‹ Mélanges historiques et politiquesChapitre 6 sur 9 · SECONDE PÉRIODE · texte numérisé non relu

SECONDE PÉRIODE

Règne d' Elisabeth, de i558 à i6o3.

Pour toute l'histoire de l'intérêt que la Grande- Bretagne prit aux affaires du continent, il n'y a proprement, jusqu'à ces dix dernières années , que deux périodes qui fassent une époque générale, savoir, celle à'Élisabeth et celle de Guillaume III Ce rie fut que sous cette reine que l'Angleterre s'éleva au rang des puissances du premier ordre, quelque grandes qu'eussent été les prétentions de son père orgueilleux. Ce ne fut que sous cette princesse que l'état apprit à connaître sa véritable puis-

sance et la sphère de son activité ; la vieille chimère des conquêtes sur le continent acheva de s'évanouir; tous les liens de famille qui , sous les règnes précédens , avaient attaché l'Angleterre au continent, furent rompus et le demeurèrent. Mais à leur place il se forma des relations d'un genre tout différent, qui ne furent produites ni par l'intérêt personnel, ni par de vains projets d'agrandissement. C'est à Elisabeth que reste le grand mérite d'avoir subordonné son intérêt à celui de la nation, ou d'avoir su les unir; au lieu que ses prédécesseurs ne consultaient ordinairement que leur intérêt personnel ; et quoiqu'elle usât quelquefois de finesse et même d'artifice , c'est pourtant , tout compensé, ce qui forme incontestablement le caractère de son règne brillant.

Sa première entreprise fut X établissement du protestantisme en Angleterre; et non -seulement celte première entreprise détermina les relations intérieures du royaume , mais encore elle devint pour long-temps la véritable base de Y intérêt continental de la Grande-Bretagne.

Le changement de religion était déjà en soi nonseulement une affaire du gouvernement , mais encore la cause du peuple. Élisabeth , cédant en ce point au vœu d'une fort grande majorité de la nation, il se forma par là un véritable intérêt national , un intérêt général , qui était en même temps l'intérêt du gouvernement. Si l'Angleterre fut aussi engagée par cet intérêt dans la politique

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du continent, on voit facilement qu'il fallut que cela se fît par des liens bien plus forts qu'il n'avait été possible jusque alors. Ce ne fut qu'alors que put et dut se former un véritable intérêt continental, si l'on veut entendre par là celui qui est non-seulement un intérêt personnel des princes , mais eu même temps de la nation. Plusieurs causes rendaient alors un tel enchaînement absolument inévitable.

Yers le temps où le changement de croyance fut établi en Angleterre, l'intérêt religieux était devenu , el déjà à un degré supérieur, un intérêt politique. Ce fut sur le protestantisme qu'en Angleterre se fonda immédiatement le maintien de la constitution; et la reine elle-même ne pouvait manquer de voir que la chute du protestantisme entraînerait la sienne. Elle était donc forcée d'en devenir la protectrice; mais dans les relations de ce temps-là elle ne pouvait pas le devenir pour l'Angleterre seule. Comme la Suède ne s'était pas encore mise en si grand crédit, l'Angleterre était , parmi les principales puissances d'Europe , la première qui se déclarât pour le protestantisme : il était donc bien naturel qu5 'Élisabeth fût regardée comme chef des protestans , ou du moins comme leur appui en général; et elle ne devait pas désavouer ce rôle , si elle ne voulait pas agir contre son propre avantage. Dans ce même temps, régnait en Espagne Philippe II, le plus ardent défenseur de l'ancienne doctrine , dont Elisabeth avait d'ail-

leurs blessé la fierté par le refus de sa main : l'antipathie entre ces deux puissances en était une conséquence immanquable. Ge fut encore cette même antipathie qui fît le principal fondement de la grandeur de l'Angleterre. L'intérêt religieux était tout à la fois l'intérêtde l'indépendance et de l'existence politique; en se roidissant contre la première puissance de ce temps-là, l'Angleterre devait nécessairement s'élever elle-même au premier rang , ou se laisser écraser dans une lutte où il fallait vaincre ou périr.

Que de telles relations avec l'Espagne pussent durer trente ans (de 1 558 à 1 588) , avant qu'on erl vînt à une guerre ouverte, sans que , dans ce long intervalle, Elisabeth se fût relâchée en rien de ses véritables intérêts , c'est incontestablement, considéré en général, la plus brillante preuve fie I& supériorité de sa politique. Dans cet intervalle survinrent tout à la fois deux événemens, desquels se développèrent les liens politiques qui devaient unir l'Angleterre au continent : les guerres des huguenots en France, et la révolution des Pays-Bas, Si, par le cours des conjonctures, un de ces liens rompit pendant le règne à' Elisabeth, l'autre, au contraire, parut être serré pour toujours.

Quand les troubles des Pays -Ras éclatèrent f l'Angleterre avait trois raisons de prendre le parti de ces insurgés. Nous avons déjà vu que les pro* vinces des Pays-Bas étaient le principal débouché

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pour les productions de l'Angleterre (a). Leur sort ne pouvait , par conséquent , lui être indifférent. Secondement, à cause de l'enchaînement des intérêts de religion. La lutte qui s'engageait ici était une lutte contre la tyrannie religieuse : si le protestantisme triomphait ici , son existence était assurée en Allemagne comme en Angleterre ; elle restait , au contraire , précaire dans ces deux pays, si l'Espagne parvenait à l'anéantir ici. Troisièmement, la perte des Pays-Bas ne pouvait qu'être pour l'Espagne une plaie qui devait saigner longtemps ; et dans la rivalité qui venait de naître, l'Angleterre était sûre de pouvoir prendre le pas sur cette concurrente.

Ce fut par ces motifs qu Elisabeth prit part aux troubles des Pays-Bas , non pour son propre avantage seul , mais pour celui de la nation. Elle se borna d'abord à leur faire passer quelques faibles secours en argent , et à tolérer que des Anglais servissent chez eux en qualité de volontaires. Il paraît que non-seulement elle voulait éviter une guerre avec l'Espagne , s'il était possible , mais

(a) Déjà dès le commencement des troubles, en i564> lorsqu'on voulut prohiber l'importation des draps d'Angleterre , ceci donna lieu à des démêlés qui ne furent accommodés que provisoirement. Voyez Rapin , V , où l'on trouve aussi des dé« tails sur le rapport , dans ces temps-là , du commerce de l'Angleterre dans les Pays-Bas, qui est évalué à 12 millions en or (écus d'or, écus au soleil ?) ; la seule exportation des draps de l'Angleterre était évaluée à 5 millions..

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aussi qu'elle savait fort bien qu'un tel faible appui contribue le plus à faire développer les forces, et mène d'autant plus sûrement au but principal. Ce ne fut qu'en 1 585 qu'elle conclut un traité dans les formes avec eux, se fit donner pour places de sûreté trois de leurs ports, pour les avances qu'elle leur avait faites eu argent , et pour les troupes auxiliaires qu'elle leur envoya , et fit promettre pour son ambassadeur une place dans leur con^ seil de guerre; elle refusa, au contraire, la souveraineté sur ces provinces , qui lui avait été offerte» Mais ces faits, et d'autres qui sont connus ^ amenèrent une rupture entière avec l'Espagne ; et dès lors les intérêts de l'Angleterre , et ceux des Pays-- Bas, à l'égard de cette puissance, furent inséparablement unis. La défaite de la flotte invincible (en 1 588) délivra tout d'un coup l'Angleterre de tout danger de la supériorité de l'Espagne ; et Elisabeth ne voulut plus alors finir une guerre qui fondait non-seulement la sûreté, mais aussi la grandeur de son royaume.

Si l'on considère toute la conduite à'Ëlisabeth à l'égard des Pays-Bas, on voit assez clairement quelles étaient ses vues ; que cette république naissante s'élèverait à pas de géant à sa grandeur future; qu'elle devancerait non^seulemeut l'Espagne, mais l'Angleterre même, en s'appropriant le commerce du monde; qu'il en coûterait un jour à celle-ci tous ses efforts pour en déposséder cette rivale future : c'est à quoi elle ne pensait certaine»

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ment point ; et comment Faurait-elte pu ? elle croyait former ici un état qui ne pourrait subsister que sous la protection de l'Angleterre, et qui , pour cette raison, ne pourrait jamais se soustraire à 1 influence de la Grande-Bretagne dans ses affaires. Elle voulait fonder ici sa prédomination, tout comme elle la fondait en Ecosse, et comme elle aurait voulu le faire en France. Cette sorte d'accroissement de puissance n'était pas moins l'objet de son ambition , que de celle de Philippe II ; elle s'entendait mieux que lui à cacher son jeu et à calculer. Et comment la rivalité entre l'Angleterre et l'Espagne , qui fixait alors l'équilibre de l'Europe, eût-elle pu ne pas produire une telle ambition de part et d'autre? l'une gagnait nécessairement le terrain que l'autre perdait, et devait par conséquent chercher non-seulement à conserver le sien , mais aussi à en gagner de nouveau.

La tournure que prirent les affaires des Pays- Bas sous son règne , devait contribuer encore plus à resserrer les liens entre les deux états. Les provinces belgiques retournèrent, il est vrai, sous la domination de l'Espagne pendant la guerre, et les seules provinces bataves se maintinrent dans leur indépendance; mais déjà durant la guerre , l'industrie et le commerce avaient passé de celles-là, q*in étaient le théâtre continuel des combats, dans celles-ci , qui souffraient infiniment moins ; et comme le protestantisme triomphait décisivement dans ceb dernières provinces, elles furent liées

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avec l'Angleterre tout à la fois par l'intérêt du commerce et par celui de la religion ; et le mot de ralliement pour les deux peuples fut : lutte en commun contre l'Espagne.

Les relations entre Elisabeth et la France étaient bien plus embrouillées que celles avec les Pays-Bas ; et elle ne pouvait guère prévoir où elles mèneraient. Les espérances de mariage dont elle berça longtemps François^ duc d'Alençon, l'héritier présomptif de la couronne ( mariage qui , quelque égard que dans l'histoire de la reine il faille avoir au caractère de son sexe , ne put jamais entrer sérieusement dans ses plans) ; ces espérances, dis-je, étaient le voile dont elle couvrait ses véritables desseins. Peu après le commencement des guerres de religion en France (1 56s) , elle soutenait déjà les huguenots de son intercession , et de secours en argent et en volontaires ; elle continua ces secours sans rompre avec le gouvernement français. Il serait difficile de trouver un pendant de la finesse du jeu politique qu'elle jouait ici, qui surpassait même celui qu'elle jouait dans les Pays-Bas. Qui eût pu savoir quelle serait l'issue de ces guerres ? La rivalité avec l'Espagne était également ici le principal motif qui la faisait agir. Pendant que Philippe 11 soutenait la ligue , afin d'arriver à son but à l'aide de celle-ci , Elisabeth contreminait ses menées comme alliée de Henri de Navarre ; et lorsque celui-ci fut parvenu à la possession paisible du trône, elle faisait encore en commun avec lui la guerre contre l'Es-

pagne, qui fut terminée, pour la France, par la paix de Vervins, en i5g8. Mais la pacification des troubles par l'édit de Nantes, et la mort de Phi~ lippe II , qui eurent lieu cette même année, de~v ■vaient faire cesser cet intérêt, qui de sa nature n'était que passager.

Tels étaient les principaux points d'appui de l'intérêt continental de l'Angleterre pendant le règne ftÉiisabeth ; mais le grand développement des forces de la nation sous ce règne eut ensuite une influence d'autant plus remarquable qu'elle fut plus durable.

Ce fut du temps à'Élisabeth que la nation commença proprement à connaître sa destination et la sphère de son activité, en jetant les fondemens de l'édifice de son commerce et de sa navigation , édifice qui ne fut pourtant achevé que plus tard. La rivalité avec l'Espagne contribua aussi beaucoup à faire é'ever cet édifice î comme cette nation étendait ses établissemens jusque dans les régions de la terre les plus reculées , les Anglais osèrent aller chercher les Espagnols sur les mers les plus lointaines, pour les y combattre. En cherchant partout à s'approprier la navigation , dont la plus grande partie s'était faite jusqu'alors par des étrangers , les Anglais firent éclore le germe de diverses branches de leur commerce, qui ne commencèrent que plus tard à devenir florissantes. Ce fut ainsi que pendant qu'on cherchait au nord-est un passage aux Indes orientales, se forma leur commerce

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par Archangel jusqu'à Moscou , et même jusqu'en Perse ; ce fut de cette manière qu'ils commencèrent à prendre part à la pêche de Terre-Neuve , laquelle était devenue si importante; ce fut ainsi que dans ce temps-là, se firent les premières tentatives du trafic des esclaves d'Afrique ; ce fut ainsi que La Hanse fut privée de ses privilèges en Angleterre , et que des aventuriers anglais se saisirent du commerce avec le continent ; ainsi se firent les premières tentatives, quoique alors sans succès, pour établir des colonies dans l'Amérique septentrionale. Ainsi l'Angleterre fixait déjà ses regards sur le commerce de l'Inde par le tour de l'Afrique , et ce fut encore vers la fin de ce règne (1600) que fut fondée l'ancienne compagnie des Indes, quoiqu'on n'eût point encore d etablissemens importans dans l'Inde. Enfin ce fut ainsi qu'on découvrit des pa\s lointains , et l'anglais Drake faisait déjà heureusement le tour du monde.

Il est bien vrai que la plupart de ces nouvelles branches de commerce étaient alors trop peu considérables pour qu'on pût les regarder commcautant de liens de l'intérêt politique. On ne faisait point encore de guerre de commerce; mais l'on commençait pourtant en général à sentir l'importance de l'intérêt commercial. D'ailleurs les forces maritimes de l'Angleterre augmentaient dans la même proportion que le commerce et la navigation. Jusque alors, l'Angleterre n'avait pas encore été proprement une puissance maritime 3 dans le

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sens actuel de cette expression. Ce ne fut que sous Henri FUI qu'on posa un faible fondement de cette marine royale qui, dans la suite , devait faire la force de la Grande-Bretagne. La rivalité avec l'Espagne en augmenta le besoin ; c'est pourquoi elle s'accrut sous Élisabeth. Mais il fallut d'abord un coup d'essai aussi grand que celui contre la flotte invincible, pour en faire connaître toute l'importance pour l'Angleterre. Ce ne fut qu'à cette époque que commença de s'enraciner la conviction que la sûreté et l'indépendance de la Grande- Bretagne dépendaient de ces murs de bois; ce ne fut qu'alors que le sentiment profond de sa force se ranima subitement, et la guerre défensive contre l'Espagne se changea hardiment en guerre offensive ; enfin ce fut alors que se forma l'idée de l'empire des mers , qui, débarrassées des flottes espagnoles, semblaient n'attendre qu'un nouveau dominateur.

De tout ce qui a été dit, il résulte, i°. que l'intérêt de religion devint, sous le règne Elisabeth, 1'inlérêt de l'indépendance, et en même temps le lien de l'intérêt continental; i°. que ce fut aussi alors que fu i posé le fondement de cet intérêt commercial, dont la force entière ne devait, il est vrai, se développer que dans une période subséquente.

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