‹ Mélanges historiques et religieux;Chapitre 10 sur 45 · NOTICE BI0C4R AFRIQUE. CCLXI · texte numérisé non relu

NOTICE BI0C4R AFRIQUE. CCLXI

librement et tout entier à sa besogne professionnelle, puis d'aller jouir dans la belle saison, avec les siens, des charmes de nos campagnes qu'ils goûtaient tous. En hiver, de 1849 h 1885, pendant 36 ans, M. etMn'« Chastel occupaient le même appartement, à. la rue du Soleil levant, ainsi -nommée parce qu'elle est tournée vers le plein nord. Des <]eux fenêtres de son modeste cabinet de travail, l'historien de l'Église pouvait contempler l'austère façade du temple de St-Pierre. et cette chapelle des Macchabées, aujourd'hui réparée, mais qui si longtemps, partagée en deux étages, servait aux auditoires de Belles-lettres et de Théologie'. Il apercevait, au niveau de la sienne, la chambre haute où il enseigna pendant vingt ans. Les vacances venues, on quittait ce peu gai, peu lumineux appartement d'hiver, pour telle ou telle campagne. D'abord ce fut Russin. propriété de la famille de M"^« Chastel jusqu'en 1856. Porchat en vantail la terrasse, d'où le regard d'un côté se posait sur les forêts rapprochées du Jura, de l'autre, descendant les sinuosités de la vallée de la London, rivière capricieuse qui se jette dans les flots encore si bleus du Rhône, s'allait égayer aux couleurs dorées des flancs rocheux du Salève. Plus lard, pour se rapprocher de la ville, M. et M'"** Chastel louèrent une des ailes de ce château de Vernier où le pédagogue et philanthrope F.-M.-L. Xaville avait naguère établi son excellent pensionnat, et qu'occupaient après lui son fds Louis Naville et son gendre le pasteur Eugène Picot. Là venait souvent leur frère Ernest Xaville. Enviable assemblage de familles distinguées, où le travail n'était suspendu que par les entretiens réconfortants d'une sincère amitié. En 1869, enfin, M""* Chastel ayant hérité d'une campagne <à Perroy, au-dessus de RoUe, c'est là qu'ils passèrent de longs mois, pendant les dernières années de leur vie. La maison s'ouvre d'un côté sur le village, de l'autre sur «ne galerie et une terrasse d'où l'on jouit d'une des plus

* Voir la photographie à la fin de l'appendice.

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belles vues de la Suisse. Les montagnes de la Savoie s'échelonnent jusqu'au Mont-Blanc, au-dessus de ce lac incomparable qu'ont vanté tour à tour, comme s'il leur appartenait, Voltaire, Byron, Lamartine, et auquel tous nos poètes de la Suisse romande ont, dans leurs chants, prêté leur âme, tant ils l'aimaient. Au pied de ces pentes de la rive suisse chargées de riches vignobles, le Léman découpe une suite de golfes pittoresques, et épand sa grande nappe mobile et moirée de tant de couleurs ondoyantes jusqu'à la cité genevoise, jusqu'aux rochers de Meillerie. Vaste panorama qui, plus (ju'aucun paysage, parle du charme enveloppant de la nature, là où elle sert de cadre à l'un des foyers de la civilisation : splendides horizons du ciel qui invitent à la contemplation des horizons non moins beaux du règne de Dieu. Plus d'une fois, anciens élèves du vénérable professeur, nous y avons été accueillis avec une bonne grâce parfaite, nous nous sommes promenés autour du village, devant ce grand espace lumineux qui répand je ne sais quelle sérénité dans les pensées. C'est là que Chastel est venu rédiger en bonne partie les cahiers de son Histoire du christianisme, c'est là qu'il a traversé plus d'une atteinte de la maladie, arrêté pour un temps, mais jamais découragé. Certainement le travail, son compagnon ordinaire depuis la première jeunesse, soutenait le vaillant octogénaire.

« Une fois son grand ouvrage terminé, dit M"'^ Chastel, il aurait, semble-t-il, eu le droit de prendre quelque repos, mais il eût été malheureux de vivre dans l'inaction, et il s'etïrayait même de n'avoir plus au-devant de lui une tâche déterminée à remplir. — Que faire donc ? Il continua à donner quelques leçons d'histoire à ses petites-filles^ puis il se mit à relire assidûment ses chers classiques latins, forcément négligés depuis longtemps, enfin il entreprit de se mettre un peu au courant des gigantesques progrès que les sciences naturelles avaient faits depuis le temps de sa jeunesse. Tout absorbé par d'autres idées, il n'avait pu

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les suivre. Ce fut là pour lui un objet d'étude fort attrayant et qui lui réservait de nombreuses surprises. Mais l'histoire religieuse de l'humanité gardait toujours la première place dans ses préoccupations. II se tenait autant que possible au courant, et continuait quotidiennement à réunir des notes sur ce grand sujet. » C'est neuf jours avant sa mort que nous l'avons vu prendre la plume avec entrain pour discuter une question aussi particulière que celle du rôle politique de M"'^ de Maintenon.

Au surplus, il moissonnait jusi|u'au bout les fruits de ses veilles. Une récompense qui ne le toucha pas moins que la décoration de la Légion d'honneur, ce fut la collation en 1882 du grade de docteur en théologie par l'université de Strasbourg ( Academia Wilhelma argentinensis") : et la satisfaction qu'il en éprouva fut d'autant plus grande, qu'un de ses collègues partageait avec lui cette faveur'. Dans l'intérieur de la famille, c'étaient les mariages de sa petitefille et de ses deux petits-fils. Ainsi s'écoulait dans une paix féconde cette verte vieillesse, (jui ne pâtissait d'aucune autre infirmité que d'une demi-surdité. La piété de Chastel l'affranchissait peu à peu des agitations en s'élevant. Ses pensées comme ses regards se dirigeaient en

* De ce diplôme en latin, sijrné par le doyen de la Faculté de théologie, Henri Jules Holtznnun, nous extrayons les lignes où sont énumérés les titres qu'on lui a reconnus ù ce grade honorilique :

Felicis scienliartim hum'imrum. divinarumque conjugii. acutum indagatorem strenuum assertorem. histotife ecdesiasticteexploratorem diUgenti<simum. uanutorem lucidissimum. lectionibus et libris scriptis xque clantm. doctrina et exemplo. auspicatissimtim studiosir jiiveututis ducem.

Dans la même solennité académique, M. Hugues OItramare. doyen de la Faculté de théologie de Genjve, traducteur du Nouveau Testament et interprète de l'Epître de saint Paul aux Romains, recevait un dipl(jme pareil, contenant les lignes suivantes :

De ecclesia et litteris optime vieritum. novi testamenli in patriam Unguam lertendi. autorem doetissimum et elegautissimum. dodriiiie eiangeliae maxime paufinx srrutatorem sagacissimum. interpretem candissimum. oratorem gravissimum. eloquentiss lande et apud populares et apud exteros celebratum.

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haut. Il vaquait silencieusement à la prière et songeait à l'avenir éternel. Mais toujours étranger aux rêveries stériles, il cherchait pour s'édifier et édifier les autres, les livres où la méditation chrétienne ne sort pas d'une saine mysticité, et où le prohlème de l'au delà est abordé avec autant de lucide raison que d'ardent espoir. Tels lui paraissaient ceux de Miss Cohbe, l'amie de Parker. Aussi traduisit-il ses prières qu'il intitulait Seal avec Dieu, pour les publier en 1881. Plus tard, il dotait notre langue des méditations sur la Vie à venir de cette chrétienne éminente. et il en voyait paraître la première édition.

Au commencement de l'année 1886. il se proposait quelque nouveau travail semblable. Rien ne faisait prévoir sa fin. car il avait surmonté un rhume qui n'avait point inquiété les siens, et que le docteur A. Binet avait soigné de son mieux, alors même que le patient disait : «Il est temps que je m'en aille. » Comme on trouvait qu'il parlait un peu fort : « Laissez-moi. répondait-il, jouir de ma voix pendant que je l'entends ! » Le 24 février, après son tour ordinaire sur la promenade de la Treille, il fit encore h ses petites-filles cette leçon (pi'elles aimaient tant. Vers deux heures de l'après-midi, on entra dans son cabinet et on le trouva mort. Un caillot de sang s'était arrêté au cœur. Devant lui. était ouvert son Nouveau Testament à la page où se lit cette parole du Maitre* : Veillez, puisque vous ne savez quel jour notre Seigneur doit venir. Tenez-vous prêts, car le Fils de l'homme viendra à l'heure où vous n'y

penserez pas Heureux le serviteur que le Maître à son

arrivée trouvera prêt !

Quand on jette un dernier coup d'œil sur l'ensemble de la vie d'Etienne Chastel, elle laisse une triple impression produite par ces trois caractères qui la résument : unité, dignité, bonheur.

• Év. Matthieu, XXIV.

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II est assez rare qu'une existence longue et occupée offre dans ses destins, ses ambitions et ses etïorts. l'aspect de l'unité. On le comprend. Car que ne faut-il pas pour cela? Un concours, qui ne se rencontre pas fréquemment, des circonstances, des aptitudes et de la volonté. Or. voici un homme qui sent de bonne heure sa vocation, et, dans le domaine étendu et varié du ministère et de la théologie, se détermine immédiatement et sans hésitation pour l'bistoire de l'Église. Ses facultés natives et sa préparation littéraire sont tout à fait adaptées à ce travail. L'histoire, bien que vaste, est pourtant une étude sutïîsammenl délimitée pour qu'on puisse s'y renfermer, ce qui ne se pourrait dire également de la théologie spéculative. Encore faut-il que son choix une fois fait, le chercheur y reste, et n'aille pas prendre tel des innombrables chemins latéraux où aisément il s'irait perdre. Eh bien! Chastel (jui dès l'origine a senti la grandeur et l'utilité de la tâche qui l'attirait, a compris aussi la nécessité de s'y consacrer tout entier, sans se laisser entraîner à tant d'appels divers que, dans une cité et une Église comme la nôtre, on ne se gêne pas d'adresser à tout homme capable et de bonne volonté. Il a su s'enfermer dans son cabinet et sa chaire de professeur et dire : j'y suis, j'y reste.

Celte unité, cette tenue de l'esprit imprime à une vie même modeste, un certain cachet de dignité extérieure, que préservera seule, il est vrai, la tenue du caractère moral. Qu'appelle-t-on dignité? N'est-ce pas tout d'abord l'empire de la règle? Une vie où cba(]ue devoir est rempli consciencieusement, où la réflexion préside à tout, où l'ordre enveloppe tout, où rien n'est livré au hasard, aux fougues du tempérament, aux caprices de l'imagination, aux passions que font naitre et que justifient en quelque mesure les luttes d'idées et de partis, en un mot, une vie réglée par la sagesse. Mais la sagesse de l'esprit pourrait bien s'affaisser, s'aplatir, si elle n'était soutenue par l'indépendance du caractère, par celte fermeté de conviction

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qui, sans intransigeance mais sans lâche compromis, dit franchement ce qu'elle croit vrai et bon, et s'y tient. On peut rencontrer, il est vrai, tel homme convaincu duquel on ne sera pas tenté de dire : il a de la dignité; cette qualité ne supporte pas la compagnie de la raideur et de l'orgueil. Pour rester de bon aloi, elle a besoin de deux ingrédients préservateurs, la bienveillance pour les autres et la modestie personnelle. Cliastel avait l'une et l'autre, et on le sentait. Qui. en considérant sa personne et sa carrière, n'a pas dit : Il a de la dignité, cet homme-là !

Sa vie, enfin, nous olîre une image du bonheur. Quoi ! le bonheur dans une existence aussi monotone, s'écoulant au milieu des livres, dans l'étude du passé ou la contemplation désintéressée du présent ! diront ceux auxquels il faut, pour se sentir vivre, del'inlluence sur les hommes, les compétitions de l'ambition, ou même la lutte pour la lutte. — Qui a raison? Le bonheur est chose personnelle. Bien avisé est celui qui sait le trouver sur le chemin où les circonstances l'ont engagé, et qui réussit à le retenir sans violence, avec une douce obstination. Telle fut la disposition de notre ami. A sa manière, qui paraîtra cei'tainement bonne à beaucoup de nos lecteurs, il fut heureux. Récapitulons. Des épreuves, sans doute; mais combien, et des plus cuisantes, lui furent épargnées ! — Un objet de recherche des plus beaux, des plus attrayants, des plus édifiants, l'histoire du christianisme; — un travail assidu, continu, mais sans surcharge, sans précipitation, sans excès, pratiqué comme un devoir et savouré comme une jouissance, conduit jusqu'au bout, après s'être poursuivi dans les conditions dont Chastel a dit lui-même : « rien de favorable au travail comme le bonheur cherché et trouvé dans la famille; » — des encouragements nombreux dans l'opinion de juges très compétents et dans l'estime respectueuse et alïectueuse de tant d'élèves; — une santé qui allait s'atfermissant par la régularité même de l'emploi de forces d'abord chancelantes, à travers plus de quatre-vingts an-

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nées ; — le privilège si rare de conserver toutes ses facultés jusqu'au dernier moment; — tout à l'entour, de tendres et vigilantes affections; — au-dessus de sa tête, ce rayon d'En-haut qui tombe d'un ciel habituellement invoqué et déjà s'entr'ouvrant. et qui répand sur les travaux, les douleurs, les joies, les soupirs et les aspirations, la douce clarté, la pénétrante chaleur de l'idéal moral et de l'espérance religieuse, sous le miséricordieux sourire du Père céleste. Comment ne pas appeler heureuse une de ces longues existences pieuses, dont un des plus grands poètes a dit : « Tandis que les adolescents se fatiguent et se lassent, et que les jeunes hommes chancellent, ceux qui se contient en l'Éternel renouvellent leurs forces. Ils courent et ne se lassent point; ils marchent et ne se fatiguent point. Comme les aigles, ils prennent leur vol vers le ciel. »

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