PREMIÈRE PARTIE
Depuis Henri VII jusquà la mort de la reine Anne.
Si nous considérons bien le système d'états de l'Europe et ses modifications, nous trouvons qu'il y en a plusieurs importantes et très-avantageuses sans doute, qui proviennent de la circonstance qu'un de ses principaux membres est un état insulaire, que son étendue et l'emploi de ses ressources intérieures placent au rang des puissances du premier ordre. Quelque grande que soit la ressemblance de la culture , de la religion et des langues des peuples de l'Europe civilisée , la situation donne cependant à un tel état une certaine idiocrase , c'est-à-dire des caractères propres et ineffaçables. Les babitans d'un tel pays, que îa nature a séparé des autres par des barrières fixes, ne peuvent guère manquer de contracter un sentiment de stabilité propre et d'indépendance, qui peut devenir d'un très-grand avantage, non-seulement pour eux, mais aussi, comme exemple, pour d'au-
très peuples, et qui l'est effectivement devenu en Europe , comme nous l'apprend l'histoire de cette partie du monde. L'existence d'une telle puissance donne encore plus de solidité au système d'états dont elle fait partie, en ce qu'il ne peut facilement survenir de révolution politique qui, tout d'un coup, renverse le système entier, puisque l'état insulaire est à l'abri de ses atteintes par sa situation , ou qu'il peut du moins s'en garantir plus facilement. Mais ce qui est de la plus grande importance pour le système entier, c'est qu'il faut presque nécessairement qu'un tel état , pour se maintenir, devienne puissance maritime, ce qui empêche que les forces de terre ne décident seules de la supériorité. Dans un système d'états, surtout si entre des membres la différence de puissance est bien frappante, la puissance prépondérante d'un seul devient presque inévitable, malgré toutes les combinaisons de la politique , si les seules forces de terre décident. Le système d'équilibre, celui même qui serait combiné avec le plus d'art, ne saurait être qu'une garantie bien incertaine qu'il ne survienne un moment favorable où le peuple le plus puissant par ses ressources, ou par les talens de son chef, ou par ce double moyen , n'usurpe cette prépondérance, qui , selon le cours ordinaire des événemens , dégénère tôt ou tard en oppression et en tyrannie , quand même elle n'en prendrait pas dabord le caractère. La formation d'une puissance maritime, ou de plusieurs 3 est
donc en soi-même d'un très-grand avantage pour la conservation du tout, en ce qu'elle empêche qu'un seul poids n'emporte la balance de la politique, d'autant plus que, de sa nature, elle ne peut pas si aisément devenir dangereuse pour Tindépendance d'autres états. Les puissances maritimes doivent surtout devenir intéressantes pour l'observateur réfléchi de l'histoire, parce qu'elles ne sont et ne peuvent être que l'effet d'une supériorité de culture. Les Barbares équipent, il est vrai , des vaisseaux pour pirater, ou, s'ils sout assez puissans , pour transporter leurs armées dans un pays étranger et pour faire des conquêtes ; mais une puissance maritime, dans le vrai sens du mot , ne se forme que de la part qu'elle prend au grand commerce du monde, et sa destination particulière est de protéger sa navigation et ses colonies dans des mers lointaines. L'existence de cette navigation et de ses colonies doit donc être préalablement supposée; et comme elles ne peuvent avoir, lieu sans que la culture politique ne soit parvenue à un certain degré de supériorité, la puissance maritime ne peut non plus être que la production ou 1 effet de cette culture. L'histoire moderne de l'Europe en fournit une preuve indubitable : elle présente le résultat aussi clair etaussi précis que quoi que ce soit, que la culture politique s'éleva, et que les rêves ambitieux dune monarchie universelle s'évanouirent a mesure et au même degré qu'il se forma en Europe des puis-
sances maritimes , et qu'elles mirent leur poids dans îa balance politique.
C'est pourquoi il faut nécessairement que l'intérêt d'une puissance maritime , comme telle, ait de sa nature quelque chose de particulier , et bien plus encore si , comme l'Angleterre, c'est une puissance insulaire. Ce serait, à la vérité, montrer des vues bien bornées que de vouloir fonder sur cette particularité de la situation géographique, un système général de politique, dont un tel état dût absolument suivre les règles; car, sitôt qu'il se trouve en diverses relations avec d'autres états , sitôt que leurs destinées ne sauraient lui être indifférentes, en général sitôt qu'il est membre d'un système d'états , il faut qu'avec le changement fréquent de ces relations, il change aussi , en conséquence de celles-ci , ses maximes politiques. Les relations d'un état insulaire avec ceux du continent peuvent néanmoins se ranger en certaines classes générales , qui correspondent à autant de diverses sortes d'intérêts ; et cette classification semble ici d'autant plus importante , que , dans un développement historique des intérêts de la Grande-Bretagne à l'égard du continent, chacune de ces classes est considérée dans certaines périodes.
On distingue qua tre sortes d'intérêts, qui , comme autant de liens politiques , peuvent attacher au continent un tel état insulaire, isolé par sa situation géographique : premièrement ,1' 'intérêt de s*.
propre stabilité, de l'indépendance et de la sûreté; secondement, l'intérêt du commerce; troisièmement, l'intérêt de l'agrandissement par des conquêtes sur le continent ; quatrièmement, l'intérêt personnel et de famille des princes régnans.
Je n'ai rien à dire ici en général sur ces deux dernières sortes , parce que non-seulement elles sont intelligibles en elles-mêmes, mais encore parce que l'une n'est point applicable à l'Angleterre, et qu'à l'égard de l'autre , personne ne doute que l'accord de l'intérêt de famille avec l'intérêt national, ou le manque de cet accord, ne soitia seule règle sur laquelle il faille en mesurer la valeur ou la futilité. Mais les deux premières sortes exigent que nous les fixions d'une manière encore plus précise , non-seulement en elles-mêmes , mais aussi dans leurs rapports réciproques,
Il n'y a point de vue plus bornée que celle de ceux qui veulent, comme on le fait souvent, contester à une puissance insulaire le droit de prendre une part active aux affaires politiques d'autres états, sous le prétexte qu'avec l'appui de sa situation et d'une marine , sa sûreté est suffisamment établie. Cette sûreté en est sans doute plus grande., mais non parfaite. Même des flottes nombreuses ne mettent pas toujours à couvert des côtes de grande étendue; et si une telle puissance a beaucoup de grandes possessions lointaines, à la conservation desquelles son existence est en quelque sorte attachée, cette difficulté doit en être beaucoup
plus grande encore. Il est bien vrai qu'un état insulaire n?a pas beaucoup à craindre pour son indépendance , de l'accroissement de puissance d'un état purement continental ; mais le danger est double, si cet état continental est en même temps puissance maritime , et, comme telle, rivalise avec l'état insulaire. Tels sont les rapports entre la France et l'Angleterre: la proximité du voisinage, l'enclavement de leurs possessions extérieures , la haine nationale nourrie depuis des siècles, ont dû produire ici une rivalité telle qu'elle n'existe pas et ne peut avoir lieu ailleurs.
Si un tel état est tout à la fois insulaire et commerçant , à l'intérêt politique se joint un intérêt commercial qui ne permet pas de négliger les relations avec le continent. Cet intérêt commercial ne saurait être que celui de conserver des débouchemens pour ses marchandises, et d'étendre ceuxlà autant que possible. Des liaisons plus solides avec les peuples chez lesquels se fait le débit de ces marchandises, ou qui le favorisent, en sont une conséquence naturelle. L'intérêt propre défend de demeurer indifférent sur les destinées de ces peuples ; et c'est ainsi que de soi-même il se forme un enchaînement de l'intérêt politique avec l'intérêt commercial. Mais ce qui n'est pas moins certain que ceci, c'est que dans la politique moderne, on a souvent cru ces liaisons beaucoup plus étroites qu'elles ne le sont en effet.
C'est une vérité suffisamment confirmée par
l'expérience , que la marche du commerce est d'abord fixée par les besoins des acheteurs et par les avantages des vendeurs. Les relations des gouvernemens peuvent y mettre des entraves ou la faciliter; mais il est tout aussi peu en leur pouvoir de créer cette marche, que de l'anéantir. Dans des pays où les communications sont si variées et si aisées qu'en Europe, le commerce trouve ses voies, même pendant la guerre la plus vive, malgré les prohibitions les plus rigoureuses. Si d'un côté les besoins, et de l'autre l'appât du gain se rencontrent, ils surmontent bientôt les obstacles que les gouvernemens leur opposent. Les expériences les plus récentes ont bien rectifié nos idées sur la liaison de l'intérêt politique et du mercantile; elles nous apprennent qu'ils ne sont pas tout-à-fait séparés l'un de l'autre , mais que leur union est pourtant moins étroite qu'on ne semblait le penser autrefois , où l'on croyait pouvoir prescrire absolument au commerce sa marche par des traités de commerce et des prohibitions de marchandises.
Indépendamment de ces raisons, il y a encore un autre motif qui empêche une grande puissance insulaire , l'un des principaux membres d'un système politique, de demeurer indifférente sur les affaires des états du continent ; motif qui , aux y^ux d'un politique versé dans la pratique des affaires, n'est certainement rien moins que futile : le maintien de son autorité et de sa dignité comme membre de ce système. Dans un système tel que
celui qui , dans ces derniers temps , s'est établi en Europe, où il règne continuellement une si grande activité, où il y a constamment tant de forces en mouvement, un état auquel sa puissance assigne une des premières places , ne saurait se retirer des affaires communes, quand même elles ne le concerneraient que médiatement , sans commencer inévitablement à tomber en décadence. A mesure que tel état resserre sa sphère, celle de son rival s'agrandit immanquablement ; celui-là perd à mesure que l'autre gagne; et quelque désirable que soit le maintien de la paix, il faut pourtant faire ici l'application de la maxime : La force n'augmente que par la résistance, et une longue paix achetée par une telle politique , est souvent un bonheur bien dangereux. L'histoire d'Europe nous offre ici, dans les Provinces-Unies des Pays-Bas, un exemple qui, à cet égard, est bien instructif. La part active que cet état prit aux affaires d'Europe lui coûta beaucoup, le conduisit même au bord du précipice. Après la paix d'Utrecht, il adopta la politique opposée , et la soutint avec toute la fermeté possible. Mais cette paix d'Utrecht fut aussi le point où commença sa décadence; et les causes intérieures de sa ruine agirent dès lors d'autant plus sûrement, qu'elles pouvaient se développer plus tranquillement. Une monarchie absolue, dans laquelle presque tout dépend du caractère du prince, peut bien mieux se soutenir pendant une longue période de paix , sans déchoir
DE LA GRANDE-BRETAGNE. Il3
nécessairement (quoique cependant ici même certains symptômes de décadence soient ordinairement inévitables); dans un état qui a des formes républicaines, qu'il soit en même temps monarchique ou non , il survient de tout autres causes qui , dans de telles circonstances , doivent presque nécessairement lui devenir funestes. Les périodes de paix sont communément ici des périodes de factions , qui , lors même qu'elles n'amènent pas des guerres civiles , n'en rongent pas moins le cœur de l'état. Cette part active qu'on prend aux affaires du dehors est au contraire le conducteur de la fermentation intestine ; elle produit un intérêt commun , tandis que d'ordinaire les opinions se partagent sitôt que la politique ne s'occupe que des affaires de l'intérieur.
On ne prendra pas sans doute ceci pour une apologie de la conduite d'un gouvernement qui se mêlerait inconsidérément à toutes les affaires et à toutes les guerres du dehors : entre une telle conduite et une apathie indolente, il y a une ligne de séparation tracée par l'intérêt et par les forces d'une telle puissance; et ce n'est que de l'observation de cette ligne qu'il s'agit ici» Pour ne pas s'en écarter, l'homme d'état doit avoir des idées claires et nettes , non-seulement des vrais avantages , mais aussi de l'étendue de, la sphère d'activité de l'état dont il gouverne le timon ; et ceci semble n'être pas moins difficile que le reste. Les illusions de la présomption et de l'orgueil ne sont
pas moins dangereuses que celles de l'ambition et de l'intérêt.
Ces idées pourront servir d'introduction à la dissertation suivante , qui a pour objet un développement historique des intérêts de la Grande- Bretagne aux affaires du continent pendant les trois siècles derniers. Le problème dont je me suis proposé la solution , sera donc : Déterminer dans l'ordre chronologique les liens qui unirent l'intérêt politique et commercial de V Angleterre à celui du continent; comment ces liens se formèrent et se rompirent. De simples relations passagères, comme il en survint quelquefois dans le cours des grandes guerres , n'entrent point ici en considération. Ce qui fut durable mérite seul notre attention.
Mais l'aperçu historique des intérêtsde laGrande- Bretagne aux affaires du continent n'aura de la clarté qu'autant que l'on considérera ces intérêts selon les différentes périodes où ils subirent de si grands changemens. Nous prendrons les suivantes : i°. La période de Henri VII jusqu'à Élisabeth; 2°. celle à' Élisabeth; 3°. la période des Stuarts jusqu'à Guillaume III ; 4°- celle de Guillaume III et à' Anne ; 5°. la période de la maison de Hanovre.