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L'EufioPE chrétienne 9 si elle Tétait aloi^;, avait vu d'un œil de mépris la lutte infortunée des Grecs ; et les Russes , par leur dangereux secours et, leur impitoyable abandon, semblaient aiyoir rompu tout lien entre eux et les chrétiens d'Orîent. Cependant cette même époque d'oppression et de^ misère devait être marquée par les plus grands effpr(:s qu'eût jamais tentés la Grèce moderne pour sortir de l'ignorance , et s'avancer vers un ordre d'idées incompatible avec le joug abrutissant des Turcs.
Mille circonstances dixei;sçs, quelques-unes funestes , allaient se yéunir pour soulever cette malheureuse nation au*-dessus de rabîme où elle était plongée; et tout, jusqu'aux excès de la barbarie, la poussait vers un grand changement, retardé depuis trois siècles.
Parmi les causes de cette révolution salutaire il faut compter l'existence d'un homme qui fit aux Grecs des maux effroyables , et qui reproduisit et surpassa tout ce qu'on rapporte des plus atroces ly-
rans. Ali-pacha, en créant au milieu de TÉpire un pouvoir indépendant de l'empire turc, en réunissant SOUS son joug de fer une foule de peuplades chrétiennes , en irritant par ses cruautés le désespoir des klephtes , prépara les germes d'une résistance terrible , dont il finit par donner lui-même le signal Cet homme , qui devait avoir une si grande influence sur le sort de la Grèce, commença de paraître à l'époque où la désastreuse invasion des Russes avait laissé la péninsule en proie à tant de calamités.
Ali-pacha , fils d'uq bey de la ville de Tébélen , qui avait été long-temps chef de partisans , exerça d'abord le métier de brigand au milieu de cette féodalité anarchique de l'Epire , assez semblable aux guerres privées du moyen âge. S'étant rendu maître de la ville de Tébélen par le meurtre des principaux habitans, il devint un chef considérable. A l'excès de la cruauté il réunissait au plus haut degré cette perfidie de barbares qui est la politique de l'Orient. n avait épousé la fille du pacha de Delvino , l'une des trois provinces de l'Épire. Il dénonça son beaupère, et le livra dans l'espoir de lui succéder. N'ayant pas obtenu cette faveur , il flatta le nouveau pacha de Delvino , lui donna sa sœur en mariage , et quelque temps après le fit assassiner. Malgré ce nouveau crime , il n'obtint pas encore le gouvernement de la province. Un nouveau" pacha fut nommé , Sélim , l'un des Turcs les plus humains qui aient gouverné dans la Grèce.
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Cette fois, Ali , ayant redoublé ses délations et ses intrigues , se fit charger par la- Porte elle-même du meurtre de Sélim, qu'il avait accusé de favoriser les Vénitiens. Il Tassassina dans son palais, et reçut pour récompense sa place et le sangiac de Thessalie. De là il s'introduisit avec des troupes dans Ja-> nina , qui était gouverné par une réunion de beys, ou feiidataires , sous le pouvoir dé la Porte. Il assembla le peuple et lui proposa d'élire , au lieu de ces beys nombreux et toujours en guerre , un seul chef, qui serait approuvé par le Divan.
On raconte qu'au moment d'envoyer le scrutin à Constantînople , il fit disparaître le nom du bey que les h'abitans avaient élu , et mit le sien à la place ; mais tant d'adresse ne parait pas nécessaire. L'or et les crimes d'Ali-pacha devaient sufEre. Maître de la Tbessalie et d'une portion de J'Ëpire *^ Ali commença l'-envahissement des pays qui l'environnaient , et s'étendit de plus en plus dans la Grèce , mêlant à la férocité d'un barbare toutes les ruses des tyrans italiens du seizième siècle. Tantôt à la faveur d'un titre obtenu de la Porte , tantôt par la guerre, tantôt par l'empoisonnement et le meurtre, il s'empara d'une moitié de la Macédoine , de la plus grande partie de la Livadie , du Xéromenos ou ancienne Acarnanie , et de la province d'Arta et de Prevesa* Yisir de Janijfta et de Triccala , fermier du capitanpacha dansl'Acamanie , et de la sultane Validé dans
* On peut voir un curmm Mémoire êur Aii-paeha, par M. Beuières.
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Arta , prérôt des routes dans la Lwadie et dans la Macédoine, partout propriétaire d'un grand nombre de fiefs ou de domaines , la longue durée de son pouvoir le rendit presque > uniformément maître absolu des hommes et du sol; il avait une armée de dix ou douze mille Albanais , un trésor considérable, ses concussiotts et ses vols; cela lui suffirait pour tenir sous le joug une population de près de deux millions d'hommes, Grecs , Albanais et Turcs. Ce fut cependant près d'Ali-pacha que se conserva long-temps la plus libre des peuplades chré-^ tiennes de la Grèce. A quatorze lieues de Janina ^ dans les montagnes de Chamouri, s'élevaient sur d'âpres rochers les villages de Souli , la vraie Lacédémone de la Gr^ce barbare. Depuis plus d'un siècle y un amas de Grecs et d'Albanais, fuyant l'esclavage de la plaine , avaient fondé cette colonie. Formée d Sabord de quatre villages , elle s'était accrue de sept autres , et avait fini par s'éteudre datis les campagnes voisines , où elle dominait sur quelques milliers de paysans chrétiens* Toute- grecque par le langage , elle s'appelait d'un non> qui, dans i'aacienne langue, exprime l'Idée d'une alliance armée. Ses villages se divisaient en tribus ou parentés. La réunion de chefs de tribus gouvernait. Le soin des troupeaux , le pillage et la guerre faisaient toute Toccupation de la peuplade. Une valeur héroïque la distinguait même parmi les montagnards de la Grèce ; et tandis que la Morée semblait anéantie , et que le
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pacha d'Épire tenait sous sa tyrannie la Grèce septentrionale , SouK demeurait libre et menaçante.
Cependant Tetnpke moscovite n'avait pas aban* doniié ses anciennes prétentions sur la Grèce. L'ambitioadeCatherîne s'était enflammée par l'âge et par la gloîjGev Assurée désormais de- la Pologne , victorieuse des Turcs , admirée dans l'Europe, enivrée des flatteries de la France , elle méditait sérieusement la. conquête de Gonstantinople. La paix de Kainargi.nlavait été qu'une trêve, pendant laquelle , tout- en abandonnant les Grecs aux premières vengeances dC' la Porte, elle avait repris à leur égard un plan de protection* intéressée. Elle avait reçu dans ses États, dans ses armées, un grand nombre de fugitifs des îles grecques et de la Morée. Dans un traité de commerce qu'elle fit avec la Porte en 1 779, elle stipula pour les habitans de l'Archipel le droit d'arborer le pavillon russe ; et cette singulière condescendance delaPorte, que l'on explique par la corruption du Divan et l'adresse des Fanariotes, donna tout à coup de nouvelles forces au commerce des Grecs. On vit les petits bâtimens d'Hydrâ , de Spezzia, dlpsara, de Mycône , se porter dans toutes les mers du Levant , et naviguer depuis^ Kerson jusqu'à Gibraltar. Us approvisionnaient le marché de Gonstantinople ; ils négociaient en Egypte ; ils pénétraient jusqu'en Amérique. Sous leur double pavillon, turc ou moscovite, ils n'étaient pas à l'abri de l'attaque des pirates algériens qu'attira bientôt
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une proiç riche et nouvelle ; mais ce danger ne fit que les aguerrir. Ils construisirent de plus grands vaisseaux; ils les armèrent de canons.
Rien n'était plus agile, plus hardi, plus infatigable que. cette marine grecque. Les pères menaient avec eux leurs enfant dès l'âge le plus tendre * ; et, après les fatigues de la manœuvre , debout sur le tillac , les tenant dans leurs bras , ils les instruisaient à connaître la mer, les étoiles , les côtes* et les moindres écueils. Le jeune Gr/ec ainsi dressé se jouait delà tempête ; et dans ses chants, il se comparait au dauphin , qui bondit à la surface des flots. Un progrès de richesse et d'industrie vint animer les îles qu'habitaient les principaux armateurs ; un ' peuple nouveau s'élevait,
Un autre mouvement plus lent et moins sensible gagnait toute la Grèce , à mesure que l'instruction y faisait neutre des idées inconciliables avec la servitude; La fuite d'une foule de Grecs,' pendant le dernier ravage de la Morée , servit à la civilisation dé leurs cmnpatrio tes demeurés sous le joug. Les plus jeunes de ces Grecs expatriés étudièrent les langues et les sciences de l'Europe. Us traduisii%nt en grec moderne quelques bons livres y et firent imprimer ces traductions à Vienne et dans les villes d'Italie.
La fin du dix-huitième siècle vit se multiplier ces travaux. L'Histoire ancienne de RoUin , la Vie du
* Mémoire sur la dviHsation de la Grèce , par Goray.
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Crar Pierre , les Mondes de Fontenelle , quelques traités de mathématiques et de médecine , furent ainsi traduits dans Tidiôme romaïque , qui commençait à prendre plus de consistance et de régularité. En même temps de nouvelles écoles s'étaient établies sur plusieurs points de la Grèce, à Gonstantinopie , à €ydonie , à Janina , à Salonique , à Dimitzana dans la Morée , à Zagori sur le mont Pélion , au monastère de Yathopédi sur TAthos , enfin dans Tîle de Pathmos, où le savant ViUoison * entendit avec une grande joie une jeunesse nombreuse lire Homère et les tragiques grecs.
Toutefois là Grèce, dans le travail de sa furtive renaissance , attirait encore bien peu le^ regards et l'intérêt de l'Europe. -La philosophie du temps, si puissante : sur les opinions, ne parlait point de ce malheureux pays ; elle avait peu de sympathie pour les martyrs de la croix ; et Voltaire , dans son insouciante légèreté , se moque des descendans de Léonîdas , si facilement massacrés par les Turcs , quand les Russes les abandonnèrent.
Un voyageur illustre par son rang et par son esprit, M. de Choiseul-Gouffier , eut l'honneur de combattre le premier ce préjugé d'indifférence , et d'exprimer une indignation généreuse sur les malheurs d'une race d'hommes que l'on oubliait, pour regarder des pierres et des inscriptions. Son ouvrage, monument élevé à la gloire des arts, était
* Homeri Iliados proUgomena.
une protestation en faveur de l'humanité ; et , ce qui donnait une nouvelle autorité à ses paroles , ce qui semblait préparer un changement dans l'opinion de l'Europe, M. de Choiseul-Gouffier fut ambassadeur du roi de France à Constantinople.
Ayant deux fois parcouru la Grèce et les côtes de l'Asie , ayant vu de près et le peuple oppresseur et le peuple opprimé , il invoquait la justice , la pitié de l'Europe pour tant de milliers d'hommes abattus sous un joug de fer , et il faisait ressortir avec éloquence toutes les qualités fortes et brillantes qu'il avait entrevues dans cette nation dépouillée de tous ses droits , mais non déshéritée de son ciel et de son heureuse nature.
La puissance la plus empressée de répondre à de semblables appels était toujours la Russie ; mais elle ne concevait pour la Grèce d'autre liberté qu'un changement de maîtres. On ne peut douter que l'exécution de ce projet n'ait occupé vivement Catherine dans ses dernières années. Le favori Potemkin excitait depuis long-temps cette ambition ; et lorsque la czarine, avec la pompe de sa cour et le cortège de l'empereur d'Allemagne , parcourut les vastes déserts de ses États , elle avait rencontré sur son passage des arcs de triomphe , qui portaient pour inscription î C'est ici le chemin de Byzanee.
Potemkin mourut; et Catherine, loin d'abandonner son dessein, fit répandre dans la Romélie , TÉpire et la Morée de nouveaux manifestes pour exei-
ter les Grecs à chasser les ennemis du nom chrétien ^ ' et à reconquérir leur indépendance. En même temps elle encouragea la tribu des Souliotes à prendre les arnaes contre Ali-*pacha. Le Grec Psaros , qui avait servi dans la première guerre, fut employé avec d'autres émissaires pour préparer en Sicile et<en Italie des envois d'armes et de munitions. Une flotte équipée dans le port de Cronstadt , et commandée par Tanliral Greig , semblait tenue en réserve pour faire une diversion redoutable à la Turquie. Le clergé du Péloponèse et de TËpire annonçait que l'œuvre de Dieu allait enfin s'accomplir par k main de la grande Catherine.
La Russie n'essaya pas cependantde recommencer lexpédition de 1770. Des Grecs seuls parurent dans les nouveaux mouvemens qu'elle excita. Une petite flotte fut armée par eux dans le port de Trieste. Le commandant était un Grec de la Morée> Lambro Cansiani. Né de parens pauvres, long-temps matelot sur les vaisseaux turcs , et sur quelques petits bâtimens de pirates mainotes, cet homme, à lepoque de l'entreprise d'Orloff, avait prjis parti dans les rangs des insurgés: s'étant distingué par son courage au combat de Tchesmé, il suivit la flotte en Russie, et parvint dans les troupes de la czarine au grade de colonel. Il avaitl'esprit hardi, aventureux, une grande habitude de lamer ; et quoiqu'il ait fini comme un pirate, il faillît presque devenir un héros. En 1790, il quitta tout àjcoup la Russie, vint à Trieste armer une
flotille de douze petits vaisseaux au paVîiloa rosse , avec laquelle il courut les mers ^eulerant* les bâtimeus de commerce , et même les vaisseaux de guerre des Tuvcs. Il était soutenu par les secoure secrets de plusieurs négocians riches de Smyrne et de Constantinople : «t telle était la faiblesse de Tempire turc, qu'avec quelques chaloupes il en fut vraiment la terreur pendant deux années.
D'une autre part, les Grecs de Souli, animés par leur courage bien plus que par l'espenir d'une protection étrangère , descendirent dans la plaine , et vinrent attaquer les troupes d'Ali, i^elques chefs de bande de rÉpire et de la Thessafie s'étaient réunis aux Souliotes. Au premier rang paraissait Androntzos , dont le courage héroïque avait mérité tant de gloire dans le soulèvement de 1770, et qui depuis, errant et proscrit, survivait à tous les périls de la vie aventureuse d'un klephte. Us^ vainquirent les Albanais; et, à la suite du combat, une brillante armure que Ton disait enlevée sur le fils du pacha, fut remise à trois déptités grecs qui vinrent l'apporter au pied de riiupératrice,' avec les hommages et les vœux de la nation*
Catherine accueillit avec plaisir cette démarche solennelle préparée par ses émissaires; mais les trois députés se plaignirent violemment de Psaros qu'ils accusèrent de rapine et d'infidélité, et, se bornant àdemander de la poudre et des balles,ils offrirent à Catherine leurs biens et leurs vies. «Grande impératrice, lui
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disaient-Us dans un discours fidèlement conservé , gloire de la foi grecque , c'est sous vos auspices que nous espéronsaffranchir du jougdes barbares mahométans notre empire usurpé , notre patriarcat et notre sainte religion indignement outragée. Donneznous pour chef votre petit-fils Constantin ; c'est le vœu de notre nation. La famille de nos empereurs est éteinte. » Les députés furent ensuite introduits près dii jeune grand-duc auquel ils adressèrent un discours en grec, et qui leur fit en peu de mots un remercîment gracieux dans la même langue, comme par un essai de sa souveraineté future.
Mais la révolution française et l'ébranlement de l'Europe donnèrent d'autres soins à la czarine vieillissante. La paix fut signée à Jassi ; et la ruine de l'empire turc fut encore une fois ajournée. Heureusement le peuple grec n'avait pas pris les armes; et les Turcs n eurent pas de prétexte pour massacrer les malheureux raîas de la Morée. Les Souliotes rentrèrent dans leurs montagnes, pour y attendre la vengeance d'Ali. Les klephtes se dispersèrent, et reprirent la vie errante. Le plus célèbre, Androutzos, trop menacé dans la Grèce , où il ne pouvait plus rien tenter de grand , résolut de passer en Russie. Mais comme il traversait les terres de Venise, il fut arrêté et livré par le misérable gouvernement Vénitien à la vengeance des Turcs, qui firent périr dans le bagne de Constantinople ce héros, que la Russie négligea de réclamer. Lambro qui continuait à courir
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la nier pour son compte , et sous son propre pavillon, fut désavoué par ses compatriotes, et mérita cet abandon par des rapines et des violences. Cel homme n'était pas digne d'être le précurseur des Canaris, des Miaulis et des autres vaillans hommes qui sauvent leurs concitoyens de la fureur des Turcs et des trahisons de l'Europe. En 1 790 , Lambro, ayant attaqué deux navires de commerce français, fut poursuivi par une frégate française , et enfermé dans Une anse voisine des Maniotes. Après un combat soutenu tout le jour 9 il échappa dans la nuit, laissant ses vaisseaux vides au pouvoir des Turcs qu'avait attirés le feu de Tartillerie française. Il se perdit parmi les Maînotes ; et son nom n'est plus prononcé.
Ainsi disparaissaient les traces de la dernière entreprise qui avait encore agité la Grèce , au i)r(>fil de l'ambition moscovite.
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