PREMIÈRE PÉRIODE
De Henri VII jusqu'à Élisabeth : i/$4 à i558.
Déjà dans la période du moyen âge , l'Angleterre avait pris une part très-active aux affaires du con-
DE LA &RAT\TDE>HBR£TAGKE, Jl5
tinent, par ses guerres en France, et par les efforts qu'elle fit pour conquérir ce royaume. Le mariage ^ funeste à tant d'égards, ^Isabelle, fille de Vki~ lippe-le-Bel , avec Édouard II } en avait jeté le fondement ; car Edouard III , issu de ce mariage , fonda sur cette descendance ses prétentions au trône de France contre la maison de Valois. La conséquence en fut une suite de guerres longtemps aussi heureuses pour l'Angleterre, que la fin lui en fut funeste vers le milieu du quinzième siècle.
L'intérêt politique de l'Angleterre à l'égard du continent était donc alors un pur intérêt de conquête. Dans ces temps d'une politique encore peu raffinée , où l'aveugle manie de l'agrandissement était son seul ressort, on pouvait bien former de tels projets, quoique l'évidence montrât assez clairement, même alors, que c'étaijt une chimère de croire pouvoir soumettre pour long-temps la France au joug de l'Angleterre.
Depuis l'année i45o? les Anglais étaient expulsés de France; mais cependant le simple titre de roi de France n'était pas la seule chose qui restât encore à l'Angleterre. Les idées politiques qui ont jeté des racines aussi profondes que celles-là, ne sont pas si aisées à extirper; et la suite montra qu'elles se soutinrent encore en Angleterre durant presque toute cette période, puisqu'on saisit avi dément chaque occasion qui semblait offrir quelque vraisemblance de les réaliser. Gomme la Bre-
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tagne avait encore ses propres ducs, qui avaient presque continuellement des démêlés avec les rois de France , l'Angleterre trouvait en eux des alliés dans le sein même de la France ; et si ces querelles n'eussent cessé par l'extinction de la tige mâle , en 1488, et par le mariage subséquent de l'héritière Anne avec le roi Charles VIII , ils auraient eu encore vraisemblablement des suites bien durables. D'ailleurs, comme Calais se trouvait encore entre les mains des Anglais, on se croyait, pour ainsi dire, toujours en possession de la porte de la France, par laquelle on pouvait pénétrer dans l'intérieur aussi souvent qu'on voulait.
Mais encore sous le règne de Henri VII , l'Angleterre fut aussi engagée dans les intérêts du continent par des liaisons de famille fondées sur des mariages. Arthur, fils de Henri VII ' , épousa Catherine , fille de Ferdinand -le -Catholique , laquelle, après la mort de son époux , survenue bientôt après, fut mariée à son frère Henri, ensuite roi sous le nom de Henri VIII.
Sous le règne de Henri VII, ces relations ne pouvaient avoir de grandes conséquences, parce que, pour affermir d'autant plus son trône, il évita à dessein de prendre part aux affaires du dehors. Une seule fois il passa à Calais avec une armée , à l'instigation àe Maximilien Ier , qui cherchait à venger l'affront que lui avait fait le roi Charles VIII, en lui enlevant la priucesse Anne, héritière de Bretagne, qui lui avait été promise,
Quoique les intérêts de l'Angleterre fussent essentiellement compromis par ce mariage, qui procurait à la France une acquisition si importante, l'expédition militaire entreprise par Henri se termina par une opération de finance : il reçut 600,000 écus de six livres pour le traité d'Eslaples, en 1493 •> fit repasser ses troupes en Angleterre au bout de quelques semaines ; et les liaisons entre ce royaume et la Bretagne restèrent rompues pour toujours,
Mais sous le règne de Henri FUI , son fils et son successeur (de 1009 à 1 54-7 ) •> ^es conséquences en furent d'autant plus sensibles. Vers le temps où il monta sur le trône, l'Italie était devenue, par la ligue de Cambrai , le centre de la politique de l'Europe. Alors l'Angleterre ne pouvait , ni par sa situation, ni par ses autres relations, espérer aucun avantage de la part qu'elle prendrait aux affaires d'Italie. Au contraire , pendant que la France prodiguait ici en vain ses forces pour faire des conquêtes , la neutralité devait de soi-même procurer à l'Angleterre une supériorité sur son ennemi. Mais Fèrdînand-le-Catholique profita des liaisons de famille pour impliquer Henri F 111 son gendre, dans ces affaires. Lorsque la ligue de Cambrai fut remplacée par la ligue sainte contre la France, Ferdinand accéda à cette nouvelle confédération , afin de s'emparer à cette occasion du royaume de Navarre. Il sentait bien quels avantages il en résulterait pour lui , s'il parvenait à faire
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entrer dans la ligue Henri, qu'il flattait de î espérance de pouvoir venir à bout des anciennes prétentions sur la Guienne. Il atteignit son but ; Henri VIII rompit avec la France en i5ia. Après cette rupture, il se vit abandonné de son beaupère et de ses autres alliés; après une vaine irruption en Picardie, il termina cette guerre, qui avait épuisé les trésors que son père lui avait laissés, par une paix (de i5i4) que devait consolider le mariage de sa sœur avec Louis XII.
Un intérêt si mal entendu, qui n'avait été excité que par la ruse supérieure d'un faux ami , ne pouvait être que passager. Les circonstances changèrent bientôt; et quand Louis XII et Ferdinand quittèrent la scène presque en même temps (en 1 5 1 6) , pour faire place à François Ier et à Charles* Quint, il se forma de nouvelles relations, qui devinrent , ou semblèrent du moins devenir plus importantes pour la politique de l'Angleterre à l'égard du continent. La rivalité survenue entre la France et la branche espagnole d'Autriche fut le premier fondement solide du système de l'équilibre en Europe, et quatre guerres sanglantes entre Charles et François en furent les suites. Dans ces circonstances, il était bien naturel que l'idée de pouvoir, dans ces guerres, faire pencher la balance, se renouvelât en Angleterre : que pouvait-il y avoir de plus flatteur pour Henri FUI, d'ailleurs si vain, que de se regarder comme l'arbitre de l'Europe? Effectivement, il semblait aussi avoir entre les
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mains bien des moyens pour cela. Était-il du parti de Charles 9 il pouvait faire beaucoup de mal à la France, parce que la possession de Calais lui donnait les facilités de faire une descente sur les côtes de ce royaume ; et s'il se rangeait du parti de Fran* cois, il pouvait facilement, par la même voie, faire une irruption dans les provinces des Pays-Bas, possessions de Charles -Quint. Ce n'était donc pas une merveille qu'il entreprît réellement ce rôle; mais il le joua si maladroitement, qu'il n'effectua rien ; et il suffit de jeter un coup d'œil dans l'histoire, pour en découvrir les causes.
Lors de la première rupture entre François Ier et Charles - Quint , en i5ii , et pendant que ces deux monarques recherchaient l'amitié de Henri, il était d'abord indécis pour quel parti il se déclarerait, jusqu'à ce que Charles parvînt à gagner le cardinal ÏVolsej à force de promesses et de flatteries. Ce fut par ce ministre que le roi fut aussi gagné. Mais , quoiqu'il envoyât des troupes en France, la guerre dans la Picardie ne fut qu'une guerre du second ordre, qui ne décida rien. Le triste sort de François 1er à Pavie (en i525) fit qu'il se ravisa. Il craignit alors que son allié ne devînt trop puissant; il quitta son parti, et il embrassa même, en 1627, la cause de son ancien ennemi, après le traité de Madrid , par lequel François acheta sa liberté à des conditions qu'il se proposait de ne pas tenir. Mais quand la seconde guerre s'alluma (1 527 - 1 529) , Henri FUI se lia lui-même.
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mains, en accordant à l'empereur, pour âès* raisons de commerce, la neutralité des Pays-Bas, le seul point où il pût lui nuire. La conséquence en fut qu'il ne fit rien pour son allié ; il parut même oublier entièrement son grand rôle , lorsque pendant cette seconde guerre, ses querelles de religion et de mariage commencèrent; et il ne prit point départ à la troisième guerre des deux autres princes, laquelle se termina par la trêve de dix ans, conclue à Nice en 1 538 Au contraire, quand l'empereur commença, en i5/[i , sa quatrième guerre contre François, il s'allia d'autant plus étroitement avec celui-là, non' qu'il eût alors quelque chose à craindre de la supériorité de la France : iï ne voulait, que satisfaire ses caprices. Le traité qu'il conclut avec Charles -Quint est une image frappante de la politique de ce temps-là ; les conditions font voir qu'on ne voulait pas les tenir , parce qu'il était impossible de les remplir; Henri VIII n'aspirait pas à moins qu'à la couronne de France, et pour conquérir tout ce royaume , il passa à Calais avec des forces peu considérables, pendant que Charles faisait une invasion en Champagne. Mais ces deux alliés se brouillèrent ; Charles-Quint fit séparément sa paix à Crépi (i 544) ? laissant à son allié le soin de se tirer d'embarras; et celui-ci fut satisfait quand on lui promit le payement d'un subside, que de l'autre part on n'avait pas envie de payer, quoiqu'on lui laissât pour huit ans, comme
place de sûreté , la ville de Boulogne , qu'il avait prise (a).
Il résulte clairement de tout ceci , que le prétendu maintien de l'équilibre entre les deux principales puissances du continent n'était, en ces temps- là , /ien de plus qu'un simple nom. Un prince toujours esclave de ses caprices et le jouet de ses alentours, ne pouvait être capable d'une politique ferme ; le cardinal TVolsey, son ministre, qui ne se laissait pas moins gouverner par ses passions que son maître, l'était tout aussi peu. On aurait dû s'attendre à voir le nouvel intérêt que fit naître la réformation , former sous le règne de Henri VIII un nouveau lien entre l'Angleterre et ]e continent; mais les procédés de ce prince ne pouvaient que le rendre impossible, quelque part qu'il prît à ces querelles. Comme il ne fit que se mettre à la place du pape en Angleterre par sa suprématie, sans permettre la doctrine protestante, dont il persécutait les partisans, il était bien impossible qu'il se liât avec les princes protestans en Allemagne, et les tentatives qu'il fit pour cela ne pouvaient qu'être infructueuses.
Sous le règne à'Êdouard VI, son fils et son successeur, les liaisons politiques avec le continent ne se resserrèrent point; tout au contraire, ce règne fournit la preuve que les liens qui , sous
(a) Som> son fils, elle fut dégagée par la France pour une somme bien moindre que celle qui avait été promise.
Henri FUI, avaient uni la Grande-Bretagne au continent, consistaient, non dans quelque intérêt national, mais seulement dans les caprices de ce roi. Quoique ce règne établît la réformation en Angleterre, il ne prit néanmoins aucune part à la grande crise par laquelle l'état des protestans en Allemagne fut alors fixé, bien que l'alliance entre Henri II de France et Maurice , contre Charles- Quint , eût pu facilement en fournir l'occasion. Mais ÉdouardVI étant mort si prématurément, et Marie, sa sœur, qui lui succéda, ayant épousé (i 554) Philippe 11 roi d'Espagne, ce mariage établit entre l'Angleterre et le continent de nouvelles liaisons, qui auraient pu devenir bien dangereuses pour cet état insulaire. Le parlement prit, il est vrai , toutes les mesures possibles pour l'avenir; mais l'activité infatigable de Philippe aurait aisément surmonté ces obstacles, s'il y eût eu des enfans de ce mariage, qui, malgré cela, ne demeura pas sans suites politiques pour l'Angleterre. Quand Philippe II, peu après son avènement au trône, se vit forcé (i 55y) de déclarer la guerre à la France , il sut y entraîner son épouse par son influence personnelle. La conséquence en fut la perte de Calais , seul reste des anciennes conquêtes de l'Angleterre en France , dont les Français s'emparèrent en i558. Cette perte, quoiqu'on la ressentît alors bien vivement en Angleterre, était cependant un véritable gain pour ce pays ; elle contribua le plus à achever de détruire l'ancienne chimère de grandes conquêtes en
France, qui du moins avait servi si souvent de prétexte aux entreprises contre ce royaume, quoiqu'on eût dû, déjà depuis long- temps, se convaincre de l'impossibilité de leur exécution.
Si l'on jette un nouveau coup d'oeil sur ce qui a été dit jusqu'ici , on voit clairement que, quoique l'Angleterre se mêlât souvent des affaires du continent pendant cette période , cet intérêt continental de la Grande-Bretagne n'était pourtant pas un intérêt national , et qu'il n'avait de fondement que dans les liaisons de famille de la maison régnante, et dans les vieilles prétentions des rois d'Angleterre et de France, c'est-à-dire, dans une idée surannée. L'Angleterre avait alors aussi peu à craindre de la France que de l'Espagne pour son indépendance, puisque l'Italie était le but de la politique de ces puissances ; et si l'on pouvait croire d'avoir dans la suite quelque chose à redouter de leur part, que pouvait-il y avoir de plus naturel que de les laisser s'épuiser dans leurs guerres réciproques? Il ne s'agit donc plus que de voir à quel point l'Angleterre put être engagée dans les intérêts du continent par ses liaisons de com merce pendant cette période.
Comme l'Angleterre ne possédait point encore des colonies qui eussent pu lui offrir des productions de parties lointaines du monde, pour les transporter à d'autres marchés, et que sa propre industrie, encore fort bornée, ne fournissait pas des objets importans pour le commerce avec des
peuples étrangers , on voit facilement qu'il n avait pas à penser à un intérêt commercial qui pût servir à une comparaison même éloignée avec celui des siècles suivans.La grande révolution dans le commerce, dont la découverte de l'Amérique et des Indes orientales jeta le fondement an commencement de cette période, la'seule révolution qui fasse généralement époque dans l'histoire du commerce du monde , ne demeura pas , il est vrai , sans aucune influence sur l'Angleterre; car déjà, en 1497 •> Jean Cabot partit de cette île pour aller faire des découvertes sur les côtes de l'Amérique septentrionale, et d'autres suivirent son exemple; mais ces découvertes se firent sans l'appui du gouvernement , quoique avec son agrément , et l'on n'en fit presque point d'usage pendant cette période.
Cependant l'A ngleterre possédait , parmi ses productions, un article dont l'exportation, soit en nature, soit déjà travaillé, était de telle importancef qu'elle ne demeura pas sans influence sur sa politique continentale , savoir, les laines. Déjà depuis le douzième siècle l'occupation presque principale du cultivateur anglais avait été le soin de ses brebis , dont , sous le régime ftÉdouard IV ' , on avoit encore amélioré la race avec des béliers d'Espagne ; et après avoir pendant long-temps exporté les laines non travaillées, on en était ensuite veziu à établir soi-même des manufactures de drap. Le premier et le plus proche marché du commerce:
des laines d'Angleterre fut dans les provinces des Pays-Bas, dont les manufactures devinrent florissantes par ce trafic ; et ce fut ainsi qu'il s'établit ici des liaisons fondées non sur les seuls caprices d'un roi ou d'un ministre , mais sur l'intérêt de la nation. Déjà, dans cette période, la conséquence politique en fut que lorsque Henri FUI se déclara en 1527 contre Charles-Quint, il éclata une émeute des ouvriers par laquelle le roi se vit forcé de conclure un traité particulier pour la neutralité des Pays-Bas. La suite de cette discussion montrera que les liaisons avec ces provinces ont continuellement été un des plus forts liens de l'intérêt de la Grande-Bretagne à l'égard du continent , comme ce fut aussi le plus ancien.
Mais déjà dans ce temps-là les Anglais avaient des débouchés pour leurs marchandises en laine, non-seulement dans les Pavs-Bas , mais encore dans la plupart des pays au nord-est de l'Europe, en Prusse , en Danemarck , en Suède , en Norwège 9 et enfin même en Russie. Pendant long- temps ce commerce ne se fit que par les vaisseaux de La Hanse, qui, comme on sait, avait aussi une de ses factoreries à Londres. Mais les Anglais commençaient à toute force de se l'approprier, d'où il résulta beaucoup de démêlés avec La Hanse, qui cependant demeurèrent des pirateries avec toutes les cruautés qui les accompagnent, plutôt que des guerres en forme. Cependant si La Hanse ne fût déjà déchue au point qu Elisabeth pût la dépouiller de
ses privilèges de commerce en Angleterre, les relations entre ce royaume et cette société de villes auraient pu conserver une influence beaucoup plus grande sur la politique continentale du gouvernement anglais.
Tels sont les fils qui , sous les quatre premiers Tudors , formèrent les liens politiques qui attachaient l'Angleterre au continent de l'Europe. Ce n'étaient que des fils déliés et bien faibles , dont les nœuds étaient , pour la plupart , formés au détriment de l'Angleterre. Il était réservé à la dernière princesse de ceUe maison d'en former de plus forts et de meilleurs ; et dans l'histoire de l'intérêt continental de l'Angleterre, son règne forme incontestablement une période particulière, et même une des plus importantes.