DE PLUTARQUE
blable. Dans les occasions où Plutarque pouvait suivre Thucydide , Diodore , Polybe , ou traduire Tîte- Live et Salluste, nous le voyons toujours donner aux faits l'empreinte qui lui est propre , et raconter à sa manière. Dans laviedeNiciasmême, il regrette l'obligatipn désavantageuse o& il se trouve de lutter contre Thucydide , et de recommencer les tableaux tracés par un si grand maître. Laissons donc à Plutarque la gloire d'une originalité si bien marquée par la forme même de ses récits, par le mélange d'élévation et de bonhomie qui en fait le caractère, et qui décèle Tinfluence de ses études oratoires, et la simplicité de ses mœurs privées.
On a souvent célébré , défini , analysé , le charme prodigieux de Plutarque , dans ses Yiês des hommes illustres.
« C'est le Montaigne des Grecs, a dit Tht>mas ; mais 9 il n'a point comme lui celte manière pittoresque et » hardie de peindre ses idées, et cette imagination de » style que peu de poëtes même ont eue comme » Montaigne. »
Cette restriction est-elle juste? Plutarque, dont la hardiesse disparait quelquefois dans l'heureuse et naïve diffusion d'Amyot, n'a-t-il pas au contraire au plus haut degré l'expression pittoresque et l'imagination de style ?
Quels plus grands tableaux , quelles peintures plus animées que l'image de Coriolan au foyer d'Attilius, que les Adieux de Brutus et de Porcie, que
le Triomphe de Paul-Émile , que la Navigation de Cléopâtre sur le Gydnus, que le spectacle si vivement décrit de cette même Cléopâtre , penchée sur ht fenêtre de la tour inaccessible où elle s'est réfugiée, et s'efforçant de hisser et d'attirer vers elle Antoine vaincu et blessé , qu'elle attend pour mourir ! Combien d'autres descriptions d'une admirable énergie ! Et à côté de ces brillantes images , quelle naïveté de détails vrais , intimes , qui prennent Thomme sur le fait, et le peignent dans toute sa profondeur, en le montrant avec toutes ses petitesses !
Peut-être ce dernier mérite , universellement reconnu dans Plutarque , a-t-il fait oublier en lui l'éclat du style et le génie pittoresque; mais c'est ce double caractère d'éloquence et de vérité qui l'a rendu si puissant sur toutes les imaginations vives. En faut-il un autre exemple que Shakspeare , dont le génie fier et libre n'a jamais été mieux inspiré que par Plutarque , et qui lui doit les scènes les plus sublimes et les plus naturelles de son Coriolan et de son Jules César ? Montaigne , Montesquieu , Rousseau sont encore trois grands génies , sur lesquels on retrouve l'empreinte de Plutarque , et qui ont été frappés et colorés par sa lumière. Cette im^ mortelle vivacité du style de Plutarque , s'unissant à l'heureux choix des plus grands sujets qui puissent occuper l'imagination et la pensée, explique assez le prodigieux intérêt de ses ouvrages historiques. Il
a peint l'homme , et il a dignement retracé les plus grands caractères et les plus belles actions de Tespèce humaine. L'attrait de cette lecture ne passera jamais ; elle répond à tous les âges , à toutes les situations de la vie ; elle charme le jeune homme et le vieillard ; elle plaît à l'enthousiasme et au bon sens.
1 IBÈRE [ClaudiuS'Nero) , empereur romain , naquît à Rome , le 1 6 novembre de l'an 34 avant notre ère, de Tiberîus Nero , grand pontife , et de Livia , fille deDrusus Claudianus. Tous deux descendaient également de Fillustre famille des Appius. Dans les troubles qui suivirent la mort de César, Tibérius Nero , long-temps attaché à la fortune du dictateur, courut de grands périls. Réfugiée dans divers
lieux de l'Italie , sa femme manqua deux fois d'être décélée par les cris de son fils au berceau. Étant passée en Grèce , elle se retira quelque temps à Lacédémone; et Tibère, enfant, fut confié à la foi publique de descendans de Léonidas.
Emmené, de nuit, hors de cette ville, il faillit périr , en traversant une forêt > où le feu avait pris ^ et d'où sa mère n'échappa que les vêtemens et les cheveux à demi-brûlés. Cette périlleuse destinée fut bientôt fixée : Livie , de retour à Rome , plut aux regards du triumvir Octave, déjà tout-puissant. Elle était alors enceinte ; mais cela ne fut point un obstacle. Son mari la fiança lui - même au nouveau
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maître de Rome. Tibère fut élevé avec soin dans la famille impériale. A Fâge de neuf ans , il prononça , du haut de la tribune , l'éloge de son père, qui venait de mourir. Quelque singulier que nous paraisse ce fait, d'autres exemples le rendent vraisemblable; et il s'explique par l'éducation hâtive que recevaient les jeunes Romains d'une illustre naissance. *
Les vices du jeune Tibère ne furent pas moins prématurés que son esprit. Un Grec savant ^ qui lui servait de précepteur, avait coutume de dire de lui» que c'était de la boue détrempée avec du sang. Sous ce maître habile et si clairvoyant , Tibère apprit la langue grecque , et s'exerça soigneusement à l'éloquence latine. Ses essais étaient marqués par une imitation du vieux langage > et un goût d'expressions antiques dont Auguste se moquait.
Ce prince lui montrait d'ailleurs une affection paternelle , soit par faiblesse poiir Livie , soit pour relever aux yeux du peuple tout ce qui était allié à la maison des Césars. Dans le triomphe célébré pour la victoire d'Actium, Tibère parut à cheval, à côté du char d'Auguste. Il présida aux jeul qui suivirent le triomphe ; et dans les jeux troyens donnés par Auguste, il commandait les plus âgés des jeunes combattans. Lorsqu'il eutprûsl^ robe virile , il donna deux fois des spectacles de gladiateurs, toujours avec une grande magnificence , et par la libéralité d'Auguste.
H avait épotisé Agrippine , petite-fille de Pomponius AtticuSy l'ami de Cicéron; mais quoiqu'il l'aimât, et qti'il en eût un fils, il la répudia dans la suite , pour s'attacher de , plus près à la maison des Césars 5 en épousant Julie » fille d'Auguste. Tibère était dès-lors un des appuis du pouvoir impérial. Dès l'âge de dix-neuf ans, Auguste l'avait nommé questeur ; et il s'occupa de l'intendance des vivres avec beaucoup d'habileté. En même temps , suivant le système de l'éducation romaine ^ il s'exerçait à plaider. Il défendit , au tribunal de l'empereur , dans des causes diverses , le roi Archélaûs, les Tralliens et les Thessaliens ; il porta la parole, dans le sénat, en faveur de quelques villes d'Asie qui avaient . été affligées par un tremblement de terre ; enfin , ce qui paraît un augure plus remarquable, il remplit le rôle d'accusateur, et fit condamner, pour crime de lèse- majesté , Fanniuâ Cépio, prévenu d'avoir conspiré contre l'empereur.
11 aurait voulu dès-lors communiquer au gouvernement d'Auguste quelque chose de soupçonneux et de tyranuique , dont la froide modération de ce prince crut n'avoir pas besoin. Il s'irritait de la liberté de quelques écrits contre Auguste , qui circulaient impunément dans Rome. L'empereur , eu réponse aux plaintes amères que Tibère faisait de cette indulgence, lui disait, dans une lettre^ citée par Suétone : « N'en croyez pas là'^essus, mon 9 cher Tibère , l'emportement de votre âge ; et ne T. u< a4
» VOUS fâchez pas trop, si quelqu'un dit du mal » de moi ; c'est assez que personne ne puisse m eo » faire. »
Les travaux militaires devaient se mêler à cet apprentissage de la vie civile et sénatoriale. Tibère y était disposé par la vigueur de son tempérament et son activité. Il fit d'abord , comme tribun militaire , la guerre dés Cantabres, rude et ancienne école de la jeunesse romaine. Tibère avait le courage , mais non la tempérance des anciens généraux. Il était adonné aux excès du vin ; et les soldats, pour s'en moquer, parodiaient son nom par celui de BiberiuS'Mero.
Ensuite, il fut envoyé dans TOrient , subjugua TAr- /nénie , occupée par un prince que Ton appelait usurpateur, parce qu'il était l'ennemi des Romains ; et il rendit le trône à Tigrane , auquel il mit lui-même le diadème sur la tête du haut de son tribunal. Ce fut à lui que le roi des Parthes renvoya les aigles romaines enlevées sur Crassus , hommage à la puissance romaine dont Horace a fait tant de bruit. Ensuite, il gouverna pendant un an la Gaiile, nommée Chevelue.' Il soumit les Rhètes et les Vindéliciens, dans les Alpes, et fit la guerre avec succès dans la Germanie , la Pannonie et la Dalmatie. 11 perdit alors son frère Drusus , qu'Auguste avait élevé au consulat , et qui mourut dans cette guerre : il ramena son corps à Rome , en suivant à pied le char funèbre.
11 retourna combattre ks Germains , les vainquit; et, pour mieux les assujettir, en transporta quarante mille dans les Gaules , au-delà du Rhin. Il entra dans Rome avec les honneurs de Tovation , mais revêtu des ornemens.du grand triomphe, privilège jusque-là sans exemple. 11 fut alors créé consul , et décoré de la puissance tribunitienne pour cinq ans. Dans cette élévation, il se détermina tout-à-coup à quitter Rome et les affaires. Ses motifs, mal connus il y a dix-huit siècles , ne seront guère devinés aujourd'hui. Était-ce répugnance pour sa femme Julie, dont les débauches devenaient la fable de Rome, et qui, fille de l'empereur, ne pouvait être aisément répudiée? Était-ce un calcul pour se rendre nécessaire en s'éloignant? Était-ce enfin désespoir d'arriver à l'empire, en voyant les deux fils d'Agrippa qu'Auguste avait adoptés, grandir et occuper la seconde place?
Quoi qu'il en soit , Tibère n'obtint qu'avec peine la permission de se retirer. Auguste se plaignit dans le sénat d'être abandonné. Tibère partit , laissant à Rome sa femme et son fils. Ayant appris, sur la route, une indisposition d'Auguste, il ralentit son voyage; mais le bruit s'étant répandu qu'il tardait à dessein , et pour une grande espérance , il s'embarqua brusquement, et passa dans l'île de Rhodes, agréable colonie grecque , renommée pour la dou-^ ceur et la salubrité du climat. Il y vécut en simple particulier, habitant à la ville et à la campagne une
maison moUeste, fréquentant les écoles des sophistes et les gymnases, sans gardes, sans licteurs. Il n'avait près de lui qu un seul ami du rang de sénateur, quelques confidens obscurs , associés à ses débauches^ et un astrologue qu'il consultait sur sa destinée. Cependant les proconsuls et les lieutenans de lempereur, qui se rendaient en Asie, ne manquaient guère de le visiter au passage; car la cause de sa disgrâce était obscure ; et son crédit pouvait renaître.
On conçoit, du reste, quelle devait être la déférence des babitans pour un Romain de si grand nom. Un matin , Tibère , qui sans doute s'ennuyait de son loisir, avait dit qu'il voulait visiter tous les malades de la ville» Le mot fut mal compris par quelques courtisans ; on se hâta de transporter tous les mtlades sous une galerie publique, et de les ranger par oi'dre. Tibère fut embarrassé de ce singulier spectacle, qui n attestait que le servile empressement des peuples pour le caprice présumé d'uo Romain. Il fit le tour de la galerie , s'excusant auprès de chaque malade, même du plus pauvre et du plus inconnu.
Il gardait habituellement cette feinte douceur dans son commerce avec les habitans de Tîle. Une fois seulement que, dans une école, deux sophistes se trouvaient aux prises, lun d'eux ayant accuse Tibère de partialité pour son adversaire , l'orgueil du Romain et du prince impérial reparut tout'-à-coup ; et le pauvre sophiste fut jeté en prison.
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Tibère apprit dans sa, retraite I9 condamnation de sa femme Julie, et le dirorce prononcé par l'empereur; dans la joie de cette nouvelle, il aSectlBi ce-* pendant d'écrire plusieurs lettres à Auguste, pour l'adoucir en faveur de sa fille ; et il le supplia de lui lais-^ ser tous les dons qu'elle tenait de son époux. Lorsque le temps de son tribunat fut expiré, il sollicita son retour à Rome, ne pouvant plus craindre, disaiUil , ce qu'il avait voulu surtout prévenir, une apparence de rivalité avec le fils de l'empereur. Auguste ne goûta pas ces ambiguïtés, et répondit par un refus. Sa retraite devint un exil, dans lequel il traînait obscurément le titre de lieutenant de l'empereur ; on l'appelait en Italie Y exilé de Rhodes. Il vécut dès-lors, non-seulement en homme privé , mais en homme suspect et menacé, se retirant au milieu des terres, cherchant la solitude, et évitant les hommages des officiers romains qui passaient par l'île de Rhodes*
II fit un voyage à Sanios, au-devant de Caîus, qui se rendait en Orient; mais oe jeune prince, aigri par Lollius son gouverneur, ne lui montra que haine et défiance. On l'accusa d'avoir voulu gagner quel*» ques centurions. Auguste l'avertît lui-même des plaintes et des soupçons qu'il excitait ; et Tibère ne cessa dès-lors de demander un surveillant de sa conduite et de ses discours ;, ce que probablement il avait déjà , sans le savoir. En même temps, il abandonna l'exercice des armes et du cheval ; et quittant l'habit romain , il se réduisit au manteau et aux san-
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dales grecques, comme pour se réfugier dans le rôle obscur d un sophiste. Làmême, il était, ou se croyait menacé; il demanda de nouveau son rappel avec d'instantes prières, que Livie appuya de sa tendresse et de son pouvoir.
Auguste se laissa fléchir , de l'aveu- de Caîus, au^ quel il destinait l'empire du monde ; et Tibère, après huit ans d^éloignement, revint àRome, pour y. vivre d'abord aussi retiré et aussi modeste que dau^ son île. Il conduisait au barreau son fils Drnsus. Il avait quitté le quartier de la cour et la maison de Pompéey et il habitait aux Ësquilies, dans les jardins de Mécène. Il y vivait' paisible, ne se mêlant d'aucune affaire publique» Mais la mort prématurée de Caîus et de son frère Lucius vint tout changer. Auguste , qui cherchait des appuis et des héritiers de son pouvoir, fut obligé de reporter les yeux sur Tibère.
Il est aussitôt adopté par l'empereur ,^ en même temps qu'Agrippa, dernier frère de Caius. Il est de nouveau revêtu de la puissance tribunitienne, et misa la tête des légions de Germanie. Son esprit inquiet et ardent qui avait dévoré l'ennui d'une si longue inaction, reparut tout-à-coup avec une nouvelle vigueur. Il revoyait le théâtre de sa gloire; il reprenait le chemin de l'empire. On peut croire même , sur la foi du flatteur Velléius, qu'il fut accueilli par les transports et les acclamations des soldats : « Nous te » revoyons, général, disaient^ils , nous te retrouvons »saîn et sauf; » puis, il entendait de toutes parts ces
mots: R Moi, général, j'ai servi avec toi dans TAr- »ménie; moi, dans la Rhétîe; moi, j'ai été décoré n de ta main dans la Yindélicie ; moi, dans laPanno- » nie ; moi, dans la Germanie. »
Tibère justifia cet enthousiasme par des victoires :. il soumit plusieurs peuples de la Germanie, jusqu'au Véser, qu'il traversa ; puis il laissa son armée en quartiers d'hiver aux sources de la Lippe, et revint auprès d'Auguste, jusqu'au printemps, et à la campagne nouvelle. Elle fut marquée par des succès ; et Tibère revint encore à Rome surveiller la santé d'Auguste et l'héritage de l'empire. Il vainquit les Marcomaus, que leur chef Maroboduus avait disciplinés presque à la manière romaine, et dont la résistance, fut aidée par les Pannoniens et les Dalmates.
On ne doit lire qu'avec défiance les récits de VeK léius, témoin oculaire, mais témoin corrompu, ayante à la fois l'engouement d'un officier pour son géné-n rai, l'objection d'un courtisan, et l'emphase d'un rhéteur. Toutefois on ne peut douter que Tibère ne fut un général habite. Tacite et Suétone con-^ viennent de sa réputation à cet égard. Il conduisit^ avec prudence et vigueur la guerre contre les Pannoniens et les Dalmates, et soumit la belliqueuscv province d'illyrîe. Velléius porte jusqu'à huit cent mille hommes les forces des peuplades confédérées, que Tibère eut à combattre. Cependaint cet histQ^. rien, au milieu de ses hyperboles^; né rappprte aq-% cune grande bataille gagnée par Tibère,^ ni auQua^
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trait mémorable de sa part. II s'extasie sur sa douceur, sur le soin qu'il avait des officiers malades, sur la bonté avec laquelle il prétait sa litière , comme Je l'ai éprouvé moi-^même^ dit-il, aimi que beaucoup d'autres.
La défaite de Yarus , qui survint à la même époque, fit encore ressortir la fortune et le talent du fils adoptif de l'empereur. Cette nouvelle arriva cinq jours après que Tibère eut terminé la guerre de Pannonie et de Dalmatie. II se rendit sur-le-champ près d'Auguste , difiéra son triomphe , par égard pour le deuil public , et repartit au printemps, pour repousser les Germains, vainqueurs de Yarus. Il porta, dans cette guerre , un nouvel efibrt de vigilance et d'activité. Tout était délibéré dans un conseil et réglé d'avance , la discipline sévèrement observée , la mollesse proscrite. Le général lui-même souvent n'avait pas de tente , bivouaquait sur le gazon , et était prêt à toute heure de nuit Malgré sa prudence habituelle , il livrait bataille, lorsque , durant sa veille nocturne, il avait vu la lumière de sa lampe baisser et s'éteindre d'elle-même.
Il parait qu'une fois son armée se trouva surprise dans un défilé , par un chef pannonien ; mais Tibère séduisit ce général , que , dans la suite , il récompensa par un établissement et des terres en Italie. Sorti de ce péril , il acheva de soumettre la Germanie , et revint â Rome pour triompher. Auguste présida la cérémonie , et reçut les hommages de Tibère,
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qui descendit du char , et fléchit les geaoux devant lui ayant de monter au Capitole.
Peu de temps après , il fut décidé , par une loi , que Tibère partagerait avec Auguste le gouvernement des provinces réservées à l'empereur , et qu'il célébrerait la cérémonie du Cens, Après s'èlre acquitté de ce dernier soin , il partit pour faire encore la guerre en Illyrie. Auguste , malgré son âge et le déclin de sa santé, l'accompagna jusqu'à Bénévent, et ensuite reprit la route de Noie , où il fut saisi d'une grande défaillance. Tibère averti revint à la hâte, trouva l'empereur qui respirait encore, et demeura un jour enfermé avec lui, Selon le flatteur Velléius, Auguste, environné des empressemens de Tibère , rassuré désormais sur l'avenir, et même un moment ranimé par la présence et l'entretien de ce fils chéri, rendît au ciel son âme divine. Suivant Suétone , Auguste , peu satisfait de cette dernière conversation, laissa échapper ces mots, lorsque Tibère fut sorti : Malheurewp le peuple romain de se trouver sous cette pesante mâchoire !
Quoi qu'il en soit , tout avait été préparé ; toutes les issues étaient gardées , pour que le peuple apprît du même coup la mort d'Auguste et l'avènement de Tibère. Le dernier fils d'Agrippa, le jeune Agrippa Postume , déjà relégué loin de la cour par les intrigues de Livie , reçut la mort dans sa prison par les mains d un centurion , contre lequel il se défendit long-temps. Ce meurtre^ dit Tacite, fut le premier
crime du nouveau règne. Lorsque le tribun militaire vînt rendre compte de raccomplissement de cet ordre, Tibère dît qu'il n^avait rien ordonné de semblable , et que le tribun rendrait compte au sénat. Mais celte menace hypocrite tomba delle-<nème, et fut oubliée dans les soins nombreux qui suivirent.
Tibère, par le droit de la puissance tribunitienne, convoqua le sénat; mais à peine eut-il commencé de parler qu'il s'arrêta , comme accablé de sa douleur, et souhaita de perdre la parole et même la vie ; puis il donna son discours à lire à son fils Drusus; ensuite les vestales apportèrent le testament d'Auguste , dont un affranchi donna lecture. Dans cet acte solennel, Auguste semblait agir comme particulier, et non comme prince : il disposait de sa fortune, et non de l'empire ; mais il était entendu par la servilité commune , que l'une de ses expressions supposait l'autre. Telles étaient les premières paroles du testament : « Puisque la fortune ennemie » m'a enlevé Caius et Lucius, mes fils, que Tibère » César soit mon héritier pour les deux tiers de ma » succession. » Les autres dispositions ne renfermaient que des legs et des libéralités pour le peuple romain.
Après cette lecture commença le singulier déhal de servitude et d'hypocrisie si énergiquement dépeint par Tacite , et où Tibère , qui possédait la réalité du pouvoir, le palais, la garde, le trésor, se fd .
TIBÈUE. 57g
supplier d'accepter Tempire. Après avoir résisté longtemps aux argumens et aux fausses larmes des sénateurs, il céda enfin , comme par 1^ violence, et finit par ces mots : n Au moins que je puisse arriver à ua » temps où vous jugerez équitable d'açcordei: quel- » que repos k ma vieillesse ! » Cette congédie étonnera moins , si Ion songe que rétablissement impé-r rial n'avait encore été confirmé par aucune transin,is7 sion, et qu'Auguste lui-même avait feint dq n'en jouir que pour dix ans..
Indépendamment de sa résistance publique, Tirr bère , même d^ns le secret du palais , exprima son anxiété , tantôt en reprochant à ses amis de ne pais savoir quel monstre c'était que l'empire, tantôt en avouant t^vec plus de franchise, qu'il tenait le loup par les oreilles. En efiet, plusiieurs provinces étaient agitées.. En Germanie , les légions mutinées ofiraient l.empire à Germanicus, qui 1^ refusait avec une indignation trop vertueuse pour être comprise pac Tibère. En lUyrie, la sédition se bornait à des demandes de paie et de congés ; mais elle n'était pas moins violente. On parlait aussi d'un rassemblement formé par un esclave du malheureux Agrippa; et l'on pouvait craindre des complots parmi les grands; de l'empire.
Tout céda bientôt. Germanicus calma les légions^ et les conduisit à de nouvelles victoires, au nom de Tempereur. Les légions d'Illyrie s'apaisèrent également par la présence et les promesses de Drusus.
38o TIBERE.
Tibère eut un pouvoir aussi vaste que paisible ; il parut d'abord en user avec modération. Il refusa les honneurs entassés à ses pieds par le sénat. Il ne voulut ni prêtres , oi temples , ni statues. Il ne permit pas de jurer par ses actes, de donner le nom de Tibère à l'un des mois de l'année. Il ne prit que rarement le nom d'Auguste, et refusa toujours le surnom d'Imperator. II affectait en même temps une grande déférence pour le sénat, et quelquefois une apparence de soumission qui devait faire trembler les sénateurs. Ainsi , dans un discours au sénat , il proféra ces paroles littéralement conservées. « Je » l'ai dit, pères conscnpts, et maintenant, et dans » d'autres occasions; un bon et utile prince que » vous avez entouré d'une puissance si grande et si » libre doit être le serviteur du sénat et des citoyens, » souvent de chacun d'eux ea particulier : je ne me » repens pas de l'avoir dit; car j'ai trouvé, et je » trouve encore en vous des maîtres bons et équî- » tables. »
Quelques autres traits particuliers semblaient indiquer de la modération et des égards pour le peuple romain. Tibère avait fait transporter dans sa chambre * une statue précieuse , placée devant les Thermes
* Plurima ex omnibus signa fedt, ai diœlmus, fœeundîs$imm artis ; inter qum distrmgentem te , quem Mareuê Agrippa aniè thermos smas dieavit, miré gratum Tiberio principi : qui non quivii temperare sibi in to, quamquam Imperiosus sui inter initia prinâpatûs^ transtulitque in cubieultm, aRo ibi slgiio substituto : càm quidem tanta popuH romani eontamaeia fdt» ut magnis theatti eéamaribut reponi Apagyamemmflagitaverit, prineepeqi»* quamquam adamatum, reposueritn. {Vlin, Hist^ nat,, lib^ XXXIV.)
d'Agrippa y et qui représentait un homme se frottant au sortir du bain. Le peuple romain , si peu sensible à la perte de sa liberté , réclama contre cette fan-* taisie du prince; et de grands cris éclatèrent au théâtre , pour redemander le rétablissement de la statue dans un lieu public. Tibère la fit replacer $ mais il supprima les comices, dont Auguste avait consenré l'image, et qui s'étaient assemblées encore pendant toute la durée de son règne. Cette grande révolution , qui détruisait la dernière forme de la liberté populaire , est appelée dans Velléîus par un de ces euphémismes communs à tous les temps de servitude , Vorganisation des comices ( comitiorum ordinatio )• Des paroles hautaines , des traits de despotisme se mêlaient à tous les actes de Tibère , et annonçaient la dureté farouche de son règne : un ancien ami lui disait , dans les premiers jours de son élévation : t Vous souvenez-vous, César?» et il allait rappeler quelques souvenirs de leur liaison. « Je ne » me souviens pas de ce que j'ai été , » lui répondit Tibère. Il différait à payer les legs d'Auguste au peuple^^romain. Un homme , rencontrant un convoi funèbre, dit tout haut que le défunt devrait bien se charger de prévenir Auguste de cet oubli. Le plaisant est arrêté , conduit à Tibère , qui lui fait donner aussitôt sa part du legs , et ordonne qu'il soit pendu , afin d'aller avertir Auguste.
Insensiblement il marqua davantage son pouvoir , se montra surveillant sévère de la justice, et même
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réformateur des mœurs. Il veaait assister aux jugemens des tribunaux; et, s'il croyait apeixîevoir faveur ou corruption dans les juges , il les réprimandait : mais ce qu'il faisait ainsi pour la justice, il pouvait le faire au proût de la tyrannie ; et il ne tarda pas. Il avait d'abord refusé de punir les libelles, et écarté les. accusations de lèse-majesté ; il parut bieîtôt disposé à les accueillir. Ce fut surtout après la mort de Germanicus qu'il laissa voir tous ses vices. La vertu du jeune prince le contenait; et il avait peur de sa gloire.
Il l'éloigna d'abord des provinces voisines de l'Italie, et l'envoya commander en Orient : mais Tamour et les vœux des Romains suivaient partout Germanicus. On comparait son affabilité, sa douceur, à la dureté de Tibère. On espérait en lui , comme on avait autrefois espéré dans son père Drusus. La haine de Tibère s'en irritait ; Germanicus mourut en Orient, après une courte maladie. Suétone n'affirme pas l'empoisonnement de Germanicus; et, dans les temps modernes , Voltaire , avec ce scepticisme qui devient quelquefois trop favorable aux raéchans, a rejeté, comme une fable, les soupçons de Tacite. Mais les plaintes de Germanicus mourant , les accusations répétées par sa femme et ses amis, le mécontentement de Tibère qu'on eût montré le corps du jeune prince , ses cruautés contre la veuve et les enfaus de Germanicus : voilà des motifs de soupçonner un premier crime attesté par tant d'autres crimes.
Latondiiftede Tibère pendant le procès de Pîson nest pas moins remarquable. Rome et Tempire accusaient le gouverneur de Syrie , et demandaient sa mort. Il fallait une satisfaction. On dirait que Tibère eût voulu d'abord la détourner. Un accusateur aposté se présente afin de substituer une accusation de commande aux voix énergiques des amis de Germanicus. Geux-ci ne voulurent pas se désister de leur pieuse vengeance. Le sénat leur fut ouvert. Tibère , dans un discours ambigu, parut laisser quelque espérance à Pison , pleura Germanicus , et blâma le zèle trop ardent de ses amis. Lorsque les débats s animèrent, et que Pison, sans être convaincu sur le crime d'empoisonnement , fut accablé par la véhémence de ses adversaires, le prince parut si froid, si impénétrable , que Pison sortit du sénat sans espérance : on le trouva mort dans la nuit.
Selon quelques récits du temps ^ répétés par Tacite, cette mort eût été violente, et prévint le désespoir de Pison , qui , dépositaire des ordres secrets de l'empereur contre Germanicus, était résolu de les produire au sénat. L'imagination , qui aime le dramatique dans l'histoire , se figure Tibère présidant au jugement de son complice , redoutant un aveu, dernière défense de l'accusé, le retardant quelques jours par de fausses promesses, et s'assurant à la fin le silence par un meurtre secret. Cependant les dernières paroles écrites par Pison, et apportées dans le sénat , démentent cette conjecture.
Piflon se plaint de succomber à la conspiration de ses ennemis. Il n'accuse ni Tindifféreûce , ni les ordres du prince; il lui rappelle seulement une ancienne amitié quil invoque pour ses enfans. Mais on sait que Thorrible loi des confiscations pouvait faire redouter à un Ronciain quelque chose après la mort. D'autres victimes de la tyrannie des Césars semblaient la bénir dans leur testament ou dans leurs derniers adieux, afin de sauver par cette flatterie de mourant le patrimoine de leur famille.
Il reste donc vraisemblable que Pison avait été l'agent de Tibère dans mille persécutions contre Germanicus. Plancine , son épouse , plus particulièrement soupçonnée de l'empoisonnement de Germanicus, fut sauvée à la demande du prince. Du reste , après la mort de Pison ^ Tibère eut égard à ses dernières prières ; il fit réduire les amendes , et conserva la plus grande partie de ses biens à ses enfans. Mais en même temps il récompensa les accusateurs par des places et des honneurs.
Soit que Tibère se sentît délivré par la mort de Germanicus, soit que son orgueil fût ulcéré par les regrets qui la suivirent , il est certain que son gouvernement, jusque-là mêlé de quelque bien , devint depuis cette époque chaque jour plus tyrannique et plus cruel. Il avait déjà pour principal ministre Séjan , qui , par une circonstance remarquable , s'attira tant de haine , sans diminuer celle que l'on portait au prince. Il admettait en même temps
Dfusus 4ans le gouvernement, Tassociait au consultât, et ne paraissait pas jalousa de son pouvoir.
Cette même année , il quitta Rome , pour habiter la Campanie. La paix de 1 empire était faiblement; troublée par quelques guerres dans TAfrique ou dans la Thrace , et quelques révoltes dans les Gaules. Tibère , du fond de sa retraite , donnait des ordres ; et il annonçait au sénat ces troubles passagers lor£Hfu'ik étaient apaisés par le courage des généraux romains. Lesprinc^>aux^vénemensdece règne sont donc Tavilisaement du sénat, ^efi iniques sentences et ses lâches délations, qui frappèrent tant de victimes, depuis les ennemis de Tibère jusqu'à ses favoris. On conçoit avec peine quelques-unes de ces barbaries légales, dont le sénat ^e montrait l'exécuteur docile avec un zèle tantôt blâmé , tantôt loué par Tibère. Drusus ét^nt tombé malade , un chevalier romain, Lutorius Priscus, avait préparé des vers sur la mort du jeune prince. Drusus guérit; mais le poète, ayant lu son ouvrage dans quelques cercles de femmes, fut dénoncé pour crime de lèse-majesté. Le sénat le jugea digne de mort ; et il fut exécuté dans sa prison.
Tibère, en trouvant la peine rigoureuse, approuva cependant le zèle des sénateurs à venger les injures du prince ; mais , comme si Ion eût fait tort à sa clémence, il ordonna qu'à l'avenir les arrêts de mort ne seraient exécutés qu'après un délai de dix jours, La l>assesse du sénat n'en fut pas moins ardente à
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multiplier les victimes^ sur un soupçon , sur un prëtexte«. Le progrès de la seryitude était continu. Un général vainqueur n'osait pas, sans l'ordre du prince, accorder la couronne civique à un soldat. Tous les gouverneurs de provinces tremblaient devant les accusations, que Ton rendait mortelles, en y joignant le crime de lèse-majesté. Les premiers citoyens de Rome, possesseur^ de ces immenses richesses, de ces palais, de ces vastes domaines, de ces armées d'esclaves, qu'ils tenaient de leurs aïeux, vivaient dans tous les excès du luxe, Ils en étaient moins suspects au prince. On avait proposé dans Te sénat de nouvelles lois somptuaires. Tibère les désapprouva par une lettre; et Ion se réduisit à prescrire quelques réformes dans les plus obscures tavernes. L'empereur conservait au sénat un simulacre de pouvoir, dans des sujets semblables. Il lui laissait discuter longuement les titres, sur lesquels se fondait le droit d'asile réclamé pour- les temples de quelques villes dlonie.
Après deux ans de séjour dans la Campanie, Tibère fut rappelé à Rome par une maladie d'Augusta, sa mère. Le sénat prodigua les offrandes, les prières publiques et les sacrifices. Tibère , sans affection pour sa mère ," respectait en elle cependant la veuve d'Auguste, et redoutait la vieillesse encore ambitieuse de cette femme, à laquelle, il devait l'empire. Jaloux de le perpétuer dans sa maison , il demanda le tribunal pour son fils, comme lui-même
Tavait reçu d'Auguste. Le sénat répondit en votant des arcs de triomphe, et des actions de grâces aux dieux. Tibère parut quelques momens tempérer la rigueur du pouvoir. Sur les rôles des accusations inscrites devant le sénat , il raya le nom d'un citoyen prévenu d'avoir fait fondre une image du prince , pour la transformer en une vaisselle d'usage. Mais le sénat trouvait alors en soi quelques forces de résistance : c'était une des bassesses ingénieuses du temps. Un sénateur, jurisconsulte célèbre, Asinius Capilo, accusa Tibère d'abus de pouvoir, pour avoir ainsi soustrait à la justice du sénat un homme coupable de lèse-majesté.
Dans ce despotisme si grand et si peu contesté, Tibère se laissait lui-même dominer par Séjan ; et cette faiblesse était portée si loin , que le grave Tacite n'y trouve d'autre explication que le caprice du sort, et la colère des dieux contre Rome. Commandant des cohortes prétoriennes , ministre principal de l'empereur, qui le nommait en public le compagnon de ses travaux, Séjan voulut arriver à l'empire. Dnisus, fils de l'empereur, élevait uue barrière à son ambition. Séjan séduisit la femme de ce jeune prince, et le fit périr par le poison.
Pendant la courte maladie deDrusus,etdans les premiers jours qui suivirent sa mort , Tibère ne cessa point de paraître au sénat. Il réprima les larmes réelles ou feintes des sénateurs; et il fit présenter
588 TIBBRE.
au sénat les deux fils aines de Germanieus , comme les héritiers désignés de Tempire. Rien n était plus conforme aux vœux des Romains ; et quand Tibère» selon Tusage^ prononça, sur la place publique, leloge funèbre de son fils Drosus , une joie secrète se cachait sous le deuil apparent du peuple. On peut croire que le vieux prince pénétra sans peine cette hypocrisie de la douleur publique » et qu'il ne larda pas à reprendre ses défiances et ses haines contre la maison de Germanieus.
Il regrettait peu son fils; il trouvait mauvais qu'on lui rappelât un souvenir qu'ilavait si vite oublié. Les envoyés dllion venant un peu tard le haranguer sur cette perte , il leur répondit qu'il leur faisait aussi son compliment de condoléance mr la mort d'Hector^ leur illustre concitoyen. Mais Âgrippine l'offensait par son orgueil et par sa vertu ; et le sénat lui-même, par son imprévoyante flatterie , se hâtait trop d'honorer les fils de Germanieus » que lui avait reeoiAmandés Tibère.
Séjan, dont le premier crime était inutile , si de nouveaux héritiers remplaçaient Drusus , dénonçait à Tibère l'élévation et les espérances des jeunes princes. Dès-lors les anciens amis de GermaMaicus furent la proie désignée aux délateurs. Ces hommves, protégés par Tibère , devinrent le fléau de l'enipire. Déchaînés ? par des ordres secrets » contre tous oeux qui pouvaient déplaire , ils semblaient, dans leur servile impudeace, imiter l'énergie et récAanier le
TIfiÈRE. 389
droit de ces libres accusations, usitées dans la république. Ainsi Rome, et ce fut la science d'Auguste perfectionnée par Tibère , s'enfonçait dans lesclavage par l'abus des mêmes choses qui jadis , lavaient rendue libre. Le tribunatétait devenu l'inviolabilité de la tyrannie, les accusations publiques Tinstrument des soupçons et de la servitude commune , le sénat , le greffe de toutes les vengeances de l'empereur ou de ses favoris.
Ainsi périrent plusieurs amis illustres de Germanicus; ainsi l'on vit un père dénoncé par son fils; ainsi Grémutijus Gordus, historien illustre, accusé d'avoir loué , dans ses livres , les grands hommes de la république , fut forcé de se donner la mort. Tibère , dissimulé sur tout le reste , protégeait ouvertement les délateurs. Il ne voulait pas permettre qu'on leur ôtât leur salaire , dans le cas où l'accusé se tuait avant le jugement, pour prévenir la confiscation de ses biens ; et il les fit payer alors de l'argent du trésor.
Séjan * qui dirigeait , par ses cliens , toutes les. accusations de lèse-majesté , mit sa faveur à l'épreuve, en demandant à Tibère la permission d'épouser'la. veuve de Drusus. L'empereur refusa ; et, ce qui doit surprendre, le crédit de Séjan n'en fut. point affaiblk Tibère vieillissait; et sans doute il lui paraissait pénible de changer sa confiance et l'ordre qu'il avait établi pour les affaires de l'empire. Le ministre profita de cette disposition. Rome fati^ait^
ZgO TIBERE.
Tibère. Il ne pouvait ^supporter aucune ombré de liberté ; et son esprit amer et juste était dégoûté de la servitude.
Il refusait les temples qu'on voulait lui dédier. Il se plaignait , en sortant du sénat, de la bassesse des sénateurs. D autres fois il était choqué des vérités qu'il entendait , par le zèle des accusateurs à reproduire tous les discours ofiensans, qu'ils imputaient à leurs victimes. D'ailleurs à Rome , il était lassé des prières et du crédit de sa mère. Il était importuné par la hauteur et les plaintes d'Agrippine ; et pour la frapper, ainsi que ses enfans, il atmait mieux s'éloigner.
Ce fut ainsi qu'il quitta Rome , pour se rendre d'abord dans la Campanie , sous prétexte de dédier le temple de Jupiter à Capoue, et celui d'Auguste à Noie. Au commencement de ce voyage , le pouvoir de Séjan sur son maître s'accrut encore par un incident fortuit. Tibère dînait dans une grotte sauvage , dont une partie s'écroula pendant le repas. Tout le monde fuit. Séjan , couvrant Tibère de son corps, soutint Teffort de la chute, et fut trouvé dans cette situation par les soldats qui vinrent au secours. PliTs assuré que jamais de la fidélité de son favori, Tibère ne s'en fia qu'à lui du soin de l'empire. En partant pour la Campanie, il avait défendu par un édit qu'on vînt troubler son repos; mais il voulut un asile plus solitaire , et il passa dans l'île de Caprée, où il fit construire douze maisons de
TIBÈBE. 59 1
plaisance > dans lesquelles il cachait son ennui, ses vices et ses plaisirs infâmes.
Il fut un moment rappelé par deux grands désastres publics, la chute de l'amphithéâtre de Fidènes, où périrent plus de vingt mille Romains, et Tincendi^ d'un quartier de Rome. Mais après avoir donné quelques ordres et quelques secours , il ren-r tra dans son ile, comme si Caprée fut devenue^b capitale du monde romain. 11 avait près de lui quel* ques sénateurs, l'astrologue Thrasylle, qu'il avait éprouvé pendant son séjour à Rhodes, et quelques lettrés ou beaux esprits grecs. Il protégeait particulièrement cette classe de sophistes dont il aimait !s^ langue et l'érudition frivole. On a conservé même une lettre de recommjindation qu'il donnait à l'uit de ses courtisans grecs qui retournait à Mytilène ^^ dans sa pairie. Les termes de cette espèce de finiiaiji sont assez curieux, t Si quelqu'un ose faire tort à ik Potamon, fils de Lesbonax, qu'il ait à voir aupa*- » ravant s*il est en état de me faire la guerre. »
Il n'en fut pas moins quelquefois très-cruel pour ces pauvres sophistes , qu'il accablait habituellement de questions pédantesqueset capricieuses sur la mythologie. L'un d'eux s'informant près des esclaves du prince quels livres il lisaille soir, afin de juger par-là des questions du lendemain , Tibère offensé l'exila d'abord, et bientôt après le fit mourir. Il s'était toujours occupé de minuties grammaticales , s'excusant au sénat d'avoir employé le mot de tnonopoUum, et
39^ TIBÂRE.
prosemant tl'autres termes tirés du grec, pour né faire usage que de termes bien latins ; mais dal)5>son oisive retraite, ce pédantisme augmenta. Tibère parut négliger même les^ affaires. Il laissa pendant plusieurs années des places vacantes, des provinces sans gouverneur. Mais c'était plutôt par défiance que par inertie ; car en même temps il écrivait assidûment au sénat, accueillait toutes les délations, et désignait toutes les victimes.
( Du fond de ce repaire de débauche , la tyrannie pesait sur Rome; et de Rome, s^r l'univers. Le sénat continuait ses bassesses , conmie sous les yeux du prince. Totit ce qui restait d^amis fidèles à la mémoire de Germanicus était poursuiv^r par les délateurs ; sa, veuve et ses "fils étaient entourés d'espions et de gardas. Cependant le sénat dressait des autels à la clémenee et à l'amitié, et tes ei^tourait des im«iges de Tibère et de Séjan. En même temps, il suppliait le prince et; son favori de revenir à Rome;, et ce vœu pouvait être sincère, car il y avait quelque chose de plus terrible dans cfette puissance qu'on ne voyait pas , et qui de loin ordonnait de mourir. Mais Tibère ne voulut pas quitter son asile , même pour assister aux derniers momens de sa mère. Cette mort parut enlever une dernière protection aux Romains. Peu de temps après, Tibère accusa, dans une lettre ail sénat, Agrippine et son fils. Cependant telle était la puissance du nom de G^rmanicus, que la bassesse des. sénateurs hésita.. Le peuple en
foule, portant les images d'Agrippinô et de son fils ^ entourait rassemblée. On accusail Séjan; on suppliait Tibère% Les séances du sénat étaient secrètes ; mais on répandit dans le publia, sous le nom de quelques sénateurs, des discours que Ion supposait prononcés contre Séjan.
Du fond de son île , Tibère réprimanda le peuple par un édit, et se plaignit des sénateui's; niais la perte de la famille de Germanicus parut quelque temps ajournée. C'est vers cette époque , dans la. dix-huitième année de Tempire de Tibère , que se place le plus grand événement des annales humaines, le martyre du divin législateur. Quelques écrivains ecclésiastiques ont même avancé que Tibère fut attentif aux miracles qui s'accomplissaient dans la Judée. « Tibère , écrivait Tertullien dans le second » siècle, fit rapport au sénat des choses qu'il avait
> apprises de PalejStine sur la vérité de ce dieu nou- » veau, et il l'appuya de son suffrage. Le sénat, » n'ayant pas vérifié le fait par lui-même, refusa.
> Tibère persista dans son opinion, en menaçant
> du supplice les accusateurs des Chrétiens. »
A l'appui de cette anecdote, on cite une lettre de Pilate à Tibère , conservée par Hégésippe , et désignée par Eusèbe et Augustin. Mais * cette lettre fort courte , dans laquelle Pilate cite l'autorité des écritures et raconte les miracles et la divine mission de Jésus- Christ> ne peut raisonnablement être
* Sarami ÂiHnaleê eee(e$iû9tici , t . 1 , p. 4oo.
admise comme le rapport du gouverneur romain à l'empereur. C'est la fiction naive d'un chrétien qui n'a pas su même contenir sa foi, et modérer ses paroles , pour donner plus de vraisemblance au témoignage qu'il mettait sous le nom d'un étranger payen ou sceptique.
Ne croyons donc pas que le christianisme naissant ait été recommandé par Tibère ; ne plaçons pas sous de tels aupices une religion pure et sublime.
Au rapport de Suétone, Tibère souffrit quelquefois que des décisions contraires à son avis fussent prises par le sénat ; mais c'était en choses indifférentes; et peut -on supposer une résistance du sénat, lorsque Tibère menaçait? Est -il vraisemblable d'ailleurs que Tibère , ennemi de toute nouveauté, et sévère inquisiteur des cultes étrangers, eût favorisé, contre tous les préjugés romains, une croyance venue de la Judée et du peuple le plus méprisé de Rome? Nous voyons, au contraire, dans Suétone, que Tibère réprima les cérémonies étrangères , les rites égyptiens et juifs , qu'il força les sectateurs de ces croyances à brûler les vêtemens et tous les objets qui servaient à leur culte. Tacite nous dit également que l'on s'occupa , sous Tibère, d'expulser les superstitions égyptiennes et judaïques, qu'il fut fait un sénatus -consulte pour déporter en Sardaigne quatre mille hommes de familles affranchies, livrés à cette superstition, et que les autres furent condamnés à sortir de l'Italie > s'ils
ne renonçaient pas, avant un terme fixé, à leurs rites profanes. Ces paroles, rapprochées d'une autre expression de Tacite , feraient plutôt supposer que, si le christianisme, à cette époque, était déjà parvenu jusqu'au centre de Tempire , il se cachait et fut frappé parmi la foule de ces malheureux fils d'esclaves que Tibère envoyait mourir en Sardaigne. En effet , ce n'est pas la religion juive en elle-même , mais les sectes dissidentes, les sociétés secrètes et nouvelles que cet empereur parait avoir persécutées. Fidèle d'ailleurs à l'ancienne politique du sénat, il respecta les religions nationales dans les pays sujets ou dépendans de Rome ; et le culte judaïque sur son propre territoire ne fut pas excepté de cette to-^ lérance. Jérusalem, sous le joug des Romains, restait encore la ville sainte, que ne devait profaner aucune image des dieux étrangers. !Pilate, haï des Juifs pour son avarice et sa dureté , ordonna , pour les humilier, de placer à l'entrée de l'ancien palais d'Hérode douze boucliers dédiés à Tempereùr. La profanation était légère; car ces boucliers ne portaient aucune efiigie des dieux , et n'étaient entourés d'aucun symbole d'idolâtrie. Toutefois les principaux d'entre les Juifs réclamèrent avec chaleur contre cette nouveauté sacrilège : « * li empereur , disaient-ils , n'a 9 pas besoin d'être honoré par le mépris des lois ; » Tibère ne veut pas que l'on profane nos rites; » montrez son édit, sa lettre, ses ordres, ou per-
* PhiUmis operi legatio ad Caium , t. 1 ..
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» mettez-nous d'invocper Tempereûr lui-même par » une députation. »
Alors 9 malgré le mécontentement de Pflale , ils adressèrent une suppliqiie à l'empereur, pour se plaindre de l'insulte faite à leur religion. Tibère , irrité , écrivit une lettre de reproche à Pîlatc , en lui donnant l'ordre de retirer sur-le-champ les boucliers. Ils furent en eflfet transportés à Césarée , ville toute romaine, et placés dans un temple dédié k Auguste. On ne peut douter de ce fait , allégué dans le palais même des Césars , peu de temps après la mort de Tibère, par les députés juife qui venaient supplier l'insensé Calîgula de ne pas les forcer à recevoir sa statue dans leurs temples.
Parmi les crimes qui souillèrent les dernières années de Tibère , il n'en est pas de plus lâche et de plus hideux que la lente agonie infligée à deux des énfans de Germanicus. Le sénat fut encore le premier instrument de cette barbarie. Il déclara d'abord Agrippine et Néron coupables, sans désigner leur crime.
Agrippine fut reléguée dans une maison de campagne près d'Herculanum , sous la garde d'un centui^on fétoce qui la frappait , et lui arracha même un ceil par ces horribles outrages : ensuite Tibère la fit conduire dans Tîle de Pandataire , comme pour avilir cette vertueuse princesse par le même exil que Julie.
Le jeune Néron, relégué dans l'île de Ponce, y
TI&ÉKE. 597
périt de faim 9 ou se donna la mort pour échapper aux torturées étalées devant lui. YeUéius enveloppe ces horreurs de vagues expressions, t De quelle » douleur, dit-^il, ces trois dernières années nonl- » elles paâ déchiré Tâme de l'empereur ! Quel tour- » ment secret a dévoré son cœur par le chagrin , » par Tindignation , par la honte que lui ont causée » sa bru et son petit-^fils ! » On voit que le lâche ne sait comment accuser de si nobles victimes.
Drusiis 9 le second fils de Germanicus, restait près de Tibère , et aVait , dit-on , applaudi par ambition à la perte de son frère ; mais il fut bientôt sus^ pect, dénoncé devant le sénat et renfermé dans la prison du Capitole. Il paraît qu'alors Séjan , à son tour , fut lobjet de^ soupçons de Tibère. A travers les. lacunes de l'histoire , il est difficile de juger s'il forma réellement une conspiration; dans ce cas^ elle eût été bien lente , mais son immense pouvoir suffisait pour le rendre coupable , dès que Tibère commencerait à se défier de lui. Le vieux prince pré^ para de longue main la chute de son favori. Il' le nomma consul avec lui. Le sénat ne vit rien de mieux que d^ proroger ce consulat pour cinq ans. Mais Tibère écrivit i son cher collègue , qu'un dé^ cret semblable était contraire aux anciennes lois^ et qu'il fallait, se démettre du con^ilat. Séjan obéit; et le sénat le consola par des honneurs presque di-^ vins. Tibère se plaignit pour lui -môme de ce culte profane que l'on prodiguait à des hommes^ Il es*»
SgS TIBERE.
sayait , pour ainsi dire , d'ébranler le crédit de Séjan, puis il le raffermissait par des éloges publics: tantôt il annonçait dans ses lettres au sénat qu'il était accablé de yieillesse et près de mourir; tantôt qu'il allait se rendre à Rome. Il demandait au sénat la dignité d'augure et de pontife pour le jeune Gaîus, dernier fils de Germanicus, et en même temps il faisait accorder le même honneur à Séjan et à son fils.
Dans cette sourde guerre qu'il faisait à son farori , Tibère s'appuyait sur un nouveau confident, Macron, ofiicier du prétoire , aussi pervers que Séjan, et plus fidèle. Quelles furent les tentatives de Séjan? quelles forces avait-il réunies? quel coup devait-il porter? L'histoire mutilée nous apprend peu de choses à cet égard. Ses projets ou ses mécontentemens furent dénoncés par un des pluç vils agens de son ancien pouvoir, Satrius, celui qui avait demandé au sénat le sang de Cremutiiis Cordus. Cet homme instruisit de tout Antonia, mère de Germanicus, et belle-sœur de Tibère. Antonia fit avertir l'empereur par l'affranchi Pallas.
Le vieux tyran, réfugié derrière les rochers de son lie, prépara tout pour la perte de Séjan. Macron se rend à Rome avec une lettre du prince au sénat, et des ordres secrets pour l'un des consuls et pour le préfet des cohortes urbaines. Il convient avec eux du rôle qu'ils vont jouer. Le sénat est convoqué dans le temple d'Apollon , pour entendre la dé-
TIBÈRB. 59g
pèche de l'empereur , qui doit annoncer, dit -on, la nomination de Séjan au tribunat , c'est-à-dire un partage de l'inviolabilité impériale, et presque une désignation à Tempire. Séjan arrive plein de confiance au sénat. Macron lui répète que l'empereur a voulu Je surprendre par cette faveur, et ne lui a pas écrit à lui-même, afin <^ue son élévation lui fût annoncée dans le sénat, et de la bouche des consuls. Puis il se retire , et emmène avec lui les cohortes prétoriennes, sous prétexte de leur distribuer dans leur camp , hors des murs de Rome, une gratification de l'empereur. Le poste qu'elles viennent de quitter près le sénat est aussitôt rempli par les cohortes urbaines, et Lacon leur général.
La séance est ouverte; et chaque sénateur, en passant auprès de Séjan , se hâte de le féliciter, sur les nouveaux honneurs qu'il va recevoir, et de faire remarquer sa joie d'une chose si juste. Le consul déroule la lettre de l'empereur, et en commence la lecture. Tibère s'étendait en longs détails , en vagues digressions qui n'arrivaient pas au sujet attendu par tout le monde : enfin, le nom de Séjan se présente , avec un blâme, léger il est vrai. L empereur passait à autre chose ; puis il revenait à Séjan, pour le blâmer encore ; puis bientôt , il lui donnait quelques louanges, et s'écartait encore de ce sujet, pour le reprendre , et le laisser avec une alternative de blâmé ou d'approbation , jusqu'au moment où, sur la fin de cette longue lettre, les expressions devien-
nent plus amères , les reproches continus. A Fétoonement succède un sentiment nouveau. Les bancs les plus rapprochés de Séjan sont bientôt déserts. Le consul , qui poursuivait sa lecture » arrive enfin aux paroles décisives, à Tordre d'arrêter Séjan comme un conspirateur ; et, se hâtant d'obéir : lève-toi, Séjan, dît-iL Frappé de çé coup inattendu, Séjàn demeurait immobile, paraissant ne pas entendre l'ordre réitéré du consuL II se lève enfin au milieu des iajures et des cris du sénat qui rampait tout à l'heure à ses pieds. Il est saisi par les licteurs, entraîné hors de la salle , et , sous la garde des cohortes urbaines, conduit dans la prison.
Tibère qui avait calculé à dessein la longueur de sa lettre , pour donner à Macron le temps d'éloigner les cohortes prétoriennes dévouées à Séjan , ja 'avait p9S moins soigneusement médité toutes les parties de son plan : si Séjan résistait, si quelques cohortes se déclaraient pour lui , Macron avait Tordre de tirer de prison le jeune Drusus , pour le présenter aux Romains. Tibère avait fait approcher de son île la £k>tte de Misène , afin d'y monter au moindre péril , et de se réfugier en Orient II avait fait disposer sur la route de nombreux signaux pour être averti de Tévénement; et lui-même se tenait en observation sur la tour la plus élevée de son ile.
Tant de précautions ne furent pas nécessaires. La joie du peuple, à la disgrâce de Séjan ^ éclate en mille transports. On brise, on renverse ses statues :
TIBÂRli. 40 *
l'idole est déitxiite. Le sénat, réuni de nouveau dans le temple de la Concorde , condamne Séjan à luna- «imité ; et le même jour il meurt étranglé dans sa prison.
Cette justice du tyran contre un de ses ministres ne fut que le comfmencement de cruautés nourelles ; et Séjan fut fatal, après sa mort, comme p'endant «a vie. Les enfans de Séjan furent d'abord condamnés ; tm n'épargnfa pas même sa fille à peine sortie de l'enfance ; et, comme laJoi défendait le supplice d'une vierge , elle fut violée par le bourreau avant d'être mise à mort. Cette infamie , renouvelée pour d'autres victimes , était commandée par Tibère.
La femme de Séjan , séparée de lui par un divorce, n'ayant pas survécu au supplice de ses enfans, révéla, dit-on, avant de -mourir, un ancien crime de Son mari , lempoisoBnement de Drusus. Tibère se vit à l'aise pour punir, et faire couler le sang. On n'entendit plus parler que de la trahison et des complices de Séjan ^ et, sous ce prétexte, une foule de victimes furent frappées. La bassesse devînt crime d'État : on était coupable d'avoir connu, d'avoir salué le favori. Tibère se chargea lui-même d'une partie des poursuites, et fit torturer les prévenus sous ses yeux. Le sénat, complice tout entier d'un long dévoûment à Séjan , se justifiait en se décimant par des délations et des supplices.
Tibère , comme pour surveiller le zèle des bourreaux, sortit alors de Caprée, s'avança jusqu'à Sor* T. u. aô
4o!i TIBÈRE.
rente, et Tislti^ même ses jardias aux portes de la ville : mais il n'entra pas dans Rome , et bientôt se retira , comme un banni , dans les rochers de son île.
On a dit plus d une fois , pour expliquer la longue patience des Romains » que La tyrannie des Césars pesait sur le sénat , que leurs cruautés, quelque grandes qu'on les suppose , tombaient sur un petit nombre d'hommes rapprochéis du pouvoir par leur ambition et leurs intrigues ; que le reste des citoyens reposait en pleine sécurité , Qt qu'ainsi ces règnes odieux dans l'histoire ont pu n'être pas malheureux pour les peuples. Cette explication est mal fondée, même pour Tibère, le plus habile, et partant le plus modéré de ces despotes qui opprimèrent les Romains avec une férocité semblable à la démence. Sa tyrannie s'étendait dans toute l'Italie^et dans les provinces : de riches citoyens de la Gaule , de l'Espagne et de la Grèce étaient injustement condamnés, l'un parce qu'il avait des mines d'or que le prince confisquait à son profit , on autre , parce qu'il était suspect , un autre parce qu'il déplaisait
Non*seulement les défiances, mais les infâmes passions de Tibère cherchaient des victimes dans tous lea rangs, et pénétraient dans les familles. La beauté , la jeunesse étaient enlevées par des satel^lites, pour être souillées par un monstre impur. La résistance , ou les plaintes des parens étaient châtiées; et, suivant l'expression de Tacite, on exerçait
TIBÈRE. 4o3
sur les Romains^ comme sur des captifs , le rapt^ la violence et tous les capriees du plus fort.
Du milieu de ces infamies inexprimables pour une plume moderne , Tibère ne relâchait pas son inquisition politique ; il se repaissait de cruautés , comme <le débauches. Un luonument authentique semblerait faire croire qu'une sorte de délire ^ un marasme de dégoût et d'horreur pour soi-même, se mêlait par intervalle à ses crimes et à ses vices. Une de ses lettres au séAat commençait par ces mots : « Que T» vous écrirai-je, pères conscripts? ou comment yous » écrirai-je? ou que ne vous écrirai-je pas en ce 9 temps? que les dieux et les déesses me tuent plus » cruellement que je ne me sens chaque jour dé- » périr , si je le sais ! »
Mais il reprenait bientôt son activité malfaisante , lattentif à recevoir les délations, dirigeant le sénat par ses lettres ironiques et impérieuses, suivant de loin toutes les délibérations de lassemUée, blâmant l'un, excitant l'autre, s'occupant d'un détail relatif aux livres sibyllins, et d'une sédition pour la cherté des blés, s'ofiensant d'une proposition qui pouvait flatter les gaides prétoriennes, se moquant d'une flatterie qu'on lui adressait , confisquant les bieni des condamnés, et créant une espèce de caisse publique, pour prêter de l'argent aux citoyens obérés.
Au milieu de ces soins, il poursuivait les complices de Séjan : les prisons en étaient remplies; et Tibère , quelle que fût la docilité du sénat , lassé de
/|o4 tïfeÈRte.
tant de procès , les fil tous égorgek*. « Ce fut , dit Tacite *» une immense boucherie de tout sexe , de tout âge , gens illustres ou inconnus : ils gisaient çà et là , par cadavres isolés , ou par monceaux. Il n'était point permis aux parens ou amis d'en approcher, de leur donner des larmes, ou même de les regarder long-temps. Des gardes apostés à lentour, attentifs à la douleur de chacun, veillaient sur ces corps putréfiés , jusqu'à ce qu'ils fassent traînés dans le Tibre, où tantôt flottant sur l'onde, tantôt rejetés au rivage , personne n'osait ni les réduire en cendres, ni même les toucher. Toute communauté de sentimens humains était interrompue par la terreur ; et, plus la cruauté s'acharnait , plus la compassion était interdite. » En poursuivant avec cette fureur le souvenir de Séjan , Tibère n'en fut pas moins ciiiel pour les anciennes victimes de ^on favori. Le jeune Drusus, prisonnier dès long-temps, exposé à mille outrages, mourut de faim, en dévorant la bourre de son matelas. Tibère publia lui-même ces affreux détails. Il fit lire dans le sénat le registre tenu parles gardes et les espions de Drusus. « Rien , dît Tacite, 9 ne sembla plus atroce. Que l'àieul de Drusus ait pu » entendre, ait pu lire de pareils faits, qu'il les publiit » lui-même^ on le concevait à peine ; mais les lettres 3 du centurion Actius et de l'affranchi Didyme , in- « diquaient par leurs noms quels esclaves , lorsque
• Taeit, Jnnalium , libr. 1 1 , c.
TiBÈim. 4^5
» Drusus sortait de sa chambre , rayaient frappé , Ta- » vaient fait reculer d'épouvante. Le centurion citait » de plus avec orgueil ses propres paroles pleines » d'outrages , et les expressions du mourant , qui » d'abord , sous une apparence de délire , avait laissé » échapper quelques paroles funestes contre Tibère , » et bientôt désespérant de la vie, avait prononcé » des malédictions longues et méditées, souhaitant » que celui qui, par le meurtre de sa bru , de soj;i ne- » veu, de son petit-fils, avait couvert de sang sa mai- 9 son toute entière , satisfît par son propre supplice » à la vengeance de ses aïeux et de ses descendans. >» Les sénateurs troublaient , en murmurant , cette » lecture , comme par indignation de tels blas- » phêmes ; mais au fond des âmes pénétraient la D crainte et l'étonnement que cet homme autrefois » nlsé, et qui couvrait ses crimes de ténèbres, en » fût venu à cet excès d'impudence, d'abattre, pour » ainsi dire, les murailles, et de montrer son petit- » fils, sous le fouet d'un centurion, sous les coups » des esclaves, implorant en vain les plus vils ali- » mens, pour soutien d'une vie mourante. » .
La mort d'Agrippine suivit celle de Drusus : cette illustre Romaine périt de faim dans sa prison. Tibère, selon le génie des plus vils tyrans, outragea par des calomnies la mémoire de sa victime. II accusa d'impudicité cette femme renommée pour se&verlus, ci supposa qu'elle s'était donné la mort par douleur de la perte de Gallus., consulaire récemment con-
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damné. Il ajouta , comm^ uoe chose heureuse et mémorable » qu'elle avait péri à pàreii jour que Séjan y deux année» après lui ; et il se ranta qu elle a avait été ni étranglée , ni exposée aux gémonies. Le sénat hii en rendit grftce , et décréta que tous les ans , le quinze des calendes de novembre , jour de cette double mort, un don serait consacré à Jupiter. Tandis que Roïne et le sénat étaient plongés dans cet avilissement de servitude / un souverain étranger, Artaban, roi des Parthes^^ écrivit à Tibère pour lui reprocher ses infamies ^ ses menrtres , ses parricides , sa vieillesse inutile et souillée.
Tibère n'avait nulle envie d'^entreprendre une guerre loititaine contre les Parthes ; mais il fomenta des troubles dans leur empire. I) attira jusqu'à Rome des chefs barbares*, qu'il excita contre Artaban;il lui donna pour compétiteur Phraate, du sang des Arsacides , et depuis long^temps otage des Romains. Phraate étant mort , il suscita l'ambition d'un autre chef qui , fort d'un grand parti dans la nation , et secondé par les légions de Yitellius > gouverneur de la Syrie , parvint à chasser Artaban du trône, et le repoussa jusqu'aux déserts de THyrcanie. Ainsi la vengeance de Tibère atteignait partout ; et du fond de son île , il destituait les rois barbares qui osaient lui dire la vérité , dans le silence de Rome. A Rome on acquérait le même droit en se donnant la mort.
Un consulaire, Fulcinius Trio, se lua^ laissant un testament rempli de sarcasmes et d'insultes contre
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Tibère i eelui-^ci le fit lire dans le sénat, comme pour étaler sa propre infamie. Les supplices ou les suicides des accusés se multiplièrent , à mesure que le prince vieillissait. Ce qui peut étonner, c'est que le désespoir de taat d'hommes qui se donnaient la mort n'ait armé le bras d'aucun d'eux contre la vie de Tibère. Il avait cependant quitté son île inaccessible , et il venait jusqu'aux portes de Rome exciter les cruautés serviles du sénat.
La dernière année de sa vie fut marquée par un désastre pubKc , et par les efforts qu'il fit pour le réparer. Le feu ayant détruit un quartier de Rome , il secourut les citoyens par un don de cent mille sesterces. Le sénat lai vota de nouveaux honneurs ; mais déjà , comme pour expier le bien qu'il avait fait, Tibère demandait de nouveaux supplices. Oo peut s'étonner qu'au milieu de tant de barbaries > ses soupçons aient épargné Caïus^ un fils de Gepmanicus , élevé près de lui , et menaçant de lui succéder. Une puissance plus forte que la volonté du vieillard protégea Caïus : c'était Macron, qui espé-^ rait perpétuer son pourvoir sous le jeune César, au« quel il avait livré sa femme Ennia.
Caîus d'ailleurs, par sa bassesse, par sa profonde indifférence sur le sort cruel des siens , désarmait Tibère; et lorsqu'ensuile les soupçons du prince se ranimèrent, il était tard pour frapper. Tibère avait un autre héritier plus près de lui , Gemellus , fils de Drusus , et à peine sorti de l'enfance. Un jour
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^'il le tenait dans ses bras, il surprit un regard féroce que lui lançait Gaïus : « Tu le tueras , dit-il » à Caîus, et un autre te tuera. » Malgré cette prévoyance, rassuré par l'astrologue Thrasylle, qui lui promettait à lui-même plusieurs années de vie, Tibère ajourna la mort de Gaîus. Peut-être craignitil ensuite de n'être pas obéi :. du moins, dans ses derniers jours, il reprochait à Macron , par une allusion assez intelligible, à* abandonner le soleil couchant, ef de se tourner vers le levant.
S» langueur augmentait; il s'efforçait en vain de la cacher par la fermeté d'âme, et même par la débauche. Méprisant l'art trompeur des médecins , s'il fut cruel et soupçonneux , comme Louis XI, il n'eut pas ce pusillanime amour delà yie qui faisait ramper Louis XI devant son médecin. Il avait coutume de se moquer des hommes qui , passé l'âge de trente ans, avaient besoim des conseils d'un autre pour connaître les choses utiles ou contraires à leur tempérament. Un médecin grec nommé Chariclès , aamis près de lui, ne découvrit, dit-on, que par adresse le danger prochain de Tibère. Au moment où il prenait congé du prince, qui séjournait alors près de Misène dans une maison de campagne qu'avait possédée LucuUus , en serrant sa main pour la baiser, il lui tâta le pouls. Tibère le devina, et peut-être pour mieux cacher le dépit qu'il en avait, il retint Chariclès et prolongea le repais. Ensuite . selon sa coutuma^'iUse tint debout dans la salle ^