‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 19 sur 33 · O/^O ESSAI · texte numérisé non relu

O/^O ESSAI

conquise et subjuguée , à étayer de grossiers ouvrages , et se §bnt conservés dans un bain turc ou dans le vestibule mal orné d'un pacha. Ainsi , ]e grec moderne, s'il a perdu les savanteis combinaisons et Tingénieuse économie de l'ancien hellénisme, en a gardé littéràtement presque tous les mots et les sons ; et le Philoctète de Sophocle s'écrierait encore en les écoutant : 0 voix chérie ! qu'il est doux d'entendre et de reconnaître de tels accens ! fi' (piXTOirov

(pcivtfflCt^

Cette ineffaçable ressemblance qui a survécu à tant de maux, cette filiation conservée dans la langue et dans les usages , est aujourd'hui bien mieux attestée par les efforts des Grecs pour briser un joug impie et détestable. Les Grecs ont encore quelque chose de leurs aicux. Depuis les premiers jours de leur révolution si récente*, et la plus légitime que les hommes aient jamais entreprise, on ne peut voir sans admiration tous les traits d'héroïsme et de dévouement national qui ont honoré leur cause si digne des regards et des secours jde TEurope civilisée. Tout à l'heure nous recherchions péniblement les traces de leur ancienne décadence dans les monumens de leur littérature jusqu'au douzième siècle; et cette futile stérilité d'esprit qui caractérisait leurs dernières productions nous semblait une prédiction

* Ceci a été publié poar la première fois en 183 1, à une époque où beaucoup d'anathèmes , de sopbismes et de préveotions politiques attaquaient rinsurrection naissante des Grecs.

SUR tES KOAt^ANS GKEGS. 54 1

et une image de Tapathic servile où ils ont langui pendant plusieurs siècles» Portonsp-les yeux plus haut. Cherchons les. Grecs sur cette scène où le monde les voit reparaître avec toute la vigueur d'une nation nouvelle , et je ne sais quelle tradition d'en* thousiasme antique. Leurs évèques se sont montrés, comme aux siècles de TÉglise primitive, défenseurs des peuples , hommes/d'état, et martyrs. La nation tout entière s est levée contre» les barbares,. avec cet orgueil delà supériorité morale qui animait les anciens Hellènes, et qui redoublait en ^ eux la vertu guerrière $ et, il ne sera pas inutile de le dire , les lettres avaient préparé dès longtemps ce mouvement sublime^ Les nombreux lycées qui, depuis vingt-cinq ans, s'étaient formés dans la Grèce asiatique et dans les îles, ont fourni des officiers aux,milic^s courageuses de la Morée. Le petit sénat de Calamata compte dans son sein de savans religieux nourris dans les traditions historiques et dans l'ancienne langue de leur patrie. Nos sciences modernesmèmenesontpas tout-à-fait étrangères aux Grecs ; et elles ont concouru à leur noble entreprise , en leur donnant. dans la marine une supériorité relative, qui seule a pu leur permettre de lutter sans folie contre le nombre et la puissance des Turcs. Il y a donc chez ces hommes, naguères si oppriméi», tous les élémens d'une société forte et éclairée^ Le sentiment de la patrie surtout les domine au plus haut degré ; il s'est soutenu-dans leur esclavage, il s'est

nourri de leurs malheurs ; il est maintenant à découvert , trahi par Tt^spérance , enflammé par le succès , et ne peut être comprimé que par la destruction entière d'une race chrétienne. Puisse donc cette nation, qui ne saurait plus être abandonnée aux Turcs sans être anéantie ; puisse cette nation, si long-temps malheureuse , être enfin rendue à la civilisation de TEurope, et trouver dans la protection des grandes puissances une paix qu'elle n'a point connue sous les violences arbitraires de l'esclavage , et qui lui donne enfin le loisir de cultiver tous les arts où l'appelle son heureux génie ! Gloire au prince qui accomplira ce grand ouvrage , et qui se fera , pour ainsi dire , honneur de la destinée , en hâtant et surtout en rendant moins sanglante * l'inévitable libération d'un peuple chrétien ! Pour la première fois l'ambition mériterait d'être remerciée au nom de l'humanité.

* Les Turcs, a dit énergiquement M. de Bonald, ne. sont que campés en Europe. Laissera-t-on ce camp barbare s'asseoir sur les cendres de la Grèce P en serait-il mieux affermi ? Jamais le massacre d'un peuple n'a consolidé la paix. Les dernières cruautés que les Tares ont commises *dans l*ile de Chîo , dans cette contrée opulente et paisible , attestent qu'ils ont juré l'anéantissement de la population grecque. Quelque faible et abandonnée que soit cette population , l'arrêt de mort et de destruction finale lancé contre elle lui rendra des forces , prolongera cette lutte épouvantable et désespérée , et ne permettra pas sans doute à l'Europe du dix-neuvième siècle et de la Sainte-Alliance de laisser s'accomplir sous ses yeux cet holocauste d'un peuple entier, d'un peuple chrétien.

Page 1