‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 16 sur 33 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

rOVVKLLB GOBRAB DES 800LIOTB8 CONTHB ALI. — OÉFAITB OU PACHA. — IH- TKSVALLB OB PAIX. — ^COLB FLOBIA6ANTB DB,JAlfIllA. — INPLUBNCK DB LA

BÉTOLDTION FBAIIÇAI8B SUE LA GBJCCB. lO^BS KOCVBLLBS. — BIITBBPBMB

KT MOBT OB BHlGAa. — PBÉGADTIOIIS OU GOUVBBABlIBlfT TUBC. — CIACULAIBB 00 PATBIABCHB DB JÂaUSALBM > lUPJUMÉB A CO*X9TAlCimOPLB.

La Grèce continuait à suivre un progrès d'améliofation, en même temps qu'elle était le théâtre de quelques événemens plus importans que ne semblait le permettre sa servitude. A cette époque , des hommes commencent à paraître au milieu de la nation; deseQbrts plus réguliers sont tentés ; une lutte héroïque immortalise le$ Souliotes, et annonce déjà ce que fait aujourd'hui la Grèce.

Vaincu par eux en 1790, Ali était demeuré deux années sans leur faire la guerre ; feignant même d'être occupé à combattre d'autres ennemis , il leur demanda des secours , et promk à leurs guerriers le double de la solde des Albanais , parce qu'ils étaient, dit-il , deux fois plus braves.

Les Souliotes ne lui envoyèrent que soixantedix hommes commandés par Lampros Tsavellas/ l'un de leurs plus vaillans chefs ; ef ils lui écrivirent : « Ce renfort te suffira pour être partout vainqueur. »

Ali avec ses troupes et ses alliés s'avance sur Argyrocastror^ viHe d'Epire, qu'il voulait soumettre.

T. II. iG

Mais tout-à-coiip il fait halte ; et les compagnons de Tsavellas, ayant posé leurs armes, sont saisis etgarottés. Le pacha les envoie prisonniers dans Janina , garde auprès de lui leur chef, et , rebroussant sa marche, veut surprendre Souli; mais il est prévenu par ujq des soixante-dix Souliotes. Échappé aux mains des Albanais, cet homme traverse à la nage la rivière de Thyamis, sous le feu des balles, et court avertir ses frères.

Le pacha arrive quelques heures après» et trouve les défilés partout défendus^ Alors' il menace Tsavellas des plus affreux supplices, s'il ne trouve moyen de lui livrer son pays. Le Sooliote répond qu'il ne peut rien, élant prisonnier. Qu'on lui permette, dit-il, de faire venir de la monts^e son fils; il le donaera pour otage, et il ira voir ce <]u'il peut faire pour le pacha.

L'échange est accepté. Tsavellas écrit qu'au lui envoie son fils Photos, jeune homme âgé de dixhuit ans; il le reçoit, l'embrasse, et part : mais bientôt il écrit au pacha campé au pied de la miootagoe de Souli :

c Ali Pacha , je me réjouis d'avoir trompé an )» fourbe. C'est pour défendre ma patrie contre » un brigand que je suis venu ici. Mon fils » mourra; mais j'espère le venger, avant de mourir » aussi. Quelques Turcs comme toi diront que je B suis un mauvais père de donner mon fils pour ma » délivrance; mis je dis que si tu avais pris notre

SUR l'État des «uecs. b'43

9 montagne, tu aarais tué mon fils, toute ma famille, » tous mes compatriotes, sans que j'eusse pu venger » leur mort.

n Si , an dontraire , nous sommes vainquenrs , 9 j'aurai d'autres enfans ; car ma femme est jeune.

D Quant à mon fils, tout jeune qu'il est, il aura » de la joie de mourir pour son pays; autremânt, il » ne mériterait pas de virre ; il ne serait pas mon » fils. Il soufirira la mort avec courage ; sinon , ili n^e -» serait pas un véritable enfant de la* Grèce,, notre » patrie. Avance donc, traître; je brûle de m«e » venger.

» Moi 5 ton ennemi juré ,

» TSAVELLAS. »

Malgré sa fureur , en recevant cette lettre outrageuse, Ali ne fit point périr le jeune Photos; il le réserva par l'inquiétude que lui donnait le courage des Souiiotes. En butte d'sHlleurs lui-même aux soupçons de la Porte , occupé d'éluder par des mses barbares un firman du grand-seigneur, W différa quelque temps toutes ses vengeances. Bientôt cependant Ali rassemble des soldats albanais et turps pour marcher vers Souli. Il s'empare aisément des villages de la plaine; mais les défilés et les âpres sommets dje la montagne étaient défendus par treize cents hommes, que commandaient Tsavellas et Botzaris» De plus , les femmes de Souli, robustes et maniant

les armes, étaient guerrières comme leurs maris.

244 T.SSAI inSTORTQLE

Le visir, ayant animé ses soldais par des promes* ses d'argent et des menaces, les fait avancer dans le défilé le 20 juillet 1792 : ils parviennent sans obstacle jusqu'au village de Riapha , où s'étaient repliés les premiers rangs des Souliotes. Le combat y commence arec uae rdge tiouvelle , sous un soleil brûlant.

Les Souliotes, après avoir tué blsaucoup d'ennemis , cédant au nombre , se retirent de Kiapha et montent vers Souli. Des rochers et des bois les protègent. Les Turcs enhardis gravissent à leur suite, passent une tour qui n'est point défendue, et s'approchent de Souli. Mais là, du milieu des bois et des rochers les Souliotes font un feu terrible. Les femmes de Souli accourent avec fureur. Moscho*, l'épouse de Tsavelks, s'élance à leur tête, le fusird'une main, le sabre de l'autre, et le tablier plein de cartouches.

.Botzaris,Tsavellas,Zervas animent leurs guerriers; et, quand il est temps ^ leur crient de laisser le fusil et de tomber avec le sabr^ sur les Turcs en désordre; ceux-ci reculent ou s<i«t renversés. Véli, le fils du pacha, est entraîné dans la déroute. Les femmes les poursuivent et les précipitent.

Emportée dans sa poursuite jusqu'au village de Kiapha, rhéroïne Moscho reconnaît, parmi dix jeu- PfCS Souliotes étendus morts, son neveu Kâtsos : elle se jette sur lui, lui donne un baiser sur les lèvres,

* 'ChanU populaires de la Cri ce , leciieilUs par- M> Fauriel.

SUR l'État des grscs. ^45

et prononce , en lui enveloppant la tête , cette plainte poétique , comme une sorte d'adieu funèbre : « Cher » neveu, je suis venue trop tard pour te sauver la » vie ; mais je puis du moins venger ta mort , en » tuant tes meurtriers. »

Cependant les Turcs et les Albanais ont fui jusque dans la plaine , laissant leurs armes et leur bagage. Le pacha qui na vu le combat que de loin, épouvanté du désastre , crève deux chevaux pour arriver à Janlna. Il s'enferme dans son palais, et défend, sous peine de mort, que personne de la ville ne mette la tête à la fenêtre, de peur qu'on ne voie revenir ses soldats vaincus.

Les Souliotes vainqueurs rendent grâce à Dieu. Ces hommes simples avaient l'amour de la gloîn?.' Ils célèbrent dans leurs chants le fameux Souli, Souli renommé dans le monde , disent-îls. Les klephtes, les pâtres de TÉpire répètent ces paroles et chantent dans des hymnes* sauvages le sabre de Tsavellas , et mbre ensanglanté du sang turcj gui fait porter des habits de deuil à toute l'Albanie ^ qui fait pleurer les mères sur leurs enfansj, les femmes^ sur leurs: maris.

Ali défak et humilié envoie un évoque grec aux Souliotes pour négocier la paix; il convient de leur céder une portion de territoire dans la plame, de leur payer cent mille piastres pour la rançon des prisonniers turcs ,- et de leur rendre le jeune Pho--

* Chants populaires , recueillis par M. Fauriol.

tos et les autres Soulîotes qu'il peut avoir en sa puissance. Noa-âe«ileinent Ali eKecuta ce traité v mais pendant sept ans, il n'essaya point de s'en menger , et laissa reposer la belliqueuse peuplade.

Il y avait même un commerce pacifique entre tes Souliotes el les habitans de Janina. Le libre montagnard venait , dès le point du jour , au marché de la ville. De jeunes enfans de Souli étaient reçus daofi une école qi»e le tyran avait permis d'établir , et où l'on étudiait acvec ardeur la langue et Tliistoire de l'ancienne Grèce.

Un Grec du pays, Zoî Gaplani, apoil amassé beaucoup de richesses dans le négoce , avait généreusement doté cette école ^ à laquelle il légua ^ dans la s^ite , la plus grande partie de son héritage. On y lisait HcNOEière et Plotarque. Le fils même de Tsavellas, le jeune Photos reçut cette leçon; et il. mêlait au rude patriotisme , à la valeur sauvage de ses coni^atriotes , une générosité d'homme civilisé , et l'enthousiasme des plus beaux souvenirs de la Grèce antique.

A cette époque, et dans les années qui sikivireiit, quelques étincelles d'un feu nouveau étaient jetées parmi les Grecs du continent et des îles. L'embrasemenft de la révolution française pénétrait partout ; et de loin , sans bien comprendre cette grande tragédie , beaucoup de Grecs voyant que tout remuait autour d'eux , attendaient un changement pour eux-mêmes. L'envahissement de l'Italie, la sou-

SUR l'État des crkcs. 247

dame extinction de Venise leur était une espérance.

En même temps , la ruine ou Tînterruption d une partie de Tancien commerce favorisa Tindustrie des Grecs. Le Péloponèse mieux cultivé se couvrit de moissons. Les famines réelles ou factices dont la France avait été affligée pendant ses troubles appelèrent dans nos ports les blés de la Grèce et de TArchipel / et firent affilier l'or dans les mains des négocians et des armateurs grecs. Des idées nouvelles de liberté se répandirent avec Tinsfruction qui devint moins rare , et que la jeunesse grecque saisissait avidement.

Mais cet esprit, pour ainsi dire étranger, cesthëo* ries républicaines exportées de la France , ne pouvaient opérer le prodige qui n'était réservé qu'à l'enthousiasme religieux et à l'indépendance native du pâtre ou du matelot. Il est curieux cependant d'ob^ server , dans quelques livres publiés à cette époque par des Grecs lettrés et paisibles, l'esprit d'affranchisi^ement et de réforme qui commence à s'y faire sentir. Un traité de géographie , composé par deux prêtres de Mîlié sur le mont Pélion , et destiné à Imstruction de la jeunesse , renferme des plaintes fort libres sur le despotisme du divan et des pachas. Après avoir exposé l'état malheureux de la Grèce , le désordre des routes infestées de brigands , les rapines des pachas , la fuite volontaire des négocians les plus riches , les avanies que le dernier des Turcs peut faire impunément à tout chrétien , ils ajoutent

d une manière assez naïve * : « Si le sultan commua » niquait avec ses sujets, il pourrait connaître le pré- » judice qu'il se fait à lui-même , et établir quelque

I réforme. Maispourlui, sa capitale est tout le monde; • et son palais^ est tout Tempire. »

Sans doute le divan ne lisait guère les réflexions de ces pauvres Grecs. Mais d'autres écrits, dune forme et d*un esprit plus populaii'es, étaient destinés à. exciter le courage de la nation asservie» Tels étaient surtout les hymnes guerriers de Tinfortuné Rhigas. Cet homme eêt le plus vivant témoignage de Tenthousiasme qui commençait à naître dans la partie la plus éclairée de la nation grecque ^ et qui devait; s'allier à la sauvage liberté des montagnards.

II était né en lySB, à Velestina en Thessalie j avait étudié les lettres anciennes^ et s'était occupé de commerce, SQule voie de fortune et d'indépendance pour un Grec. 11 fut aussi professeur dans^ l'école de Bucharest; et ce fut dans cette ville, qu'au milieu de quelques négociants* grecs , il forma le projet de délivrer son pays. La passion des lettres antiques l'animait bien plus qne le zèle religieux» Il n'en réassit pas moins à faire entrer dans ses vues un grand nombre de ses concitoyens, et plusieurs évêques.

Assuré de quelques négôcians riches, et de ces Grecs européens qui vivaient loin de leur patrie , il voulut se donner le secours des chefs de bande qui combattaient sur le sol , depuis tant d'années. Il par-

* Leakc's Researchet into Greece.

SUR. t ETAT DUS GRECS. ^49*

COU rai leurs postes et leurs montagnes, et se fît entendre de la plupart d'entre eux. C'est pour eux, on le voit , que sont faits ces beaux chants de guerre : t Jusques à quand , ô braves ! vivrons-nous dans les » défilas, dans les bois, sur les montagnes, seuls )> comme des lions, et habiterons^nous dans les ca- » vernes?» .

Rhigas, pour mûrir et préparer son entreprise , vint s établir à Vienne en Autriche , où il publia divers ouvrages qui lui paraissaient propres à exciter le zèle de ses compatriotes. On assure qu'il avait formé un vaste complot, où même des Turcs avaient pris parL Le feu de la révolution française vint encore l'animer d'une nouvelle espérance. Il imita dans un hymne grec à ses concitoyens la terrible chanson des armées françaises , et s'efforça de répandre dans la Grèce un recueil imprimé de ses chants. Une carte, très-étendue de la Grèce, qu'il fit graver en Autriche , devait sans doute servir au projet qui occupait toutes ses pensées.

Mais l'ardeur même de Rhigas trompa ses efforts. Sa présence inquiétait un gouvernement absolu. En mai 1 798 , il fut arrêté avec d'autres Grecs associés à son entreprise , conduit sur le territoire des Turcs, et lâchementremiS'dans leurs main^ àBelgrade« Ainsi périt cet homme courageux, sans avoir entrevu le commencement de la délivrance qu'il espérait pour son pays. Ce qui montre qu'un tel mouvement d'esprit n'était pas seulement la chimère de quelques

25o , £SSAI HISTORIQÏIB

eathousiaâtes et de quelques lettrés , c'est qu'H inquiéta l'ignorante apathie <iu divan, qui s'avisa de le combattre par des moyens semblables. Rien de plus singulier sans doute que de voir le gouvernement turc mettant lui-même en usage l'imprimerie pour se défendre. Ce phénomène arriva c^>€bdant. Le sultan Sélim ayant fait établir une presse à Constantinople , le patriarche Anthime , titulaire du sSégé de Jérusalem , fit imprimer, sous la sanction de la Porte, un livre qui s'adressait aux chrétiens du rite grec, et avait pour objet de les maintenir tout à la fois dans leur culte et dans leur servitude. Ce singulier ouvrage est écrit avec une sorte de candeur , dans le but manifeste de réconcilier les Grées avec l'usurpation et le despotisme de leurs maîtres. Il a pour titre : Instruction paterne tte *.

Le bon patriarche , après avoir rappelé les an» ciennes hérésies qui ont affligé TËglise , raisonne ainsi : « Le démon a suscité pour la perte des saints » une nouvelle hérésie; j'entends l'hérésie latine, » d'où sont sortis , comme imtant de rameauK , les » luthériens, les calvinistes, les évangéli^tes , et » d'autres sectes sans nombre. Aussi convient-il V que nous , chrétiens de prédilection , nous admi- » rions la souveraine bonté de Dieu pour nous. » Voyez quelles choses merveilleuses a préparées » le Seigneur , infini dans sa miséricorde comme » dans sa sagesse, afin de conserver sans tache

* Leake's researches inlo Greece.

» notre foi sainte et orthodoxe. Il a suscité la puis- » santé domination des Ottomans, à la place de » Tempire romain , pour nous protéger contre l'hé- » résie, pour tenir en bride les nations de TOcci- » dent , et défendre son église d'Orient. »

Ensuite le patriarche repousse, comme une invention de Fange apostat , ce nouveau système de liberté que Ton vante, dit-il; il le croit imaginé par la jalousie du démon , en haine des prospérités de l'église orientale ; et , pour prouver les dangers de cette liberté nouvelle, il cite les malheurs récens et les ravages de l'Italie. Enfin , il se résume en quelques vers , pour mieux graver dans les esprits le précepte de soumission. Le sang du patriar* che Grégoii*e et de tant d'autres martyrs a bien expié ces leçons d'esclavages, que la crainte avait arrachées de la bouche d'un faible vieillard.

aba , ESSAI iiisturique

CHAPITJiE XII.

XOLVELLB GUKURB I)'aL1-<PACBA CONTRB SQULI RK l8jO. BÉBOÎSIIB OK PHU-

TOS, FILS DB T8AVGLLA8. — VICTOIBB DBS S0CL10TB8. LEURS SODFFRANCKS.

VBàVB AVBC ALI. — BARHISSByBNT DK PSOTOS. — SON G^RÉBBDX 8TBATA-

CJiHB. — SA CAPTIVITli. NO0VBLLE8 TENTATIVES CONTAK LK8 VILLAGES BK

SOULI« TRAHISON DE DEUX CHEFS. — DÉFAITE DBS SOQLIOTBS. — DÉTOUK-

IIBNT DD MQINB SiMDBL. — CAPITULATION DBS SOULICTBS. ILS SONT ATTA-

Q0É9 , ET BH PARTIE HASSAGRliS DANS tEVtt RETRAITE.

L'inquiétude du. Divan étaît d'autant plus vive, que les victoires de larmée d'Italie et le traité de Campo-Formio donnèrent à la France les îles de Corfou, de Zante , de Céphallonie , de Cérigo, d'Ithaque, de Paxos, de Leucade, et le territoire de Parga, jusque-là possédé.par Venise. La vieille domination de l'aristocratie vénitienne était remplacée dans les mers de la Grèce par iine puissance vigoureuse et rajeunie. Le drapeau de la liberté française flottait sur le re^ipart ^e Corfou : il semblait que la flamme. électrique de la révolution, l'esprit d'aventure et d'audace allait se répandre sur tous les rivages de l'Adriatique, et soulever partout les opprimés et les esclaves. En même temps le génie du jeune conquérant portait à la barbarie turque des coups plus sors, ©t l'attaquait jusque dans TEgyptc. Jamais l'empire du Sultan n'avait paru plus menacé.

Cependant, soit influence de leurs prêtres, do-

raines par les menaces de la Porte, et les conseils jaloux de la Russie j soit haine contre les Francs, soit ressouvenir des désastres de la Morée , et des vengeances implacables de la Porte, soit tout autre motif encore mal expliqua , les Grecs des îles et du Continent ne furent pas excités à l'indépendance par cette grande occasion.

Bonaparte avait envoyé chez les Maiïnotes quelques émissaires choisis parmi ces Grecs dès longtemps émigrés dans l'île de Corse. Il les avait chargés d'une lettre adressée au chef du peuple libre de Mainay et dans laquelle il ne manquait pas de prodiguer le nom de Spartiate, dont s'honoraient toujours ces Grecs demi-barbares ; miaîs personne ne remua. En Egypte, le général français enrôla quelques centaines de Grecs; mais la nation grecque, dans les îles et sur le continent, resta sous le joug, ne fit aucun effoil: , ou n'en fit que pour ses maîtres. Les petits vaisseaux des Grecs et leur marine déjà pleine d'audace servirent même beaucoup la Turquie, en coupant les communications et les convois de l'armée française en Egypte. Hormis ces expéditions de corsaires, dont profitait la Turquie, rien ne fut essayé par les Grecs.

Les villages de Souli continuaient seuls à donner l'exemple d'une héroïque liberté. Reléguée dans un coin de TÉpire, cette peuplade consumait, à défendre quelques cîmes de rochers , des vertus dignes d'affranoliir la Grèce.

254 V.SSKI HISTORIOIjE

Ce ne fut qu en 1 8oô que le pacha de TÉpire , sëtant de tous côtés agrandi par le meurtre et le pillage, revint sur les Scmliotes. Il arait ramassé plus de troupes que jamaîs,c*est-à-dîreprèsde âo,ooo hommes. A prix d'or, il avait acheté la défection de Fun des capitaines de Souli, de Georges Botzaris qui s était retiré de la montagne avec sa tribu, où Ion comptait près de 200 hommes de guerre. Un autre héros de Souli, Tsavellas, était mort depuis quelques années.

Mais il laissait un fils, ce même Photos donné par son père en otage au pacha. Â l'approche d'^Ali, les Soulîotes choisirent Photos pour leur général. L'intrépide jeune homme étonna bientôt les Tores par son audace. Dans une première embuscade, à la tête de 200 hommes , il défait un corps de 1,200 ennemis, coupe te tête à leur chef, et se retire sur ses rochers. Bientôt il revient dans la nuit attaquer le camp du pacha ;^ et, protégé par un violent orage, dont se jouent ses montagnards , et qui frappe les Turcs de terreur, il les chasse et les massacre.

Ce nouveau Léonidas, obscurément héroïque dans un coin de TÉpire , faisait ces grandes actions aa mois de juin 1800, peu de jours avant cette bataille de Marengo, où tant de sang était versé, saos profit pour la liberté d'aucun peuple.

Ali-Pacha, désespérant de forcer lesSoulioèespar les armes , entreprit de les afl&mer. Il ferma d'un camp retranché la montagne ; et bientôt s^rès, ayant,

SUR l'État des grecs. 255

à force de corvées et de menaces, rassemblé plusieurs milliers de paysaas et d'ouvriers, il fit construire aux principales issues douze tours fortifiées.

Emprisonnés sur leurs âpres et stériles montagnes, les Souliotes n'eurent bientôt pour se liourrîr qiie les vivres qu'ils arrachaient aux assiégeans. Chaque jour les plus alertes et les plus hardis Souliotes des* cendaient de rochers en rochers, pour enlever quel* ques bestiaux à la pointe du sabre.

Ali cependant leur faisait parvenir des offres de paix. Par ce moyen , il tira d'eux vingt -quatre otages , etisuite ne voulut plus traiter, et les somma de se rendre. Les Souliotes lui écrivirent alors cette lettre: a Ali -Pacha, il nous est mort dix -sept » hommes en nous défendant contre toi; si tu fais «mourir nos vingt-quatre otages, ce ne seront en- »core que quarante-un Souliotes qui auront péri «pour la patrie : elle vaut davantage , et ne sera point j> livrée à ce prix. »

Ali renouvelait chaque jour ses subterfuges, ses mensonges , ses promesses ; et tout était repoussé avec une fermeté digne de Sparte , et quelque chose de cette moqueuse et laconique énergie qu'ont admirée les anciens.

Ali , -pour animer le courage des ^ens, avait promis 5oo piastres pour cliaque tête de Souliote. Les généraux de Souli firent à leut tour l'offre que voici :

« Le pacha a donc oublié combien les têtes des Sou- «liotes sont difficiles à conquérir, puisqu'il les met

-256 ESSAI niSTOUIQUK

• à si bas prix. Pour nous , afin de payer à leur n-

• leur les tètes des Turcs, nous promettons à chaque » Souliote dix cartouches pour une tête. »

Ce siège singulier durait depuis neuf mois ; et les Souliotes commençaient à souffrir de la disette. Ils essayèrent d'abord de diminuer leur noihbre, en faisant sortir une troupe de vieillards et d'eofans qui furent heureusement conduits àCorfou ; ensuite ils se réduisirent aux plus misérables alimens, des herbes sauvages, des écorces qu'ils faisaient bonillir, avec un peu de farine. ^

Pressés enfin par l'extrême détresse , ils résolurent de tenter un dernier effort pour avoir des vivres. Quatre cents hommes et cent soixante-dix femmes formèrent un détachement qui franchit par une nuit sombre les postes musulmans, et parvint épuisé de fatigue à Parga, ville grecque , près de la mer, à huit lieues des montagnes de Souli.

Le peuple de cette ville qui , dépendant de Corfou, ne craignait plus le Pacha, les reçut comme des frères, les nourrit, etlesrenvoya le cinquième jour, chargés de vivres. Ils passèrent encore cette fois «ans combat à travers les détours des rochers , el revirent leurs malheureux compatriotes presque expirant de faim.

Ce secours inespéré ranima les forces et le courage des assiégés. Il paraît d'ailleurs que les chefs Souliotes initiés aux mœurs et aux ruses des barbares , s'étaient ménagé de secrètes alliances parmi

les pachas auxiliaires d'Ali , et jusque dans les agas de son armée. Ali le soupçonna d'abord , et fit tuer qiïelques-uns de ses officiers, pour les punir de rheureuse sortie des Souliotes. Ces rigueurs accrurent le mécontentement ; et quatre chefs turcs , le pacha de Berat^ le pacha de Delvino, Taga de Paramythia , et Taga de Gonispolis traitèrent secrètement avec les Souliotes. Ils retirent leurs troupes , et commencent la guerre contre Ali.

Mais Ali par ruse et par corruption reprît bientôt lavantage. Les Souliotes, pour sceller leur alliance, avaient envoyé au pacha de Delvino six otages de leurs premières familles , qui furent déposés dans une forteresse.

Ali s'en rendit maître , en fit pendre quatre , et réserva les deux derniers , l'un frère de Photos , et l'autre ûh de Dimos , vaillant capitaine souliote. IL espérait s'en servir pour gagner leurs parens ; mais quand la nouvelle en vint à Soqli , Photos et Dimos appellent le peuple à' l'église ; et là , s'adressant à celui de le\irs prêtres qui avait le titre de Protopapas :

« * Maître, lui dirent-ils, chante l'office des morts, » pour eux tous, pour ces six braves, tes deux » comme les quatre , nous les comptons pour tués : ni

* a AeV^eray rov wpœroTot'jrav s(pfl0vot|oty ko/Zv»,

n Ovrfi 0' Tvpavvof Çttuv t«v SovA«»r«v ;^ap/^€i.

« OuTf ^ov\i»T^s Çttvravo^ a- rot, X*P'* rov Aa^itT*».))

Chants populaires, recueillis par M. Fauiiel.

2^% £SSAI UISTORIQrE

» le tyran n'accorde la vie aux Soullotes, ni un Sou*- » liote dans les mains du pacha, n'est réputé vivant.

Tout le peuple entendit avec recueillement le service funèbre ; et ensuite ils allèrent combattre.

On sentira combien il* était difficile de vaincre de tels hommes , robustes , infatigables^, animés par le désespoir et la religion.

Un*de ces încidens communs sous la domination tumultueuse du sultan vint leur porter secours. Ali fut obligé de marcher avec la plus grande partie de ses forces contre le pacha d'Andrinople qui s'était révolté. Dans l'intervalle les Souliotes sortirent de leurs montagnes, ramassèrent des vivres, et se préparèrent pour une nouvelle résistance.

Ali reparut bientôt, et essaya de négocier encore. Les Souliotes , depuis qu'ils n'étaient plus pressés par les derniers maux de la guerre, s'étaient divisés. Le pouvoir était disputé entre les vieillards, chefs de tribu, les capitaines^ et un caloyer appelé Samuel, qui se surnommait lui-même le Jugement dernier. Cet homme, sans autre lecture c^ne. l' Apocalypse ^ où il trouvait des prédictions contre Ali, enflammait les Souliotes de son ardente foi. Souvent il marchait à leur tête ^ avec le crucifix et le sabre nu. On lui avait confié, sous le titre de polémarque , la garde des vivres; et il avait fait bâtir, pour cet usage, un fort entre Riapha et Souli.

Tout-à-coup le fils de ce Botzaris qui avait, quelques années auparavant, abandonné son pays, se

présente aux postes avancés des Souliotes ; il n'avait jamais porté les armes contre sa patrie ;. et.Fon estimait sa valeur. Il vient offrir à ses concitoyens la paix , sous la condition que la garde d'une tour lui sera confiée, et que Photos s*éloîgnerâ de Souli. Selon toute apparence, des eunemis, des envieux de Photos secondaient ce message. Les pauvres villagesde Souli n'étaient pasmoins remplis de rivalités et d'intrigues qu'une brillante république de Tancienne Grèce. L'église, où l'on délibérait sur les affaires du pays, était agitée comme autrefois la place publique d'Athènes.

Le plus grand nombre des chefs de famille , séduits par l'espérance de la paix, se: résout au bannissement de Photos; celui-ci parait alors dans l'asr semblée, avertit ses compatriotes de leur imprudence , leur dit adieu , rentre dans sa maison, y met le feu , et part , en versant des larmes.

Le pacha lui fait promettre secours et amitié, l'appelle à Janina, et le presse de mettre leur vengeance en commun , en allant comme son envoyé tromper les Souliotes. Photos n'accepte que pour avoir l'occasion de retourner à Souli. Une fois au milieu de ses concitovens , il les avertit du rôle dont il est chargé , leur prouve la haine implacable d'Ali , et les conjure de prendre les armes : puis, fidèle à sa parole, il revient se mettre au pouvoir du pacha qui bien averti le fait charger de fers.

La guerre recommença plus opiniâtre. Ali reprit

26o ESSAI HISTORIQUE

le siège de la montagne avec le secours de ses deux fils Mouktar et Yéli. Les Souliotes repoussés sur leurs derriiera sommets , conservant quelques vivres, manquaient d eau. L'Aspro-potamos, TAchéron des anciens, roulait ses eaux noirâtres au pied de la montagne ; et Ion dît que , du haut de leur brûlante retraite , les Souliotes exténués de soif y laissaient tomber , avec une longue corde , des éponges qu'ils retiraient imprégnées d'eau.

Malgré ces dures privations, il semble qve les Souliotes auraient résisté long-temps , sans la corruption qui n est guère moins puissante chez les hommes à deini-sauvages , que parmi les nations éclairées et polies. Deux capitaines de SouH qui s étaient battus avec courage , vendirent leur pays pour quelques centaines de piastres. L'un deux, pendant la nuit, reçut à Souli même et cacha dans sa maison deux cents Turcs, qui, le lendemain, surprirent les Souliotes par derrière , au moment où l'armée musulmane gravissait la montagne.

Ce récit semble à peine croyable ; mais quelles que soient les circonstances, le 25 septembre i8o3, les Turcs se rendirent ' maitres de Souli. Deux autres villages de la montagne furent pris ; et il ne resta plus aux Souliotes que le village de Kiapha , moins élevé que Souli , et le petit fort où s'était cantonné le moine Samuel. Les Turcs, désormais établis sur la montagne, attaquèrent tes deux derniers postes avec l'artillerie et les bombes.

SUR LÉTAT DES GRECS. 2k6i

Dans cette extrémité des guerriers Souliotes, Photos» toujours retenu dans les cachots de Janina, conçoit un dernier stratagème pour sauver ses concitoyens. Il demande la grâce d'être amené deyant AH, et lui offre d'aller à Kiapha, d'en retirer les guerriers de sa tribu, et par là de faire tomber là place au pouvoir des Turcs.

On peut s'étonner que le cruel et rusé visîr prêtât l'oreille encore au <liscours du Souliote, et consentit à le laisser sortir de ses mains. Mais Ali gardait en otage la femme et les enfans de Photos ; et il semble qu'ayant, par ses armes et ses ruses , tendu un inextricable filet autour des malheureux Souliotes, il risquait volontiers quelque dhose pour hâter leur perte, assuré d'ailleurs que, ni Photos , ni les siens ne pouvaient lui échapper long-temps.

Le Souliote délivré arrive au camp du fils d'Ali , et en obtient la permission d'entrer dans Kiapha , pour accomplir son message. Là il expose à ses concitoyens son véritable projet ; il veut emmener, non pas les guerriers de sa tribu, mads les vieillards, les enfans, les femmes trop jeun^ ou trop faibles. Il e^ère les conduire à Parga; et il reviendra mourir avec les siens dans ces murs qui ne seront plus habités que par des hommes capables de les défendre.

Applaudi de ses compatriotes. Photos les quitte , pour aller tout disposer à Parga ; mais dans l'intervalle les Turcs faisaient jouer d'autres intrigues parmi

les Souliotes. Une de leurs tribus, celle de Zervas, exécute réellement ce que Photos avait feint de vouloir; elle sort de Kiapha, et se sépare de ses concitoyens.

Photos averti revient à la hâte /trouve ses compatriotes découragés par la défection et désormais trop faibles de nombre , pour défendre Kiapha. Il l'abandonne -avec eux , et court s'enfermer dans le petit fort bâti par le moine Samuel , dernier coin de rochers qui fût encore aux Souliotes. Là, suspendus pour ainsi dire sur une cime de toutes parts à pic , Photos et les siens se défendirent encore.

Ali furieux, et accusant la maladresse de son fils, accourt de Janina pour commander l'assaut. Les Souliotes le préviennent ; et s'avançant sur les derniers bords de leur rocher > ils accablent les Turcs d'un feu terrible , roulent sur eux des blocs de pierres énormes, et les forcent de reculer, en laissimt la montagne jonchée de morts.

Cette victoire ne put diflférer la perte des malheureux Souliotes entassés , avec leurs femmes et leurs enfans, dans un aride et étroit asile. L'eau vint à leur manquer ; ils supportèrent, dit-on, cette horrible privation pendant sept jours entiers ; mais vaincus par les souffrances de leurs femmes et de leurs petits enfans, ils offrent enfin, non de se rendre, mais de quitter leur poste , et de se retirer avec leurs armes.

Yéli^ le fils du pacha, impatient et comme étonné de sa victoire, leur accorde ce qu'ils veulent ; et la

SUR l/ÉTAT DES GRECS. «63

capitulation fut signée le 12 décembre i8o3. Elle assurait aux Souliotes la liberté de se retirer où il leur plairait avec leurs armes et leurs biens , et leur promettait des terres dans l'Albanie, s'ils voulaient y rester. Le pacba confirmait ce traité par un serment terrible , se soumettant , s'il y manquait jamais, à passer pour musulman apostat j à être trahi de ses femmes^ et écrasé par ta foudre de Dieu. Sur la foi de cette convention les Souliotes sortirent du fort ; et Tannée turque leur fournit quelques bêtes de somme pour leurs bagages et leurs blessés.^

Le moine Samuel et quatre Souliotes][refusèrent seuls de profiter de la paix. Quand les officiers du pacha entrèrent dans le fort, Samuel , assis sur un caisson de poudre, y mît le feu; et tout^ce qui était présent périt avec lui.

Couverts de leurs armes , menant au milieu d'eux leurs femmes et leurs enfans, les Souliotes s'étaient lentement éloignés de leur patrie. En sortant des défilés , ils se divisèrent en deux troupes ; la plus nombreuse , sous la conduite de Photos et de Dîmos, prit le chemin de Parga. Le reste , cédant aux conseils de Botzaris qui , par son courage et ses anciennes liaisons avec le pacha , semblait leur assurer un appui, le suivit à Zalongos, montagne escarpée à quelques lieues de Souli.

Plusieurs autres familles de Souliotes étaient déjà dispersées , ou se réunirent en petites troupes dans les montagnes et sur les côtes de l'Épire ; mais Ali

'!264 ESSAI HISTORIQL'E

ayant uoe fois expulsé de son asile la vaillante ^uplade^ n'avait d'autre pensée qtfe d en exterminer tous les débris.

Photos réussit cependant à conduire les siens sor le territoire.de Parga ; et quoique poursuivi dans sa retraite , il ne fut point attaqué ; mais la perfide vengeance des Turcs se tourna sur la troupe moins nombreuse de Souliotes qui s'étaient réfugiés à Zalongos. Botsaris, devenu leur chef , ne voulait plus séparer son sort du leur ; et , comme si l'instinct de la patrie se fût ranimé en lui par les malheurs de ses concitoyens , il voulait mourir pour ceux qu'il avait autrefois trahis. Un autre chef, Goutzonicas ^ accusé d'avoir servi les intrigues du pacha , refusait également de lui livrer les derniers restes.de ses compatriotes, et les animait à se défendre.

A peii/e cantonnés sur les hauteurs de Zalongos, avec beaucoup d'enfans, de femibes, de vieillards, de malades, les Souliotes virent paraître quatre mille Turcs, et une nombreuse artillerie. L'attaque "commence avec fureur ; les Souliotes n'avaient que peu de munitions , et ils les épuisèrent dans un premier combat. Le lendemain , les Turcs reviennent à la charge. Alors , sur une cîme taillée à pic , au pied de laquelle s'entr'ouvre^ entre des pointes de rochers, le goufire d'un torrent, soixante femmes se sont rassemblées avec leurs petits enfans dans leurs bras; elles regardent l'aiTreuse mêlée , et bien-

SUR L £T4T DES GHEGS. â65

tôt, saisies de . désespoir , chacuae d'elles précipite soD enfant dans l'abîme ; ensuite , se pi^enant par la main, et formant un cercle, élless «émettent à danser sur le bord du précipice. On a décrit plus d'une foià cette ronde funéraire, d'où se détachait, à chaque tour, tine femme qui s'élançait dans l'abîme, tandis que la chaîne reprenant faisait un nouteau tour, et se brisait encore, pour .laisser tomber une, nouvelle victime , jusqu'à la dernière.

Cependant d'autres femmes souliotes combattaient à côté de leurs pères et de leurs maris. La nuit fit cesser le carnage. Les Souliotes avaient perdu la moitié des leurs , et restaient sans vivres et sans cartouches. Ik entreprirent de s'échapper à travers le camp des Turcs. Divisés en deux troupes, ils s'avancent sans bruit. Les mères, et à défaut des mèires , les hommes portaient leurs enfans. Mais ils trouvent les Turcs debout et en armes. Dans cette attaque nocturne, quelques Souliotes sonttués; un plus grand nombre faits prisonniers; d'autres échappent, soit en se dispersant, soit en formant un petit bataillon qui frappe, renverse, et poursuit sa course. On dit qu'à peine cent cinquaitte de ces Souliotes se dérobèrent aux Turcs, et parvinrent, conduits par Botzaris, sur le territoire sauveur de Parga.

Les Turcs, après cette victoire, vont dans un petit village où ils croient n'avoir qu'à massacrer : c'était à Aegniassa, refuge des veuves et des enfaos de quelques Souliotes.

Mais lorsque après avoir pris ou tué ce qu^ls rencontrent, ils vinrent à une maison plus fortifiée qu'on appelait la tour de Dimoulas, ils furent assaillis de coups de feu. Une femme , nommée Despot, y était enfermée avec sept de ses filles et dé ses brus. Elle avait un caisson de poiidre^ et, s armant d'un tison : c Nous ne vivrons pas esclaves des • Turcs, dit-elle, mes enfans, suivez-moi! » Elle met le feu au caisson; et tout disparaît dans la flamme.

Les Souliotes faits prisonniers à Zalongos furent conduits à Janina ; et le visir en fit torturer plusieurs sous ses yeux. On raconta le martyre d une jeune fille et de ses deux frères qui , livrés aux bêtes féroces, comme les premiers chrétiens, moururent en invoquant le nom du Christ.

Il restait encore quelques centaines de Souliotes, la plupart de la tribu de Zervas , déserteurs de leur patrie , auxquels le pacha devait pardonner. Ils étaient établis au village de Yourgarelli, à quelques lieues de Zalongos. Botzaris était venu les rejoindre; et ce petit reste d une peuplade guerrière excita bientôt la haine implacable du pacha. Prévoyant leur sort, ils quittèrent Yourgarelli , et se retirèrent au monastère fortifié de Seltro , non loin des monts d'Agrapha, si fréquentés par les klephtes, et des prives de TAchéloiis, célèbres dans lancienne poésie. Ils y furent aussitôt assiégés par un détachement de Tannée d'Ali. Épuisés de fatigue et de faim , ils suc-

SUR Ti'ÉTÂT DES GRECS. ^267

combèrent, après quelques semaines de résistance. Beaucoup de femmes et d'enfans , sëtant défendus avec une espèce de rage , se noyèrent dans TAchéloûs. Une cinquantaine de guerriers seulement, avec Botzaris à leur tète , se firent passage, et arrivèrent par les montagnes jusqu'à Parga. La fureur d'Ali s'arrêta devant cet asile que protégeait le drapeau moscovite , qui venait de succéder à celui de la France.

Page 1