre; il était unique, il était nécessaire; nos Français d'alors n'avaient pas, comme les peuples libres de l'antiquité, cette vigueur républicaine qui sur-* vivait au milieu des ruines de la patrie; ils n'avaient pas , comme les peuples modernes , le sentiment dé leur intérêt national, le secours.de

44^ LEUROPE

lunité intérieure et des alliances étrangères; ils étaient incertains , divisés ; ils comprenaient à peine cette vérité, souvent méconnue, que l'immortalité d'une famille sur le trône est une sauvegarde pour les droits du peuple, et que tout conquérant est oppresseur. Quand ils voyaient un Lancastre conquérir la France, et son fils au berceau proclamé roi dans Paris, pour ne pas croire que Dieu avait transféré l'héritage des Valois et la liberté de la patrie, ils avaient besoin, dans l'esprit de leur temps, de voir un signe surnaturel qui les avertît que la cause n'était pas jugée sans retour, et que les Français pouvaient toujours appeler du malheur à la victoire.

Les Anglais étonnés cédaient à cette héroïne; son courage semblait le miracle de sa mission : l'usurpateur anglais ne règne plus dans la France, du jour où Charles VH , à traveï-s mille périls, est entré, comme au port de la royauté, dans la ville sainte de ses aïeux, tandis que la jeune fille, en habit de combat, debout près de l'autel, élève au-dessus de la tête du monarque consacré sa bannière victorieuse. Ce qui semble lier plus particulièrement l'histoire de France et celle d'Angleterre à cette époque, c'est l'alternative de malheurs qui frappe ces deux états. Henri VI, que la mort de Bedfort et les victoires de Charles ont forcé de repasser en Angleterre , envoie à sa place

un descendant de la maison d'Yorck, qui bientôt s'arme contre lui.

Après les humilians désastres de l'invasion , le règne de Charles offre une consolante image , dans cette succession de victoires qui rend à la France presque toutes ses provinces, et surtout dans la sage administration qui ferme les plaies du royaume. On a donné à Charles le nom de Victorieux, que méritent ses généraux; il a droit à celui de Réparateur. Cette gloire est moins visible; Tacite le disait : les remèdes sont plus lents que les maux. Un règne qui répare a peu de mouvement et d'action. L'indolence et le goût des plaisirs, naturels à Charles, ralentissaient encore, son pouvoir, mais n'en interrompirent jamais les bienfaits successifs et sagement amenés ; sous ce rapport sa frivolité servait presque sa prudence. Pour gagner des seigneurs puissans , il leur accordait sur lui-même une influence utile à l'état. En se faisant aimer des peuples, avant même de pouvoir les soulager, il leur ôta d'abord la plainte et le murmure, qui ne sont pas les moindres de leurs maux. Philippe de Comines dit qu'à sa mort, il ïut pleuré par toute la ville. Cependant les embarras de la couronne , et la création d'une milice régulière, jusqu'alors inconnue,, avaient obligé ce prince de perpétuer les impôts , et , comme dit Philippe de Comines ,

44^ LECROPE

de charger par^là son âme et celles de ses successeurs.

Mais les peuples ont une résignation pour la justice. Les vingt dernières années du règne de Charles VII ne permettent jamais à la France de se défier d'elle-même; car jamais on ne vit un peuple sortir si promptement de lexcès des maux, par un calme plein de force et de bonheur. L'histoire , souvent aussi peu sage que les contemporains , n'a point assez admiré ce régime politique, qui laisse^ pour ainsi dire, les états d un tempérament vigoureux se rétablir eux-mêmes. On a cru que Charles agissait peu, parce que sa main était douce et légère; mais cette main touchait partout des blessures : le repos les guérit; et la France, ranimée par des progrès insensibles , s'aperçut un jour enfin , qu'elle était unie , forte , paisible , sous un roi qu'elle aimait.

Cependant, quelle fut pour la famille des Lancastres l'issue de l'usurpation de la France? la perte du trône d'Angleterre. Au milieu de ces luttes sanglantes, on suit avec une admiration particulière les grandes actions, l'héroïsme, les malheurs de Marguerite d'Anjou , femme du malheureux Henri. Là, paraît ce fameux Warwick qui , dans un mouvement de colère , détrôna le roi qu'il avait élevé. La part plus ou moins manifeste que la France prit à ces longues divi-

sions , fait ressortir le lien de rivalité qui ne permit jamais , entre la France et TAngleterre, que les révolutions de Tun des deux peuples fussent faites sans l'autre. L'Ecosse, qui devait combattre- et gêner l'Angleterre , tant qu'elle n'était pas confondue avec elle, paraîtra le foyer de ses troubles, de même que la maison de Bourgogne fut long-temps l'appui de l'Angleterre et l'ennemie de la France : tels sont les quatre royaumes dont l'histoire présente une sorte de correspondance et d'unité.

Mais ce serait une erreur de ne pas donner , dans cette esquisse, au duché de Bourgogne , une importance bien supérieure à sa durée. Tous les mémoires contemporains attestent la puissance et même la pompe de cette cour; elle la devait au commerce concentré dans les villqs de Flandre avec un succès sans partage ; car l'Aiigleterre , comme le remarque Robertson , ignorait le commerce dans toute la durée du quiazîème siècle. Le commerce donne aux états , comme aux particuliers, une fortune rapide et prodigieuse ; mais il n'y a de fortune durable que la possession d'un territoire. Le duché de Bourgogne composé de provinces peu naturellement réunies , malgré ses richesses qui surpassaient celles de presque toute l'Europe , a disparu dans le siècle même de sa grandeur ; et la France,

444 LEUROPE

à laquelle il avait imposé des lois, la France désolée par la guerre , pauvre , sans industrie , sans commerce , mais occupant un territoire entier , compact y a résisté à tous ses malheurs par le courage des habitans , et , pour ainsi dire , par la puissance du sol. Une autre cause est remarquable : l'esprit de commerce produit l'esprit de liberté , sans héroïsme , il est vrai. Or , cet esprit était prématuré au quinzième siècle , dans la situation où se trouvait alors l'Europe. Le pouvoir absolu pouvait seul affermir , régler et mettre en ordre les divers états. Que ma pensée ne soit un scandale pour personne. Je vais l'expliquer. Philippe-le-Bon avait placé le royaume de Bourgogne au rang des premières monarchies ; il avait paru seid capable de former une croisade contre Mahomet. Si Charles le Téméraire , au lieu d'aller se briser contre la fière et indigente liberté des Suisses , avait fortifié son pouvoir intérieur , il fondait un royaume durable ; mais sa mort ayant placé la couronne sur la tête de sa fille 9 les états de Flandre , en invoquant leurs privilèges , en la forçant impérieusement d'épouser un prince d'Allemagne , produisirent la séparation de la Bourgogne y et l'anéantissement du royaume dont ils formaient la moitié. Toutes les parties de la France , au contraire , étaient plus resserrées , plus rapprochées , mieux employées

que jamais par le gouvernement ferme et vigilant de Louis XI. Il est pénible d'avouer qu un si méchant homme a fait quelque chose de grand; mais enfin , c est Louis XI qui constitua cette monarchie que les ruineuses expéditions de Charles Vin , et les désastres continuels de François i "'. ne purent affaiblir ; à laquelle Richel^ donna tant d'activité et de crédit en Europe ; que Louis XIV fortifia par les conquêtes , tempéra par les mœurs , ennoblit par la gloire. Les petitesses et les basses cruautés de Louis XI n'en ont pas moins déshonoré justement sa politique. En crojant, avec l'historien Duclos , que son despotisme mit en valeur toutes les forces de la France , on peut ajouter qu'aucune autre cause n'aurait , dans le mêiïle temps , produit le même effet. L'Angleterre elle-même , qui fut presque toujours le pays du monde le plus avancé vers la liberté , ne pouvait alors terminer ses dissensions et se reposer de ses malheurs quç par l'autorité ferme et absolue de Henri VU ; elle venait de supporter l'abominable tyrannie de Richard III ^ et il lui restait encore assez de patience pour épuiser les caprices violents'et cruels \ie Henri VIII.

Louis XI , en fortifiant le pouvoir royal , n'en avait pas abusçpour entreprendre des expéditions éloignées et des guerres d'invasion. Quoique vaillant et habile dans les combats^, il était peu

446 L'euaopfi

guerrier par calcul plutôt que par ménagement pour ses peuples. Son fils , au contraire , le plus doux et le meilleur des rois , emporté par la jeu* . nesse , se hâta de conduire les Frsgiçais h la funeste invasion de Fltalie. Ici, l'Italie se présente avec éclat dans la seconde moitié du quinzième siècle. Au milieu de tous les crimes et de toutes les fourberies politiques qui la souillent , Fextréme faiblesse se montre souvent jointe à la perfidie. , Cependant pour absoudre ce pays et ce siècle , il suffira de quelques grands caractères , comme les Sforces , et surtout de quelques génies bienfaisants, comme les Médicis. Mais que dis-je ? ces hon^mes qui honoraient l'Italie , seront assassiné» par la main de leurs concitoyens.

Dès le commencement du quinzièn^ siède, le Nord prései^tait l'image d'une constitution libi'e , déshonorée par une continuelle anarchie. La Suède , le Danemarck , la Norwège , avaient des états- généraux , réguliers et permanents , qui pouvaient élire et destituer les rois ; ce privilège ' livait subsisté au milieu de la suprématie que s'était acquise le Danemarck par le génie d'une femme , de Marguerite de Waldémar , qui , dans les premières années du quinzième siècle , gouvernait les trois royaumes. Gefcte^ union se soutint mal sous Eric , son successeur. La nécessité imposée aux princes de l'ésider alternativement

AU QUIINZIÈME SIÈCLE. 44'

dans chaque royqume , les plaintes , les violences des états-généraux , amenèrent bientôt la ii&solution de ce corps mal uni , qui pouvait former un empire dangereux pour l'Europe. Le sénat de Danemarck déposa le prince Éric , et lui choisit un succes&eur que la Suède n'accepta point. De là naquirent de longues guerres, qui rejetèrent plus d'une fois la Suède sous le joug du Danemarck, jusqu'au moment où les cruautés de Çhristiern rompirent sans retour un lien abhorré.

La Russie ne nous offrira que des crimes san$ intérêt , et dès révolutions qui ne changent rien à la cruauté des princes et à la stupidité des peuples. Cependant ce fut dans le quinzième siècle, que. séparée jusqu'alors en états divers et ennemis, la Russie se constitua duché de M oscovie , après avoir vaincu les Tartares et les habitants de la Lithuanie , province soumise aux chevaliers teiitoniqi^es , conquérants de la Prusse. Le Nord est la partie la moins heureuse du vaste tableau que présente le quinzième siècle. Le Nord avait besoin d'être éclairé par la lumière de notre Occident ; il attendait la réflexion d'un solei], qui n'était pas encore levé sur nos heureux climats. C'est la plus grande victoire qu'aient remportée le christianisme et Thumanité , d'avoir désarmé d'avanre les destructeurs antiques de la civilisation , d'avoir vaincu la hiarbarie , en remplissant de nos arts les

448 l'eurofe

déserts qu'elle habitait ; et au lieu de ces muraiI-> les inutiles que les Romains élevaient aux confins de leur empire , d'avoir uni tous les peuples par le lien des mœurs et du génie. La constitution de lIEurope , plus durable que l'empire des Romains , n'a rien à craindre du reste de la terre. Cette Europe savante , industrieuse , guerrière et commerçante , forte de tous les raffinements de Fart de vaincre , plus brave que les peuples barbares ; cette Europe qui a épuisé toutes les corruptions , subi toutes les expériences , semble inébranlable dans sa durée politique et même dans son repos ; à moins qu'une partie d'elle-même ne veuille écraser toutes les autres, par un eflfort dont l'éternelle impuissance est aujourd'hui plus manifeste que jamais.

Nous avons gardé l'Espagne pouf dernier point de cette revue générale , parce que , dans une grande partie du quinzième siècle, elle n'eut en quelque sorte affaire qu'avec elle-même. C'est du milieu de cette lutte intérieure qu'elle sortit si puissante, pour fonder dans le siècle suivant la première suprématie qu'ait vue l'Europe depuis Charlemagne. Assujettie d'abord aux armes des Musulmans, puis délivrée par portions successives qui s'érigeaient à mesure en états indépendants, l'Espagne avait besoin de compléter son affranchissement et sa réunion. Chaque ville for-

tifiée.voulait être souveraine ; chaque vaillant capitaine voulait fonder un royaume sur le territoire où il gagnait. une bataille : cette ambition augmentait encore le prix de la liberté; mais elle prolongeait la domination des Maures par des guerres civiles entre les chrétiens. Toutefois , avant le quinzième siècle , le royaume de Gastilte et celui d'Aragon ramenaient à une sorte de dépendance les autres parties de l'Espagne. Le nom seul des Arabes fait espérer de brillantes peintures et des singularités romanesques. Gre^ nade et l'Alhambra, le règne voluptueux et magnifique d' Abdérame , Théroïsme d'Almanzor , la philosophie d'Averroës , sont peut-être les souvenirs les plus intéressants du moyen âge; mais , au siècle dont nous parlons ^ il semble que les Arabes avaient perdu la grâce et le génie , en même temps que la victoire. Ces palais admirés des voyageurs, et qui réalisaient les féeries des poètes orientaux , n'étaient plus habités ,que par de lâches et cruels despotes , que l'assassinat et le poison faisaient rapidement succéder l'un à l'autre. Cependant cette puissance dégénérée ne pouvait tomber qu'après la réunion de la Çastille et de r Aragon, événement qui doit être précédé de quelques réflexions sur ces deux états.

L'Espagne , où le pouvoir absolu s'est établi de la n^nière la plus forte et la .plus incorrigible ,

450 LEIiROPE

eut long-temps des libertés excessives, ^e vois en i 407 les états-généraux de Gastille accorder avec peine au roi le modique impôt qui! demandiâ, et lui prescrire, sous la condition du serméiit, l'usage qu il en doit faire. Cest dans FÂragon qu'existait cette singulière 'magistrature du Jin^tiza qui s'interposait entre le peuple et le roi , tandis qu elle était à son tour surveillée pat les cortès. Sans doute , dans le commencêtiiënt du quinzième siècle, l'autorité royale était paitout balancée, par la puissance des seigneurs; mais ce contre-poids sans règle et sans titre devait bient6t céder au talent des pHnces, aux besoins des peuples et même à la civilisation , qui d'abord servant d'instrument à quelques hommes, au lieu d'éclairer tous les hommes , détrliil k liberté que plus tard elle ramène en la corrigeant. L' Aragon avait seul un système d'institutions ttop républicaines , mais légalement établies. C'est le tableau développé dans les Annales de Zurita, secrétaire de l'inquisition , et cependant historien sincère et courageux.

Le royaume de Portugal sfe trouve mêlé à l'histoire d'Espagne par dies rapports de gtieiTes et d'alliances. Avant le quinzième feiècle, il avait été quelque temps soumis à la Céstillë , comme il devint plus tard la conquête de Philippe II. Le période que nous embrassons renferme Uîl règne

AU QUIIfZIÈMJS SIÈCLB. 4^

iieureux eU pacifique, des trembles où Tinfluence populaire prit ui^e force sans exemple en Espagne ^ une régence^ habile et sage , l'extension du pouvoir royal, rabaissement des seigneurs, la e^adamnation légitime de cette famille de Bragiance, qui devait, un siècle après, sauver le Portugal; car on a vu la gloire sortir d'une source déshonorée , aussi souvent que Tinfamie sort de la gloire. Mais ce qui nous intéressera surtout dans le Portugal, ce sont les événemens communs au reste du monde , c'est lesprit de navigation et de découverte rais en mouvement par le prince Henri d'immortelle mémoire. Lorsque, dans le commencement du quinzième siècle , les vaisseaux portugais s'avancent jusqu'à l'Ile de Madère, et regardent conune le premier point de la terre nouvelle ce dernier terme des navigateurs de l'antiquité, on peut concevoir qu'avant la révolution de cent années, Yasco de Gama doit ouvrir la route des Indes, à travers les côtes et les mei€& inconnues de l'Afrique : on peut concevoir que sur le chemin d'un autre hémisphère , inspiré par l'exemple des Portugais, rassemblant les vagues espérances de ses contemporains , pour s'élancer au ddà par l'audace d'une conviction sublime , Colomb , celui de tous les hommes qui a fait le plus beau présent au genre humain, doit bientôt voguer vers l'Amérique. Un hc^mme.

453 LEUBOPE

quel que soit son génie , est toujours poussé par les efforts des hommes qui l'ont précédé , et du siècle qui l'entoure. Quand un siècle commence à travailler sur quelque grande espérance , il ne se repose pas qu elle ne soit accomplie ; il accumule long-temps des matériaux qui paraissent inutiles^ il prend des routes sans issue , il aperçoit des lueurs qu il ne sait pas suivre , des traces qu il ne reconnaît pas , jusqu'au moinënt où survient un homme extraordinaire qui , fort de toutes les erreurs essayées avant lui , saisit le petit nombre de vérités lentement amassées par le reste des hommes, les emploie , les multiplie, élève seul la pyramide, et mérite qu'on oublie devant sa gloire tous les travaux subalternes qui furent les premiers échelons de son génie.

£n Espagne, la réuion future des deux couronnes semble annoncée par Félévation d'un infant de Castille au trône d'Aragon. Le vieux roi d'Aragon venait de mourir; et comme si la grandeur de l'héritage excluait toute pudeur , on avait plaidé pendant ses derniers jours et devant lui, sur la possession de sa couronne; à sa mort, le procès fut continué, et les parlements de Catalogne, de Valence et d'Aragon en attribuèrent le jugement à neuf commissaires, dont la majorité proclama Ferdinand I". infant de Castille. Après lui, sa famille occupa son trône, et remplit de

continuelles intrigues la*Castille gouvernée successivement par le faible don Jean et le méprisable Henri IV. Ce dernier prince porta sur le trône des scandales funestes à sa postérité. Forcé de renier sa fille et son héritière, il se déshonora, se repentit, vécut dans la guerre civile, et mourut empoisonné. Isabelle , . sœur de ce malheureux prince , lui succéda par les ruses et les armes de Ferdinand, son époux, qui lui-même hérita bientôt du trône d'Aragon.

Les historiens, qui ont toujours une prédilection pour les vainqueurs, laissent cependant échapper ici quelques soupçons. Il serait pénible de trouver un crime au commencement de cette époque de gloire. J'ai lu dans l'historien «Zurita le manifeste que la fille déshéritée de Henri IV adresse aux peuples de Castille. Soutenue par les armes du roi de Portugal , elle accuse Ferdinand et Isabelle di^ perfidie , de spoliation , d'empoisonneipent; elle demande que sa cause soit jugée par son peuple. Ferdinand livra plusieurs batailles, et fut vainqueur. L'union de Ferdinand et d'Isabelle, tous deux souverains, et confondant leur mutuelle puissance, est un exemple peu commun dans l'histoire , et qui ne convenait qu'à l'Espagne, où il rétablissait l'unité naturelle. Deux grandes révolutions devaient suivre, l'abaissement des nobles , et la somnission des Maures.

454 hBUKOPE

La Boumifsion des Maures n'av^ttii été que trop tardiTe. Tandis que les Turcs s'éteudaiéut chaque jour dans FËurope, et^ ntattres de la Grèce, menaçaient la Sicile et Tltalie, il y aurait eu la plus iiwxcusable faiblesse à laisser dans FEspagne les racines encore vites et fortes de la puissance arabe, qui pouvait tout à coup se rejoindre à de nouveau! conquérants. La religion et la politique demandaient cette guerre. Dans un projet légitime, Ferdinand se montra perfide. Par de funestes secours, par de menteuses prottiesses, il mit à profit toutes les divisions du l'ojauiiiede Grenade, où Iç père, ie Bis et 1 oncle se disputaient la couronne, avec une espèce de fureur qui les consolait de la ruine de leur patrie. Enfin Grenade est assiégée, et, malgré les exhortations fanatiques de quelque imans^ les Maures^ trahis par leur lâche monarque, abandonnent tout ce qu^ils avaient créé. Ge fut un des grands événements du quinzième siècle. Les causes en sont visibles. La décadence des Maures avait commencé, dès que le torrent de leur invasion s était arrêté. Ces enfants de la victoire et de l'enthousiasme pouvaient pariXHirir le monde avec le glaive de Mahomet : ils tottchèrant la France , et pet'dirent dans nos plaines b Conquête du monde. Rejetés sur TEspagne, ils y chancelèrent dès lofs au xnilieu de leurs esclaves, ranimés pat leuf s défaites. A mesure que leur em-

pire se rétrécit^ ils se divisèrent ^ et le malheur aigrissant les haines ^ ils aimèrent mieux céder tour à tour que de résister ensemble. Le christiâ-^ nisme, quils n'avaient pu détruire, leur fut éga* lëitient funeste. Il n y a point de conquête durÀ^ Me, sans révolution dans Je culte et les mœurâ. Les chrétiens vainicus , qui prilsiiettt dans lus églises de r Asturie , devaient un jour conquérir la pompeuse mosquée de Grenade. L'expulsion des Arabes après leur défaite passe pour une erreur politique. Montesquieu parle du vide qu'ils ont laissé daus TËspagne , et qui s'agrandit tous les jours. Ils emportèrent avec eux le commerce et l'industrie. Le cardinal de XiménèS crut qu'il valait mieux ]perdré des sujets, que de s'exposer à garder dès ennemie. Si quelque chose peut prouva* l'importance de la défaite des Maures, c'est le prodigieux ascendant que l'Espagne prit dès lors en Europe, Où elle conquit la Navarre, et ce rojâume de Naples, occupé suceessivement par de^ princéë de France , d'Italie, d* Aragon.

Il est Vrai que la loyauté chevaleresque avait disparu de la Castifle. Gonzâlve de Gôrdoue ftit l'exécuteur vaillant et rusé des projeta ambitieux du rusé Ferdinand. Ximénès eut l'activité , la profondeur et l'audace de notre Richelieu. Ce moine, qui se vantait dé mener la noblesse d'Espagne avec le bout de son cordon , fut le plus grand '

Page 1