‹ Mélanges historiques et politiquesChapitre 3 sur 9 · LES PROGRÈS ET L'INFLUENCE · texte numérisé non relu

LES PROGRÈS ET L'INFLUENCE

DES THÉORIES DE LA. POLITIQUE DANS LEUfiOPE MODERNE.

Les constitutions des états qui forment le système politique moderne de l'Europe, ne furent pas fondées sur des théories générales : il faut pourtant en excepter les essais faits dans les dix dernières années du siècle passé. Elles sortirent pour la plupart du système féodal , et ce furent les conjonctures et les besoins qui en déterminèrent les formes, C'eût donc été en vain qu'on se fût attendu que même les plus parfaites eussent pu répondre à une théorie politique. Cependant les progrès de la culture des sciences amenèrent aussi le raisonnement politique dans quelques-uns de ces états. Ce raisonnement conduisit à des systèmes et à des théories sur les formes des constitutions. Déjà longtemps avant les derniers événemens, ces systèmes et ces théories avaient commencé à gagner une influence pratique qui devint enfin si grande, que dans le renversement de plusieurs formes politiques on a voulu déduire de ces théories même ces révolutions violentes.

Comment l'esprit de discussion sur les formes politiques se forma -t-il en général en Europe ? comment le raisonnement politique se for m a- 1- il

par là ? comment celui-ci mena-t-il à des théories générales ? Quelle fut en général l'influence de celles-ci dans la pratique ? quelle fut cette influence en particulier sur les révolutions les plus modernes ? Telles sont les questions dont la solution est l'objet de cette discussion. Elle ne s'étendra donc que sur la doctrine de la constitution, non sur celle de l'administration de l'état. Ce sujet ne saurait être indifférent à aucun homme pensant. Puissionsnous le traiter d'une manière digne de son importance !

Il pourrait au premier coup d'oeil paraître superflu deremontericiàl'histoire mème.Laspéculation, dira-t-on peut-être, subsistait indépendamment de la réalité. Mais dans le cours de cette recherche nous ferons voir assez clairement que ce n'était point le cas. Quoique la spéculation politique s'élevât au-dessus de la réalité, elle n'en sortait pas moins de celle-ci , et elle en est toujours restée dépendante jusqu'à un certain degré, non-seulement dans son origine, mais aussi dans ses progrès. La solution de ces questions doit donc nécessairement se lier avec l'histoire, et se tirer en partie de l'histoire.

Pour que la spéculation politique commence à se former chez un peuple, il faut qu'il y ait des conjonctures qui y donnent lieu; et en même temps un degré considérable de culture philosophique. Là où il s'élève des disputes sur les formes des constitutions, où l'on voit des états avec des constitu-

dans l'europe moderne. 33 lions différentes, les uns près des autres, et dans des relations réciproques, particulièrement là où de nouveaux états se forment par l'établissement de colonies, il se présente des occasions de méditer sur les formes de leurs constitutions. S'il y a d'ailleurs un degré supérieur de culture philosophique, si l'on s'est déjà Lccoutumé à s'élever du spécial au général, la voie pour la spéculation, politique est ouverte par là. Ce fut ainsi qu'elle commença et se forma chez les Grecs , où les occasions en étaient en si grand nombre et si variées. De l'autre côté, on peut bien aussi déduire de là l'explication de l'impossibilité de la spéculation politique dans les siècles du moyen âge. Les constitutions féodales, qui, prises à la rigueur, ne connaissaient point de bourgeoisie libre, et ne permettaient point de différence, où ce qu'on nommait liberté n'était ordinairement que la lutte de la noblesse contre les princes, lutte qui dégénérait en despotisme, si celle-là avait le dessous, et qui dans le cas contraire menait à l'anarchie et au droit du plus fort {droit de poignie ) (i) ; ces constitutions

(1) Il est ici question de l'ancien usage de la noblesse d'Allemagne de se faire justice à main armée , sans avoir recours à des juges établis par le souverain; usage aboli par le décret de la diète de Worms , en 149^ , connu sous le nom de paix, publique (Zandfriede).Le vieux mot poignie (combat) est le plus propre à rendre ici le vrai sens du mot Faust, qui au propre signifie poing; mais dans le composé Faustrecht, la signification est droit de combat,

féodales ne pouvaient donner lieu à la spéculation politique, quand même le manque de culture philosophique ne l'aurait pas rendue impossible.

De tous les pays de l'Europe, l'Italie était sans doute celui où l'on aurait dû s'attendre à la voir prendre naissance le plus tôt. Ici semblait se réunir tout ce qui pouvait y donner occasion. Ici s'élevèrent plusieurs états les uns près des autres. Ici se formèrent des constitutions républicaines; de tous côtés les mouvemens des partis politiques; et dans les mêmes temps , la renaissance des sciences et des arts! L'aspect qu'offrait l'Italie au quinzième siècle devait rappeler le souvenir de l'ancienne Grèce. Et cependant on ne vit point là de théorie politique venir à maturité, comme plusieurs y parvinrent dans celle-ci ! C'est un phénomène dont l'explication n'est pas aisée. Il paraît pourtant moins extraordinaire, quand on considère que jamais un système philosophique de quelque importance et d'un grand effet ne prospéra dans le climat de l'Italie. Chez aucune nation civilisée de l'Europe on ne vit moins de génies créateurs de systèmes que parmi les Italiens, ni en général y prendre moins d'intérêt. Nous en trouvons déjà une preuve chez les Romains dans l'histoire delà philosophie, qui n'était que l'écho de celle des Grecs. Il en a été de même en Italie : à la renaissance des sciences on s'en tint à Platon et à Aristote ; et lors même qu'on chercha à secouer ce joug , il ne parut point de penseur qui fît époque dans l'histoire de la philo-

DÀINS l'eUROPE MODERNE, 35

sophie. Mais si la spéculation en général ne réussissait pas ici , comment la spéculation politique Taurait-elle pu, elle qui de sa nature n'est qu'un des rameaux tardifs qui poussent de ce tronc ?

Mais il n'en fut pas ainsi quant à la pratique de la politique. Les Italiens passaient en Europe pour les politiques les plus raffinés et les plus rusés ; et la politique sans artifice et sans fourbe était à leurs yeux une chimère. (Tétait aussi une des principales causes qui chez eux s'opposaient au succès de la véritable spéculation politique. Pour eux la politique ne pouvait devenir tout au plus qu'un recueil de maximes; jamais elle n'était capable de venir à la maturité de la séience. Le seul écrivain de cette période qui «doive être nommé ici , Machiavel {Macchiavelli) , fournit la preuve la plus convaincante de cette assertion. Son Prencipe et ses Discor si sopr a Livio contiennent des raisonnemens de ce genre , mais tels qu'ils résultaient de l'étude de l'histoire et de sa propre expérience. Ils contiennent les preuves que l'étude pragmatique de l'histoire réussissait ici, et qu'on était sur la voie d'avoir de grands écrivains, mais non des thèoristes.

La réformation éclata dans le premier quart du seizième siècle. J'ai essayé de montrer, dans une des pièces de ces Mélanges, qu'elle prit une tendance politique, comment elle la reçut , et quelles en furent les suites relativement à la pratique. Il faudrait avoir un bandeau sur les yeux , pour douter qu'elle ait été la source de la liberté politique

en Europe, par les effets qu'elle eut sur l'Allemagne , les Pays-Bas, l'Angleterre, et même pendant long-temps en France. Ceci étant démontré, il n'est pas difficile de prouver qu'elle devint aussi par là une source de la spéculation politique.

Cependant il était dans son essence et dans les premiers effets qu'elle produisit, non-seulement que ceci ne se fît pas immédiatement, mais encore qu'il fallût un temps considérable pour qu'il pût se faire médiatement. La direction qu'elle fit prendre à l'activité de l'esprit humain, tourna sur de tout autres objets que ceux de la spéculation politique, et resta encore long-temps fixée sur eux. Ce n'est pas ici le lieu de montrer ceci en détail; qui est-ce qui ignore pendant combien de temps les querelles de religion furent les seules qui excitassent un intérêt général ? Malgré tout cela il peut pourtant paraître surprenant qu'avec la grande influence pratique que la réformation eut sur les constitutions politiques, la théorie de celles-ci se développât si peu et si lentement.

Je ne parle pas de l'Allemagne. Ici le rapport entre les états de l'empire , l'empereur et ce qui était en liaison immédiate avec eux, le rapport entre le parti protestant et le catholique fut le point principal qu'on traita, et qui fut décidé par les armes.' Mais l'état où l'on aurait dû s'attendre à voir le plus tôt le développement de cette théorie , c'était la république des Provinces-Unies. La réformation créa cet état; la bannière de la liberté fut plantée

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ici formellement ; les principes républicains furent et demeurèrent les principes dominans; ce nouvel état s'engagea bien avant dans le tissu de la politique générale; les sciences y florissaient aussi : et néanmoins on n'y vit point mûrir de fruits pour la théorie politique.

Mais l'on en découvre bientôt les causes, si l'on connaît toute la tendance de la révolution qui créa la république. Ce n'était point une tendance à des innovations dans la constitution ; elle y était plutôt opposée. On ne cherchait pas à donner une nouvelle forme à l'état ; mais bien plutôt à maintenir les anciens droits et les anciennes libertés des états. On n'en vint à se détacher de la souveraineté du roi d'Espagne , que parce qu'on y fut forcé ; on chercha plusieurs fois d'autres souverains 5 et ce ne fut que parce qu'il ne s'en trouva point, que l'état demeura républicain. Comment le germe des théories politiques aurait-il dû se développer ici où l'on né pensait point à des innovations dans la constitution ?

Il fallut pourtant que la république combattît long- temps pour son indépendance. Elle eut beaucoup de liaisons avec des puissances étrangères ; cette période fut en général celle des grandes guerres. En conséquence , quoiqu'on ne traitât pas d'abord ici la question sur la forme des constitutions, on ne pouvait cependant éviter d'agiter celle des droits et des rapports réciproques des états. La république possédait un grand citoyen qui se saisit

de cet objet. Hugues Grotius écrivit son fameux ouvrage de Jure belli et pacis.

La théorie des constitutions des états ne gagna rien , il est vrai , par cet ouvrage , puisqu'il était voué à un autre sujet. Ce livre ne peut non plus de nos jours trouver que peu de lecteurs, à cause de la manière dont ce sujet est traité. L'auteur se vit obligé, il est vrai, de faire, particulièrement sur le droit naturel et sur son fondement, des recherches sans lesquelles il croyait ne pouvoir traiter son sujet principal; mais en général Grotius était bien plus savant et littérateur que philosophe ; et il ne pouvait être d'aucun avantage pour son ouvrage de le surcharger d'érudition, surtout en histoire et en philologie. Malgré cela, c'est un des ouvrages les plus importans non-seulement de son temps , mais aussi du suivant. C'était déjà un gain de faire remarquer qu'il y a un droit des gens , ou qu'il doit y en avoir un. La grande renommée de l'auteur , qui non-seulement était un des premiers savans de son temps, mais qui était connu comme homme d'état , et en liaison avec des princes et des cours, lui procurait l'accès dans les cercles où il pouvait influer sur la pratique. On pouvait considérer Fouvrage entier comme une fleur de la culture du siècle qui promettait pour l'avenir des fruits plus mûrs.

Les troubles de religion et les guerres des huguenots en France, du temps de l'origine de la république des Provinces-Unies , semblaient par

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leur tendance beaucoup plus propres à encourager a méditer sur les théories des constitutions des états. Ici il ne s'agissait pas du maintien d'anciennes institutions , mais d'innovations. Quoique le parti des huguenots n'ait jamais formé une république , il avait néanmoins une plus grande tendance au républicanisme que celui des insurgens dans les Pays-Bas. Mais les temps des guerres civiles ne sont pas des temps de méditations calmes et de spéculation. Le tumulte, qui bientôt dégénéra en massacres , était trop impétueux ; la littérature se perdit presque entièrement, et l'attention qu'on lui prêta encore, était presque exclusivement dirigée sur des questions de controverse théologique.

Cependant au milieu de ce tumulte parut un écrivain qui fit alors trop de sensation, pour que nous puissions nous dispenser d'en parler; ce fut Jean Bodin , avec son ouvrage de l'État (a). Il était homme de lettres , et prit part aux querelles de ce temps-là. Aux états généraux de Blois il parla en faveur des huguenots , dont il avait d'abord embrassé la religion ; malgré cela il s'était concilié la bienveillance de Henri III , et il avait des liaisons encore plus étroites avec François cVAlençon (alors duc d'Anjou), frère puîné de ce roi. Comme écri-

(a) Johannis Bodini , de Republica. lib. VI. Cet ouvrage parut d'abord en français en 1676; mais il en publia en 1 584 » en latin, une nouvelle édition corrigée et augmentée. Bodin naquit en 1329, et mourut en 1596.

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vain politique, il mérite une place distinguée; il réunit , comme tête spéculative, le double avantage d'une grande clarté et de la précision des idées , avec une vaste et exacte connaissance des constitutions anciennes et des modernes. Quoique toute la marche de sa discussion ait quelque ressemblance avec celle SAristote , il n'en est rien moins que l'écho ; et personne ne peut lui contester le mérite d'avoir fait faire des progrès à cette science. Il fut le premier qui saisit , expliqua et fixa quelques-unes des principales idées de la politique. Il considère un état comme « un nombre de familles » dont les affaires communes sont administrées , » mais légalement, par une autorité suprême ». La souveraineté consiste dans le droit de faire des lois, et de les faire exécuter {a). On trouve donc chez lui le germe de l'idée des différens pouvoirs ; germe que d'autres écrivains après lui ont cultivé et développé plus soigneusement. Il fut le premier qui posa le principe de l'indivisibilité de la souveraineté ou de la puissance suprême (inajestas) (b) ; d'où il déduit la conséquence que la doctrine ordinaire des constitutions mixtes porte sur de faux principes, puisqu'on ne peut se les imaginer sans division de la souveraineté. Il a fixé avec plus de précision que ceux qui l'ont suivi , les bornes entre ce que nous nommons monarchie absolue (regia

(a) De Republicd, lib. II, p. 275.

(ô). Ibid.

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potestas) et despotisme et tyrannie (a). Il a enfin le grand mérite d'avoir mis dans son jour une des plus importantes vérités de la politique , qui est un de ses principes favoris : « qu'on ne peut con- » clure directement de la forme de la constitution » à l'esprit de l'administration ; et que même dans » une monarchie celui-ci peut êtrefortrépublicain, » et très - despotique dans une république (b) ». Enfin il fut le premier qui, bien loin de présenter une constitution comme un idéal parfait, convenable pour tous, développa en détail les égards que le législateur doit avoir à la différence du climat, et des dispositions de l'esprit et du corps chez les diverses nations (c) : cette partie de son ouvrage est riche en observations, desquelles n'eût pas eu à rougir Montesquieu lui-même , dont il fut le digne avant-coureur.

Malgré ces avantages et d'autres tout aussi incontestables , malgré le grand cas que les plus distingués de ses contemporains en faisaient , l'ouvrage de Bodin n'a pas eu l'importance pratique qu'il méritait. La semence qu'il répandit, tomba sur un sol qui n'était pas suffisamment préparé , pour qu'elle pût germer et prospérer. Nous voyons se confirmer ici , d'une manièrebien remarquable, l'observation que nous avons déjà eu l'occasion de

(a) De Republicâ , lib. II, p. 3i3, sq. {h) Ibid. lib. II , p. 3o5 , sq.

(c) Ibid. lib. V , p. 767, sq.

faire , que la spéculation politique ne peut en général se conserver qu'avec l'appui de la philosophie. La nation n'était pas encore mûre pour cela.

La période du dix-septième siècle ne fut pas non plus en France de nature à faire attendre cette maturité. Quand les Huguenots eurent été opprimés , ou du moins désarmés , Richelieu fonda l'autorité absolue du roi , et Louis XIV l'affermit, sans qu'elle trouvât de résistance de la part de la nation. Si le hasard eût porté quelques individus aux recherches politiques, où est-ce que l'esprit de discussion aurait pu trouver ici quelque chose qui fût propre à l'entretenir ? C'est ce qu'on ne pouvait attendre chez un peuple qui , non-seulement portait patiemment les fers qu'on lui mettait, mais s'en enorgueillissait même, plus jaloux de la gloire que de la liberté.

Il nous faut donc passera un autre pays, où un concours de circonstances plus favorables au développement delà théorie de la politique, lui procura une grande influence pratique, plus propre cependant à conserver qu'à détruire. L'Angleterre serait presque le seul pays que nous pussions nommer ici, si un des plus petits états de l'Europe, Genève, qui fut quelque temps englouti dans le gouffre de la révolution , ne lui eût en quelque sorte contesté le rang.

Si la théorie de la politique fut plus cultivée en Angleterre qu'ailleurs, les causes en étaient dans les conjonctures ; et , pour les découvrir , il faut

dans l'europe moderne. 43 jeter un regard dans l'histoire de la constitution de ce pays. Dans l'origine ce fut ici , comme dans les autres pays de l'Europe , une constitution purement féodale , qu'établit dans toute sa force Guillaume- le- Conquérant } lorsqu'il fit la conquête de ce royaume en 1066. Cette constitution subit, il est vrai, des changemens ici comme ailleurs; les vassaux, profitant des circonstances, forcèrent les premiers successeurs de Guillaume de leur concéder de grandes libertés; ils saisirent aussi dans la suite chaque moment favorable, et enfin , en 121 3, ils extorquèrent la grande chartre , le principal palladium de leur liberté. Mais dans quel pays de l'Europe la noblesse ne s'opposa-t-elle pas souvent à son roi , les armes à la main ? Ce ne fut non plus ni la formation d'une bourgeoisie , ni la simple admission de ses députés au parlement ou aux assemblées des états-généraux , qui caractérisèrent d'une manière particulière la constitution de l'Angleterre ; car tout cela se trouvait dans les royaumes de France et d'Espagne. Les causes en étaient bien plus dans la forme différente que la noblesse y reçut , dans ses rapports différens avec la bourgeoisie, qui amenèrent la possibilité de donner à la chambre des communes les formes qu'elle reçut plus tard. On devrait s'attendre à trouver ces points entièrement éclaircis dans une histoire à laquelle ont travaillé tant d'écrivains et de si grands auteurs; cependant il s'en faut de beaucoup ; il y a même fort peu d'apparence qu'ils le soient jamais

tout-à-fait. Dans l'histoire des premiers temps du parlement d'Angleterre , particulièrement sur la manière dont il reçut sa forme dans le treizième siècle , il n'est pas possible de tout établir sur des documens , comme on pourrait le désirer et le croire. Mais on n'en sera point surpris aussitôt qu'on saura qu'en Angleterre , comme dans les autres états du moyen âge , toutes les grandes institutions se formèrent, non tout d'un coup, d'après une forme prescrite, mais peu à peu, selon des circonstances et des besoins accidentels ; qu'il s'en fallait de beaucoup que ce qui plus tard devint très-important , le fût dès le commencement ou qu'il parût l'être; qu'il fut par conséquent impossible que les annalistes de ce temps-là le jugeassent digne d'être conservé dans leurs écrits. Il en est de l'histoire de la noblesse d'Angleterre et de celle du parlement , comme de celle de plusieurs autres institutions du moyen âge. La division en haute noblesse (peers ) et basse noblesse , eut aussi lieu dans d'autres pays de l'Europe ; mais dans aucun autre état de cette partie du monde, la noblesse inférieure ne se confondit avec la bourgeoisie , au point que dans les états-généraux elle se sépara de celle-là et s'unit à celle-ci'pour former une seule et même chambre. Mais quant aux questions suivantes : comment se fit proprement la séparation de la haute noblesse et de l'inférieure? D'où vient qu'au lieu de s'y rendre en personne , la basse noblesse envoya des députés élus par comtés? quand

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est-ce que cet usage s'établit ? À quelle époque les députés des villes commencèrent-ils à paraître , (non, quand est-ce que les annalistes ont commencé à en faire mention)? enfin ? quand et comment les députés des comtés et ceux des villes furent-ils réunis en un corps? Ceux mêmes qui ont fait les recherches les plus exactes dans l'histoire d'Angleterre , ne peuvent guère donner là dessus que des conjectures vraisemblables, et il s'en faut d« beaucoup qu'ils soient en état de citer des documens historiques à l'appui de ces conjectures. Il suffit de connaître les opinions bien différentes des historiens anglais , sur l'histoire plus ancienne de leur constitution , pour se convaincre de l'incertitude qui règne sur ce point. N'y a-t-il pas eu des écrivains du premier ordre qui ont prétendu sérieusement que les Anglais avaient apporté leur liberté en quittant les forets?

Sans nous engager, sur ces objets , dans de plus profondes recherches qui seraient déplacées ici , il suffit de remarquer que la constitution anglaise avait déjà depuis long-temps reçu ses formes principales , sans que l'Angleterre eût pu pour cela se vanter de jouir d'un plus haut degré de liberté politique. que les autres états de l'Europe. Il y avait une chambre haute composée des pairs ecclésiastiques et des séculiers , et une chambre basse formée des députés des comtés et des villes ; mais avant les temps des Tudors , et même sous eux , ce parlement était-il ordinairement rien autre qu'un instru-

ment , dont un Henri VII , un Henri VIII , et même Elisabeth , savaient fort bien se servir pour faire ce qu'ils voulaient? Nous voyons donc encore ici qu'on ne peut guère juger de l'esprit d'une constitution d'après sa forme. Cependant cette forme était ici meilleure , plus ferme et plus déterminée qu'ailleurs ; il ne fallait qu'un concours de circonstances favorables pour l'animer, et pour inspirer à la nation même un esprit de liberté.

C'est ce que fit la réformation. Ce fut elle qui , non-seulement changea le dogme, mais encore qui , sous Elisabeth et par elle, fonda la grandeur de l'Angleterre, et réveilla par là l'esprit public (a). Mais comme cette grandeur ne provenait pas immédiatement de la constitution , il fallut encore des orages intérieurs , par lesquels celle-ci fut ébranlée et même renversée pour quelque temps , afin qu'on pût apprendre à sentir tout son prix, et qu'après son rétablissement on la regardât comme le palladium de la liberté , en l'attachant à la religion par un lien indissoluble.

L'histoire de ces troubles, qui amenèrent la guerre civile, renversèrent le trône, et finirent par son rétablissement , est assez connue pour qu'il suffise ici d'en faire mention. Ils n'ont ici d'intérêt, que sous le point de vue de la recherche

(«) Je me réfère ici à ce que j'ai dit là-dessus dans mon traité sur les suites politiques de la Réformation , dans la seconde partie de ces Mélanges,

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des causes qui favorisèrent le développement du germe de la spéculation politique , plus que de pareils troubles ne purent le faire dans d'autres pays, çt de sorte que quelques-uns de ses plus beaux fruits y purent venir à maturité.

Il me paraît évident que la raison en est dans la circonstance , qu'en Angleterre les dissensions et les guerres intestines furent amenées , non par des causes pratiques, comme dans d'autres pays, mais dès le commencement par un point de controverse théorique , qui devait nécessairement conduire à de plus grandes recherches.

Quand les Stuarts montèrent sur le trône de la Grande-Bretagne, en i6o3, ils y apportèrent un principe qui demeura dans leur famille comme héréditaire et inextirpable , et que Jacques 1er avait l'imprudence de mêler dans tous ses discours , même devant le parlement; savoir que, « l'autorité y> royale est de droit divin ; qu'elle est par consé- » quent absolue de sa nature ou qu'elle doit letre; v que ce qu'on nomme les droits du peuple et du » parlement ne sont que des privilèges, des con- » cessions de la bonté des rois ; qu'il dépend de » ceux-ci de les révoquer comme ils les ont accor- » dés ». Mais ces principes étaient directement opposés aux idées que la réformation avait mises en vogue, et qui avaient trouvé le plus daccès dans le parti des presbytériens ou réformés rigoristes ( des puritains ), qui alors commençaient à se répandre si fort en Angleterre, qui, dans leur consti-

tution religieuse , s'attachaient aux principes républicains et même aux démocratiques, et qui, par cette raison , étaient fort portés à les faire pas ser dans la constitution politique. Elisabeth avai eu une tout aussi grande opinion de son autorit que les deux premiers Stuarts ; elle avait régn? effectivement d'une manière plus absolue qu'eux, mais elle s'était bien gardée d'afficher des maxime; telles que celles dont le pédant Jacques Ier faisait étalage, et de faire parler de choses que les souverains , pour leur propre intérêt, devraient traiter comme des secrets d'état ( arcana clominationis ). Ces principes et les collisions entre le roi et le parlement , qui en résultèrent, allumèrent le flambeau de la discorde et de la guerre civile qui éclata alors en Angleterre. Ils menèrent Charles sur l'échafaud et renversèrent le trône. Mais lors même qu'il eut été rétabli , le feu n'en continua pas moins de couver sous la cendre. Ce rétablissement du trône fut l'ouvrage de l'esprit de parti et du changement que l'oppression de l'anarchie et du despotisme militaire produisaient dans les dispositions de la nation, plutôt que du calme de la raison. On ne profita point du moment favorable pour remédier aux vices de forme de la constitution 3 et Charles II reçut l'autorité royale telle que ses aïeux l'avaient eue, sans qu'on eût rien fixé. Mais malheureusement il en était encore moins digne que son père infortuné ! Il tenait aussi aux principes qui avaient coûté la vie à celui-ci , et il avait beaucoup plus

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de penchant que lui au despotisme. Mais à quoi bon entrer ici dans le détail des tentatives pour rétablissement du papisme et de la tyrannie , tentatives qui coûtèrent le trône à son frère , dont on trouve le récit dans chaque historien?

Pendant que la fermentation intérieure continuait dans de telles conjonctures, que du tumulte des factions se formaient les partis des Whigs et des Torys, que la littérature commençait à fleurir sous Charles II, et que le nombre des écrivains augmentait considérablement en Angleterre , la spéculation politique ne pouvait manquer de faire des progrès dans un pays et dans des temps où elle trouvait tant d alimens , et elle en fit effectivement.

Mais cette spéculation ne pouvait qu'avoir l'empreinte des événemens qui en étaient la source. On débattait les questions que les circonstances du temps faisaient naître, et qui, en conséquence i étaient immédiatement d'une importance pratique. Toutes ces questions se réduisent dans le fond à une seule : l'autorité royale doit-elle être absolue ou non? par conséquent en d'autres termes: l'autorité suprême réside-t-elie dans la personne du roi ou dans la nation? Des questions de si grande importance dans la pratique , ne pouvaient être indifférentes à quiconque avait un peu d'amour de la patrie ; la véhémence avec laquelle cette dispute fut soutenue ne doit donc pas nous étonner.

Ceux qui ne connaissent pas les écrivains de ce temps-là, pourraient à peine croire jusqu'à. quel

So THEORIES DE LA POLITÏQTÎE

point les défenseurs de l'autorité royale poussaient leurs assertions, et sur quelles raisons ils les appuyaient. Il faut commencer par faire mention d'un d'entre eux qui est, il est vrai , tombé depuis long- temps dans l'oubli qu'il méritait, mais que nous ne saurions malgré cela passer sous silence , parce que son ouvrage , intitulé Patriarcha or the natural power of Kings («), fut comme la pierre sur laquelle les écrivains du parti opposé aiguisaient leur génie. Les exagérations, et en partie le ridicule des assertions de Filmer et de ses pareils, contribuèrent le plus à la chute de la cause qu'ils défendaient.Comme ils faisaient dériver immédiatement de Dieu l'autorité royale, il fallait le démontrer par l'histoire. Ils recouraient pour cela à l'histoire du peuple de Dieu ; mais comme par malheur l'autorité royale ne va chez ce peuple que jusqu'à une certaine époque, ils remontaient jusqu'aux patriarches , et prétendaient qu'Abraham , par conséquent aussi Noé et Adam même avaient été rois. Pour le prouver, ils cherchaient à montrer que l'autorité royale découlait de l'autorité paternelle, et qu'en conséquence les rois, en qualité de pères de leurs peuples , pouvaient exercer sur leurs sujets une autorité aussi absolue que les pères sur leurs enfans. Mais comme tous les enfans se trouvent soumis par leur naissance à l'autorité

(a) C'est une partie de ses traités intitulés : Politiccd discourses of Rob, Filmer 9 baronet. Lond. , 1682.

DANS L EUROPE MODERNE. Bt

paternelle, il s'ensuit qu'aucun homme ne naît libre ; que l'autorité paternelle ayant été transmise aux rois, les hommes sont par conséquent soumis à leur autorité par leur naissance , et même sans aucune restriction , de sorte qu'ils naissent comme leur propriété. Filmer tirait pie là la conséquence que le despotisme même le plus absolu est légitime , que les personnes et les biens des sujets ne sont rien que la propriété des rois, qui pourraient en disposer à leur gré ; qu'en conséquence de cela toute opposition des sujets est rébellion , et qu'on ne peut, dans aucun cas, déposer un roi de sa souveraineté.

Les absurdités de ces assertions auraient bientôt fait tomber cette théorie, même sans les adversaires. Mais parmi les apologistes de l'autorité absolue, parut sur la scène un homme qui, dans tous les siècles , gardera sa place entre les premiers penseurs , et qui défendit son opinion avec des armes bien différentes de celles de Filmer : ce fut Thomas Hobbes. Dans ses écrits , qui sont du ressort de la philosophie, nous ne citerons ici que son livre de CzVeetson LeviathanÇa).

(a) Le livre de Cive fait la troisième section de ses Elementa philosophiez. — Le Leviaihan, sive de Materiâ } forma et potestate civitatis , n'est qu'un plus ample développement de son système. Hobbes naquit en i588 , et mourut en 1679. La pre~» mière édition de ses Élémens est de i65o, et celle du Leviathan^ de i65i , par conséquent dans la période de Cromwell. La première édition du recueil de ses œuvres est de 1668.

Les liaisons dans lesquelles Hobbies se trouvait engagé, étaient bien propres à lui faire entreprendre l'apologie de l'autorité royale absolue: attaché au parti du roi, il était précepteur de Charles II , pendant son exil en France, sous Cromsvell. Cependant il n'en résultait sûrement aucune influence, sinon que les événemens de ce temps-là , et son propre sort., donnaient une certaine direction à sa manière de voir les choses ; et ce serait lui faire grand tort que de le soupçonner de flatterie et d'hypocrisie. Au contraire , il se montre un des penseurs les plus conséquens , il n'avance jamais rien sans croire pouvoir le prouver avec toute la sagacité nécessaire pour en établir la certitude.

Hobbes fit époque dans la théorie de la politique, en ce qu'il fut le premier qui chercha à la fonder sur le droit naturel, et ce qu'on appelle l'état de nature. Cette idée , d'un état de nature ( quelque différence qu'il y eût dans la manière de le dépeindre), d'où les hommes doivent avoir passé à un état de droit en société ? fut prise pour fondement par tous les théoristes jusqu'à Rousseau, et par l'arbitraire qu'on y a mêlé , elle n'a pas peu contribué à embrouiller la théorie.

Si par état de nature on entend la condition des hommes hors de Fêtât ou de la société civile , on ne saurait nier qu'il n'y ait eu , qu'il n'y ait même encore des peuples qui se trouvent dans un tel état, et par conséquent dans l'état de nature, si Ton veut le nommer ainsi. Mais pour tirer ici la ligne

de démarcation entre l'état et la condition de nature , il est absolument nécessaire , comme tout le monde le sent facilement, de s'entendre sur ce qui fait le caractère essentiel de l'état, et par conséquent de s'accorder sur la question de savoir quand est-ce que les hommes vivent en société civile, ou de connaître ce qui constitue le fondement de la société civile. Les théoristes cherchent ordinairement ce caractère dans la possession delà souveraineté, soit que le peuple en ait conservé l'exercicesoit qu'il Fait transmis à un individu ou à quelques-uns. Mais ceux qui ont étudié l'histoire savent que cette définition ne s'accorde pas dans tous les cas avec la réalité. Il y a plusieurs peuples auxquels ce caractère convient, sans que personne puisse prétendre qu'ils forment un état 3 et qu'ils vivent en société civile. Tous les grands peuples pasteurs sont, ou du moins étaient en possession de la souveraineté , en tant que c'étaient des peuples indépendans, et ils avaient au milieu deux des chefs de tribu , comme dominateurs , auxquels l'exercice de la souveraineté était déféré; malgré cela personne n'oserait prétendre que les Calmuques, les Kergissi (ou Kirguises), et les Arabes Bédouins, forment un état (cipitas ). Dans l'acception particulière sous laquelle nous entendons ce mot dans l'histoire , un état ne peut être formé que par un peuple ( n'importe qu'il soit grand ou petit) , qui a des propriétaires et des habitans ■ (dans le sens propre de ce mot) d'un pays déterminé ;

ou , en d'autres termes , des demeures fixes et une propriété de territoire forment le second caractère nécessaire de chaque état, dans l'acception de ce mot en pratique. La raison en est , que toute l'institution que nous nommons état, ne commence à devenir possible dans la pratique que par la propriété d'un territoire. La sûreté de la propriété est le premier but de chaque état, quoique ce ne soit pas le seul. Il y a bien une propriété mobilière comme une immobilière ; mais ce n'est que dans celle-ci que non-seulement le droit de propriété se présente dans toute son importance, mais encore que commence à devenir bien sensible le besoin d'en fixer les formes par des lois , parce que ce n'est qu'ici que commence à se trouver un objet de propriété qui, de sa nature, est constant et durable. Quand donc même on pourrait , en théorie , imaginer un état sans propriété de territoire, il ne serait cependant jamais possible que sans cette propriété il s'en formât un en réalité. C'est pour avoir négligé cette vérité, que des théories politiques on a fait de pures chimères : car une théorie est-elle rien d'autre, aussitôt qu'il y manque les conditions sans lesquelles on ne saurait en faire une application en pratique ?

On en voit une preuve dans l'idée de l'état de nature , et dans les applications qu'on en fait.Veuton mettre cet état en opposition avec celui de la société civile, et celui-ci ne peut-il commencer à se former que là où il y a une propriété de ter-

dans l'europe moderne. 55 ritoireet des demeures fixes: il faudra nécessairement que Ton convienne que tous les peuples chez lesquels ces institutions manquent encore, vivent dans letat de nature. Mais dans ce cas , il s'ensuit aussi immédiatement que cet état de nature comprend toutes les diverses sortes d'état qui peuvent avoir lieu £vant l'institution de la société civile. Quiconque a jeté quelques regards dans l'histoire du genre humain ? sait bien qu'il y a une gradation considérable entre ces différentes sortes d'état. L'idée d'un état de nature n'est donc qu'une idée négative , en ce qu'elle exclut celle de l'existence d'une société civile; mais ce n'est point une idée positive, en ce que^ comme telle, elle devrait désigner un état déterminé.

Mais sans avoir égard à cela, chaque théoriste a regardé son état de nature comme quelque chose de positif , dont il a fait le tableau à son gré. Faut-il s'étonner que ces tableaux se ressemblent si peu ? Hobbes fit le premier. Selon lui, les hommes dans l'état de nature vivent dans une inimitié continuelle. Dans cet état ils sont tous égaux entre eux, puisqu'ils ont la puissance non-seulement de se faire mutuellement la guerre, mais aussi de s'entr'égorger. Ils ont tous la volonté de s'offenser, par conséquent ils s'offenseront. Il en résultera donc une guerre de tous contre tous ; ils sont tous dans des dangers continuels , puisque le plus faible doit succomber sous le plus fort. Il est cependant naturel de chercher à se garantir de ces dangers;

il est même évident que non-seulement l'homme pris individuellement , mais l'espèce même en général , ne peut se conserver dans un état de guerre universelle, qui doit demeurer une guerre perpétuelle. Les hommes ayant senti cela, quittèrent cet état pour établir un état de droit, la société civile , qui fut par conséquent une, fille de la crainte.

Ce fut sur cette hypothèse, dont les observations que nous avons faites feront sentir le vague et le peu de fondement , que Hobbes établit sa théorie politique. Le second pas , dans cette théorie , le mena à une nouvelle hypothèse. On ne pouvait passer de cet état de nature , à l'état de droit, qu'au moyen d'un contrat; et c'est de là que dérive le principe devenu depuis si important : l'état est fondé sur un contrat ; ce contrat consista dans la stipulation qu'ils firent tous de soumettre chacun sa volonté particulière à une seule volonté (a) (soit d'un individu, soit d'un corps), qui par conséquent devient la volonté générale. Celui qui a l'exercice de cette volonté générale, soit individu, soit corps, a la puissance suprême y la majesté; il est souverain ou prince ; les autres sont sujets. Aussitôt que la puissance suprême est transmise à un prince, toutes les volontés particulières lui sont par là même subordonnées ; il n'est pas soumis aux

(a) De Cive, V, 6, submissîo voluntatum omnium uni us voluntati.

DANS l'eUROPE MODERNE. 57

lois que celles-ci pourraient faire ; il réunit la puissance executive suprême, la judiciaire et la législative : il est donc absolu (a) et en même temps inviolable ; il n'est pas responsable. La puissance qui lui a été conférée ne peut lui être ôtée; car aussitôt que le peuple l'a transmise , il n'est plus une personne morale., mais seulement une agrégation d'individus. Il est bien vrai que cette puissance suprême peut être transniise à un seul ou à quelques-uns, ou même à la plus grande partie: l'aristocratie et la démocratie peuvent donc avoir lieu aussi-bien que la monarchie , dans la théorie de Hobbes ; mais chacune de ces formes de gouvernement doit être absolue. Hobbes cherche ensuite à prouver que la monarchie est de beaucoup préférable; et il en a fait l'apologie, non -seulement en général, mais encore comme étant absolue. La souveraineté ne pouvant être divisée sans qu'il en résulte une contradiction, il ne peut pas y avoir de constitution mixte. Il vaut beaucoup mieux que la souveraineté soit entre les mains d'un seul que dans celles de plusieurs; c'est ce que Hobbes s'efforce de démontrer , tant par des raisonnemens que par l'histoire.

Tels sont les principaux points du système de

(«) Imperiurri absolutum. De Cive 9 cap. YI , i3. Hobbes n'a point d'expression générale pour la puissance executive ; il ne fait que la caractériser par quelques-uns des principaux actes du gouvernement.

Hobbes. Il est sans doute le père de la spéculation politique parmi les modernes. Personne avant lui n'avait raisonné sur cette matière avec tant de sagacité ni si conséquemment. Il s'éleva au-dessus de l'expérience; il établit une idée de l'état, et en tira les conséquences. Son système se fonde sur les trois principes suivans : i°. la souveraineté est indivisible; 20. elle est transmissible ; 3°. mais elle ne peut être transmise qu'indivisîblement. Rousseau soutient le contraire du second principe, savoir, que la souveraineté ne peut pas être transmise, qu'elle est inaliénable. Cette voie devait nécessairement le mener à la démocratie, comme étant la seule constitution conforme au droit; Hobbes } au contraire, en suivant son principe, parvint à la monarchie et à l'aristocratie absolues , sans cependant exclure la démocratie; mais en conséquence de ces principes , chacune de ces formes, comme constitutions légales, devait nécessairement être absolue (i).

(i) Rousseau distingue le gouvernement de la souveraineté : e Je dis donc que la souveraineté n'étant que l'exercice de la » volonté générale 3 ne peut jamais s'aliéner, et que le souve- » rain,qui n'est qu'un être collectif , ne peut être représenté » que par lui-même ; le pouvoir peut bien se transmettre , mais » non pas la volonté ». Contrat social, liv. II , chap. I. — « Le » gouvernement est un corps„ intermédiaire établi entre les su- » jets et le souverain pour leur mutuelle correspondance , » chargé de l'exécuiion des lois et du maintien de la liberté , tant » civile que politique. Les membres de ce corps s'appellent

DANS L EUROPE MODERNE. 5g

Hobbes étant, comme penseur , si fort au-dessus de tous les autres écrivains politiques de son temps et du dix-septième siècle , en général , on eût bien du s'attendre à le voir exercer la plus grande influence dans la pratique. Il n'en fut cependant rien. Il est bien vrai que son autorité devait déchoir d'elle-même, parce que la constitution de sa patrie reçut une forme toute différente de celle que ses principes exigeaient. Il n'était pas non plus re-* gardé ordinairement comme le premier, pas même par les apologistes de la puissance royale absolue. Filmer, que j'ai déjà cité, était regardé comme une autorité bien supérieure, quoiqu'il fût infiniment an -dessous de Hobbes; de sorte que même les meilleures têtes du parti opposé écrivirent contre le premier, et non contre celui-ci. Il me semble que la raison en est que l'ouvrage de Filmer était bien plus conforme à l'esprit de ce temps-là que celui de Hobbes. Comme penseur, celui-ci s'élevait tellement au-dessus de son siècle, qu'il était unique pour ainsi dire; on n'était pas accoutumé à une manière de penser si abstraite , à des raisonnemens si abstrus. Filmer, au contraire, avait joint la politique et la religion ; ses autorités étaient tirées de

» magistrats ou rois , c'est-à-dire gouverneurs , et le corps » entier porte le nom de prince.

» J'appelle donc gouvernement , ou suprême administration , » l'exercice légitime de la puissance executive , et prince ou » magistrat, l'homme ou le corps chargé de cette administra - » tion ». Jbid, liv. III , chap. I.

6o THÉORIES DE LA POLITIQUE

la Bible et de l'histoire de l'Ancien Testament, c'était alors le ton dominant; de là vient que son verbiage pouvait exciter beaucoup plus l'attention que les raisonnemens philosophiques de Hobbes.

lime paraît superflu de m'arrêter à d'autres écrivains moins connus , apologistes de la puissance absolue, parce qu'ils ne rirent pas faire des progrès essentiels à la théorie , et que je ne me propose rien moins que d'écrire une histoire littéraire de la politique. Je passe au contraire des apologistes de la monarchie absolue , qui parurent dans ces temps-là en Angleterre , à ceux de la constitution libre, parmi lesquels il s'en trouve également deux qui méritent particulièrement d'être cités ici ^ Algernoon Sidriey et John Locke. Us écrivirent tous deux principalement contre Filmer; mais ils ne se bornèrent pas à le réfuter»

Algernoon Sidnej était un de ces caractères prononcés que les orages des révolutions font ordinairement paraître (a). Dès sa jeunesse, enthousiaste de la liberté , il trouva dans les événemens du temps de quoi nourrir son esprit ; les persécutions qu'il essuya ne firent que l'affermir dans ses principes. Il passa plusieurs années dans l'exil; et quand il lui eut été enfin permis de revenir dans

(a) Né en 1622. Inculpé du crime de lèse-majesté , il fut décapité en i683, sans qu'on eût pu le convaincre de rien. Ce jugement fut cassé sous Guillaume III , et sa mémoire fut réhabilitée.

dans i/éurope Moderne. 6i sa patrie, il trouva la mort sur l'échafaud , quoiqu'il fût reconnu innocent. Sa devise:

Manus hœc inimica tyrannis

Ense petit placidam sub libertate quietem ,

exprime ses principes et son caractère avec plus de vérité et de vie, que ne pourrait le faire un long portrait.

Sidney écrivit ses fameux Discourses on govern* /^^particulièrement pour réfuter Filmer; et cette tendance polémique annonce déjà que son ouvrage ne pouvait devenir un système de politique. Ce n'était pas en général une tête née pour les matières scientifiques et pour une profonde spéculation. Sa politique tournait sur quelques principes qiril cherchait à démontrer tantôt par des raisonnemens , tantôt par l'histoire. C'est pourquoi ii commence par réfuter l'assertion de Filmer , que la puissance royale vient de Dieu. Il établit que Dieu a laissé aux hommes le choix de leurs institutions politiques. Il est donc conforme à la nature que les peuples se gouvernent eux-mêmes, ou qu'ils élisent des magistrats , c'est-à-dire gouverneurs. Toute la puissance des magistrats [magistratical power) vient donc du peuple, si elle doit être légitime ; et le gouvernement est établi pour l'avantage non de ceux qui gouvernent , mais de ceux qui sont gouvernés. Mais le degré de la puissance des magistrats dépend des lois de chaque nation qui se les donne elle-même. Chaque peuple ayant

le droit de se donner une forme politique, peut aussi la changer ou l'abolir. Avec ces principes , il pouvait bien reconnaître une monarchie pour une constitution légitime : cela s'entend de soi-même ; mais quoiqu'il ne rejette pas la forme monarchique, il ne dissimule point du tout qu'il lui préfère de beaucoup la républicaine , dont il cherche à prouver fort au long les avantages , quoique par des raisons en partie faibles.

On voit de cet exposé concis que Sidney ne fit pas faire des progrès considérables à la théorie de la politique. Mais ayant été un des défenseurs les plus courageux de la liberté , et étant mort innocent sur l'échafaud, sa mémoire devint ineffaçable. Quant à son ouvrage, qui ne put être imprimé qu'après sa mort et sous Guillaume III , on peut bien dire avec véritéque c'est l'auteur qui a immortalisé le livre bien plus que le livre n'a contribué à rendre immortel le nom de l'écrivain. Il n'est jamais tombé dans l'oubli ; mais jamais on ne l'a compté au nombre des auteurs classiques de la nation. D'abord la forme de l'ouvrage ne le permettait pas ; d'un autre côté, ce fut la tendance polémique qui dut lui faire perdre de l'intérêt lorsque Filmer fut tombé dans l'oubli; d'ailleurs la prolixité et le manque d'ordre philosophique décelaient aussi l'écrivain et le penseur peu exercé. Si donc Algernoon Sidney a contribué à entretenir l'esprit de liberté de la nation , c'est plus par sa vie et par sa mort qu'il l'a fait , que par ses écrits.

DANS l'-EUROPE 3HODERWÊ. 63

Il en fut tout autrement de l'écrivain auquel nous passons et que nous avons déjà nommé : John Locke (a) est un de ceux qui ont eu et qui conservent constamment la plus grande influence pratique sur la culture de l'esprit public. Car quelque jugement qu'on puisse porter de lui comme penseur, on ne saurait nier que ce ne fut lui qui donna la direction à la culture philosophique des Anglais.

De tous ses écrits il n'y a que le suivant qui appartienne ici : two Treatises of government (b). La première partie est également une réfutation de Filmer, comme le titre l'annonce. Cependant Locke ne se borna pas à cela ; il chercha à établir, dans la seconde partie, une théorie du droit public ; et c'est pour cela que cette seconde partie doit avoir le plus d importance pour nous.

Locke remonte jusqu'à l'état de nature, ainsi que Hobbes l'avait fait. Mais l'arbitraire qu'on avait mis dans cette idée, ainsi que nous l'avons montré, devint d'autant plus sensible, en ce qiieLocke fit de cet état un tableau tout différent de celui de Hobbes. Tandis que selon celui ci l'état de nature est une guerre perpétuelle de tous contre tous, Locke soumet les hommes clans cet état à la loi de nature,

(a) Il naquit en 16 3s , passa une partie de sa vie dans l'étranger , surtout en France , et mourut en 1 704.

fi) Two Treatises of Government. In ihe former the false prïnr-ipies anci foundation of sir Rob. Filmer, and his folio— wers are detected and overthrown. The latter is an assay concerning the true original , extent , and end of civil government.

64 TÎÎEORÎES t)Ê LÀ POLITIQUE

qui non-seulement prescrit à chacun de veiller â sa propre conservation, mais encore empêche chacun de nuire aux autres ou de les priver de la vie; qui enfin donne à celui qui est offensé le droit de se défendre pour sa conservation , et de punir l'offenseur, en se procurant un dédommagement qui empêche celui-ci de réitérer ses offenses , ou qui puisse en garantir. Ainsi quoique dans Fétat de nature tous les hommes soient libres et égaux entre eux, comme il le démontre contre Filmer et Hohbes, chacun a néanmoins sur l'autre, dès l'origine, la puissance nécessaire pour forcer les infracteurs de la loi de nature à l'observer, et conséquemment pour maintenir la loi même. L'état de nature est donc, selon lui, un état où les hommes ne sont soumis qu'à l'empire de la raison. Un tel état est sans doute imaginable ; mais aussi long-temps que les hommes ne sont pas de purs êtres raisonnables i qu'ils obéissent aussi souvent à la voix des passions qu'à celle de la raison, il est impossible qu'il se réalise ; et s'il devenait réel , à quoi servirait un état ? Le besoin d'un état vient principalement , selon Locke , de ce que dans l'état de nature chacun est juge clans sa propre cause; ce qui empêche qu'on puisse s'attendre ici à l'impartialité qu'exige la raison calme.

L'avantage le plus important résultant des recherches deZocie, fut incontestablement la preuve de la liberté originelle et de l'égalité des hommes par la naissance , contre l'assertion paradoxe de

Filmer et de ses partisans sur l'esclavage et la dépendance par la puissance paternelle et par les conséquences qui en découlent. Locke fut donc le premiers établir la doctrine des droits de l'homme consistant dans la liberté personnelle et la sûreté de la propriété,* dont il cherche à déduire et déterminer l'idée avec plus de soins qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé dans cette carrière.

L'état ayant, selon Locke , succédé à l'état de nature-, de sorte que les hommes passèrent de celuici à l'autre , en se soumettant à un gouvernement, c'est-à-dire, chaque individu ayant renoncéà l'exercice de son droit contre ceux qui transgressaient la loi de nature, pour le transmettre à une autorité publique ; il fallait nécessairement , en conséquence de ces principes, que l'état fût une association d'hommes libres , et que la liberté personnelle fût demeurée une condition essentielle des membres de la société qui forment ensemble l'état. Mais tout son ouvrage avait encore un autre but ; la tendance en était en général de faire voir par le développement des principes du droit public, que la constitution anglaise est conforme à celui-ci, et par conséquent légitime. Il fallait pour cela nonseulement la condition de la liberté personnelle , mais encore celle de la liberté civile ou de la participation à la législation. Selon son opinion , l'institution d'un état présuppose toujours un accord libre de tous ceux qui se réunissent en une société. Cest par cette réunion qu'elle forme un corps po-

litique, dans lequel la pluralité des voix doit décider , parce que sans cela sa propre activité serait entravée ; il faut donc que chaque individu soumette sa volonté à celle de la pluralité. Cette volonté du plus grand nombre constitue donc la puissance législative , qui est absolument la puissance suprême dans l'état. Cette puissance est exercée par le peuple lui-même, ou elle peut être transmise à un individu ou à plusieurs : de-là résultent les différentes formes de l'état. Il faut discerner de cette puissance législative la puissance exécutwe, qui doit être subordonnée à l'autre, et qui a pour but l'exécution des lois.

Cette distinction des deux puissances était le fruit de recherches plus exactes sur leur essence ; et c'est en cela que consiste proprement le principal mérite de Locke relativement à la théorie politique. Aucun écrivain avant lui n'avait séparé si positivement ces élémens de la constitution de l'état; aucun ne les avait examinés si exactement chacun en particulier, et n'avait cherché à en fixer les rapports réciproques. Après avoir établi le principe que la puissance législative est la puissance suprême, qu'elle doit être réservée en entier, ou du moins en partie, au peuple ou à ses représentai, Locke en déduit un autre non moins important, savoir, qu'on ne peut regarder comme légitime que la constitution dans laquelle la puissance législative et l'exécutive sont séparées ; que cette relation de légitimité n'a pas lieu dans une mo-

DAT\TS L* EUROPE MODEREE. 6j

narchie absolue, dans laquelle la puissance législative et lexécutive sont réunies sans restriction dans les mains du prince, parce que celui-ci se trouve alors toujours à l'égard de ses sujets dans le rapport de l'état de nature.

Ce développement de la doctrine des différentes puissances dans l'état était sans doute absolument nécessaire , si Ton voulait perfectionner la théorie de la politique ; et l'on ne peut contester ce mérite à Locke , ni celui d'avoir développé les avantages d'une constitution libre. Il prépara par là le fondement sur lequel ceux qui sont venus après lui ont établi leurs systèmes , quelque différence qu'il y ait entre ceux-ci et le sien. Mais d'un autre côté il ne prévit pas les conséquences auxquelles ses principes pouvaient conduire. Il est incontestable que dans la théorie il faut considérer la puissance législative et l'exécutive comme différentes. Mais à quel point doivent-elles être séparées dans la pratique? c'est une autre question. Une séparation totale de ces puissances dans la pratique de la politique est une chimère, comme nous l'avons observé ci-dessus. Il est bien vrai que Locke ne l'exigeait pas ; il accordait au prince une part à la puissance législative; et se préparant ainsi la voie de la constitution mixte, il différait par là de Hobbes , qui rejetait tout partage de la puissance suprême, et n'admettait que les constitutions pures. Mais aussitôt que de cette séparation dans la théorie on déduisait le principe qu'il faut

séparer ces puissances dans la pratique autant que possible , on frayait par là la voie à des erreurs extrêmement dangereuses. L'expérience n'a malheureusement que trop appris de nos jours que ces inquiétudes n'étaient rien moins que dénuées de fondement ; et si l'on considère les conséquences funestes qu'on a vues résulter du principe qu'il faut pousser cette séparation aussi loin que possible , on ne peut nier que les erreurs qui en ont découlé, ne soient les plus pernicieuses qui aient jamais résulté d'une théorie mal interprétée.

Cependant il ne pouvait résulter pour l'Angleterre aucun danger de la théorie de Locke; il est même aisé de concevoir comment elle put y devenir y pour ainsi dire, l'évangile de la nation. La séparation de la puissance législative d'avec l'exécutive , que Locke exige, y était déjà réellement établie ; la puissance législative y est principalement entre les mains du parlement, quoique le roi y ait part ; les principes qu'on regardait comme les plus iuiportans et les plus sacrés, point d'établissement d'impôts sans le consentement des représentai de la nation , égalité des droits devant la loi , etc., sont ceux que Locke enseigne expressément : sa théorie s'accordait donc avec la réalité dans tous les points essentiels. Cet accord eût suffi seul pour assurer à Locke un grand ascendant; il était d'ailleurs généralement reconnu dans sa patrie pour le premier philosophe et pour un auteur classique : en conséquence ses ouvrages restèrent

dans l'Europe moderre, 69 entre les mains sinon de la multitude, du moins de toute la partie de la nation dont l'esprit est cultivé. II faut encore ajouter que quelques-uns des premiers hommes d'état, ayant la pratique des affaires (il suffit de nommer un Chatham), professaient ses principes à chaque occasion , que dans leurs discours au parlement ils s'appuyaient sur son autorité, et lui donnaient, pour ainsi dire, le crédit d'un philosophe infaillible.

Les suffrages d'une grande nation éclairée, qui a eu tant de penseurs les plus profonds et les premiers hommes d'état, sont d'un grand poids; et nous sommes bien éloignés de vouloir déprécier le mérite immortel de Locke. Cependant le respect presque aveugle qu'on avait pour lui, contribua beaucoup à produire en Angleterre dans la spéculation politique une sorte de stagnation qui n'a pas encore cessé. Parler contre Locke > ce serait presque infailliblement s'élever contre la constitution. L'Angleterre a eu sans contredit depuis Locke beaucoup d'écrivains politiques, et parmi eux quelques-uns du premier rang. Mais depuis ce temps-là la spéculation politique prit dans ce royaume une autre direction ; elle s'est moins occupée des recherches sur le droit public et sur les constitutions , que de celles qui concernent l'économie politique. Les idées sur la constitution , en tant qu'elles pouvaient avoir une importance pratique pour la nation , s'étaient fixées par la constitution et par Locke ; mais les relations publiques

et les besoins qui s'étaient accrus , devaient d'autant plus diriger l'attention vers l'économie politique; et tout comme, après les temps de la révolution sous les Stuarts, la théorie de la constitution était sortie des circonstances du temps, de même celle de l'économie politique en sortit aussi ensuite. Il n'entre pas dans notre plan de caractériser les écrivains classiques qui ont traité cette matière : ils sont déjà devenus les maîtres de l'Europe, v et leur sphère, loin de se resserrer, ne peut que s'agrandir,

Mais à quelque haut degré qu'on puisse estimer le mérite de Locke relativement au droit public, il fallait cependant immanquablement qu'une théorie faite relativement à un certain état eût de la partialité et des lacunes. C'est ce qu'on verra le plus clairement , si l'on veut faire l'application de ses principes à d'autres états que nous comptons en partie au nombre des mieux organisés. Dans tous les états où la puissance du prince est absolue, c'est- à-dire, où il réunit la puissance législative et l'executive , il ny a , selon lui , pas même une espèce de société civile; il n'y a que l'esclavage (1). Il faut sans doute laisser à chacun la liberté de fixer comme il veut la signification des expressions ; mais une théorie dans laquelle on donne une étendue si bornée à l'idée de l'état ne convient plus pour l'histoire. Si des états tels que le Dane-

(1) Voyez chap. XIV,

DAtfS LEUR0PE MODEREE. 171

marck et la Prusse ne méritent pas même ce nom , si leurs constitutions ne peuvent pas être regardées comme des constitutions légitimes, on est bien fondé à présumer qu'il faut en attribuer la faute bien moins aux états qu'aux théories : et c'est effectivement le cas. Dans la doctrine de la constitution, Locke, comme tous ses prédécesseurs, et ses successeurs jusqu'à Kant, sont partis de la division en monarchies, aristocraties et démocraties» Mais aussi long-temps qu'on fait de cette division le fondement des constitutions, il faut qu'il y ait beaucoup de fluctuation et de vague dans toute cette doctrine , parce qu'on ne désigne par là que la différente organisation du gouvernement, mais non la différence du rapport entre le gouvernement et le peuple ; ce n'est que de ce rapport que dérivent les diverses sortes de constitution. C'est surtout alors qu'il n'est pas possible de tracer cette ligne de séparation si importante entre la monarchie absolue, en tant qu'elle résulte de la réunion de la puissance législative et de l'executive dans la même personne, ou, comme on dit encore mieux, entre l'autocratie et le despotisme ; de-là vient que l'on confond continuellement ces formes, qui diffèrent cependant essentiellement entre elles, comme je l'ai montré ailleurs en développant plus amplement toute cette doctrine (i).

(1) Pour éviter les répétitions, il faut qu'ici je me réfère au traité : Sur le caractère de la Constitution despotique , et des-

Si la théorie de la politique continua de se former en Angleterre sous l'influence des circonstances extérieures, le petit état dont il a été fait mention ci-dessus , Genève, nous a présenté un phénomène semblable, quoique avec des nuances différentes. Ce petit état, qui par son immense influence pratique sur la politique attire sur soi l'attention de l'historien plus que maint grand empire , est sans doute une des places les plus importantes de l'Europe. Par un concours singulier de circonstances il se forma dans cet état un foyer de spéculation politique, tel qu'il n'y en eut de pareil nulle part en Europe, duquel il partit bientôt des rayons bienfaisans et réchauffans, mais aussi de malfaisans et de brûlans. Les noms de Calvin et de Servet, de Voltaire, de Rousseau et de Necker, quels souvenirs ne retracent- ils pas à la mémoire! Mais pour porter un jugement sur cet objet , il est absolument nécessaire de jeter quelques regards sur la

Constitutions en général ,qu on trouve parmi les suppléraens à mes Idées sur la politique , etc. , ire partie, page 978 de la nouvelle édition. L'éternelle confusion des idées qui , dans cette doctrine , règne dans les ouvrages de tous les grands écrivains politiques , depuis Aristote jusqu'à Montesquieu , ne peut échapper à aucun lecteur attentif. J'ai essayé d'établir un fondement plus solide pour celte doctrine , sur laquelle s'appuie d'ailleurs toute la ihéorie de la politique. Croyant pouvoir attacher quelque importance à ce traité , je me flatte qu'on ne me taxera point d indiscrétion , si j en recommande particulièrement l'examen aux penseurs politiques.

DANS l'eUROPE MODERNE.

situation et sur l'histoire de cette petite république.

La situation géographique de cette ville contribua incontestablement beaucoup à produire ici un choc d'idées tel qu'il ne pouvait facilement se former ailleurs. Aux frontières de la France, de l'Italie et de la Suisse, et fréquentée par tant d'étrangers, même d'autres pays, il put mûrir ici une culture qui prit quelque chose de celle de tous ces pays, et qui conserva cependant un caractère propre, à cause du développement des relations politiques dans son intérieur. La réformation fut le fondement de ce que Genève est devenue. Lorsqu'elle commença de s'établir dans cette ville, celle-ci se débarrassa (en i 5 ^> 3 de son évèque, qui jusque alors en avait été en quelque sorte le souverain, quoiqu'il s'y fût formé une constitution municipale, comme dans d'autres villes. Depuis ce temps-là elle maintint son indépendance, que les ducs de Savoie cherchèrent, à diverses reprises, à lui ravir; et les biens du clergé, qui furent sécularisés, servirent en partie à fonder une université (ou académie), qui ensuite a compté parmi ses membres quelques-uns des hommes les plus célèbres. Cependant il était alors réservé à un homme (Jean Calvin), qui y vint établir son domicile en qualité de réformateur (i), de donner à Genève,

(1) « Ces peuples , voulant donner de la célébrité à leur ville, » y appelèrent Calvin, qui jouissait avec justice d'une grande » réputation, homme de lettres du premier ordre, écrivant en

par la réforme, une importance politique qu'elle n'aurait pas reçue sans cela. Cet homme extraordinaire, qui avait autant d'énergie et d'activité que desavoir, Français de naissance (1), y obtint une chaire de professeur. Non-seulement il eut la plus grande influence dans les relations politiques, en ce que, lorsqu'on adopta la réforme , il institua en même temps une discipline ecclésiastique rigoureuse qui lui assura constamment un grand crédit, de même qu'au clergé; mais il devint aussi réformateur général et chef du parti qui prit son nom (2). Genève devint donc comme le principal

» latin aussi bien qu'on peut le faire dans une langue morte , » et en français , avec une pureté singulière pour son temps. . . . » Calvin , jurisconsulte habile, et théologien aussi éclairé qu'il » pouvait l'être, dressa, de concert avec les magistrats, un » recueil de lois civiles et ecclésiastiques , qui fut approuvé en y> i543 par le peuple , et qui est devenu le code fondamental de » la république ». {Encyclopédie , article de Genève.)

(1) « Son nom propre était Chauvin. Il était né à Noyon » en i5og ». (Essai sur les mœurs et l'esprit des Nations, par Voltaire, tome IV.)

(2) « Le fameux Calvin, que nous regardons comme l'apôtre » de Genève , n'eut aucune part à ce changement ; il se retira » quelque temps après dans cette ville , mais il en fut d'abord » exclu , parce que sa doctrine ne s'accordait pas en tout avec '» la dominante; il y retourna ensuite, après s'être marié à » Strasbourg avec la veuve d'un anabaptiste ». ( Ibid. )

« Les opinions de Calvin et de Zuingle commençaient à s'in- » troduire ; Berne les avait adoptées ; Genève les goûtait , elle » les admit enfin en i535 ». (Encyclopédie.)

DANS l'eUROPE MODERNE. 7 5

siège de la réformation, qui de- là se répandit particulièrement en France, où elle causa ces grands mouvemens qui entraînèrent les plus sanglantes guerres civiles, connues sous le nom de guerres des huguenots (i). Cette importance de Genève, quant à la religion, ne tenait pas seulement à la personne de Calvin; une autre circonstance contribuait aussi à la rendre durable. Genève était le seul état dans lequel la nouvelle doctrine devînt la dominante, où l'on parlât français. C'est pourquoi cette ville ne pouvait que devenir la grande école où le clergé réformé de France devait venir se former ; et cette spbère d'activité si étendue ne pouvait que lui conserver de l'importance dans l'histoire universelle.

Cependant cette circonstance ne fut pas la seule qui donna à Genève le caractère qui lui est propre, la manière dont les relations intérieures s y développèrent n'y contribua pas moins. L'année où Calvin s'établit à Genève (i536), il se fit dans la constitution de cette petite république un changement qui devint le germe fécond duquel se

(1) « Il y avait depuis long-temps deux partis dans la ville » de Genève, celui des protestans et celui des romains. Les » protestans s'appelaient egnots , du mot eidgenossen , alliés A> par serment. Les egnots , qui triomphèrent , attirèrent à eux » une partie de la faction opposée, et chassèrent le reste. De-là » \int que les réformés de France eurent le nom d" egnots- ou i> d'huguenots ; terme dont la plupart des écrivains français * inventèrent depuis de vaines origines ». {Essai ? etc. , t. IV.)

développa toute la suite des relations extérieures. La constitution municipale de Genève , telle qu'elle s'était déjà formée sous les évèques (r), était démocratique. Le conseil général , composé de tous les pères de famiîle qui avaient le droit de citoyen , délibérait sur toutes les affaires d'importance , et faisait annuellement l'élection de quatre syndics , pris dans son sein, qui étaient tenus de rendre compte à rassemblée. Déjà depuis long -temps s'était établi l'usage de donner à ces syndics des assesseurs, dont le nombre s'était élevé a 25, et qui formaient ensemble le petit conseil. On n'en était pas resté là , mais par des raisons qui ne se laissent pas développer exactement d'après l'histoire, 011 avait donné à ces membres du petit conseil d'au-

(1) « Au commencement du cinquième siècle, l'empereur » Honorais céda Genève aux Bourguignons , qui en furent dé- » possédés en 5 3 4 par les rois francs. Lorsque Charlemagne , » sur la fin du huitième siècle , alla combattre le roi des Lom- » bards et délivrer le pape (qui l'en récompensa bien par la » couronne impériale ) , ce prince passa à Genève et en fit le » rendez-vous général de son armée. Cette ville fut ensuite an- » nexée par héritage à l'Empire germanique , et Conrad y vint ■» prendre la couronne impériale en io34- Mais les empereurs y> ses successeurs , occupés d'affaires très-importantes , que leur » suscitèrent les papes pendant plus de trois cents ans , ayant 3> négligé d'avoir les yeux sur cette ville , elle secoua insensiy> bïement le joug, et devint une ville impériale qui eut son » évêque pour prince , ou plutôt pour seigneur , car l'autorité » de l'évêque était tempérée par celle des citoyens ». {Encyclo-^ pédie , ibid. )

très assesseurs, dont le nombre fut fixé à 100 (en i5i6), et s'éleva ensuite jusqu'à sSo, qui formaient le grand conseil, Le petit conseil, dont tous les membres avaient aussi séance et voix dans te grand conseil (1) , en était un comité particulier (2).

(1) Il ne faut pas confondre le grand conseil avec le conseil général.

(2) « On distingue dans Genève quatre ordres de personnes : » les citoyens y qui sont fils de bourgeois et nés dans la ville ; » eux seuls peuvent parvenir à la magistrature : les bourgeois , » qui sont fils de bourgeois ou de citoyens, mais nés en pays » étranger , ou qui , étant étrangers , ont acquis le droit de » bourgeoisie que le magistrat peut conférer ; ils peuvent être » du conseil général , et même du grand conseil, appelé des » deux cents ; les habitans sont des étrangers qui ont permis - * sion du magistrat de demeurer dans la ville , et qui n'y sont » rien autre chose ; enfin les natifs sont les fils des habitans ; » ils ont quelques privilèges de plus que leurs pères , mais ils » sont exclus du gouvernement. — A la tête de la république » sont quatre syndics , qui ne peuvent l'être qu'un an , et ne le » redevenir qu'après quatre ans. Aux syndics est joint le petit » conseil, composé de vingt conseillers , d'un trésorier et de » deux secrétaires d'état , et un autre corps qu'on appelle de » la justice. Les affaires journalières et qui demandent expé- » dition, soit criminelles , soit civiles , sont l'objet de ces deux » corps. — Le grand conseil est composé de a5o citoyens ou » bourgeois ; il est juge des grandes causes civiles , il fait grâce, » il bat monnaie , il élit les membres du petit conseil, il délibère » sur ce qui doit être porté au conseil général. Ce conseil gé~ » néral embrasse le corps entier des citoyens et des bourgeois, » excepté ceux qui n'ont pas vingt-cinq ans, les banquerouy> tiers , et ceux qui ont eu quelque flétrissure. C'est à celle

Il était bien naturel que, la ville étant entièrement libre après l'expulsion de l'évèque , ces institutions fussent maintenues, et qu'elles reçussent même une importance beaucoup plus grande. Mais jusque alors le grand conseil , le petit conseil et les syndics avaient été élus annuellement par le conseil général; on ne pouvait par conséquent les regarder que comme des comités de celui-ci (1). Mais cette année- là, à une époque où l'attention générale était fixée sur les objets religieux, il fut ordonné que le grand conseil et le petit se renouvelleraient eux-mêmes annuellement, en faisant passer leurs membres par la censure.

Les citoyens ne sentaient sans doute pas alors l'importance et les conséquences de ce changement ; mais elles ne pouvaient manquer de se développer d'elles-mêmes. On avait mis dans la démocratie un germe d'aristocratie , dont on ne pouvait plus empêcher le développement et les progrès (2). Le grand conseil et le petit avaient

» assemblée qu'appartient le pouvoir législatif, le droit de la » guerre et de la paix, les alliances , les impôts, et l'élection » des principaux magistrats , qui se fait dans la cathédrale avec «beaucoup d'ordre et de décence, quoique le nombre des » votans soit d'environ quinze cents personnes ». (Encyclopédie , ibid. )

(r) Le conseil général représente le souverain; les autres conseils et les syndics ont l'exercice de la puissance executive , et l'administration de la justice.

(2) La constitution de Genève tenait , dès le commence-»

BA!NTS l'eUROPE MODERNE. 7 g

des intérêts communs , il était bien naturel qu'ils tendissent à devenir permanens : le renouvellement annuel, qui leur avait été confié à euxmêmes, ne fut bientôt qu'une vaine cérémonie. Il suffit de connaître le cours ordinaire des choses dans de tels petits états, pour savoir qu'une pareille aristocratie ne peut manquer de devenir héréditaire. Il se passa pourtant un certain temps avant qu'elle occasionnât des dissensions ; et ce fut ce qui fit qu'elle put s'affermir d'autant plus. D'ailleurs les efforts continuels que faisaient les ducs de Savoie pour soumettre Genève,, contribuaient beaucoup à attirer l'attention de ce côté, et à produire en même temps un esprit d'union qui acquit toute sa force par la dernière tentative de ce genre (en i6o3) , connue sous le nom d'escalade. En général, aussi long-temps qu'il n'y avait pas une grande inégalité de fortunes , que les étrangers pouvaient sans grandes difficultés obtenir tous les droits de bourgeoisie, et qu'il y avait entre la classe inférieure et la supérieure des relations formées par le compérage, qu'on peut assez bien comparer au droit de clientèle chez les Romains, il n'y avait guère de troubles à craindre. Mais tout

ment , de l'aristocratie bien plus que de la démocratie , puisque la majorité de ce petit peuple était exclue de l'exercice des droits de souveraineté. Le nombre des votans , dans le conseil général, n'étant que d'environ quinze cents , ce conseil ne peut certainement pas être regardé comme composant la majorité d'un peuple de plus de trente mille âmes.

8a TîîEORÎES DE LA POLITIQUE

ceci commença de changer, lorsque après îa révocation de redit de Nantes, en i685, les huguenots français vinrent en foule se réfugier à Genève. Dès lors on n'accorda plus si aisément le droit de bourgeoisie; on établit la distinction des différentes classes, savoir, celle des anciens citoyens, c'est-à-dire ceux qui l'étaient depuis quatre générations; celle des simples citoyens , celle des bourgeois , celle des natifs , et celle des simples habitans , et l'on attacha divers droits à ces différentes classes. La nouvelle industrie que ces réfugiés apportèrent, et l'aisance qui en résulta , réveillèrent bientôt l'esprit de raisonnement sur la politique, et déjà en 1707 commença entre le parti démocratique et l'aristocratique la lutte qui , depuis ce temps-là, se renouvela presque périodiquement, et qui fournit le commentaire le plus instructif de celle entre les patriciens et les plébéiens romains, ayant, comme celle-ci, ses martyrs, tels qu'un Fatio, un Micheli et d'autres. Le détail historique de cette lutte n'appartient pas ici, mais il faut bien remarquer qu'elle eut souvent pour objet, des questions qui tenaient immédiatement à la théorie perfectionnée de la politique. Dans quels états plus grands de l'Europe aurait-on discuté pratiquement, comme à Genève , la question sur la souveraineté du peuple, sur les limites de la puissance législative et de l exécutive, etc. ? C'est sûrement un spectacle bien frappant de voir entre les plus grandes monarchies de l'Europe, une des

DANS L'EUROPE MODEREE. 8l

plus petites républiques qui retraçait si vivement le souvenir de celles de l'antiquité, qu'on en eut cherché en vain un pareil commentaire dans l'Europe entière! Ce qui doit étonner encore plus, c'est l'intérêt que plusieurs des grands états de l'Europe , surtout la France , prenaient aux affaires intérieures de cette petite république, et la manière dont ils s'y intéressaient. Presque tous les ministres qui , en France , avaient la direction des relations extérieures, sous Louis XV Fleury et Choiseul ; sous Louis XFI , Vergennes et Necker (Maurepas P) , prenaient le plus actif et le plus vif intérêt aux affaires de ce petit état. Malgré l'immence différence de puissance, on le traitait avec les ménagemens et les égards auxquels les seuls grands états pourraient prétendre; et lors même que, pour soutenir l'un ou l'autre parti, l'on en venait à l'extrémité de faire avancer des troupes, on respectait pourtant l'indépendance de cet état. C'est certainement un spectacle qui caractérise le dix-huitième siècle, et qui sans doute ne se renouvellera pas dans le dix-neuvième, de voir devant les portes d'une ville les troupes de trois puissances, de la France, de la Sardaigne et de la Suisse, réunies, non pour en faire la conquête, mais pour y rétablir la tranquillité intérieure par une médiation armée. Il n'y a qu'un système d'états fondé sur la sainteté du droit de possession et le maintien de la balance politique, qui puisse offrir de pareils phénomènes.

Si ces troubles souvent réitérés, et cet intérêt plein de considération que les grandes puissances y prenaient , donnaient à Genève, aux yeux de l'Europe, une importance politique telle qu'aucun autre petit état de ce genre ne pourrait s'en glorifier, ils en faisaient aussi le véritable foyer de la spéculation sur les théories de la politique. Genève donnait un exemple bien frappant de la manière dont la constitution , dans un état républicain en général, réveille l'esprit de raisonnement, qui naturellement saisit , alors surtout, les objets qui l'intéressent le plus. Mais en même temps la culture de l'esprit en France réagissait aussi dans toute sa force sur Genève ; toutes les idées qui prenaient l'essor en France , circulaient aussi trèsrapidement à Genève ; et avant de pouvoir parler <lu citoyen de Genève qui est devenu de si grande importance quant à la théorie de la politique, il nous faut reporter nos regards sur la France, et voir quelle y fut la marche de la spéculation politique.

Le siècle de Louis XIV ne fut point du tout favorable à cette spéculation ; ce ne fut que sous son successeur que cela changea. Un seul homme donna subitement un grand choc à l'esprit de la nationet à l'égard de la sensation qu'il fit, il devint pour la nation française à peu près ce que Locke était pour l'anglaise : car d'ailleurs les rapports des idées de l'un et de l'autre , à la constitution de leur

patrie , étaient trop hétérogènes pour qu'on pût

DANS leurope moderke. 83 pousser plus loin la comparaison. La France n'avait pas, avant Montesquieu, un seul écrivain qu'elle regardât comme auteur classique dans le genre de la politique; mais à peine YEsprit des Lois parut il (à) , qu'il fut regardé comme une si grande autorité, que les essais de le réfuter ne firent que l'accroître. Mais en quoi le véritable mérite de cet ouvrage consiste-t-il ? qu'a-t-il produit?

L'ouvrage entier de Montesquieu était le produit de l étude de l'histoire. On ne peut pas, il est vrai, lui donner la louange de mériter le titre d'historien universel par l'étendue de ses études historiques ; elles demeurèrent beaucoup trop bornées pour cela. Il avait fait une étude approfondie de Thistoire romaine , beaucoup moins de la grecque ;onpeut à peine demander s'il avait étu* dié celle des autres anciens peuples. Ses connaissances de l'Orient, objet si important pour ses recherches, étaient puisées presque uniquement de quelques voyages. Quant à l'histoire de l'Europe dans le moyen âge et les temps subséquens, il s'était le plus occupé de celle de France, et ensuite de celles d'Allemagne et d'Angleterre. L'étendue de ses études historiques était donc bornée; il n'y manquait pourtant pas la Variété qu'exigeait le but qu'il s'était proposé, et il avait fait ces études avec un esprit qui lui est propre, et qu'on ne trouve à aucun des auteurs qui lavaient précédé, sans en

(a) Pour la première fois, eu 1748.

excepter même Machiaveli , qui d'ailleurs mérite bien d'être nommé après lui , comme créateur du pragmatisme (i) historique parmi les modernes.

Le but de Montesquieu était de connaître par l'histoire l'essence des états et de leurs constitutions, de fixer ce qu'il y avait de propre , et d'en abstraire ensuite les maximes pour les différentes branches de la législation, dans les diverses constitutions. L'horizon qu'il s'était tracé était donc d'une étendue immense, et la richesse des objets sur lesquels les recherches devaient s'étendre , ne l'était pas moins. C'étaient tout autant d'objets du plus grand intérêt pratique en eux-mêmes, et qui, traités pour la première fois dans une telle étendue, devaient captiver les lecteurs, quand même ils n'eussent été traités que médiocrement, à plus forte raison l'ayant été par un homme de tant d'esprit. Cependant ce furent bien moins les sujets eux-mêmes que la manière dont ils étaient traités , qui produisirent la grande sensation constante qu'a faite cet ouvrage. La manière d'écrire par pensées détachées, de tout présenter en contours hardis et élégans , de n'épuiser aucun sujet, et cependant d'en dire tant en peu de mots ; d'offrir souvent des images, au lieu de fatiguer l'esprit de raisonnemens philosophiques et de définitions; en général ces éclairs du génie, qui peut-

(1) Ce mot mérite bien d'être reçu dans notre langue, puisqu'il est conforme à l'analogie , et souvent utile.

DANS LEUROPE MODERNE. 85

être éblouissent encore pins souvent qu'ils ne donnent des lumières : tout cela était bien fait pour procurer à l'auteur les applaudissemens et l'admiration , surtout d'une nation comme la sienne. Celui qui aimait à penser , en trouvait une infinité d'occasions dans son ouvrage; celui même qui voulait s'en épargner la peine, pouvait du moins croire avoir recueilli une foule de pensées, et même de brillantes.

Mais avec cette richesse de génie , il manquait de véritable esprit philosophique (i) : doué d'une grande sagacité , il était fait pour tirer de l'expérience des réflexions subtiles ; mais il était peu propre à la spéculation , en tant qu'elle consiste dans l'art d'analyser des idées, et de les déterminer indépendamment de l'expérience; il semble même ne pas en avoir senti le besoin. Les premières lignes de son ouvrage montrent que l'auteur de l'Esprit des Lois n'était pas en état de donner une bonne définition des lois : c'est un reproche qu'on lui a déjà fait, et non sans raison. La suite de l'ouvrage prouve aussi que Montesquieu n'avait pas des notions bien claires des premières idées fondamentales de la politique. Quiconque pourrait

(i) L'auteur allemand a sans doute, dans ce jugement qu'on trouvera au moins bien rigoureux , considéré l'ouvrage de Montesquieu par rapport à la science en elle-même , sans égard ni au temps et à l'état de la science, ni aux personnes pour lesquelles il était particulièrement écrit. C'est un reproche qu'on, est souvent dans le cas de faire à la plupart des critiques.

trouver ce jugement trop rigoureux, n'a qu'à extraire de son ouvrage les idées des caractères essentiels des constitutions , du despotisme, de l'aristocratie, de la démocratie, etc. C'est là cependant le fondement de tout son ouvrage; et cela explique suffisamment ce qu'on y trouve presque à chaque pas, de vague et d'indéfini.

L'ouvrage^ de Montesquieu n'en produisit pas moins un grand effet , quoiqu'il ne fît pas faire de grands progrès à la théorie générale de la politique, et qu'il ne pût devenir qu'un riche recueil de maximes, dont le lecteur devait examiner la justesse, en voyant si elles étaient applicables. Il contenait un trésor immense pour l'étude pragmatique de l'histoire ; et quoiqu'on ne soit pas d'accord avec Montesquieu sur tant de propositions et d'assertions , son ouvrage n'en servait pas moins à montrer quel avantage pratique on peut tirer de l'étude de l'histoire , et comment on doit à cet égard étudier l'histoire. Outre cela , les circonstances dans lesquelles il parut, le firent réagir beaucoup plus fortement sur l'esprit et la façon de penser de sa nation. Sous la régence du duc d'Orléans , de même que sous le règne de Louis XV ' , on vit la plus grande corruption du gouvernement en France. On était bien disposé à en chercher la principale cause dans la dégénération de la constitution par l'oppression de la liberté nationale, dont les querelles avec les parlemens présentaient encore toujours les restes, quoiqu'elle fût bien plus

DATVS LEUROPE MODERNE. 87

dans la dépravation des mœurs , surtout dans les classes supérieures de la société , dépravation à la-, quelle aucune forme de constitution n'eut pu opposer une digue. Les idées dominantes de Montesquieu entraient donc ici bien avant dans l'esprit du siècle. La prédilection qu'il montrait ouvertement pour les constitutions mixtes, particulièrement pour celle de l'Angleterre, devait lui attirer une foule de partisans, Il ne faisait qu'aller audevant de l'opinion publique; est-il surprenant qu'il fût accueilli avec de si grands applaudissemens ? Il excita dans la nation l'esprit de raisonnement sur la politique, et cette disposition s'est toujours conservée. Depuis ce temps-là, la législation et la réforme de l'administration de la justice furent les objets principaux vers lesquels se dirigea l'attention des penseurs. Montesquieu contribua donc beaucoup à faire de la législation l'objet de la philosophie ; cependant ses propres recherches provenaient moins de la philosophie du siècle que de l'histoire. Lorsque Montesquieu s'occupait déjà depuis long-temps (a) de son Esprit des Lois, aucun des hommes qu'on honora d'abord en France du titre de philosophe, comme on cherche à présent à flétrir leur réputation par le même titre, ne s'était pas fait encore un grand renom.

Malgré toutes les imperfections et les défauts de

(a) Montesquieu dit lui-même qu'il avait travaillé vingt ans à son ouvrage. Voyez la fin de sa Préface,

cet ouvrage, Montesquieu avait dirigé les recherches sur la voie de l'expérience; et si ces principes continuaient d'être les principes dominans,si l'on en venait à en faire une application pratique, on devait bien s'attendre à des réformes, mais non à un renversement total de l'ordre établi. Quoiqu'il se fût déclaré pour la monarchie limitée, il n'avait pourtant essayé d'ébranler aucune des colonnes fondamentales sur lesquelles Tordre des choses existant , mèn]e en France , reposait depuis les anciens temps. Il n'exigeait point légalité politique de tous les citoyens ; il était au contraire le défenseur déclaré de la noblesse , qu'il regardait comme une partie constitutive nécessaire dans une monarchie, où le principe de l'honneur doit, selon lui, être le dominant, pour qu elle ne dégénère pas en démocratie ou en despotisme ; il n'excluait pas non plus le clergé comme état, quoiqu'il souhaitât que ses privilèges fussent restreints, particulièrement sa juridiction (a) Si donc l'idée d'une monarchie limitée par une représentation nationale devint en France l'idée favorite de la plus grande partie de la nation , comme le résultat de la première assemblée nationale en a fourni la preuve, il est hors de doute qu'outre l'exemple que l'Angleterre donnait, l'ouvrage de Montesquieu y a le plus contribué. Mais, après ce que nous venons de dire, nous n'avons pas besoin de

(a) Esprit des Lois , II. chap. 4.

DAISTS l'eUROPE MODERNE. 89

prouver que cette première assemblée nationaTe outrepassa les idées de Montesquieu , en établissant le principe de l'égalité politique.

Revenons actuellement à l'écrivain dont l'ouvrage devint comme l'évangile des révolutionnaires. A quel point cet ouvrage convenait- il à cela? À quel point les principes qu'on mit en pratique y étaient-ils contenus? C'est ce qui mérite sans doute d'être examiné plus exactement. Mais si Ton veut apprécier convenablement le Contrat social , il faut commencer par jeter un regard sur son origine.

Le Contrat social et X Esprit des Lois ont eu une origine toute différente : celui-ci fut le fruit de la simple expérience, telle que l'histoire l'offrait ; l'autre fut celui de la pure spéculation ■ les recherches que Rousseau avait d'abord faites sur Y origine et les fondemens de V inégalité parmi les hommes , l'ayant fait tourner vers la politique. Mais quoique Rousseau fit abstraction de toute expérience, il n'en est pas moins certain que toute la spéculation politique, telle qu'elle se forma dans sa tête, ne pouvait se perfectionner que dans l'esprit du citoyen de Genève. Il est bien vrai que les principes qu'il a établis ne sont- pas ceux qui , dans la pratique, dominaient à Genève; mais une tête spéculative essayant de fonder philosophiquement et de présenter comme un système politique les principes que le parti démocratique de l'opposition voulait faire prévaloir dans cette ville, un ouvrage

comme le Contrat social devait en être le résultat. Il ne faut que connaître un peu cet ouvrage pour sentir que Rousseau, en le composant, avait toujours devant les yeux une petite république, dans laquelle seule ses principes peuvent trouver leur application dans toute leur étendue. On peut donc dire avec raison que sans le degré de culture de la politique où l'on était parvenu à Genève, jamais il n'eût pu paraître un Contrat social ; et l'influence de cette petite république sur la politique pratique de l'Europe , est par-là devenue immense , quoiqu'elle ne soit que médiate.

, Piousseau voulut présenter dans son ouvrage , un grand recueil de règles et de maximes politiques, dans un ordre scientifique, comme Montesquieu ; mais établir scientifiquement les fondemens de la politique ou du droit public. Le but de ces recherches exige que nous fassions voir comment il a exécuté cette entreprise, et particulièrement où le chemin qu'il prit se séparait de celui des auteurs qui l'avaient devancé dans cette carrière , et devait par conséquent le mener à un autre but.

Rousseau partit aussi d'un état de nature (dont il a fait cependant une peinture différente de celles de Hobbes et de Locke), duquel les hommes passèrent à la société civile par un contrat libre. Ce pacte se fit, non entre le peuple et les gouverneurs (roi ou magistrats), mais entre les membres du peuples eux-mêmes; et il ne peut qu'être le fruit d'un accord libre , personne n'ayant un droit na-

turel sur son semblable. Ce pacte social n'a point d'autre but que de « trouver une forme d'asso- » ciation qui défende et prolége de toute la force «commune, la personne et les biens de chaque w associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous, » n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi » libre qu'auparavant. Toutes les clauses de ce » pacte se réduisent à une seule , savoir, l'aliénait tion totale de chaque associé , avec tous ses droits, » à toute la communauté ; » ou , en d'autres termes, chacun met sa personne sous la direction de la volonté générale. C'est ainsi que la société devient une personne morale ou un corps, qui comme tel forme le souverain , ou est en possession de la souveraineté. Mais cette souveraineté n'est que l'exercice de la volonté générale; comme telle, elle est non-seulement inaliénable, et ne peut par conséquent être transmise à personne, mais aussi elle est indivisible ? ce qui s'ensuit de soi-même. L'exercice de la volonté générale se fait par les lois; il faut par conséquent que la puissance législative reste nécessairement entre les mains du peuple. Le peuple est donc le souverain , et il ne peut cesser de letrer parce que sa souveraineté est inaliénable; mais elle ne peut s'exercer que dans les assemblées du peuple, dans lesquelles chacun donne sa voix , et où la voix de l'un vaut autant que celle de l'autre. Une représentation du peuple qui exercerait la souveraineté , est une chimère, puisque la souveraineté ne peut être transmise. Ces pré-

tendus représentant ne sont que de simples mandataires , dont les décrets doivent toujours rester soumis à la sanction du peuple. Lorsque le pacte social fut fait, tous ceux qui y prirent part étaient libres et égaux en droits. Le maintien de cette liberté et de cette égalité est le but nécessaire de toute législation , parce que sans elles la société ne pourrait subsister. Cependant cette égalité ne suppose pas l'égalité absolue de puissance et de fortune, mais seulement que la puissance de personne ne dégénère en violence , et que personne ne soit assez riche pour en acheter un autre, ni assez pauvre pour se vendre. L'état , comme corps ? a}^ant la volonté et agissant, il en résulte la puissance législative et l'exécutive. Celle-ci exige un gouvernement, c'est-à-dire un corps intermédiaire entre les sujets et le souverain (a). Mais ce gouvernement n'est rien d'autre qu'une commission nommée par le peuple souverain , dont l'institution n'exige pas, ne souffre pas même un contrat , puisqu'elle reste toujours dépendante du souverain. Au reste, cette commission peut être formée d'une seule personne ? ou de plusieurs, ou même de tous les membres de l'association ; d'où résultent les trois formes, la monarchie, l'aristocratie et la

(a) Savoir , si l'on peut considérer le peuple en même temps comme souverain et comme sujet (obéissant à ses propres lois). Le sujet et le souverain ne sont donc ici qu'une seule et même personne , mais sous des rapports différens.

dans l'europe moderne. o,3 démocratie. Quoique cette dernière forme , considérée dans ce sens comme forme du gouvernement, soit une chimère (a). Il semble, il est vrai, que le mieux soit que le gouvernement soit concentré dans les mains d'une seule personne ; mais il est impossible qu'une grande monarchie soit bien gouvernée; et la monarchie héréditaire a les plus grands inconvéniens.

Telles sont les idées fondamentales du droit public, comme Rousseau les a exposées. Il est maintenant aisé de faire voir en quels points elles diffèrent de celles de Hobbes et de Locke.

Hobbes et Rousseau regardent le pacte social comme le fondement de l'état; mais celui-là fait faire ce pacte entre la société et le gouvernement qu'elle constitue : ce n'est donc, selon lui, qu'un contrat absolu de soumission, par lequel la société transmet au gouvernement la souveraineté sans aucune réserve. Rousseau prétend, au contraire, que ce pacte fondamental ne se fait qu'entre les individus qui constituent la société civile, mais qu'il n'y a point de contrat entre cette société et le gouvernement, puisque celui-ci ne doit être qu'une

(à) 'Rousseau fut , autant que je le sais , le premier écrivain qui sentit l'équivoque du mot démocratie , par lequel on entend tantôt une forme de l'état, tantôt une simple forme du gouvernement ; mais il ne l'éclaircit pas. Je renvoie là-dessus à mon traité cité plus haut. Rousseau appelle chimère la démocratie considérée comme forme du gouvernement ; mais comme forme de l'état , c'était précisément ce qu'il cherchait à établir.

simple commission établie par le peuple souverain. jHobbes et Rousseau preunent donc dès le premier pas deux voies différentes, et ils ne pouvaient plus se rencontrer, puisque ces voies menaient à des buts opposés: celle de Hobbes, à la puissance absolue de celui qui gouverne ; celle de Rousseau, à îa puissance illimitée du peuple. Ces deux sortes de puissance n'ont entre elles d'autre ressemblance que celle de pouvoir facilement dégénérer en despotisme, quoique dans le système de Rousseau le despotisme d'un peuple aveuglé par les passions et en fureur, puisse encore toujours passer sous le nom respectable de liberté. Il serait superflu de pousser plus loin le parallèle de ces deux systèmes, puisque les différences s'en font sentir d'ellesmêmes.

Rousseau fit au contraire quelques pas de plus avec Locke , avant de se séparer de lui. Il soutint, comme lui, la liberté et l'égalité primitive, que niaient les apologistes de la puissance absolue. Il fit donc, avec Locke, faire le pacte fondamental entre des hommes libres, qui s'unissaient pour former une société civile; comme lui, il fit de la sûreté des personnes et des propriétés le but principal du contrat social; enfin il établit avec lui le caractère de la souveraineté dans la puissance législative, qu'il attribua, comme lui, au peuple ou à la société. Mais dans le système de Locke} cette souveraineté peut se transmettre; dans celui de Rousseau , elle est nécessairement ir aliénable ;sui-

DANS L'EUROPE MODERNE. g5

vant le premier, elle peut être partagée entre plusieurs ; suivant celui-ci , elle est indivisible, et doit nécessairement rester au peuple. C'est donc ici le point où leurs chemins se séparent, et il est aisé de montrer le but où chacun des deux devait mener. Locke tendait au système représentatif et à la monarchie limitée , dans laquelle la puissance législative reste entièrement, ou du moins pour la principale partie , dans les mains des représentans du peuple, quoique le gouvernement y ait quelque part. Il fallait que Rousseau arrivât au but de la pure démocratie , si l'on établit pour caractère de celle-ci que l'exercice de la puissance législative reste entre les mains du peuple en communauté, sans être transmis à des représentans, ou sans que le gouvernement y prenne part.

J'espère que ces observations suffiront pour marquer les caractères essentiels des systèmes politiques de ces écrivains, et en même temps les points où ils s'accordent , ainsi que ceux où ils diffèrent entre eux et prennent divers chemins. Ils semblent avoir épuisé, quant à la chose principale, ce que la simple spéculation peut dire sur l'établissement de la société civile et de son institution légitime, puisque Hobbes et Rousseau ont pris chacun les deux extrêmes, celui-là le principe de la transmission totale de la puissance législative ou de la souveraineté dans les mains du prince , l'autre le principe de l'inaliénabilité de cette même pu issance;£oC/fe au contraire a pris le parti mitoyen.

Il nous reste à considéreras systèmes, particulièrement celui de Rousseau , relativement à l'application qu'où peut en faire dans la pratique. Ils sont partis tous les trois d'un contrat qui , tel qu'on le suppose, n'a jamais été fait réellement, et ne pouvait même 1 être. Ils se sont donc tous les trois éloignés de la réalité, et se sont engagés dans des voies qui, s'en écartant toujours plus, pouvaient mener à des erreurs dangereuses. Cependant les principes politiques de Hobbes pouvaient l'être moins, parce que la puissance absolue du prince, qu'il cherchait à établir sur un fondement légitime, s'embarrasse peu de cette légitimité, et s'affermit aussi sans elle ; mais dans sa patrie, le cours des événemens détruisait toute l'autorité de ces principes, et en empêchait en même temps l'application dans la pratique. Quant aux principes de Locke , ils étaient déjà en crédit en Angleterre , pour 1 objet principal; et dans les autres pays, ils contribuaient à fonder philosophiquement cette prédilection pour la constitution anglaise , qui s'était répandue dans presque toute l'Europe avant les nouvelles révolutions politiques. Au contraire, le système de Rousseau, sans aucun appui sur la réalité, planait, pour ainsi dire, dans le vague des airs , tel que l'état des oiseaux dans les nuées & Aristophane. Il y a surtout deux erreurs qui en empêchent l'application dans la pratique, ou qui doivent du moins la rendre bien difficile.

La premièreerreur consiste en ce queRousseau ne

considère les membres de lasociété civile quecom me hommes, et non comme propriétaires (i). Cependant le but principal de cette société est la sûreté des propriétés. Il n'est donc pas vrai que le contrat social (si toutefois on veut en supposer un comme fondement de la société civile) ait été fait entre des hommes en tant qu'hommes seulement; mais il eût dû se faire entre eux comme propriétaires. Quiconque n'a point d# propriété, ne peut être membre delà société qu'autant qu'il a la volonté et les moyens de s'en procurer une, comme le valet et le journalier. Celui qui n'a ni cette volonté ni moyens, tel que le mendiant, esta charge à la société, et ne peut qu'en être toléré, mais rien de plus. Mais si l'idée de propriétaire est inséparable de celle de membre de l'état, le principe de l'égalité politique est renversé; car il faut alors nécessaire* ment que celui qui a une plus grande propriété, ait aussi une plus grande part à la législation que celui qui n'a que peu ou rien. Aussi suffit-il de jeter un regard sur l'histoire des états où la puissance législative était exercée par les assemblées du peuple (telles que les comices chez les Romains), pour voir qu'on en vint bientôt à cette vérité, et qu'on

(i) On trouvera dans le Contrat social cent passages qui justifient Rousseau de ce reproche; il suffit ici de citer le commencement du chapitre IX, liv. I , intitulé , du Domaine réel : « Chaque membre de la communauté se donne à elle au moment » qu'elle se forme , tel qu'il se trouve actuellement , lui et toutes » ses forces , dont Les biens qu'il possède font partie , etc. »

accorda de tels privilèges aux riches , quoiqu'il ne s'en suive pas encore que la richesse seule décide du mérite politique.

Rousseau prétend ensuite que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique. Il a sans doute raison de dire que cette volonté générale, tant qu'elle est le résultat de la pure raison, doit toujours tendre à l'utilité publique. Mais en pratiqué , cette volonté générale n'est qu'une vaine idée, tant qu'elle n'a point d'organe par lequel elle s'énonce purement et sûrement. Rousseau veut que la voix du peuple même, que ses délibérations soient cet organe ; mais il ne saurait nier, il ne nie même pas que cet organe ne soit souvent bien trompeur, ou , pour s'exprimer comme lui , que la volonté de tous ne soit pas toujours la volonté générale (1). Le peuple peut être égaré , il peut être séduit ; et Rousseau ne sait d'autre remède à cela , sinon qu'il faut se tenir sur ses gardes (a). Mais nous voici au point décisif, duquel dépend la possibilité de l'application de ses principes à la pratique. Pour continuer de raisonner juste, il s'agira de trouver le meilleur et le plus sûr organe de la volonté générale. C'est une

(1) « II y a souvent bien de la différence entre la volonté de » tous et la volonté générale ; celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt » commun , l'autre regarde à l'intérêt privé , et n'est qu'une » somme de volontés particulières ». (Contrat social, liv. II, chàp. 3.)

{a) Voyez l'important chapitre 3 du Contrat social liv. II.

dains l'europe moderne, ^ supposition purement arbitraire et bien invraisemblable, que la grande masse du peuple soit un tel organe; il est bien plus vraisemblable qu'un corps composé de membres instruits et honnêtes, ou même qu'un seul individu, appuyé de quelques conseillers éclairés , le sera. Quand donc même on aurait adopté jusqu'ici les principes de Rousseau, on pourrait encore s'en écarter, à partir de ce point, et en poser un autre qui menât à l'aristocratie ou à la monarchie absolue.

Il se trouve donc qu'on n'a dans le fond gagné que peu ou rien à toutes ces spéculations politiques et métaphysiques , sitôt qu'on en veut faire l'application en pratique. Mais quand même on eût voulu s'accorder avec Rousseau dans la solution de la question principale: Quel doit être l'organe de la volonté générale? il ne pouvait en rérésulter de grand dommage , parce qu'il fallait que son système fût absolument impraticable dans chaque état un peu grand. Ne voulant pas que la volonté générale se transmette à des représentans, il suppose nécessairement des assemblées générales, qui doivent être convoquées à chaque occasion ; ce qui est bien possible dans des villes avec leur banlieue, mais non dans de grands royaumes. Aussi Rousseau dit-il lui-même que de grands ne devraientse former que par des fédérations de plusieurs petits. Par conséquent, si le parti qui en France regardait le Contrat social comme son évangile, eût voulu agir conséquemment, on voit fa-

ÏOO TMËORIES DE LÀ PdLltlQtE

cilement quel eût dû être le sort de l'auteur > s'il eût encore vécu : il eût été doublement mûr pour la guillotine , comme adversaire du système représentatif, que ce parti établissait dans toute son étendue, et comme apologiste de la république fédérative, qui , d'après les principes de ce parti, était un crime capital.

Mais cependant l'influence de Rousseau sur la révolution était immense. Je ne vêux pas dire par là que lui et les autres qu'on appelle les philosophes aient été les auteurs de la révolution (il n'y a que ceux qui ne voient pas clair en plein midi , ou qui ferment les yeux parce qu'ils ne veulent pas voir, qui puissent prétendre quelque chose de pareil), mais parce que la direction que prit la révolution fut pour la plus grande partie déterminée par lui. On avait besoin d'un grand nom , d'une bonne autorité ; on se saisit de quelques-unes de ses idées , celle de la souveraineté du peuple, celle de la liberté et de l'égalité , celle de la séparation totale , ou de la plus grande séparation possible de la puissance législative d'avec l'exécutive ; et l'on en fit le fondement du nouveau système.

Le monde est actuellement convaincu que ce n'est pas par la simple spéculation qu'on trouvera les moyens de perfectionner les constitutions des états. Tout ce qu'elle peut faire , c'est d'établir une théorie indépendante de toutes les conditions que la réalité prescrit différemment dans chaque état particulier. Mais c'est précisément à cause de cela

dans i/europe moderne, io l

qu'une telle théorie ne peut être d'un grand avantage. Mais par bonheur les vérités desquelles dépend la perfection intérieure des états, ne sont pas d'une si grande profondeur qu'il fallût une telle abstraction pour les trouver. Si Ton considère les

. états comme des institutions qui prirent naissance et continuèrent à se former sans aucun fondement métaphysique; si l'on s'est convaincu que ces institutions ont pour but général le développement de nos dispositions naturelles , auquel nous ne pouvons parvenir que par l'association civile ; si l'on ne restreint pas ce but à l'idée bornée de la sûreté , et si l'on ne l'étend pas non plus à l'idée vague du bonheur, on sentira facilement qu'on doit chercher ces vérités dans l'expérience bien plus que dans la spéculation; on verra aisément que la liberté personnelle et la plus grande sûreté possible de la propriété doivent être la base de toute constitution établie convenablement à son butj et qu'il est non -seulement du devoir, mais aussi de l'intérêt de chaque prince ou magistrat chargé de la suprême administration, de fonder solidement cette liberté ej; cette sûreté ; on verra encore que , pourvu que celles-ci soient fondées, le reste de l'organisation de l'état est, sinon entièrement indifférent, cependant bien moins

* essentiel que la forme autocratique soit la dominante, ou que ce soit la forme républicaine, dans le sens expliqué ci-devant; enfin on sentira bientôt que la forme républicaine, dans laquelle la,

nation a quelque part à la législation, peut sans doute être excellente de sa nature ; mais qu'il faut alors avoir égard au degré de culture de la nation , et surtout à son caractère, en tant qu'il convient plus ou moins pour de grandes assemblées : car, quelque éclairée que soit une nation , si la légèreté et l'impétuosité sont les traits dominans de son caractère , comment pourrait lui convenir une constitution républicaine, dont la première condition est le calme et la gravité dans les délibérations du peuple ou de ses représentais, si la raison doit exercer son empire ou le soutenir ?

Mais quoiqu'on limite l'influence pratique des théoristes politiques, en conséquence des observations précédentes ; quoiqu'on soit bien éloigné de vouloir leur faire un crime de leur spéculation (car, lors même qu'ils sont tombés dans l'erreur, ils n'avaient pas de mauvaise intention) : il est cependant bien difficile de ne pas les blâmer d'avoir négligé un point important, et c'est en cela que consiste , à ce que je crois , le reproche qu'on est fondé à leur faire. Les philosophes spéculatifs, qui ont fondé de nouveaux principes sur les formes des eonstitutionsdes états, auraient en même temps dû essayer d'apprécier la véritable importance de ces constitutions; ils auraient dû montrer ce que c'est en général que la constitution d'un état, et ce qu'elle peut produire. Mais en négligeant de le faire, en se livrant sans aucune retenue à leurs

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spéculations métaphysiques , ils ont fait naître et affermi de plus en plus la fausse opinion que tout dépend de ces formes, que c'est d'elles, et non de l'esprit du gouvernement et de l'administration , que provient tout le bonheur ou tout le malheur des états. Ce fut ainsi qu'on s'accoutuma toujours plus à regarder l'état comme une machine ; et comme l'on parlait toujours de machines d'état, il en résulta l'opinion pernicieuse qu'on peut démonter et remonter ces machines aussi-bien que chaque autre. On oublia donc que ce ne sont pas de simples forces mécaniques, mais des forces intellectuelles qui agissent ici. Mais chaque forme d'état est -elle en soi rien d'autre qu'une vaine forme ? Est-elle rien d'autre (s'il m'est permis de me servir d'une comparaison trop peu noble sans doute, mais certainement juste) que l'ornière dans laquelle les roues de la voiture doivent passer ? Il est bien vrai que l'état de cette ornière n'est pas indifférent: est-elle unie et commode, la voiture roule plus facilement et plus commodément; estelle raboteuse , on est souvent cahoté; est- elle' même impraticable, il faut la quitter tout-à-fait. Mais quelque excellente qu'elle soit, s'ensuit-il que la voiture y reste certainement? l'ornière pourrait-elle l'y forcer? Ceci dépend de l'attelage et de celui qui mène. Parlons maintenant sans figure. Avec toutes les formes des états , on ne fait que peu, si la moralité et les lumières du gouvernement et de la nation ne s'y joignent. You-

Ï04 THÉORIES DE LA POLITIQUE, etc.

loir établir une constitution qui porte en soimême la garantie de sa durée, c'est une absurdité bien plus grande encore que celle de vouloir inventer le mouvement perpétuel,

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