CHAPITRE IX
▼ICTUIBK HAVALB 0B8 RUSSES A TCHKSMÉ. — 6|tGK DB. LKMM08. — BITKB- NKAIKHT DK LA FLUTTB RD8SB DANS l'ÎLB DB PAROS.— ^PILLAGBS BT CRDAUTk:»
DBS ALBANAIS DANS LA UOAJÉB. — DISPERSION DES RAJ^ITANS. CULONn
D*HYDRA. UASSACRB DES ALBANAIS PAR LES TUBCS.^ SITUATION DÉPLO- RABLE DB LA UORÉE.
Orloff sauva les Grecs qui étaient près de lai, Benacki • Papapoulo , les évoques de Coron, de Calamata, de Modon; et se pressant dembarquer ce qui restait de Russes, il mit à la voile du port de Navarin, pour aller rejoindre Elphiqston. Ainsi rassemblées, toutes les forces des Russes vinrent chercher la flotte musulmane dans Tétroit canal qui sépare Scio de la côte d'Asie. La flatte turque était nombreuse , et avait parmi ses capitaines, un grand homme de guerre , le fameux Hassan.
Les escadres russes étaient mal équipées , troublées par la division des chefs jaloux de Tamiral anglais, et chargées dune foule confuse d*Esclavons, de Monténégrins, de Grecs. Mais lart européen devait l'emporter sur l'ignorance des Ottomans. Après un premier combat, les vaisseaux turcs, qui s'obstinaient à ne pas quitter la côte d'Asie , s'étant retirés dans le petit golfe de Tchesmé, la flotte russe , qui les avait suivis , lança contre eux , à la faveur de la nuit , des brûlots montés par des insulaires de l'Archipel , que dirigeaient quelques offi-
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ciers anglais. Ce fut dans la maia des Grecs le début de cet art terrible qui devait un jour les affranchir , et les venger.
Un premier brûlot périt ; le second touche un vaisseau turc et lembrasc ; la flamme en jaillit sur ceux qui Tentoureuty et se communiquant d'abord aux trois navires qui occupaient 1 entrée du golfe , elle ferme-le passage par une chaîne de feux. Ainsi resserrée, amoncelée dans un étroit espace derrière ce vaste foyer d mçendîe , an milieu des batteries chargées que la flamme allume , des mâts brûlans qui tombentydes amas de poudre qui éclatent, toute la flotte turque est dévorée.
Les timides habitans de Tîle de Scio , à la lueur de cette fournaise ardente , qui couvrait le golfe de Tchesmé , contemplaient de leurs rivages la destruction de leurs oppresseurs. Le territoire de Smyrne , sur la côte d'Asie , trembla de cette explosion épouvantable , dont le bruit fut entendu jusque dans Athènes.
Surpris et presque épouvantés de la grandeur de leur victoire , les Russes hésitèrent sur l'usage qu'ils en devaient faire. Elphinston voulait se hâter, et jurait de brûlefr Constantinople. Mais Orloff, blessé de l'orgueil de cet étranger, arrêta son ardeur, et resta quelques jours à recueillir les débris de la flotte musulmane, dispersés sur la mer et sur les rivages d'Asie. Beaucoup de Turcs s'étaient sauvés dans des chaloupes, et avalent gagné la côte. Dans leur première
fureur, réunis aux milices indisciplinées de Smyrne) ils massacrèrent une foule de Grecs.
Cette malheureuse ville nagea dans le sang. Quelques-uns des Grecs qui Thabitalent se jetèreût dans des barques, et vinrent demander secours au général russe , resté sur le théâtre de sa victoire , près de la baie de Tçhesmé. Mais les consuls européens, effrayés peut-être également des Russes et des Turcs, envoyèrent une députation à Orloff, pour le supfdier de ne pas exposer par son attaqué les chrétiens et les Européens de Smyrne à la fureur des barbares. Et en même temps , toi|S les étrangers s'employèrent à des travaux pour la défense des Turcs (et de la ville.
Orloff, dont la flotte mal équipée avait besoin de victoires rapides, craignit de tenter un long siège, et ne voulut pas même faire d'entreprise sur Tîle de Scio, où la population grecque était sans armes, et contenue par une nombreuse garnison. Alors seulement il laissa partir en avant TaudacieuxElphinston, qui , sous prétexte de prévenir une nouvelle escadre que'lon disait envoyée de Constantinople , passa les Dardanelles , et vint jusque sous les batteries des Turcs étaler la faiblesse de leur empire.
Cependant ces bravades se réduiairent au siège de Lemnos ; Orloff vînt y commander. Pendant cette longue et aventureuse expédition de la flotte russe, les armes de Catherine avaient triomphé sur le continent ; ses troupes victorieuses ébranlaient lempire turc , et en détachaient des provinces. L'Angleterre,
commençant à craindre que la Turquie ne fût trop abattue, rappela ses oflBcîers et ses matelots, qui faisaient ta force de Tescadre de Spiritoff. Les Russes laissés à eux-mêmes , et n'ayant plus pour auxiliaires que des hommes moins habiles qu'eux, furent battus dans une descente nocturne que firent les Turcs , et abandonnèrent le siège de Lemnos dans le plus grand eflFroi* OrloflF prit alors le parti de retourner en Italie sur une frégate , laissant à Tamiral russe le soin d'y ramener la flotte.
C était une grande douleur pour les Grecs restés fidèles à la fortune des Russes , et qui n'avaient plus d'autre asile que leur flotte. Ce jeune armateur de l'île de Mycôhe , qui , recruté par hasard dans le port de Taganrock , avait conquis Mîsîtra , supplia lamiral russe de ne pas abandonner les mers de TArchipel.
Les Russes vinrent hiverner à Paros , et s'emparèrent des îles voisines , sans que la marine turque , presque entièrement détruite , essayât de les combattre. Ils fortifièrent le beau port de Naussa , par des batteries placées sur la partie gauche de ce port et sur un écueîl qui lui fait face. Ils construisirent des magasins , des forges , une église. L'amiral Spiritoff se fit bâtir une maison au milieu des casernes de ses soldats; ce fut comme une colonie du Nord transplantée dans les mers du Levant. Un grand nombi^e de Grecs vint y chercher un asile , et gi*ossir la petite armée moscovite.
Mais, après l'hivernage, les Russes, qtiî semblaient vouloir changer leur expédition aventureuse . en un établissenoient durable , ne purent long-temps résisteF aux chaleurs du climat* Une épidémie se répandit paFxni eux ; et Spiritoff fut obligé de ramener enfin les débris de sa flotte.
Un capitaine au service de la Russie rapporta de cette expédition un prétendu tombeau d'Homère, trouvé * dans l'île de. Nîos ou de Scyros, et qui, après avoir servi de texte aux dissertations dessavans d'Allemagne , figure dans les jardiâs d'été d'un palais de Pétersbourg. Au reste on accusa les Russes d'avoir brisé plus de mafbres précieux qu'ils n'en conservèfeot; mais c'était là sans doute le moindre fléau de cette désastreuse campagne. Il faut un grand zèle d'antiquaire pour gémir sur ce malhaur, au milieu des calamités effiîOyablejs -qui accablèrent la population grecque.
Le séjour prolongé des Russes dafts les Cyclades n'avait été qu'une faible protection pour les Grecs. La domination turque' s'était en tout lieu raffermie par des massacres ; et. cette fatale entreprise fit encore perdre à quelques peuplades grecques l'espèce d'indépendance qu'elles*- avaient conservée. Les Spacchiotes de Candie furent attaqués dans leurs retraites par le pach'a de Fîte, jui vint les assaillir avec tous ses Turcs, en avant desquels il faisait marcher des Grecs de la plaine, pour épuiser le
* Voyage de ta Troade , t. ii,
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feu des montagnards. Les Spacchiotes, après avoir vu brûler leurs villages et tomber leur plus brave jeuoesse, furent obligés de se soumettre. Jusque-là on n avait exigé d'eux d autre tribut que d'apporter de la glace pour l'usage des Turcs. Ils ne recevaient dans leurs montagnes ni agas, ni cadis; ils envoyaient quelques présens à la sultane Validé , dont ils formaient l'apanage * ; du reste ils étaient libres , se gouvernant par leurs antiques usages, et protégés par leui« montagnes et par leur pauvreté. Mais cette fois l'asile fut forcé ; et les Spacchiotes se virent imposer le karatch, auquel ils avaient échappé jusqu'alors.
Tous les cantons qui avaient accueilli les Russes furent iufipîtoyablement saccagés ; tous les Grecs pris les armes à la maiu furent mis à mort, et un grand nombre de familles réduite» en esclavage. On raconte cependant que le pacha turc eut souvenir de l'humanité qu'avaient montrée le« moines du couvent de Mega-Spileon , et qu'i| leur envoya, pour les protéger, un sangiac et de6.firmans. Ces bons religieux usèrent de leurs sauf-conduits pour pénétrer dans le camp des Turcs, qui regorgeai]; de captifs enchaînés; ils en achetèrent un grand nombre. Ils demandèrent grâce^our les chrétiens de cette vallée de Galavrjta , dans laquelle ils avaient empêché le massacre des Turcs; et, quoique rançonnés sou-
* Olivier,
vent eux-mêmes, ils sauvèrent beaucoup de malheureux.
Mais bientôt les généraux turcs ne furent plus les maîtres de contenir la fureur et là cupidité de ces bandes albanaises qu'ils avaient appelées dans la Morée. Après avoir ravagé le pay& comme rebelle, les Albanais refusèrent d'en sortir, sous prétexte qu'ils n'étaient pas payés de leur solde. Une armée que les Turcs envoyèrent contre eux fut battue sous les muts de Napoli; et ils continuèrent de piller les Grecs , et quelquefois les Musulmans.
En proie à ces désordres , la Morée demeura sans culture ; les oliviers , principale richesse du pays, furent presque partout arrachés. En quelques années, la population chrétienne, que l'on portait à plus de deux cent mille âmes , se trouva réduite au cinquième. Le reste périt , ou se retira dans les montagnes de la Romélie , ou s'embarqua pour les îles, et pour le royaume de Naples. Les Hydriotes , adroits navigateurs , qui , depuis quelques années*, commençaient à suppléer par le commerce à l'aridité du rocher qu'ils occupent, sauvèrent un grand nombre de Grecs, soit en les conduisant sur les côtes voisines ^ soit en les recevant dans leur île , dont la prospérité s'accrut rapidement.
Ces nouveaux colons, qui avaieiit langui sur le sol
• Chandler's Traveis in Greece. Mémoi'e sur l'état de la civilisation de la Grèce, par Coray.
STJR l'État des gbbcs. mS
fertile de la Morëe y transplantés au milieu des bruyères et des sables d'Hydra, firent d'étonnans efforts. Mêlés aux insulaires , dont Tori^ne est albanaise , ils formèrent une population nouvelle » la plus industrieuse peut-être de tous les chrétiens de la Grèce , et la plus remplie de patriotisme et de courage.
Tandis qu'à côté de la pémndule , si cruellement ruinée par les barbares, il se préparait de nouveaux vengeurs de la nation grecque , les Russes paraissaient^journer leurs projets contre l'empire ottoman. Pressée de donner tous ses soins au partage de la Pologne , Catherine avait accueilli la médiation de TAutriche, constante alliée de la Porte. Satisfaite d'avoir conquis la Crimée , elle s'inquiétait assez peu d'abandonner la possession k)intaine et douteuse de quelques îles dans tes mers de la Grèce. Toutefois, dans le traité de Kainargi , souscrit le 2 1 juillet 1 774 > quaitre ans après la désastreuse invasion du Pélopo-^ nèse , les négociateurs de Catherine , en restituant à la Turquie toutes les îles de l'Archipel, occupées pendant la guerre , eurent soin de stipuler en favent des babitans une amnistie, le libre exercice de leur religion , fe droit de construire et de réparer les églises, enfin l'exemption de toute taxe p<;ur l'époque où ils avaient été soui^ la domination russe, et pendant deux ans , depuis l<?ur rentrée sous le pouvoir des Turcs.
Ces conditions étaient dictées par une sorte dé
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pudeur 9 et par Tespërance de conserver un droit sur ceux mêmes qu'on abandonnait. Mais de pareilles clauses étaient dérisoires , tandis que laMorée palpitait sous ses oppresseurs ; et les Turcs se hâtèrent partout de les violer avec une joie féroce et méprisante. Les îles, remises en leur pouvoir subirent tous les maux d une nouvelle conquête.
L'entière extermination des habitans de la Morée aurait été le couronnement du traité de Kainargi, si la Porte n'avait pas enfin été avertie par un intérêt matériel. Plusieurs membres du divan et le Sultan lui-même inclinaient à laisser détruire toute la race grecque par les Albanais. Mais Hassan, devenu capitan - pacha , et l'un des plus grands générsiux de l'empire ottoman , objecta que l'on perdrait ainsi le karàtch , ou tribut par tête que payaient les Grecs. Ce motif prévalut ; et Hassan lui-même fut chargé d'aller enfin mettre J'ordre dans la Morée , et de conserver ce qui restait de la nation grecque 9 en lui faisant supporter la totalité du karatch , jadis réglé par Soliman sur une population dix fois plus nombreuse.
Cette pacification fut sanglante et terrible. Débarqué dans l'année 1779» Hassan appela de toutes parts les klephtes des montagnes , dont le nombre s'était augmenté par la fuite et le désespoir des habitans de la plaine ; il encouragea les Grecs à s'armer. Ayant marché sur le principal corps des Albanais campé près de Tripolitza, il les battit» et fit
élever en pyramide aux portes de la ville les tètes des vaincus.
Acharné à poursuivre le reste de ces bandes , il acheva de les exterminer sur les frontières de la Morée , dans le lit d un torrent desséché , qu'on appelle encore aujourd'hui le défilé du massacre.
Ainsi la péninsule se trouVa délivrée de ce fléau , ma^s sans pouvoir reprendre la vie, puisqfi'elle restait sous le joug des Turcs. Les klephtes retournèrent dans leurs montagnes, àTexception du plus fameux de leurs cliefs , Golocotroni , que le Pacha fit périr , comme trop brave pour un sujet de la Porte. Le peu de laboureurs grecs qui survivaient au milieu de leurs champs ravagés , de leurs plants d'oliviers et dé mûriers coupés à la racine, sans troupeaux , sans commerce , restèrent chargés d'une taxe accablante ; ils payaient pour tous les morts.
Ges courens si nombreux dans la Grèce furent alors secourables. Ils donnèrent des bras pour cultiver la terre. Les moines de Saint-Luc en Béotie, de la Yierge sur le mont Gfaelmos , de ,SaInt-Laurent dans l'île de Salamine , accoururent à l'aide des pauvres laboureurs. Us bénirent de nouveau les sillons. Us animèrent au travail par leurs exhortations et leur exemple. Mais une peste , s'élevant du milieu de ce pays où tant de sang coulait depuis dix années, vint combler tous les maux des habitans. Gette épouvantable suite de désastres accumulés
sur la Morée semblait reculer de plusieurs siècles
2a8 ESSAI HISTORIQUE
l'affranchissement des Grecs , ou même le rendre à jamais impossible. La barbarie musulmane avait repris pied sur des cadavres ; et sa domination s'était retrempée dans le sang. La Porte , avertie d'ailleurs par un premier exemple , veillait à ce que les Grecs fussent trop abattus pour se relever jamais ou s'unir à des libérateurs. On avait vu la puissance et le zèle des évêques dans rinsurrection de la Morée. Dans tout l'empire, les évèques furent dépouillés de leurs biens, qui passèrent aux mosquées et aux imarets; et l'esprit originaire de la conquête parut ainsi renouvelé.
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