‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 18 sur 33 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

ARirtfS: iSli^-^H^'LMXCB 0S8 GmARDS ÉYÉIflUBllS OK l'bDBOPX SUR L4l^ Gaies.— LB8 8BPT ÎLBS* e^QI^Bi AUX ANGLAIS. — YBNTB DB PAEGA. —

Étairie, — dispositiors a. un pbocraiii soulàtembut. — b^voltb d'au-

PACRA» — OOMMBHCBII^lfT DK LA GDBREB.

L'année i8i4i et la grande révolution de TEurope, trouvèrent les Grecs dans un état de force croissante et d'oppression^ insupportable. Ils virent dans ce changement un espoir nouveau. L'étendard de là sainte alliance leur parut le signe précurseur de leur affranchissement. Les récits que l'on faisait alors de la puissance moscovite , et de la magnanimité d'Alexandre, circulaient dans toutes les provinces comme autant de présages heureux qui répondaient aux anciennes espérances entretenues par les prêtres. On célébra des messes en l'honneur du triomphe de la religion grecque. Les paysans de la Morée savaient qu'un Grec des îles , leur compatriote , était le confident du grand' empereur de Russie, rempart de la foi grecque. Ce fut alors que , sous une haute influence , se forma dans toutes les provinces delempire turc cette association grecque , désignée, parle nom à* Étairie*' , qui comptait dans ses rangs des princes du fanar, de riches négocians, des lettrés . des archevêques , et quelques diplomates

ffaddinf^l<m*s visit (o Oreecc.

StSn ESSAI HISTORIQUE

étrangers. Le but de cette institution secrète était surtout d'accroître et de répandre l'instruction parmi les Grecs. Le zèle de la religion s'animait en même temps que celui des lettre^; et les livres saiats étaient le code 'd'un patriotisme que Ton prêchait impunément sous les yeux des Turcs.-

La prospérité maritime des Grecs, principe de leur vie nouvelle , ne se soutenait pas avec moins d'atvantage, depuis que la paix avait rendu à toutes les nations la liberté des' mers. Les voies prises par le commerce qe s abandonnent pas aiséinent ; la navigation économique .des Grecs, le bon marché de leurs transports, leur assuraient i'avantage sur d'au* très peuples, qui s'en sont bien vengés depuis. Quelques circonstances favorisèrent encore leurs entreprise^. La disette qui affligea la France en- 1818 fut pour les Grecs insulaires une source de richesses. Les vaisseaux de Spezzia, d'Ipsara^ de Mycône, apportèrent à Marseille les blés de la Morée, qui lurent vendus à haut prix.

Hydra surtout , Hydra , la forteresse navale de la Grèce, prenait chaque jour un nouvel accroissement. Cette ville de ^anit et de marbre , bâtie sur un aride rocher, où la terre même des jardins est apportée du continent, cette population de trente mille habitans dans un lieu qui pouvait à peine nourrir quelques misérables pêcheurs, ce port incessamment rempli de vaisseaux qui partent ou qui arrivent, tout dans Hydra formait un spectacle plein

SUR r/ÉTAT DES GRECS. 203

de grandeur et d espéraucer Les hardis marins qui s'élançaient de cet asile et des écueils voisins, ne cachaient plus leur mépris pour l'ignorance brutale des Turcs ; ils semblaient les défier par la vitesse de leurs voiles et la dextérité de leurs manœuvres. Sur mer, ils disaient : Nous sommes libres! Et dans tous les lieux de la Grèce au touchaient leurs légers navires , ils semaient par leur présence les mêmes sentimens , là même haine du joug , et l'émulation de leur vie fière et libre.

Ainsi se préparait l'affranchissement, ou du moins la lutte immortelle de la Grèce. A côté de ces forces actives et menaçantes, les instigateurs secrets de VÉtairie employaient pour gagner des partisans ou pour écarter des obstacles , Tadresse et l'insinuation naturelles à l'esprit grec. On obtenait à prix d'argent de nouvelles concessions du divan. Les Barats ^ ou exemptions , par lesquelles un Haïa se rachète du Karatch , et se place sous la protection d'une ambassade étrangère, étaient vendus facilement par la Porte, On dit qu'elle paraissait même disposée à permettre aux Grecs en masse de quitter l'habillement qui leur était imposé, depuis la victoire de Mahomet IL Mais ces condescendances nouvelles ne compensaient pas tant d'années d'oppression. Elles étaient précaires , incertaines et mêlées sans cesse à des retours odieux de violence et de cruauté. Dans cette anarchie du despotisme turc , lorsque le gouvernement semblait vouloir s'adoucir, la natioa

â84 ESSAI HISTORIQUE

conquérante n'en restait pas moins oppjressite et tyrannique. Les insolences des janissaires , les avanies des pachas et des chefs subalternes n étaient pas moias fréquentes : seulement elles sexerçaîent 6ur des hommes qui devenaient chaque jour moins faits pour les souffrir.

Les exemples de ce genre se retrouvent dans les récits les plus authentiques des dernières années. Un négociant grec revenait-il d un long voyage , il était rançonné par un aga turc. On le forçait de se rembarquer au milieu de la tempête. Il échappait, la rage dans le cœur, pour être, quelques années après, un des plus hardis capitaines qui brûlent les vaisseaux turcs*.

Cependant les Sept-Ues, passées depuis iSi4sous la domination anglaise, conservaient au milieu des mers de la Grèce un exemple de civilisation qui n était paysans influence sur les peuplades voi^nes. Corfou demeurait , pour beaucoup de Grecs de la Morée, un asile et un rendez-vous, dans lequel ils pouvaient se concerter sans péril ; les habitans de cette île et des îles voisines , malgré la dure autorité du gouverneur, continuaient, à la faveur de la protection britannique, de riches entreprises de commerce et d'industrie ; ils gardaient ce patriotisme grec qui survit au milieu des morcellemens de l'esclavage , et même de ces dissensions , de ces guer-

"^ Estai iur les Fattarioiçs, ])ur Zallony.

ssDR l'État des grecs. 285

res civiles, auxquelles le peuple grec se laisse si facilement emporter.

Les insulaires de Corfou n étaient pas hardis et entreprenans comme les Hydriotes ; mais ils ne portaîetffdu moins qu'un joug européen; et leur soumission n'était pas un abrutissement. Quafre villes du continent grec, Prévésa , Vonîzza, Parga et Butrinto, étaient depuis long-temps une dépendance des "Sept-Iles , et auraient dû échapper ainsi au pouvoir des Turcs. Parga surtout prospérait par son commerce et l'active industrie de ses habitans ; plus d une foils elle avait donné retraite aux braves montagnards'de SouK. Elle était une des forteresses sur lesquelles pouvaient s'appuyer un jour les chrétiens de rÉpire et la Morée *.

C'est ici que l'on doit rappeler un des actes les plus déplorables de la politique moderne; espèce davant-scène qui semblait présager l'odieux abandon de la Grèce. Ali pacha, qui , depuis tant d'années, suivait obstinément le projet d'anéantir tous ceux qui lui avaient résisté , vit avec douleur Parga protégée par le pavillon britannique ; il n'essaya pas de contester la justice de cette réunion; il aima mieux marchander une proie que de réclamer une possession fort incertaine. L'arrangement fut conclu : le ministère anglais vendait Parga, ses murs , ses églises, ses maisons, pour cinq cent mille livres

* Voyez l'iMressanl 4>uvra£ie de M* PougueviUe sur la régénération dct

286 ESSAI HISTORIQUi;

Sterling. L'inventaire de la malheureuse ville fut dressé; Thabileté des commissaires anglais consistait surtout à évaluer bien haut le prix de tout ce qu'on cédait , depuis la demeure du pauvre jusqu'au ciboire des saints autels. Tout fut compté , tout fut payé , excepté les personnes des malheureux habitans , auxquels on avait réservé le droit de se retirer nus et dépouillés « et de chercher un asile à Corfou, dans la conquête du peuple qui venait de vendre ainsi leur patrie.

Telle était l'horreur qu'inspirait le joug de la Porte et du pacha, que les Parganiotes, ne sachant où fuir , acceptèrent une semblable retraite. Mais , tandis que les Anglais, fidèles à leur marché , abattaient sur les tours de Parga le pavillon brilannique pour faire place au croissant , les malheureux fugitifs, voulant au moins dérober les ossemens de leurs pères à la présence sacrilège des Turcs, ouvrirent les tombeaux , réunirent ces tristes dépouilles , les brûlèrent sur la place publique , et emportèrent avec eux ces cendres sacrées comme le plus précieux reste de leur patrie ^ Je ne sais quelle grandeur antique semblait se réveîlkr dans chaque tribu grecque , toutes les fois qu'elle était frappée de quelque nouveau malheur.

Réfugié^ dans Coffou^ parmi les Anglais qui réduisirent, avec une avidité de marchands, l'espèce d'indemnité promise à la peuplade expropriée, les

* Parga and the lonian islands, by lieutenant Col C. P, de Bosseim

SUR l'État des grecs. 287

enfans de Parga trouyèreat au moins dans les Grecs de l'île une pitié secourable ; un ministre de l'empereur de Russie * vint les visiter dans le campement qu'ils occupaient; l'indignation fut unanime dans TEurope. Les autres tribus grecques rougirent d'être encore soumises aux Turcs , en voyant l'e^xU volontaire des habitan3 de Parga.

Ainsi chaque nouveau coup d'oppression , qu'il vînt de l'Europe on de l'Asie, semblait rapprocher les malheureux débris de la nation grecque , ranimer son courage, et préparer sa renaissance.

Quelques années après la vente de Pa^ga , ce fut de Corfou que partirent les derniers conseils adressés à tous les partisans de l'Étairie , espèce de document officiel qui circula dans toute la Grèce **, etqui dirigeait les esprits vers l'établissement d'u a état libre et fédératif.

Mais c'était surtout par l'influence de l'éducation, par le progrès des lumières, que les moteurs invirsibles de l'Étairie voulaient amener cette révolution; et cependant il y avait, dans la simplicité à demisauvage de quelqrfes cantons de la Grèce chrétienne, dans la vie rude des klephtes , un germe de liberté plus puissant que tous les secours de la civilisation étrangère ; et la souffrance du peuple ne lui permettait guère d'attendre qu'il fat éclairé, pour commencer à s'affranchir. De là ces élémens si divers

* M. Capo ifJttria.

** Waddingicn'i vitit to Gfteee*

288 ISSAI IIISTORIQUB

qui concoururent au soulèvement de la Grèce ; de là cette prodigieuse inégalité de civilisation, qui rend si difficile l'œurre de sa renaissance ; mais de là cette force irrésistible et spontanée » qui déterminait dans la Grèce un événement où les Grecs étaient poussés tout à la fois par la civilisation et par la baîbarie, par l'enthousiasme religieux et par les idées modernes, par les richesses et par la pau- Treté ; xm événement que voulaient le pâtre , le matelot, le marchand, le prêtre, le pontife , et même le prince du fanar, exposé dans son palais à la bastonnade et au cordon.

A Constantinople même , sous les yeux du divan, et parmi les derniers des Grecs , on voyait se produire chaque jour une hardiesse nouvelle. Les anciens vaincus, les raîas, si long-temps insultés, devenaient insolens à leur tour. Les étrangers remarquaient souvent avec surprise dans les rues de Byzance de petites querelles populaires, où des Turcs étaient impunément battus par des Grecs. Les papas animaient sourdement cette disposition patriotique , en y mêlant l'idée de la protection moscovite.

Leurs églises ne renfermaient plus seulement des représentations de saints, mais d'autres tableaux plus expressifs qu'ils faisaient voir avec mystère. En 1-8 19, dans une église grecque, librement fréquentée à deux cents pas de la grande mosquée , les prêtres grecs montraient à tout chrétien , même catholique, un vasle tîibleaii habituellement caché par une toile,

svK l'État des grecs. 289

et qui représentait la victoire de Constantin sur Magneace. Les soldats du victorieux Constantin y portaient 1 étendard d^e Russie , et ceux de Magnence avaient le drapeau rouge, le drapeau musujman; et, pour plus d'exactitude , ils étaient coiffés de turbans.

Le divan finit par apercevoir quelques-unes des causes qui hâtaient le mouvement de la Grèce; mais il ne pouvait les atteindre toutes. Il ferma «quelques écoles chrétiennes ; il chassa de Smyrne un homme éloquent , qui excitait au plus haut degré , dans le cœur de la jeunesse , la religion du Christ et de la patrie. Mais ce n'était p^s de Smyrne , ville de plaisir et d'opulence, asiatique par les mœurs, et marchande à la façon de l'Europe , que devait partir le premier cri de liberté ; et ce n'était pas dans un seul lieu qu'on pouvait étouffer la voix de la Grèce.

La traînée de feu était pàrtoifl , dai^s la Morée , dan» l'Épîre , parmi les Grecs de Moldavie et de Valachie, dans les îles , depuis la riche et voluptueuse Scio jusqu'aux rochers de Spezzia et d'Hydra , où brillait à tous les yeux l'eji^mple du succès et de l'audace.

Que l'on ne cherche donc pas un rapport , une alliance eï\tre les révplutions passagères de Naples et du Piémont, et la profonde, la persévérante révolution de la Grèce. La date peut tromper quelques esprits; mais les causes sont aussi différentes que la durée. Le mouvement de la Grèce ,

T. II. m

HgO £»SAI HISTORIQUE

si juste , si nécessaire , toujours prêt , et suspendu comme par ha^rd , fut enfin déterminé , comme toutes les choses inévitables, par je 'premier incident, qui s offrit ; et cet incident venait des Turcs et de la Russie. La révolte d'AH pacha (^ans TÉpire , la présence d'Ipsilanti dans la l^oldavie dirent enfin aux Grecs : Il est temps de oopmencer. -

Le désordre était redoublé dans Tanarchique domination de ta Porte. Ali, lé meurtrier, le spoliateur des tribus chrétiennes de la TJhess^lie et de rÉpire, Ali, qui, depuis tqnt d'an«ées, avait mis à mort, les plus braves dés klephtes et des armatoles, mais qui avait augmenté , par la' foule des malheureux qu'il avait faits ^ le «iQmb|î& des hommes errions et désespérés , Ali« voulant dans sa vieillesse secouer le joug de la Pprl!^ , et ne plus opprimer que pour son compte ,. est attaqué par le»- Tijrcs , chassé de ses ptovmce^, et bloqué dans sa dernier forteresse, a^ec'ses femmes, ses trésdrs, son cortège d'empoisonneurs et^d'assassins. AlorsU imagine d'appeler à lui cettç race.grepqnè qu'il- a-déoimée , ces restes des armatoles qu'il à détruits, ces klephtes qu^il a chassés même ^e leurs mpntagne^'; il parie d'affranchir la religion grecque ;. il répand l'or parmi les chrétiens; i! leur Tait donner des'^rmes; il soulève Ses victimes contre l'empirti tu^'c , content de laisser au moiifê une révolte après hii.

D'une wtre part, tandis qu^ le pacha de ia Morëe poursuivant Ali au nom de la- Porte est retenu au

SUR l'^TAT DBS 6UCS. iigi

pied d'une forteresse de TÉpire , le lieutenant qui coipmande h sa place permet aux chi^étiens de FArcadie d^ pTendre le^ armes, pour se défendre par la force contrç Içs incyrsions d uijie t|-Ibu musulmane <{ui habitait près d'e^x. Ainsi ces armeâ si longtemps attendues par. les Grecs leur sont jetëes par leurs tyrans. ,

En Moldavie , Fentrepriçe. (entée par Ipsilanti , fils d UQ a^qiè^ ho^podar et général russe, languit d'abord et: fut bientôt désastreuse.. De jeunes étudiais grecs, y^nus^d'AHemagna et dltalie, avec des vêtem^ûsde d^uil , une croix sur la poitrine, et l'en-, thousiasme des lettres, et de la patrie, tombèrent comipe d^s viotipies sous le $abre 4^s janissaires, toiiçhaptea et ^glorieuses prémices du sang qui devait coyl^ à^tiiS cette guerre sacrée.

I^e mouvement des deu^ provinces fut apaisé par des massacres;, m^is tout ce qui était chrétien et grec se*soulevai( de toutes parts; l'archevêque 6ernanos excite et retirait, les habitana de la Mo^^e ; le bey des Maniotes f. Mâuro-JMikali , descend daos la plaîpe av0c sa tribu ardente.au pillage ; 1& vieux Co^ locotroi)i, aabieii chef de klephtes, depuis long^ temp^ réfugié d^ui File de Zaint^ , reparaît avec des bandas de ippitt^nârd^ ; le^s pàtcea d'Arcadie acca^rents- lagiiejre cpmmence par instinct, par religioUj par néçeseMé, s^s règle, ni prévoyance; o'^sC ra9Aiipskthi$ 4es races , c'est la vieille haipe do vaincu cqhU^ Iç vainqueur, du chrétien contre le

Turc, qui reparait dans toute sa ft>rcç.primiti?e ; ta séparation est faite, le joug brisé; tout ce qui est né musulman se réunit et s'enferme 4ans quelques villes mal fortifiées ; tout ce qui est chrétien s'en* hardit,- s'amasse, et Vient confusément assiéger œs villes. De grossiers instrumensde labour., quelques vieilles armes européetipes, laissées- atitrefoia par les Russes , quelques sabres turcs , les fusils et les poignards des klephtes sont .aux maips de x^ette multitude sans discipline et sans artillerie ; c^est la voix d'un prêtre qui les. bara^gue, les anime , et leur permet de rompre l'abstinence du saint temps de carême , à cause de la guerre sacrée. . En même temps Hydra , Spezzia , Ipsarà , mettent en mer leurs hardis vaisseau^ . La domination des Turcs sur les Grecs semble tomber et s'écrouler de toutes part$ ; de hidejises Cf uauté^ ne la isaffeitnissent pas. Les nobles du Fanar et plu^ieur^ " prêtres du synode égorgés , des ma,3saçres tuiàultueux à Constantinople et à Smyrne, le meurtre du patriarche Grégoire , l'èxterniînation du peuple de Scio-, toutes ces barbaries enfoncent plus avant ^u cceur des Grecs qui survivent la haine de l'esclavage et de l'Alcoran. Ils sont dévoués dès-lors à la destruction ou à la victoire $ et parmi les vicissitudes qui se mêlent à cette entreprise, pafmi tes fautes, les intrigues , les défaites , les traits d'héroïsme , on voit que la guerre ne peut se terminer que par la délivrance, et qu'une nation nouvelle est enH^e

sun l'état des grecs. 2qZ

dans le inonde. Elle a marqué pour jamais son existence, quelque borné qu'en puisse être le cours. On peut massacrer" tous les Grecs ; on ne peut plus les rendre aux Turcs. •

Ici doit s'arrêter cette faible esquisse ; les actions contemporaines veulent être racontées par des témoins. Les événemens nouveaux de la Grèce sont partout ; les noms de ses nouveaux héros sont dans toutes leç bouches ; cette guerre est l'entretien de l'Europe; fasse le ciel qu'elle n'en soit pas la honte, et que par cette fatalité qtti fait souvent sortir de l'injustice les fautes et les malheurs, on ne sôit pas un jour plus divisé par la ruine de la Grèce , qu'on ne l'eût été pour sa délivrance!

Si l'on- regarde en effet la religion et la morale comme la vie des empires, si le christianisme et l'humanité ne sont pas de vains mots, si la pitié est la vertu de l'homme, et l'Évangile sa vérité , comment croire qu'un profond oubli de ces lois divines soit sans crime et sa^ns péril? Comment croire qu'en politique une grande contradiction soit une chose indifférente , et qui ne laisse point de traces ? .On fait en Europe, dans l'intérêt des trônes et de la paix^ de grands 'efforts pour affermir les croyances religieuses , pour inspirer le respect des autels ; on inscrit en tête d'un traité fondamental la sainte et INDIVISIBLE TRINITÉ ; et OU laisserait périr , à cause de sa religion même , le peuple chez lequel ces saintes croyauces conservent le plus de force, et font en-

2g4 lùBSAl HISTORIQUE

core de« martyrs.! Un tel contraste n'encourâge-t-îl pas le scepticisme et l'itidifférence ? et des autels rétablis parlent-ils plus haut <|ue ne le ferait un peuple chrétien sauvé de la mort ou de Tapostasie ?

Il y a dou/e ans , quand l'Europe se poussa tout entière contre le dominateur de ses trônes et de sa Kfo^rté , oh vit la Pnisse luthérienne , l'Angleterre dissidente , la Russie schismatique s'unir pour honorer le vénérable pontife de Roihe et relever son pouvoir; et Rome, avertie par cet exemple que Tanimosité des sectes religieuses a disparu devant la charité chrétienne , ne couvrirait -elle pas de son intercession les églises affligées d'Orient? N'autoriserait-elle pas en leur faveur la sollicitude et les prières de tout le sacerdoce chrétien?

Pontifes du Très-Haut, successeurs des Bossuet et desFénéion , comment n'a-t-on pas entendu votre voix dans cette cause sacrée ? Oh ! combien elle serait précieuse pour les guerriers de la croix Taumône recueillie dans les temples du Seigneur ! L'église de la France n'a-t-elle pas, hélas ! à l'époque la plus affreuse de nos troubles civils , connu toutes les tortures de la persécution , et ne trouve-t-elle pas de la pitié dans ses souvenirs? Vers la fin dti moyen flge , dans la chaleur dés disseiisions réveillées par le concile de Florence , le pape Calixle fit publier des indulgences , et ordonika des prières dans tous les temples de l'Europe, potir les chrétiens de la Grèce qui combattaient les infidèles ; il ou-

SUR L*ÉTAT DKS GRECS. «gS

bliait leur schisme, et ne voyait que leur malheur ! Paul II 9 au aom du ciel , demanda des iS<ccours pour les fapiilles grec^es chassées de leur pays et réfugiées sur nos rivages ; la fiaiusse piété de nos jours serait-elle pliiâ intolérante que la foi du quinzième siècle?

Ne eraintH>n pas ^ si la Grèce achève de périr , si plusieurs millions d'hommes sont massacrés par le Musulman; car telle est la condition de sa victoire , ne craint-on pas de préparer à l'avenir un terrible sujet de blâme et d'étonnement? Ne craint-on pas de fournir à l'esprit novateur un; argument contre tes plus justes' pouvoirs.? Gomment l'avenir, qui nous touche et T^i nous presse , expliquera-t-il cette épouvantable calamité? Les peuples chrétiens de l'Europe, dira-t-on, étaient-ils dénués de force et d'expérience pour lutteyp contre les barbares? Non. Jamais tous les arts de la guerre n'avaient été portés si loin. Quelques officiers chrétiens auraient suffi pour donner la victoire à la croix ; ils allèrent dîsciplioer^ les hordes féroces dés pachas musulmans. Cette catastrophe fut-elle trop rapide et trop soudaine, pour que la politique ait eu le temps de calculer ^ de prévenir? Non. Le sacrifice dura cinq ans ; plus de cinq ans s'écoulèrent avant que tous les prêtres fussent égorgés, tous les temples brûlés, toutes les croix sdbattues dans la Grèce. L'Europe en eut le spectacle.

Espérons que ce crime ne se consommera pas

^29^ ESSiU HISTORIQUE

tout entier. .Le pacha d'Egypte , malgré les pavitlons chrétiens qui ont remorqué sa Sotte, et transporté ses trésors, n'a pas. conquis. la Morée. Il possède une partie du sol ; il n'aura, pas les habitans. Réfugiés dans les .montagnes , ou .cantonnés dans quel^ ques villes, ils combattent encore. Beaucoup d'hom* mesi périssent; mais la nation s'opiniâtre. à vivre par l'excès de son héroïsme et de son: malheur. La guerre d'extermination, la destruction entière et absolue dont la Porte a besoin, ne peut avoir le temps de s'achever , avant que quelque grande puissance de l'Europe né perde patience, ne soit touchée de home, ou tentée par l'occasion d'un bon calcul. On a vu l'Amérique méridionale , quelque temps reniée par tous les états de l'Europe , y trouver tout-à-coup une grande alliance. La pauvre, la valeureuse Grèce n'offre pas sans doute des chances de commerce , aussi . favorables que les provinces du Mexique affranchi ; on peut même redouter son génie maritime , son activité . qui renaîtrait si vite. On lui fera des conditions asservissantes et dures. Mais il faudra bien enfin sortir de cette neutralité meurtrière ; on trouvera moyen de secourir la Grèce , en refusant un protectorat qu'on ne pourrait garder; quelques îles de son domaine peuvent se détacher encore, et augmenter cette échelle .de garnisons maritimes que TAngleterre étend partout depuis Malte jusqu'à Ceylan.

SUR L iTAX DES GBEGS. ^97

Quoi qu'il en sok , les amis de la reli^on et de rhumanité salueront avec joie, tout événement politique qui arrêtera cette horrible effusion du sang humain , qui sauvera la vie d'une race chrétienne , qui donnera une nation de plus au monde civilisé. Ainsi, et c'est là sans doute le. triomphe de Thabileté,.une puissance de l'Europe sera quelque jour remerciée de l'adroite spéculation qu'elle aura faite. Elle aura du gain et de la gloire, et fera, pour.son propre avantagé , une chose populaire -dans toute l'Europe.

Il y a dans le monde des mutations inévitables , dont profite celui qui sait les pressentir , et que la sage politique doit reconnaître à> temps , - pour les diriger. L'invasion qui avait abattu devant les Turcs , il y a près de trois siècles , une race chrétienne , née sous le ciel le pjus heureux pour le génie , cette invasion toute militaire et toute asiatique , qui n'avait pu triompher de l'antipathie des races et de celle des religions , qui n'avait pu arracher à la nation grecque ni ses mœurs, ni son idiome , ni son culte , cette invasion maudite par l'ancien droit public de l'Europe, et. toujours illégitime, devait cesser tôt ou tard.'

L'époque de l'événement était incertaine, mais l'événement infaillible. Bacon, Leibnitz, Montesquieu, et d'autres publicistes, l'avaient annoncé. La politique d'une grande puissance l'avait longtemps préparé ; lorsqu'il éclate enfin , quelles que

298 SSSAI HISTORIQUE

soient le» répygnatices nées de GOinbinaisons nouvelles y on ne peut empêcher . qu'il ne sok juste , nécessaire , approuvé par Içs lois de Dieu et la* conscience du genre humain; on ne peut empêcher que la civilisajtiofi croissante de l'Europe , la douceur de ses mœurs , la perfection de ses arts n'aient fait de la présence des Turcs au milieu de la Grèce une espèce d'anpmaKe barbare qui doit disparaître. Et lorsqu'ils ont une fois reculé, lorsqu'il s'agit non pas de maintenir, mais de recomtneacer l'ancienne invasion , les ancienç massacres ; loçsque les Turcs ne sont .plus ce qu'ils étaient jadis , puissans, victorieux , redoutables à l'Europe encore ignorante et grossière ; lorsqu'au contraire ils auraient besoin maintenant d'une garde européenne pour se rétablir dans la possession de la plus belle partie, de l'Europe , ne faut-il pas avouer l'invincfij^tis décret de la Providence qui affra&ohit la. Grèce?

Ces.,raiisons morales ejRtrent aussi dans la politique*. Les pensées gélïérçuses ne spnt pas toujours

* Enfin le cri de fei conscience publique, Kindignation de tous les hommes qui ue sont ni valets, ni ministres, est montée jusqu'aux trônes. Le traité signé à Londres le 6 juillet 1827 promet aux Grecs une médiation protectrice. \ On fait, après six ans, pour les débris dispersés de ce malheureu;!^ peuplé , ce qu'il était juste , ce qu'il était aisé de faire pour le peuple même, dans les premiers jours de sa glorieuse renaîssBuce; on condamne parret acte de tardive pitié six ans d'une barbare apathie. Quoi qu'il en soit» que la politique «rât an moine sincère dans son retour aux sentimens humains ; -qu'elle se ra;>;>foc^ des Grecs, suivant Texpression du traité ; qu'elle n'affecte pas dans son intervention même une espèce de neutralité absurde entre le'goiivernement atroce et fana-

^ suH l'état d«s grsgs. • «99

écartées du cabinet des Rois. On s'eh défie d*abord, comtiie sî elles devaielit êli'e moins utiles, parce qu'elles *s*adressent stirtoilt à la conscience et k l'honiieur ; mais Thonileur des nations est uîie par* tîe de lenr force. Voyez le règne de Louis XIV : rexpédîtiob de Candie , la délivrance des esclaves chrétiens par le bombardement d'Alger, la guerre soutenue pour la succession d'£spagne étaient des entreprises généreuses ; elles n'en furent pas moins des entreprises hautemeiit politiques , favorables au commerce , à la marine , à l'aficendant de la France. ,Et , dans une guerre toute t'écente , la magnanimité personnelle.du prince qui commandait l'ariaaée française h'étaif-elle pas un instrument de victoire? Ne prenons pas une chose glorieuse pour une imprudence. Toute intervention de ta France en faveur dé la Grèce serait un calcul de sagesse , autant qu'un acte d'humanité; Ce n'est paûs eh vain que Charles X a du sang de saint Louis dans le cœur. -Cette inspiration de religion et de loyauté , ca point d'honneur de Français et de Roi qui an>me ses paroles, et qui est cQmme le mouvement naturel de son âme , sem-

Uque de la ^orte , et les Tictimes échappées k sa tyrannie , ou surrîvaDt à ses massacres; qu'elle ne ménage pas les oppresseurs si entêtés dans leurs prétentions sanguinaires; qu'elle ne s'irrite pas contre les opprimés, qui ont doublement le droit d'être défians ; surtout qu'elle se hâte, qu'elle ne vienne pas seulement pour enterrer les morts. Alors l'estime publique saluera les réparateurs de cette longue inhumanité, ceux qui auront sérieusement sauvé les faibles restes d'un peuple chrétien , que l'on a laissé tuer si long-temps , sans pouvoir le détruire !

3oO BfiSAI HISTORtQOS SUR l'ÉTAT DES GR£C.S.

ble nous promettre que son règne ne verra pas sacrifier une nation malheureuse , dont Tanéantissement ne peut s'accomplir , si la vokrnté d une seule puissance persiste à la sauver.

SUR

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PRÉFACE

Un a cm pouvcHr. réimprimer ici quelques recherches sur un sujet bien frivole en apparence » mais qui ne s'en rapporte pas moins h l'histoire de la eiTilisation byzantine : c'est un Essai sur Içs romans grecs *. Il ne sera pas sans intérêt de voir , dans cet écrit » à quel point était tombée une nation qui cependant conservait le dépôt des arts» et qui devait , après une décadence de plusieurs siècles terminée par un abrtitissant esclavage , sortir énergique et nouvelle de sa décrépitude héréditaire. Quelle peut donc être l'hifluence d'un mauvais gouvernement pour qu'une race ingénieuse , et qui continuait à cultiver son esprit » soit descendue si bas , et ait langui si long-temps dans un marasme social qui luiôtait la force, et lui laissait l'inteK Hgence?

L'empire grec avait ce caractère particulier parmi tous les états de l'Europe, de n'offrir aucune interruption eU'tre l'ancien monde et le monde moderne , et de n'avoir pas éprouvé le passage de la barbarie. Tandis que, dans le reste de l'Europe civilisée , de grandes invasions détruisaient partout la vieille société , et la recommençaient avec un sang nouveau , l'empire grec , à dater de Constantin, garda ses lois , ses mœurs et la forme de sa sou-

* Ce morceau fait partie de la collection des Ramant grecs, publiée par M* Merlin , libraire. * i

3o4 PRÉFACE.

veraineté. Les Turcs seuls ont été pour lui It barbarie. Aussi » maintenant que le peuple grec , conquérant de son propre sol , envahit sa terre natale , coiame les populations du nord envahissaient la Gaule et Tltalie^, il a toute la vigueur et toute la durée d'une race nouvelle; il commence un empire.

Une autre réflexion naît de ce contraste entre le pré sent et le passé , e*est que la tyrannie théologique a fait autant de mal à l'empire de Byzance que la religion fait aujourd'hui de bien aux peuplades de la Grèce : la première tue» et l'autre vivifie. Si l'on parcourt en effet les longues annales des Césars de Byzance et cette série monotone d'usurpations y defouriberies, de meurtres qui souillèrent leur trône , parmi tant de fléaux , on trouve au premier rang le fléau des intrigues monacales et des querelles religieuses : c'est Rt le poison de l'empire. Pendant plusieurs siècles , on voit des souverains qui avaient un peuple à rendre heureux » mesquinement occupés 1 remettre ou à ôter des images, à gagner àes moines , k concilier deux patriarches rivaux» à doter des monastères déjà trop riches. On voit un empereur qui laisse envahir par les Sarrasins la plus belle province de l'empire , tandis qu'il emploie les soldats de sa flotte à- construire' une église. On voit Byzance agitée perpétuellement par de mystiques arguties » tandis que les barbares sont h ses portes , et viennent enlever les enfans et les femmes dans les campagnes * de son territoire. On voit , sur tous les points de la Grèce, le christianisme abandonné » sanglant , livré aux chaînes et au sabre des Turcs» tandis que la théologie contentieuse et l'égoïsme monacal triomphent dans l'enceinte rétrécie de Byzance.

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Malgré ces vices de Tempire grec , on ne peut nier qu'il n'ait conservé jusqu'à sa chute une civilisation dont profita le reste de l'Europe.

^ Dans la barbarie du moyen âge la science de Constantînople était un phénomène. On ne trouverait rien, à cette époque , dans l'Occident qui puisse donner Pidée du vaste savoir et de l'esprit philosophique de Photius. Ce patriarche, d'une profonde érudition et d'une infatigable activité pour les affaires, homme de cour et de solitude, austère intrigant, passionné pour les lettres, ayant quelque chose de saint Ambroise et du cardinal de Retz, est un personnage prodigieux dans le neuvième siècle , et qui semble appartenir par la politesse , le génie et les vices à une époque de splendeur sociale.

Anne Gommène , ambitieuse et savante , faisant des conspirations de palais pour arriver au trône, et se consolant de la vie privée par le plaisir de présider des cercles philosophiques , n'offre pas , dans sa vie et dans ses ouvrages I un exemple moins remarquable de la civilisation moderne , anticipée dans la Grèce du douzième siècle. Que l'on compare les récils élégans et les mensonges adroits de cette femme spirituelle' aux traditions naïves de nos chroniqueurs de la même époque , on se croirait à plusieurs siècles d'intervalle.

Lorsque les croisés français virent pour la première fois Gonstantinople , ils éprouvèrent la même surprise que des Tartares.quî seraient transportés aujourd'hui à Lon-, dres ou à Paris. Gonstantinople faisait alors seule tout ce qu'il y avait de commerce dans le monde. Le palais de l'empereur était brillant d'un luxe asiatique , et les Français contemplaient, avec une avide stupeur, des cham^ T. II. ao

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bres remplies d^or et d'étoffes précieuses. La foule des courtisans et des grands dignitaires de l'^empire ne le« étonnait pas moins. Il ne manquait à Conslantinople que des -soldats; aussi les Français , tentés par l'oecasien » s*cmparèrent-ils de cette tUIc avec une singulière fa6îlité. On voyait de jeunes barbares , venus de Champagne et de Bourgogne , se promener dans les rues de Byzance avec des robes orientales, portant une écritoire et du parchemin , comme pour parodier les savans de Constant!nople. Si la conquête pouvait jamais aviver un peuple , ce passage d'une dynastie française à Constantinople aurait dû rendre aux Grecs les habitudes de la guerre : mais il n'en fut pas ainsi. Les vainqueurs gardaient le privilège des armes , comme gage de la puissance. Ils donnaient des tournois dans l'Hippodrome; mais ils ne laissaient pas descendre les Grecs du banc des spectateurs. Us avaient établi dans la Morée des seigneuries féodales à la façon de leur pays: mais on voit, par une chronique récemment publiée, qu'ils n'employaient pas les Grecs dan» leurs expéditions de guerre , et ne daignaient pas même les faire tuer pour eux. On peut remarquer aussi qu'ils contractaient peu de mariages avec les femmes de la nation assujettie. Ainsi l'empire latin établi à ConstantiBo^ pie , ne s'étant pas fondu dans le peuple , disparut aprè« soixante années; et la vieille civilisation byzantine, réfugiée quelque temps dans l'Asie avec une portion de la famiHe impériale , reviiit au milieu du peuple grec , qui voyait passer tant de vainqueurs^ en gardant son schisme religieux et ses mœurs indigènes. Il ne resta plus de l'irruption des Français dans Byzance , que la puérile prétention de quelques familles qui avaient cherché pendant

PRÉFàCS. 3o7

la conquête leurs généalogies dans nos romans cheyaleresques^ et qui prétendaient descendre de Roland du des paires dis Gharlemagne. Mais le fond du génie grec » malheureusement dégradé par le desj^otism^ de cour et l'esprit monacal, prédomina bientôt sur ces restes d'une inflaeqce étrangère. On reprit les querelles théologiques interrompues par la conquête des Latins.. On en inventa de noi|TeUe$; et ce rétabli6s0ment de Tempire ne fut que le sursis de sa destruction.

Cependant , à cette époque même , les trésors de savoir entassés dans les bibliothèques de Byzance, l'usage de cette belle langue grecque qui se maintenait presque dans sa pureté , la tradition et » si l'on veut , je ne sais quelle routine de vie intellectuelle conservée par l'étude des let-r très au milieu d'une nation abattue par l'esclavage et le monaidûsme , tout cela donnait encore aux Grecs une physionomie remarquable au milieu du reste de l'Europe. On lisait» on écrivait » on raisonnait à Byzance plus que partout ailleurs; il ne manquait à ce travail que l'imagination et la force» c'est-à-dire la jeunesse et la virilité, deux choses qui ne reviennent pas dans les individus j et qui ne se conservent dans les nations que par la liberté»

Les moines controversistes opprimaient la science des lettrés» et troublaient le bon sens du peuple.

Toutefois » il y a dans l'enthousiasme » lors même qu'il est destitué du secours et du spectacle de la vie active^ une telle vertu qu'au milieu des théologiens » des. historiographes et des romanciers de Byzance » qui tousattes/ taient l'épuisement d'idées oii était tombée la civilisation grecqWe » quelques esprits se relevèrent par le culte passionné des lettre» ^1 de la philosophie. Mais ces exemples

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étaient rares» isolés : de futiles disputes occupaient le plus grand nombre des savans; et le peuple grec, épars dans la Thrace, la Macédoine, TÉpire, la Morée, les îles, séparé sans être affranchi , opprimé par ses maîtres , sans être défendu contre Tétranger, languissait entre la civilisation et la barbarie ; sans avoir, les arts de Tune , ni l'énergie de l'autre.

Ainsi le gouvernement impérial > iaible et absolu , cruel et superstitieux , laissait tout dépérir. Les Turcs , qui le pressaient depuis trois siècles, s'agrandissaient chaque jour, et enveloppaient de toutes parts la race indigène qui n'avait plus de patrie ,' mais que sa t^ligion suivait dans son esclavage. Il est merveilleux que dans une telle misère sociale et politique , et'parmi les vaines qiïcrelles qui consumaient à Byzance le génie subtil et fécond des Grecs, on ait vu dans cette ville la civilisation se ranimer? en approchant de sa ruine. Un empereur tel que Gantacuzène, un savant tel que Emmanuel Ghrysoloras, étonnent dans le quinzième siècle. Car si le reste de l'Europe commençait à sortir du chaos, les souffrances et la pénurie de l'empire grec s'accroissaient d'une manière effrayante^, et sa civilisation devait être vaincue pftr son malheur.

Cependant il y avait alors un mouvement de renaissance dans la partie la plus éclairée de la nation* Au milieu du quinzième siècle , la veille de la chute de l'empire, à côté de ces moines non moins ambitieux qu'imbéciles , qui disputaient sur la lumière di^ Mont^Thabor, il y avait quelques esprits élevés et prévoyans, quelques hommes d'état habiles , et un empereur plein de dévouement et de courage. Gonstantinople périt lorsqu'elle mé-

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ritait de vivre; et les services que quelques hommes échappés de ses ruines rendirent aux lettres dans l'Europe , attestent que si la vie s'éteignait en elle , ses cendres du moins n'étaient pas stériles.

i^lB

JLFans le siècle le plus grave de notre littérature , un pieux évêque n'a pas dédaigné de faire une dissertation sur lorigine des romans; il caractérisaîl cependant cette sorte d'ouvrage par une définition, dont sa sévérité aurait pu s'inquiéter, s'il n'avait pas eu trop de véritable vertu, pour s'aviser d'un tel scrupule. « Ce que l'on appelle proprement romans^ » dit-il, sont des fictions d'aventures amoureuses , » écrites en prose avec art pour le plaisir et l'instruc- » tion du lecteur. » Cette définition est sans doute fort incomplète , et bien éloignée de comprendre tous les caractères d'un genre de composition que le besoin de lire et la paresse d'esprit ont si prodigieusement diversifié dans notre Europe moderne. JNî Don Quichotte j ni Gil Blas^ ni les Puritains d'Ecosse^ ne peuvent être ramenés à ce cadre étroit; mais le savant évêque ne prévoyait pas la perfectîbilité indéfinie du roman. Il avait vécu dans la cour galante et pojie de Louis XIV; il était contemporain

et admirateur de mademoiselle de Scudéri, dont lés romans sont bâtis , comme chacun sait, sur un échafaudage dé sentîmens amoureux , auxquels n'échappent pas même Brutus et Scaevola. De plus, sa dissertation sur les romans devait servir de préface à la Zaïde de madame de La Fayette, c est-à-dire à un ouvrage qui n*êst nourri que de la plus pure essence de tous les sentiraens tendres et délicats. Son érudition même ne lui présentait dans les romans grecs parvenus jusqu'à nous que des modèles assez conformes à cette définition. Je ne parle pas seulement de Daphnis et Chloé , que le français d'Amyot avait rendu populaire; mais T/iéagène et.Chariclée, fort imité par nos proxiles romanciers du dix-septième siècle, Leucippe et Clitophon y etc. 9 nç sont en efifet que de& fictions d! aventures amoureuses écrites en prose avec art^ quoique ce ne soit pas .toujours pour le plaisir ou Tinstruction du lecteur.

Il faut l'avouer d'ailleurs, ce que le savant évêque désignait comme la source unique des romans en est toiijours la source la plus féconde et la plus heureuse. On ne peut inventer rien de mieux que l'amour ; et de nos jours l'admirable Walter Scott, dans ses créations si éclatantes et si nombreuses, dans cette vie nouvelle qu'il a donnée au monde romanesque, en le renda^nt quelquefois plus vrai que l'histoire, emprunte encore ses plus touchantes inspirations à la peinture de cette passion,qui a si long-temps occupé les crayons des romanciers et des poëtes.

SUR LES ROMANS GRECS. 3l3

Le docte Huet, en attribuant, rorigine des romans à rimagiaation des peuples asiatiques y suppose qu'ils furent importés assez tard dans la Grèce , et qu'ils y passèrent comme un fruit de la conquête de rOrient. Les ouvrages qui nou$ restent sous le titre deromans grecs sembleraient justifier cette opinion, puisqu'ils appartiennent tou.s à des âges postérieurs à celui d'Alexandre , ;et sont nés dans la décadence littéraire de la Grèce. Mais il ne faut pas^ tirer de cette première apparence une induction trop exclusive. Pejut-on supposer en eflfet qu'aucun genre d'imagination, qu'aucune forme de l'esgrit , ait été étrangère aux beaux jours de cette civilisation grecque si inventive et si raffinée? Non, sans doute. Mais la fiction romanesque se produisit alors sous des formes plus sévères et plus nobles, et se trouva bornée dans ses applications par l'état social des peuples, et par la supériorité même de leur instinct poétique. , . .-

La Cyrapedie de Xénophon" est un véritable roman plhilosopbique , comme le remarque Cicéron. Les faits y sont supposés ou distribués pour faire ressortir une instruction morale; c'est le Télémaque réduit aux formes de l'histoire , et sans intervention mythologique. La belle fiction de V Atlantide , dans Platon , présente un caractère à peu près semblable, et n'offre qu'un merveilleux, puisé dans la tradition et les récits fabuleux des voyageurs. Mais on concevra sans peine que cette invention roma-

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nesqne , qui ne fut pas négligée par deux philosophès éloquens , dans les plus beaux siècles d'Athènes, n^ait pas dû s'étendre alors à beaucoup d'autre^ sujets. Tout Tempire de la fiction était, pour ainsi dire, envahi par le polythéisme ingénieux des Grecs. Cette croyance devait suffire aux imaginations les plus vives; elle satisfaisait ce besoin de fables et de merveilleux isi naturel à l'homme. Chaque fête , en rappeliant les aventures des dieux , occupait Tes âmes curieuses par des récits qui ne laissaient point de place à d'autres étonnemens. Le théâtre , dont les solennités n'étaient point affaiblies par l'habitude* frappait les esprits par ce mélange d'intervention divine et d'histoire héroïque , qui faisait son merveilleux et sa terreur. De plus , chez une nation si héi^reusement née pour les arts, la fiction appelait naturellement les vers ; et l'on ne serait point descekidu dé ces belles fables si bien chantées par les poëtes , à des récits en prose qui n'auraient renfermé que des mensonges vulgaires. Remarquons d'ailleurs combien tout était public et occupé dans la vie de ces petites et glorieuses nations de la Grèce ; il n'y avait pour personne de distraction privée ni de solitude. L'état se chargeait , pour ainsi dire, d'amuser les citoyens. Toute la Grèce courait aux jeux plympiques, poiir entendre Hérodote lire son Hiiâtoire. A Athènes , les fonds du théâtre étaient faits avant ceux de la flotte ; et les affaires de la république, après avoir occupé les assemblées où tonl

SUR LES ROMANS GRECS. 5l5

homme, libre prenait part , étaient régulièréoieat idises en comédie par Aristophane. Les fêtes $acrées > les jeuic de la gymnastique , Içs ^^libérations politiques, les réunions de l'académie , les orateurs, lés i^iéteurs et les philosophes, se succédaient sans intenliption , et tenaient les citoyens toujours anijnés et réunis. Deux écrivains célèbres reprochent àUi nations de l'antiquité de n'avoir pas connii le genre rêveur et mélancolique. Je lé crois bien ; elles étaient trop occupées pour cela; elkas parlaient^ elles agissaient au grand air ; elles jouissaient de la liberté cbïnme on jouit dé la vie. Dans cette existence si vive, il n'y- avait ni satiété, ni langueur.

Sous d'autres rapports , cette forme de société fourûiâs^it peu à l'imitation des- mœurs privées et à la fiction romanesque. La civilisation, quoique pro* digieus^ment spirituelle et corrompue , était plus simple que la nôtre. L'esclavage domestique formait une première et grande uniformité ; le reste de la vie dés citoyens se passant sur la place publique , était tîpop ouvert à tous les yeux , pour que l'on y pût supposer avec vraisemblance quelque aventure extraordinaire , quelque grande singularité de caractère ou de destinée ;* enfin là condition inférieure des femmes , leur vie retirée ^ afiaiblissait la puissance de cette passion qui joue un si grand rôle dans les romans modernes.

iPui'sque nous avons perdu Ménandre ^ nous ne saurions dire assez nettement jusqu'à quel' point là

yie privée des Athëniens pouvait offrir de nuances originales à l'époque où ce poëte écrivait , c est-àdire après la destruction du gouvernement populaire, et sous l'influence de la conquête macédonienne. La comédie, telle queMénandre paraît l'avoir conçue , touche de trop près au roman moral pour ne pas croire qu'une société qui a pu inspirer Tune, pouvait aussi servir de texte à l'autre. Si nous conjecturons le génie de Ménandre d'après Térence, son imitateur , la fiction dans les choses de la vie commune était alors peu variée; l'amour ne s'adressait qu'à des courtisanes ; et le nœud romanesque était presque toujours l'exposition ou l'enlèvement d'un enfant qui finit par retrouver ses parens. Cependant , pour ne choisir qu'un exemple , la pièce de Térence intitulée VHeautontimorumenos , cette situation d'un père, qui d'abord injuste, parce qu'il fut trompé, regrette son fils qu'il a éloigné, et se punit de sa faute par une ,vle dure et solitaire, présenterait un récit plein de naturel et d'intérêt. Marmontel en a tiré le plus touchant de ses contes moraux. Il est difficile de croire que, dans l'antiquité, le siècle où la nouvelle comédie, c^est-à-dire la comédie des mœurs, fut cultivée par Ménandre , par Philémon et par d'autres, n'ait pas vu naître plusieurs. productions ingénieuses écrites en prose , et destinées à peindre pour les lecteurs , et sous la forme d'un récit , des personnages fictifs et des mœurs véritables, tels qu'on les représentait sur le théâtre.

SUR LES nOMANS GRECS. ^17

Un genrç de fiction romanesque dans lequel il n'est pas douteux du moins que les Grecs se soient exercés, c'est lallégorie. Plutarque nous apprend qu'HéraClide avait composé , sous le nom du fabuleu^L Abaris, un livre dans lequel les opinions des philosophes sur la naJture de Tâme se trouvaient mêlées à des contes &its à plaisir. Une autre production que Ton peut regarder comme une dépendance dés romans , ce furent les fables milésiennes. C'étaient de petites fictions assez semblables à nos fabliaux, et qui respiraient toute la mollesse de mœurs entretenue par le beau climat de Tlonie. Un certain Aristide de Milet avait écrit dansée genre on recueil célèbre. Cette corruption , qui , du reste, ne devait sembler guère no.uvelle aux spectateurs des comédies d'Aristophane, ga^na toute la Grèce, et fut .port4Ée dans l'Italie encore républicaine. L'historien Sisenna avait traduit en latin le livre d'Aristide; et Plutarque nous raconte qu'après ^la défaite de Crassus, le général des Parthes trouva cet ouvrage dans le bagage militaire d'un officier romain; et qu'il le fit porter à Séleucie pour le montrer à l'assemblée de la nation, comme une preuve de la décadence et des vices de leurs ennemis.

Ces fables miléuennes étaient fort vantées pour

les grâces et la naïveté du style. Le nom en resta danff la langue latine, pour exprimer des, récits enjoués et libres. Un empereur romain peu connu dans

l'histoire, Albinus, avait écrit dans ce genre, déjà cultivé par beaucoup d'écrivains , quelques contes, dont le succès dura même après son règne. Il est douteux que toute cette littérature ait jamais 'produit quelque chose de fjlus ingénieux et de plus délicat que la fable de Psyché^ qui fut pourtant écrite dans la barbarie commencée dû quatrième siècle, et à laquelle Apulée -donne aussi le nom dq fabU mitésiennej soit qu'il fût l'inventeur, ou le traducteur de ce charmant récit,

Il nous est resté un petit recueil composé souè Tempire d'Auguste par un Grec , Parthénius de Nicée; qui paraît avoir puisé dans les récits de conteurs plus anciens. Mais le style de ce Grec et le choix de ses histoires ne peuvent donner qu'une bien faible idée des originaux perdus avec tant de chefs-d'œuvre d'un caractère- plus grave et plus digne de nos regrets. Parthénius e«t un abréviateur assez maladroit. Il a cependant conservé , parmi plusieurs contes mythologiques d'un intérêt médiocre , quelques historiettes d une origine vraiment milésiennej ce qui doit paraître d'un grand prix aux curieux amateurs de l'antiquité. Malheureusement ces historiettes sont très- courtes; et pour le style et Tenjouement du récit, on concevrait peutêtre davantage ce que devaient être ces faà'les milesiennes tant vantéejs, en lisant un petit conte en prose que Bussy-Rabutin a traduit du làtiii moderne de Théophile , pour Toffrir à madame de Sé^

SUR LES ROMAJKfS GRECS. 3\g

vigfié, qui lui répondit avec une indulgence trèsméritoire : ft Votre petit conte , mon cousin , es^l D habillé si modestement , qu'on peut le louer sans » l'ougir. »

Mais laissons là ces fables milésiennes j sur les*t quelles nous sommes réduits à des conjectures^ et parlons des romans grecs conservés jusqu'à t^ous.) Le plus ancien qui nous soit nettement connu , au moins par un abrégé 5 est plus nouveau que le sièclq d'Alexandre. Le patriarcbe Photius^ danssa biblio-; thèque , donne l'extrait fort court de cet ouvrage ,, écrit par.Aptoine Diogènes, qui se composait de vingt-quatre livres comme V Iliade 9 et avait pour titre : Des choées incroyables que l'on voit aunielà de Thulé^ C'est une suite d'aventures extraordinaires et de courses lointaines, et merveilleuses, au milieu desquelles se soutient le nœud d'un amour entre 1^ jeune Dercyllis Tyrienne , et TArcadien Dinias., Cette histoire ressemblait assez-, à ce qu'il paraît,, *au Recueil des voyages imaginaires et au roman de Cyrano de Bergerac. Dinias va même «ussi dans la lune, qu'il rencontre de plein- pied en s'avançant jusqu'à l'extrémité des pays du nord. Le nom d'Alexandre est mêlé à ces folies ; et l'auteur suppose que ce conquérant a découvert le manuscrit de cette histoire daQs une cassette près des tombeaux qui renfermaient Içs restes de Dercyllis et de Dinias., Voilà les fictions que les Grecs dégénérés faisaient succéder à leurs belles fables poétiques.

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On conçoit en effet que ia lointaine expédition d'Alexandre , étant venue saisir ces imaginations si long-temps fécondes , et qui commençaient à se lasser de produire , leur ait inspiré le goût d'un nouveau genre de merveilleux , que favorisait encore l'ignorance générale de la géographie. Aussi parait-il certain que les récits de voyages fabuleux et l'emploi de ce romanesque surnaturel , qui est le plus facile et le moins estimable de tous les genres, furent à l'excès multipliés. h'Histoire véritable de Lucien ne semble écrite que pour tourner en ridicule par l'exagération même de la folie, toutes ces narrations fabuleuses dont la Grèce était inondée.

H faut ranger dans une autre classe le second roman dont Photîus a donné l'analyse, les Babyl(h niques , ou les Amours de Rhodanes et de Sinonis. Cet ouvrage , pour la contexture , se rapproche assez de Bos romans du seizième siècle , dans lesquels , après des enlèveraens , des combats , des aventures incroyables, on épousait une beHe princesse, et Ton devenait empereur ou roi. Il n'y a du reste dans tout cela nulle passion vraie , mille peinture de mœurs , nulle imitation de la nature, mais quelquefois un mouvement singulier d'imagination. Ce n'est pas le roman tel qu'il est entré dans le domaine du génie moderne. L*auteur des Babyloniques , noimmé Jamblique , et Syrien d'origine , vivait sous le règne de Marc-Aurèle, au milieu du second siècle.

La même époque rit naître un ouvrage singulier, qu'il faudrait placer parmi les plus fabuleux romans, si son principal caractère n etail point d'être écrit avec une bon&e foi de superstition , avec un délire de crédulité , qui en fait le plus curieux témoignage de l'état où était alors tombé l'esprit humain, et lui donne sous ce rapport l'importance d'un tableau de moeurs. C'est la Vie d'Apollonius de Thyanes, par Philostrate. Jamais tant de visions bizarres ne furent rassemblées par un écrivain ; jamais contes si puérils ne furent débités avec un ton plus doctoral. Philostrate annonce cependant qu'il a travaillé sur des mémoires authentiques, et pour satisfaire la juste curiosité de l'impératrice Julie* L'intention morale du livre d'ailleurs n'est pas douteuse. Des idées d'humanité , de bienfaisance , de justice , sortent du milieu de ce fatras de révélations et de récits merveilleux. On sent l'influence de cette philosophie théurgique qui, dans la Grèce dégénérée, remplaça les pures et sublimes leçons de l'école de Socrate. C'est une espèce de roman moral sur la magie; c'est la Cyropédie de Villuminisme. Un pareil ouvrage n'appartient pas aux romans grecs ; il prend un rang plus haut dans les archives de la littérature, quoique l'on doive le placer sur les tablettes particulièrement consacrées aux folies de l'esprit humain. C'est un monument fort peu hono» rable pour la raison; mais, par cela même peutêtre , c'est un véritable monument historique. T. u. ai

3i22 ESSAI

.Au reste, depuis Jamblique jusqu'à Héliodore,. qui fut contemporain de Théodose-le-Grahd , nous trouvons une longue lacune , dans laquelle on ne place aucune composition romanesque. Les Amours de Théagène et de Cliariclée forment donc le plus ancien monument complet qui nous soit parvenu d'un récit d'aventures supposi'es, mais vraisemblables, écrites en prose avec art pour le plaisir et l'instruction du lecteur. C'est le premier type du roman d'amour. On sait qu'Héliodore fut évêque de Tricca (aujourd'hui Triccala), ville de Thessalie. Un ancien historien a même raconté que le synode de la province, mécontent de l'ouvrage d'Héliodore, lui enjoignit de le supprimer, ou de quitter répiscopat, et que l'auteur préféra son livre à son évèché. Le sévère Boileau plaisante sur cette anecdote , dont il fait une application peu généreuse à larçhevêque de Cambrai et à son immortel Télémaque. Mais Bayle , et il faut lui en savoir gré , a fort bien réfuté cet ancien conte d'un évêché sacriQé pour un roman. Il a montré que le refus n'avait pas eu lieu , parce que la proposition était impossible , Héliodore n'ayant aucun moyen de supprimer son livre , dont les copies étaient , dès long-temps , répandues dans la Grèce»

Cette apologie s'accorde avec le récit de Socrate , historien ecclésiastique, qui place la composition des Amours de Théagène et de Cliariclée dans la première jeunesse d*Héliodore. Du reste , l'espèce

de singularité que ce fait peut offrir dans toutes les suppositions s'explique assez par l'état de l'ancien monde 9 qui se débattait entre les restes ' usés du polythéisme et les bienfaits nouveaux du christianisme. Dans cette crise des opinions humaines , les talens étaient une conquête que les deux partis eh présence se disputaient, et cherchaient mutuel-^ lement à se ravir. Ainsi , tel disciple des écoles profanes, nourri dans la douceur des mensonges d'Homère , venait tout -à -'coup chercher dans la loi chrétienne d'austères et sublimes vérités , et apportait avec lui, dans son passdge, les arts et les séductions de sa première croyance. Le philosophe Thémiste se plaignait en mourant de ne pouvoir léguer son école au jeune Chrysostome , qui avait été long-temps son plus brillant élève. « J'avais espéré , disait-il , le consacrer aux Muses ; 9 inais les chrétiens me l'ont ravi par un sacrij) lége* » Chrysostome devint bientôt le plus su-^ blime et le plus touchant orateur de TÉglise primitive.

Au reste, 1^ roman d'Héliodore, bien qu'il soit rempli d'allusions aux croyances mythologiques , est écril sous l'influence des mœurs nouvelles ; et Ion ne peut douter qu'Héliodore , évêque ou non > lorsqu'il le composa, ne fût au moins initié dès-lors dans les idées chrétiennes. On le sent à une sorte de pureté 'morale qui contraste avec la licence ha** bituelle des fables grecques; et le style même^ suî*

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Y9nt Ia remarque du savant Coray^ est empreint des formes d0 J éloquence chrétienne , et renferme beaucoup d expressions fainiltères aux écrivains eo clé$iastiques. Ce style est d'ailleurs piir , poli , symétrique; le langage de Tamour y prend un caractère de délicatesse et de réserve fort rare dans les écii^ vains de l'antiquité. On conçoit la vive impression que cette lecture avait faite sur Timagination du plus tendre de nos poëtes , de Racine , dans sa pre* mière jeunesse ^ étudiant la langue grecque à Port- Royal. L^élégance des tours avait dû lui plaire ; le sujet encore davantage » en lui offrant de nouveaux sentimens qui répondaient à son instinct poétique, et dont les graves, lectures qu'il faiffait avec ses mitres ne lui avaient point donné l'idée* Telle était la respectable sollicitude de ces pieux solitaires , que » dans les éditions toutes grecques , qu'ils confiaient àleurs élèves, ils avaient eu soin d'effacer lesiUoindres passages qui pouvaient blesser la plus parfaite in* noeenc^ de mc^urSi. Us étendaient ce soin même aux textes grecs des historiens les plus graves. Ce roman d'Héliodore, surpris dans les mains^du jeune Racine, devait être un grand scandale. Un premier, un second exemplaire, furent jetés au feu'; et Ra^ eîne , pour se mettre à l'abri de ces con fiscations j prit le parti d'apprendre par eœui: le livré pt^oscrit ; sorte de désobéissance qui n'était pas d'un usage facile, et que le sévère Lancelol dut presque hiî pardonner.

SUR LES ROMANS GRECS. 3a5

Quoi qu'il en soit , îl paraît certain que cette première passion tant traversée alla jusqu'à lui inspirer une tragédie, dont le roman d'Héliodore avait fourni le plun , les caractères, et probablement les principales situations. Racine choisit bientôt de meilleurs irodèles et des sujets plus dignes du théâtre ; mais Terreur du jeune poëte s'explique par le fonds d'intérêt qui règne dans Théagènê et Chari'^ elée. « Il avait conçu dès l'enfance , nous dît Racine » le fils , une passion extraordinaire pour Héliodore $ » il admirait son style et l'artifice merveilleux avec » lequel sa fable est conduite. » Ce dernier éloge doit nous paraître sans doute fort exagéré. La fable d'Héliodore est bien éloignée de la savante intrigue de nos bons romans. Des pirates , des combats , des enlèvemens , des captivités , des reconnaissances, voilà tous les ressorts de l'ouvrage. Mais ce que l'on doit le plus regretter dans le roman d'Héliodore , c'est qu*il ne fait point connaître un état de la société , et qu'à l'exception de cette lueur d'humanité chrétienne que Ton y voit percer , il n'offre que des mœurs fictives , et ne représente ai un siècle, ni un peuple. On ne pourrait indiquer, d après l'ouvrage, à quelle époque les personnages sont placés. Sous ce rapport , ce roman ressemble beaucoup à nos prolixes romans du dix-septième siècle, où Ton faisait consister l'imagination à ne rien peindre suivant la nature. Ainsi Héliodore promène long-temps ses personnages dans l'Egypte ;

mais cette Egypte n'est m lancienne Egypte , ni rÉgypte dés Perses , m celle des Ptolémées, ni celle des Romains. Il met sous nos yeux les fêtes et les assemblées publiques d'Athènes ; mais il n'emploie que des traits yagues qui ne. montrent, ni Athènes libre', ni Athènes conquise^ Le roi. l'Ethiopie ,. qui figure dans son ouvrage , ressemble tout- à-fait à ces rois de Perse ou d'Arménie , dont mademoiselle Scudéri faisait grand usage, et qui n'étaient d'aucun temps ni d'aucun pays. Cette manière d'écrire est une grande perte pour la curiosité du lecteur. De quel prix seraient des ouvrages antiques où les aventures fictives s'uniraient à la peinture vraie des mœurs et de l'état social ! Mais la littérature sophistique du Bas-Empire ne s'est point élevée si haut. Héliodore n'est point un Walter Scott; son livre doit paraître toutefois un monument précieux , je dirai même respectable, comme étant la source la plus ancienne de cet art du roman , qui a tant amusé notre Europe moderne.

On. ne saurait le lire que dans l'original ou dans la traduction d'Amyot , dont le style un peu diffus est toujours naturel, ingénieux et élégant à sa manière..

Les Amours de Leucippe et de ClUophon viennent après ceux de Théagène et de Chariclée^ et ne les valent pas sous un rapport. Je ne sais à quoi pensait le bon empereur Léon le. Philosophe de faire un petit madrigal en vers grecs à. la louange de ce

livre, pour en recommander la lecture aux amis des bonnes mœurs. Il est bien vrai que Théroïne Leucippe, captive et sans secours, conserve une irréprochable pureté et une parfaite constance ; mais les peintures les plus libres et les traces les plus choquantes de Tinfamie des mœurs antiques se rencontrent dans ce roman. L'auteur, Achille Tatius, finit, au rapport de Suidas, par embrasser le christianisme , et devint évêque. Le savant Huet , qui a jugé son ouvrage avec une grande mais juste sévérité , parait douter de cette circonstance ; et Ion doit croire au moins qu'il y eut un long intervalle entre le roman et la promotion à 1 epîscopat.

Il faut avouer au reste qu'indépendamment de lextrême liberté de quelques images, le livre entier est écrit sous une influence toute païenne, et dans une allusion continuelle aux fables voluptueuses de la mythologie. Sous ce point de vue , il est infi^ niment curieux , ainsi que plusieurs autres de ces romans grecs; il marque bien à quel point lanciep système religieux avait préoccupé les esprits et les «eus, et quelle force il conservait encore au milieu du quatrième siècle. Il semblait, pour ainsi dire , que ce système fût lié à tout mouvement de Timagination, et que lesprit ne pût se jouer sans re*tomber dans les liens de ces fables trop flatteuses. C'est un dés traits les plus frappans de l'histoire si intéressante de l'esprit humain , pendant les pre^ ip.iers siècles de la régénération chrétienne.

Au reste, le roman d'Achille Tatius, épuré comme il doit l'être.) paraîtra lun des plus agréables ouvrages de la collection romanesque des Grecs. L'auteur est sophiste; et pouvait-il ne pas l'être au temps où il écrivit? Mais les aventures qu'il raconte offrent une variété assez piquante ; la succession des événemens est rapide ; le merveilleux, naturel; le style , un peu affecté , n'est pas sans éclat. Photius, du reste assez rigoureux pour cet ouvrage , en loue beaucoup l'élégance et l'harmonie ; il observe que les périodes de l'auteur sont précises 5 claires, agréables à l'oreille , et qu'enfin il fait surtout un fréquent et habile usage d'une figure appelée Yépitrope. Ce dernier mérite n'intéressera guère la foule des lecteurs; mais y ce qui vaut mieux peut-être pour eu*, le livre est court, et il amuse.

Immédiatement après cet ouvrage , Huet a place parmi les romans grecs, et a longuement analysé un récit des Aventures de Théagène et de Charide^ qui porte pour titre : Du vrai et du parfait amour , et que le docte évêque croit pouvoir attribuer à l'ancien Athénagoras, philosophe d'Athènes, et l'un des premiers défenseurs du christianisme. Il est certain que ce roman n'est pas sans mérite, et qu'il respire surtout une sorte d'élévation et de spiritualisme. S'il venait de l'antiquité , ce serait un monument curieux. Mais le manuscrit original ne s'est jamais trouvé; et l'on ne doute plus aujourd'hui que l'ouvrage enlier ne soit une fiction du prétendu tra-

ducteur. C'est même le premier modèle de toutes ces suppositions de romans traduits du grec ; genre de travestissement facile et souvent insipide*, que Montesquieu n'a pas dédaigné d'emprunter dans le Temple de Gnide.

Le$ Amours d'Abrocome et d'Anthia, dont Huet ne parle pas , sont bien autrement respectables ; car ils ont une origine certaine et vraiment grecque. L'auteur, Xénophon d'Ephèse, écrit avec art; son livre ne présente, suivant le défaut général de tous ces romans, que des mœurs vagues et fictives et des aventures communes ; mais il y a de la grâce dans quelques détails. Le romancier n a pas craint de commencer par. un début qui ressemble à un dénoûmeuU Dès les premières pages le bel Abrocome et la belle Anthia, Tomement de la ville d'Éphèse, sont heureux amans et heureux époux ; mais il arrive bientôt de cruelles séparations et de longues tra^verses , qui ne servent qu a développer davantage la fidélité d' Abrocome et la vertu d' Anthia , jusqu'a^ moment d'une paisible réunion. Ce petit livre, à tout prendre, est d'une lecture agréable, et, pour le fond dès aventures , aussi neuf que beaucoup de romans modernes.

Entre ces différens romanciers et ceux qui les suivent encoriî , la série chronologique se marque , pour ainsi dire , par une décadence progressive. A chacun de ces ouvrages , cette admirable littérature grecque , dont ils sont le. faible et dernier produit,

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semble baisser d'ua degré. Comme les auteurs, ne prennent rien dans la, nature , comme ils imitent ce qui les a précédés , et n'ont pas Taîr de sentir le temps où ils vivent, ils deviennent successivement des copistes de copistes. Toute couleur disparait ; les traits mêmes s effacent ; et les plus récens de ces ouvrages semblent quelque- épreuve de gravure sortie la dernière d une planche usée. C'est l'idée qui se présente involontairement, lorsque l'on passe d'Abrocome et d'Anthia aux Amours de Ckéréas et de Catlirhoé, ouvrage que le docte Larcher a tra»duit, mais qu'il n'a pu rendre amusant.

Mais à quelle époque de cette décadence, sur quel point de cette ligne qui aboutit au néimt, fautil donc placer la jolie pastorale de Longus, cette peinture de Daphnis et Chloé tant célébrée pour la naïveté? Les savans n'en disent mot. On ne sait rien sur Longus, ni sa vie, ni son siècle, ni même s'il a existé ; car le nom latin de Longus est assez singulièrement placé en tête d'un ouvrage écrit en grec. Le style de cet ouvrage , quel que soit du reste l'auteur , ne peut donner que de faibles probabilités sur le temps où il a été écrit. Ce style, hâtons-nous de le dire , n'est rien moins que naïf. Amyot seul a trompé le lecteur. La diction de l'original est d'une élégance curieuse, ingénieusement concise,. habile^ mentsymétrique ; rien.n'est perdu pour l'art. Chaque épithète, chaque mot est placé dans une intention fine et délicate. Les termes sont employés dans les

acceptions les plus justes et les plus expressives ; le rapport des sons est adroitement ménagé : c'est un petit chef-d'œuvre d« clarté , de propriété , de finesse et de coquetterie , plutôt que de grâce . Photius ne le désigne pas dans sa Bibliothèque ; mais il est im* possible que cette exquise élégance soit d une époque plus rapprochée de nous que le siècle de Photius ^ et ait pu naître dans le mauvais goût et l'ennuyeuse scolastique du huitième siècle.

. Du. reste, Longus est-il du second, du- troisième ou du quatrième siècle? c'est ce que l'on ne peut même conjecturer. Il semblerait, par la pureté de son élocution , appartenir de droit à l'époque la plus ancienne : mais les Grecs étaient de studieux imitateurs des formes du style; et dans quelquesuns des plus modernes , le bon goût et le choix de cette imitation peut tromper sur la date de leurs écrits. Ce qui ne saurait se feindre, c'est une première fleur de naturel qui appartient aux langues jeunes encore, et que l'art ne peut ni leur conserver , ni. leur rendre. Le peintre de Daphnis et Gliloé est sans doute le plus, élégant et le plus gracieux des sophistes ; mais il est encore sophiste. On le sent, on le voit à l'élégance travaillée de ses descriptions, et quelquefois même à un certain luxe de naïveté qui n'est pas la nature. Il faut l'avouer cependant , le sujet si heureusement choisi par Longus corrige , pour ainsi dire, l'artiGce trop visible de son langage. H y a dans cet amour qui ne se connaît pas lui-même, dans

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cette première ignorance du cœur et des sens, un charme infini dont la peinture souvent essayée plaira toujours à rijnagination. G-'est le charme qui se retrouve dans le Premier Navigateur de Gesner , dans les scènes de Shak3peare entre Ferdinand et Miranda, enfin et surtout. dans Paul et Virginie; car nous ne parlons pas du conte où Marmontel a gâté la grâce native de ce sujet par une lourde indécence et des puérilités doctorales.

Le romancier grec n*a pas évité Técueil d un pareil récit j les images trop libres ; et le hardi français d'Apiyot les fait encore ressortir. On y trouve même quelques souillures de mœurft 'grecques , .qui déparent indignement un tableau tracé quelquefois par la main d'Albane. Cependant on ne peut nier que Daphnis et Chloé n ait servi de modèle à Paul et f^irginie. A travers les changemens de costume, de croyance et de climat , l'imitation est sensible dans le langage des deux jeunes amans ; les mêmes naïvetés passionnées sortent de la bouche de Daphnis et de celle de Paul : mais la supériorité de l'auteur français , ou plutôt des sentimens qui l'ont inspiré , se montre partout , et fait de son ouvrage l'une des plus charmantes rêveries de l'imagination moderne. Cette supériorité ne tient pas seulement à une diction plus simple , à un goût plus ami du naturel et du vrai; elle tient surtout à la pureté morale et à l'espèce de pudeur chrétienne qui règne dans Paul et Virginie. Le tableau de Longus n est que volup-

tueux ; celui de Tauteur français est chaste et passionné.

Un écrivain célèbre, dans le parallèle ingénieux qu'il établit entre les littératures ancienne et moderne, et leurs manières diverses de concevoir des sujets semblables , a choisi pour opposer aux plus heureases scènes de Paul et Virginie quelcjues passages des idylles de Théocrite. On peut regretter qu'il n'ait pas voulu faire usage du roman de Longue. Ce choix eût mieux servi le dessein que l'auteur se proposait par ces comparaisons littéraires, et fait ressortir davantage cette idée de perfectionnement moral qu'il attribue à l'influence du christianisme , et qu'il recherche dans les monumens de la société et dans toutes les productions de la littérature et des arts chez les nations modernes. L'objet de la comparaison est frivole sans doute ; mais nulle part les différences n'auraient paru plus marquées et plus à l'honneur de la civilisation nouvelle. Que renferme en effet la jolie pastorale de Lbngus? Une peinture plus vive que touchante des premières émotions , des premiers sentimens de deux jeunes amans élevés dans la simplicité d'une vie champêtre et protégés contre eux-mêmes par la seule ignorance. Du reste, nulle idée de bonté morale ne se mêle à ce tableau, et ne vient l'épurer "et l'embellir. Daplmis et Chloé sont innocens , et non pas vertueux. L'intérêt même de cette innocence ne se conserve pas long-temps ; et l'épisode de la courti-

sane Lycénîon , si choquant sous le rapport du goût, fait disparaître la moitié du charme. Un merveilleux mythologique assez ridicule vient terminer le seul incident qui sépare les jeunes amans. Enfin Daphnis et Chloé , long-temps nourris par des bergers , retrouvent leurs parens qui les avaient fait autrefois exposer; le père de Daphnis, parce qu'il avait déjà deux autres enfans; et le père de Chloé /parce qu'il avait éprouvé des revers de fortune : les deux amans sont unis et heureux.

Quelle distance de cette barbare exposition des enfans négligemment racontée comnie une aventure commune , de ces premières années de l'adolescence si librement décrites, de ces mœurs impures dans leur innocence même, de cette passion sans combat et sans sacrifice ; quelle distance de tout ce matérialisme d'amour à la sublime chasteté d'âme qui règne dans Poulet Virginie , à cette piété filiale , à cette active charité , à ces vertus religieuses groupées comme autant de compagnes inséparables autour d'une innocence qu'elles défendent et qu'elles embellissent ! Combien la naïve tendresse des deux jeunes amans est rendue plus intéressante par leur bonté pour les autres ! Que Virginie est touchaote lorsqu'elle va demander à un maître barbare la grâce de la pauvre négresse ! Quelle sublimité dans cet héroïsme de la pudeur qui termine les jours de la feune fille , plus vierge encore qu'amante ! Il faut l'avouer, tous ces sentimens délicats et tendres sont

prodigieusement supérieurs aux jolies descriptions du sophiste grec. C'est un nouvel ordre moral; c'est un monde meilleur; et je ne connais pas dans la littérature ancienne et moderne de terme de comparaison où l'avantage poétique de la civilisation chrétienne se fasse mieux sentir.

La pastorale de Longus n'en mérite pas moins des lecteurs; c'est le seul de tous ces romans grecs où l'on remarque un caractère d'originalité. Le naturel est d'ailleurs une chose si admirable et si rare, que, dût-ôn n'en retrouver que quelques traits perdus, dans mille défauts, il faut en tenir un compte infini. Quelques pages de Daphnie et Cliloé sont marquées de cette heureuse empreinte , que le style d'Amyot rend plus vive encore et plus vraie. Sa traduction est un monument de la langue française. Un savant et spirituel helléniste , habile imitateur de notre vieux. français, a complété et embelli cette traduc- . tion en y joignant la version d'un fragment qui manquait à toutes les éditions de Longus, et qu'il a découvert dans^une bibliothèque de Florence. On peut donc lire aujourd'hui Longus, et le juger à coup sûr; on lui rendra justice en le préférant aux pastorales italiennes, où l'on trouve les mêmes jeux d'esprit, les mêmes afiectations de langage, avec moins de passion et de vérité.

Après avoir parlé de Longus , nous pouvons desrcendre , sans nous arrêter , dans les derniers abîmes de la décadence littéraire des Grecs ; il n'y a plus

rien sur notre passage qui mérite attention. Les Amours d'Ismène et d'Isménias réunissent tout ce qu'il y a de vulgaire et de mauvais dans les ouvrages précédens. On peut remarquer seulement que dans ce roman le personnage principal raconte lui-même son histoire ; forme dont les modernes ont fait beaucoup d'usage , mais qui ne se retrouve guère parmi les anciens que dans la Métamorphose de Lucius, et dans le trop fameux Satyricon de Pétrone. Cet ouvrage est intitulé , dans l'original , Drame d'Eustatke sur Isménias et Ismène. Eustathe est désigné par Ducange comme protonobilissime et grand - archiviste. Son ouvrage est bien digne de ce misérable Bas-Empire ^ sous lequel ces dénominations de la coiir de Byzance avertissent qu'il faut placer l'auteur. On y sent l'épuisement d'idées , l'espèce d'appauvrissement inteHectuel qui caractérise cette époque de l'histoire. Il peut-être lu avec curiosité sous ce rapport j ce sont les médailles d'un siècle de décadence 9 médailles mal frappées , mais précieuses et véridiques par leur imperfection même.

Les Amours de Rhodanthe et de Dosiclés sont da même temps, ou même moins anciens. Le romancier qui vivait au onzième siècle, annonce qu'il est illettré j nouvellement revêtu de ta bure^ et l'un de ces humbles moines qui ne possèdent rien sur la terre* Il a cependant de l'érudition et quelque rhétorique ; et même il a écrit sa narration en vers, c'est-à-dire datis a ne espèce d'ïambes peu réguliers , alors fort

en usage, et nommés vers politiques. C'est dans la même forme que sont écrits les Amours de Dro^ sille et de Ckaridès, par Nîcétas Eugénianus, lé dernier ouvrage de cette série. Il semble que les auteurs de ces fades romans, copiés de tous ceux qui les avaient précédés , aient été à la fin saisis euxmêmes d'iiné sorte de pudeur, en voyant la stérilité de leurs inventions , et qu'ils aient essayé de couvrir une telle indigence par cette parure des vers qui , dans les premiers jours de la civilisation grecque, tûvait embelli la fable et l'histoire , et semblait presque iasépàrstblè de la parole même. Mais lés vers , accent naturel de Tiimagination inspirée , ne «ont rien par- eux-mêmle^s , quand imagination est éteinte : ik n'ont pas une vertu magique qui ranime des cendres :

Carmina non possunt Erebo deducere mânes,

Nicetas Eugenianus avait langui bien des années dans la poudre des manuscrits. Un savant célèbre , M. Boissonnade, l'en a tiré ; et il a fait disparaître, pour les ériidits du méins, la nullité du texte, sou^ des notes dictées par la philologie la plus curieuse et la plus variée. Mais le roman, laissé à lui-même , n'en est pas moins l'insipide redite de ces amours de convention , de ces infortunes triviales, de ces vaines descriptions que l'on a vues partout, et qui reviennent comme des importuns cent fois rencontrés et.toujours inévitables. Ce sont des brîgands^,

T. II, Îi2

des tempêtes , des pirates. Il ^rait impossible de tirer de là ane peinture ûdèlfs , uq sen/dmèni vrai , une seule expression naturelle et vive. C est une littérature morte; image dune société détruite par le malheur et la servitude. Il y a des sons, des phrases, des formes de style, des apparences ^ et, s*il est permis de le dire , des ombres de pensées ; mais il n'y a plus d*âme , plus de vie. On dirait de ce guerrier d'Arioste qui , tué dans un combat, continua de combattre quelque temps par habitude , avant de s'apercevoir qu'il était mort. Ce roman n'offre aucune des curiosités de mœurs, aucun des traits ingénieux qui, dans les ouvrages précédens^ balancent et rachètent bien des défauts , et doivent encore exciter l'intérêt. Il mérite un anathème sans réserve.

On éprouve un sentiment de douleur en voyant cette admirable littérature grecque, si variée, si brillante , disparaître et se perdre ainsi dans les sables. Long^temps féconde sur son propre sol, heureusement transplantée en Sicile , en Egypte , en Asie , il semblait qu'elle fût douée d une vie immortelle. Seule, dans les annales du monde civilisé , on l'avait vue jouir du privilège de se renouveler plusieurs fois avec la même splendeur , et de se conserver florissante pendant plus de mille années. Combien de siècles d'intervalle , combien de révolutions de temps et de mœurs entre Homère et saint Jean Chrysostome ! Et tout cet espace avait été

marqué, de distance en distance, par de grands génies, poëtes, philosophes, orateurs, qui avaient enrichi l'héritage de l'esprit humain. Enfin la chaîne s est rompue , sans pouvoir se renouer ; le sol inépuisable a cessé de produire; et le onzième siècle, répoque la plus barbare et la plus malheureuse de notre Occident ^ nous montre aussi dans TOrient le génie grec réduit presque aux misérables productions d'Eustathe et de Nicétas. Car les chroniqueurs de Byzance, dans ce siècle et les âges suiyans, ne valent guère mieux que ses romanciers. La fiction et Thistoire attestent également la décrépitude où était tombé l'esprit humain.

La conquête musulmane est venue surcharger, dun poids épouvantable cet affaissement de la na* tion la plus ingénieuse de la terre. Cette langue qui avait reçu le dépôt de tant de grandes pensées , et qui, même dansées faibles et dernières productions que nous venons d'analyser , conservait encore ses forn^es inimilables , a fini par se déconstruire et s'altérer. Non qu'elle soit devenue méconnaissable dans l'idiome qui lui a succédé , et qui porte le nom de romaïque. Ses élémens étaient trop indestructibles; ils ont été seulement déplacés, confondus, entremêlés de quelques termes barbares, à peu près comme ces débris des statues de Phidias, ces pré-^ cieux bas-reliefs , ces fûts de colonnes , ces fragmens de marbre et de gi*anit , qui , après avoir décoré les temples des dieux, servent, dans cette même Grèce

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