CCXLII NOTICE BI0C4R AFRIQUE
en amener ainsi de nouvelles et plus hautes manifestations.
Il lui restait du moins <à nous donner personnellement une autre leçon, celle d'une foi pratique, pénétrant et embellissant toute la vie. Il nous l'a donnée, en vérité. Nous Talions recueillir, en considérant dans un dernier chapitre l'homme et le chrétien.
(iiv "
Tel écrivain, tel homme. Les livres de Chastel nous ont déjà fait connaître son ferme et chaleureux attachement à la justice et à la liberté. Cette fermeté se lisait sur son visage *. Tête énergique, front large, regard attentif, réfléchi, et comme habitué à plonger dans le passé, traits plutôt heurtés que classiques, bons pourtant et éclairés dans la conversation d'un sourire que la photographie ne saurait saisir.
Pénétrons plus avant dans l'étude de son caractère.
Cela pouvait paraître peu facile au premier abord. Chastel était réservé, ne se donnait pas. ne se répandait pas volontiers. Il n'avait pas non plus ce besoin d'envahir les autres, qui fait l'orateur, le prophète. La réserve est un des traits du caractère du vieux Genevois; elle s'allie chez lui avec une ardeur concentrée et inquiète. L'inquiétude, Chastel la connaissait. Aussi s'était-il adressé à lui-même, avant de le prêcher, le sermon sur les Inquiétudes terrestres ^ « Cette maladie, disait-il, si commune dans notre siècle, particulièrement ^dans notre pays, et dont nous portons jusque sur nos traits la mélancolique empreinte, » maladie
* On en pourra juger par le portrait qui est en tête de la notice.
• Voir Mélanges, p. 1.
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à laquelle il offrait un remède que plusieurs trouveront peut-être insuffisant : «gardons notre âme dans la sérénité, afin de la trouver saine et forte au jour de l'épreuve. »
La réserve de tempérament avait été augmentée chez lui par la lutte, unique pourtant dans sa carrière professorale, que nous avons racontée ; il en avait conçu de l'ombrage, et se tint longtemps et volontairement dans une sorte d'isolement. Qu'on en juge par le fait et l'aveu suivant.
A propos d'un dissentiment sur des affaires de Faculté, où les deux collègues s'étaient un peu échauffés, D. Munier lui écrivait le soir même, dans un billet sans date :
Mon cher ami, croyez-moi bien, je suis toujours prêt à accueillir de vous toute idée qui vous paraitra bonne et utile ; je sais apprécier dès longtemps votre modération et votre fermeté, et je pense que nous avons traversé ensemble assez et d'assez violents orages, pour que vous ne mettiez en doute ni le cas queje fais de votre caractère ni le prix que j'attache à votre amitié.
A ces lignes, Chastel répond aussitôt par un billet où se trahit cette disposition inquiète d'un homme qui se tient habituellement sur la défensive :
Faut-il avouer que les orages qui m'ont assailli, et pendant lesquels vous m'avez donné tant de preuves d'une courageuse sympathie, n'ont point passé sur ma tête sans laisser quelque trace d'agitation dans mon cœur. J'ai pu, grâce à Dieu, oublier le passé, mais je suis devenu plus susceptible, plus défiant en fait d'amitiés. Tant de visages se sont détournés de moi, se sont refroidis à mon égard, que je suis devenu bien plus exigeant que je n'ai le droit de l'être en fait de démonstrations d'amitié.
Correspondance qui caractérise bien les deux hommes !
Si les honneurs et les appels, nous l'avons vu, le tirèrent un peu de cet isolement relatif, il n'en sortit jamais entièrement. \e l'en plaignons pas : au fond, rien ne fut plus profitable au travailleur et à son œuvre. Comment
CCXLIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
eût-il pu l'accomplir, et écrire ces quatorze volumes ' qui impliquent une si vaste lecture, sans un labeur continu suffisamment protégé contre les dérangements stériles ? Ses heures étaient disposées en vue du grand but. « Il était debout avant le jour pendant l'hiver, nous dit M""^ Chastel, et, en été, jusqu'en 1885, il commençait souvent sa journée par une promenade au lever du soleil. Quand il sortait, il avait toujours sur lui un carnet pour inscrire ses pensées et ses impressions. La soirée venue, il la commençait habituellement dans son cabinet, où il retournait après son repas, quand le travail était pressant. Cependant dans les dernières années, il venait assez souvent faire une lecture à sa famille et entendre de la musique au salon. Il se retirait de bonne heure. »
N'allez pas toutefois vous représenter un ours des bibliothèques. Pour être peu communicalif en dehors du cercle intime, Chastel n'en était pas moins ouvert à toutes les admirations, à toutes les vraies aflections. Nous avons connu peu d'hommes plus sensibles, plus facilement émus, chez qui l'œil se mouillait plus vite d'une larme furtive. Il jouissait de tout ce qui est beau, goûtait les arts. Dans sa jeunesse il avait pratiqué la musique, et il l'aimait, nous a-t-on dit, passionnément. Il a raconté ses pérégrinations à travers les musées d'Italie, et en 1861 nous le voyons aller se détendre à Paris, auprès de ses amis, courir de l'un chez l'autre à soixante ans, comme un jeune homme, trouver de l'agrément à tout, même au théâtre où il n'était pas entré depuis trente ans. Ses lettres à sa famille durant ce voyage respirent une ardeur juvénile, et l'honnête plaisir à vivre.
Et puis il était serviable. Ce temps dont il était avare, il ne craignait pas d'en dépenser sans compter pour obliger ceux qui s'adressaient à lui. Que de lettres de ses anciens
* Les brochures et opuscules divers réunis dans les Mélanges, forment le 14me.
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élèves en font foi ! En dehors de ce cercle qui était celui du professeur, il savait dans l'occasion s'intéresser activement aux destinées de tel jeune homme distingué du pays. Exemple, Charles Clavel. Ce contemporain et ami d'Edouard Claparède, qui, s'il eût vécu davantage, eût égalé, dans le champ des lettres, en mérite et en renom, l'illustre naturaliste, après de fortes études de philologie, de pédagogie et d'histoire, examinait en plusieurs pays les théories et la pratique de l'enseignement public, et en tirait des conclusions positives sur l'éducation, en vue d'un tableau général des institutions politiques en Europe, hardiment projeté. Clavel montrait déjà une maturité d'esprit, une noblesse de caractère qui promettaient un penseur original et puissant. Aussi Frédéric Passy l'avait-il pris en amitié, et lorsque la mort eut enlevé prématurément à sa famille et à la science, en 1862, le jeune écrivain, âgé de 28 ans .seulement, l'excellent publiciste réunit quelques-unes des études déjà magistrales de cette victime du travail, dans deux volumes en tête desquels il mit une notice qui est un modèle du genre. Eh bien ! Chastel avait été un des premiers à encourager Charles Clavel, comme on le voit par une lettre de M"^ Auberl sa tante, que nous transcrivons ici :
J'ai été voir M. Chastel, comme j'en avais l'intention et j'ai bien fait ; .nous en serons un peu retardés quant à notre grande œuvre, mais elle en sera meilleure. M. G. est un esprit sage et lucide et un écrivain de premier mérite. Il est content de ce qu'il a vu du livre de Charles, mais le lui fait rotouclier, et joliment quanta la forme... Puis ce cher monsieur C. le tempère un peu; il lui dit par exemple: « Attaquez moins les hommes, et dites ce que vous voudrez de l'esprit des institutions, etc. » M. C. est exactement l'homme qu'il fallait à Charles dans ce moment : homme réfléchi, esprit doux, très étendu et bienveillant ; puis il écrit avec une vraie élégance, et d'un coup d'oeil vous dit : « Voilà qui est ditfus, voilà une idée qui est répétée trois fois, etc. » Enfin le bon Dieu me l'a envoyé, car j'étais en grand souci de voir Charles se lancer tout seul et risquer
CCXLVI NOTICE BIOGRAPHIQUE.
de tomber dans tel ou tel piège qu'il no pouvait discerner ou prévoir et moi pas davantage.
Et dans le même temps elle remercie le professeur qui a pris la peine d'examiner le manuscrit de son neveu :
C'est une véritable bonne œuvre cpie je n'aurais osé demander à aucun autre qu'à vous, et je suis doublement heureuse que ce vous qui veut bien nous aider soit en même temps le plus capable, celui (]ue j'aurais voulu aller chercher bien loin, si Dieu ne l'avait n)is tout près de nous pour ce moment difficile.
Ce fut Chastel encore qui introduisit" le débutant genevois auprès de l'illustre Parisien. Le souvenir de leur jeune protégé resserra sans doute les liens spirituels qui devaient unir pour longtemps ces deux «zélés champions de l'œuvre de la civilisation chrétienne, de la chaiilé et de la paix.
Cette disposition à rendre service, il avait pu la déployer naguère comme bibliothécaire au profit de plusieurs confrères en histoire; mentionnons au moins les éditeurs des œuvres de Calvin, G. Baum, E. Cunitz, Ed. Reuss, avec lesquels il cons^va de précieuses relations d'amitié. — et Chr.-Ulr. Hahn *~. — En plus d'une circonstance, il avait pu témoigner à son maître et devancier, de Sismondi, sa reconnaissance pour les encouragements qu'il avait reçus de lui dès ses débuts ; M'"« de Sismondi l'en faisait remercier dans le billet que voici :
Dites à M. Chastel que j'ai répandu de douces larmes de recon-
' On lit dans la notice mentionnée, ci-dessus (p. 46), qu'en janvier 1838, Clavel écrivit à F. Passy une lettre à laquelle étaient jointes « quelques lignes d'introduction des plus honorables signées de l'un des hommes les plus distingués de Genève, M. E. Chastel, avec lequel j'avais eu l'honneur d'être en correspondance au sujet de son admirable ouvrage sur la cfiarité chrétienne dans les premiers siècles de l'Église et de quelques autres publications. »
^ Pasteur zélé du Wurtemberg puis de Stuttgart, fondateur d'une importante Société de mission intérieure, et auteur de Geschichte der Ketzer im Mittelalter (1845-47, 2 vol. 8°).
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXLVIl
oaissauce eu lisant ses touchants témoignages d'admiration et de regret pour mon mari. Je suis fière de savoir qu'il comprend avec moi que le pays ne pourra de longtemps le remplacer, et que sa perle restera une source de regrets éternels pour ses amis. Si mon mari eût pu connaître les sentiments d'attachement de M. Ghastel. il en eût été vivement flatté, car il admirait son talent et respectait son caractère. Aussi je fais grand cas de sa sympathie et je le remercie du fond du coeur de ses prières pour moi.
Et plus tard, le professeur lionorait dans un article ému la mémoire de ce puissant travailleur, de cet infatigable avocat de l'humanité '.
On pense bien que Ghastel devait être un ami aussi chaud que fidèle. Il l'a été pour tous ceux qui sont entrés de bonne heure dans son intimité; M™* Ghastel nous nommait Pyrame Humbert, frère cadet de son premier maitre, Louis Vaucher, B. Delaplanche. Rod. TœplTer, Henri Bourgeois, devenu conseiller d'État du canton de Vaud en 1831 ; surtout les deux qui formaient avec lui le trio des inséparables camarades d'études, Louis Dufour * et Jacques Porchat. Ghastel. qui leur a survécu, a consacré à l'écrivain vaudois, le traducteur de Goethe, l'aimable conteur et poète, un article nécrologique, du 23 mars 1864 ', d'où nous lirons le portrait que voici :
Le collègue aimable, l'ami constant, le père, l'époux plein de tendresse, le cœur compatissant et généreux, le citoyen tout à la fois courageux et modéré, qui savait dire la vérité à tous les partis, mais n'apportant dans leurs débats d'autre passion que celle du juste et de l'honnête, l'ami de l'Église nationale en même temps que le défenseur des droits des dissidents.
Ges deux amis échangèrent pendant de longues années, une correspondance qui reprenait toujours après les inter-
' Voir Mélanges, p. o39.
* Mentionné déjà page xxxvi, etc.
' Voir Mekimjes, p. oio.
CCXLVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
ruptions qu'amenaient les déplacements de Porchat s'en allant de Lausanne à Paris, et revenant de Paris à Lausanne. Les lettres de Chastel furent, après la mort de Porchat, malheureusement détruites, à une seule exception près ^ ; nous y aurions trouvé une riche mine de confidences, si nous en jugeons par celles de son correspondant, lesquelles ont été gardées avec soin. Rien n'est plus aimable, plus édifiant même que ces lettres. La tentation nous a pris d'en transcrire quelques fragments, ceux où l'on saisit la silhouette du théologien genevois, tracée sans dessein par la main du poète vaudois.
A M. Jacques Porchat.
Vernier, 7 septembre 1857, Le voilà donc rappelé, ce cher Albert. Hélas! d'après les dernières nouvelles, je n'osais plus rien espérer. Mon cœur saigne pour toi et pour sa digne mère. Ton fds était, parmi les jeunes hommes de son âge, celui peut-être qui m'inspirait le plus d'attachement et d'estime, et je ne le séparais jamais de toi dans mon art'ection. Tant de facultés, tant de qualités distinguées, tant d'ardeur, tant de travaux, tant d'espérances fondées sur lui, et tout cela renversé ! Mais vous n'êtes pas de ceux dont les yeux s'arrêtent sur les ruines de ce monde, et qui tiennent pour perdu ce qui ne reçoit pas sa récompense ici -bas. Vos regards se portent plus haut. Cette âme que vous avez pris tant de soin à former, ennoblie encore, élevée, épurée par la souffrance, va porter dans l'éternité des fruits dignes d'elle, cette carrière interrompue va se poursuivre, ces destinées s'accomplir, ces facultés se développer plus glorieusement ailleurs. Et vous, en attendant, vous aurez pour consolateur ce Dieu qui vous l'avait donné, pour qui vous l'avez élevé et qui saura bien vous le rendre un jour, après que d'un cœur soumis vous lui en aurez fait le douloureux sacrifice.
Qu'il veuille vous bénir dans ceux qui vous restent et guérir vos cœurs, pour le moment brisés ! C'est le vœu de ton tendrement affectionné. E. Chastel.
' Celle où il exprime sa sympathie au père affligé, et que nous mettons à la première place.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXLIX
A M. Etienne Chastel.
Lausanne, 20 octobre 1838.
N'hésite pas à m'envoyer le manuscrit de tes conférences. Je ne suis pas habile grammairien, mais je te ferai mes observations en peu de mots, sans me gêner
21 février 1839.
Reçois mes vœux pour que la nouvelle carrière où tu vas entrer te soit aussi heureuse que celle que tu quittes. C'est le pasteur qui a faille professeur, le professeur va faire l'historien, l'homme célèbre, sans qu'il y prétende et parce qu'il n'y protendra pas. — Que faisje pendant ce temps? 0 pudor! des comédies
Lausanne, 7 décembre 1843.
A mon retour de Paris, je me suis rappelé la conversation que nous eûmes à Plaiupalaisily a d(3jàun certain temps. Nous passions en revue les grands sujets que la poésie peut encore aborder et tu citais la Mission du Christ. Ah ! voilà bien une matière sublime ! Que l'on serait heureux de passer quelques années de sa vie à travailler sur un pareil fonds ! J'en ai eu quelquefois la pensée
Lausanne, avril 1844.
J'ai souvent pensé à ce sujet qui nous avait paru si beau.
J'ai lu avec beaucoup d'attention tout ce que tu me dis parfois je me laisse persuader, mais, vois-tu, je ne suis pas digne de faire une Messiade. Il faudrait plus d'amour et de foi que je nai le bonheur d'en po.sséder, c'est la condition première. Si jamais je pouvais la remplir, je serais entraîné, emporté malgré moi. et je n'aurais plus de conseils à demander.
Paris, novembre 1853.
Comme toi, mon bon Chastel, je souhaite de retrouver bientôt (les moments pareils à ceux que nous avons passés ensemble à Russin. Je suis heureux que la joie de te revoir m'ait assez ranimé pour que tu aies pu goûter dans mon commerce le charme dont tu parles si bien ; mais sois sûr que le charme venait de toi plus que de ton vieil ami. Oui, s'il plaît au Seigneur, nous nous retrouverons encore sur nos beaux rivages. En attendant, cullivons quelquefois
CCL NOTICE BIOGRAPHIQUE
cette douce plante de l'amitié ; arrose-la de temps en temps d'un peu de correspondance; cela n'y gâte rien.
Florency, 1er août IHoo.
Vous voulez bien encore m'inviter, et certes, si je n'écoutais que la voix du cœur, je no tarderais pas à me rendre auprès de vous. Ce ne sera plus à Russin ; vous avez cru devoir vous rapprocher de Genève. J'ai regret à cette maison hospitalière, à ces grandes salles si fraîches en été, à ce beau jardin d'où l'on voyait le Jura de si près, ce jardin où nous eûmes ensemble une conversation très sérieuse et douce. Nous étions déjà sérieux, mon ami, et ce temps est cependant loin de nous. C'était, sauf erreur, en 1833. Ta santé est-elle meilleure à présent? Pourras-tu me dire qu'elle te permet de poursuivre tes doctes travaux?
Lausanne, 11 janvier 1860.
Comment lirais-je sans larmes que votre bienheurouse enfant ' a entendu ma voix dans ses derniers jours, et que ces simples compositions, où je mettais mon âme, ont alîecté doucement la sienne? En me disant cela, tuas fait tout ce qu'il est possible pour me ramener dans cette voie; mais d'autres qui désiraient, qui désirent peutêtre encore que j'écrive pour la jeunesse, oublient trop que tout ministre doit vivre de l'autel, et que tout ce que j'ai fait en ce genre n'a jamais été récompensé que par de bonnes paroles et le sutlrage
de ton enfant Et toi donc qui nous éclaires un des plus beaux
champs de l'histoire, assurément tu n'attends pas de ton travail le digne loyer qu'il devrait recevoir. Au fond je crois que les œuvres les meilleures furent de tout temps gratuites, et les excellentes furent mêmes funestes à leurs auteurs.
17 mars 1861.
Tes écrits m'instruisent et m'édifient toujours. J'aime cet esprit qui a su se développer dans les justes bornes, donner à la théologie et à la philosophie ce qui leur appartient, se faire et communiquer des croyances d'autant plus fortes qu'elles satisfont à la fois le cœur et la raison. Je me fais ton disciple, je ne veux ni errer avec les faux théologiens, ni divaguer ou vaguer avec les philosophes. Tu
^ La plus jeune des trois tilles de Chastel qui, dans sa maladie, lisait le poète.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCLI
es vraiment le disciple de Jésus-Christ, et c'est pourquoi je suis le tien.
Florency. 28 novembre 1861.
Après avoir raconté avec un grand charme la découverte d'une petite source dans sa campagne, et regretté de ne l'avoir pas trouvée vingt-sept ans plus tôt. pour le bonheur de ses enfants, il ajoute :
Cela vient trop tard comme tant de choses. Si seulement la grâce de Dieu pouvait aussi venir comme cela, mais il me semble que je je l'attends encore ; mon cœur est trop froid pour Lui. Je prête vaineuient l'oreille à tous les bruits de la nature. Je sens l'émotion poétique, mais pas assez l'émotion religieuse. Je comprends seulement que je serais heureux de la sentir. Dis -moi pour cela ton secret, car assurément tu le possèdes, et tu ne demanderais pas mieux que de me le communiquer.
Florency, 22 mai 1862.
Donne-moi des nouvelles de tes Résumés de l'histoire du christianisme. J'esière que tu pousseras jusqu'au bout cette entreprise. Je compte sur toi pour apprendre à connaître les temps anciens et modernes, comme le moyen âge. Ne te décourage pas si le temps n'est pas favorable à ton point de vue; le vent changera, et la raison finira par avoir raison. Nous ne verrons pas, je crois, l'époque des vents alises dans le monde moral, l'époque où le vrai sera mis par la multitude au-dessus de toute contestation, mais travaillons dans l'espérance de cette aurore qui se lèvera sur les générations futures
Dernière lettre de Porchal, un mois avant sa mort :
Florency, 3 février 1864.
Hélas ! nous sommes l'un et l'autre par la modératien de notre caractère, et, j'ose le dire, la sagesse de nos vues, peu sympathiques
aux enthousiastes le mot n'est-il pas trop beau ? disons plutôt
aux étroits fanatiques qui travaillent nos populations pour les dominer par la théologie et la politique. Tu verras que mes Souvenirs seront accueillis froidement. Je suis ici un peu paria, comme toi
CCLII NOTICE BIOGRAPHIQUE
peut-être à Genève vis-à-vis d'un certain monde. N'importe ! Vitam
impendere vero
Ce qui me ferait croire que je suis gravement atteint, c'est que je fais les plus beaux plans du mondo pour le temps où je serai guéri. Je veux m'arranger de manière à être plus accessible à mes amis et à les aller voir plus souvent. Toi surtout, mon bonChastel, je te désire chaque jour davantage. Que je regrette le temps que j'ai perdu à ne faire que désirer ! Oui, s'il plaît à Dieu, nous nous verrons plus souvent, et nous parlerons de ces grands sujets qui nous intéressent tous deux. Tu me donneras la primeur de tes ouvrages
Au reste, c'est dans sa famille surtout qu'il faut considérer Chastel, l'homme de famille et d'intérieur par excellence. C'est là qu'il a versé à l'abri des regards les richesses de son cœur aimant. Au foyer conjugal, pendant 53 années, il trouva la satisfaction d'une union aussi profonde et aussi bénie qu'on peut l'espérer sur cette terre. Madame Chastel a copié pour nous quelques fragments de sa correspondance, nous permettant d'en user pour peindre celui (]u'elle aimait avec une sorte de vénération, et k la mémoire duquel elle, de dix années plus jeune, a consacré une activité intelligente, tranquille et infatigable, durant les seize mois qu'elle lui a survécu •. Nous avons cité déjà * trois lettres du fiancé pasteur à la future compagne de son ministère, et nous nous croyons autorisé à en transcrire encore qui projettent par avance une douce clarté sur la longue carrière qu'ils allaient parcourir ensemble, et rendent sensible, ce nous semble, l'excellence du vrai mariage chi'étien ^
' Elle est morte d'une crise de sa maladie de cœur, le iojuin
* Pages Lxiv-Lxix.
i^ Ceci nous remet en mémoire un passage de la Nouvelle Héloise (gïiie partie, lettre V), où sont dépeints de main de maître les Genevois d'autrefois ; on voit que nombre de leurs descendants leur ressemblent encore beaucoup :
« Les hommes sont moins galants que tendres Ce qu'il y a
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCLIII
Samedi 19 mai 1832.
Je trouve que vous traitez légèrement une aussi grave et profonde question que celle des devoirs des maris et des femmes. Laissez-moi suppléer à ce sujet aux leçons de M. Humberl (le pasteur de la paroisse) ; vous pourrez intercaler cette feuille avec une épingle au chapitre des devoirs réciproques.
Il y a trois manières différentes de résoudre la question, trois systèmes principaux entre lesquels le monde se partage. Le système de la monarchie absolue : c'est celui des Turcs, des anciens Romains et un peu celui du catéchisme. Le système de la monarchie tempérée, avec droit de pétition et de représentation : c'est celui des Anglais et des Genevois ; enfin le système démocratique ou révolutionnaire, où la femme commande et se révolte si elle ne peut commander ; c'est celui de la France. Aucun de ces systèmes ne vaut rien selon moi. Mais n'être, comme dit l'Évangile, « qu'un cœur et qu'une âme, » en sorte qu'on ne sache qui commande et qui obéit, être tellement confondus l'un dans l'autre qu'il n'y ait qu'un intérêt, qu'un sentiment, qu'un désir, qu'une volonté; être comme deux anneaux fondus ensemble au feu de l'amour, comme deux arbrisseaux qui en croissant l'un près de l'autre finissent par n'en former plus qu'un seul, voilà, ma chère Clary, comment j'entends le mariage, voilà comment je veux vivre avec vous. 0 quelle sainte, quelle ravissante union ! n'est-ce pas le paradis sur la terre?... J'ai reçu vos feuilles de lierre, je les conserve comme un gage de notre éternel, éternel attachement. « Ever, and ever more ! » voilà notre devise,n'est-ce pas? Il pourra s'accumuler des années sur notre tête, il pourra passer des nuages sur nos fronts, mais sans jamais troubler l'amour qui remplira nos cœurs.
Mercredi, 30 mai 1832.
Quand pourrai -je à toute heure du jour aller chercher auprès de vous la joie, le bonheur que je ne sais plus trouver ailleurs? Le plaisir de revoir votre chère maman est aussi pour beaucoup dans
de singulier, c'est qu'avec ce ton dogmatique e^ froid, ils sont vifs, impétueux, et ont les passions très ardentes; ils diraient même
assez bien les choses de sentiment Je ne crois pas qu'il y ait
nulle part au monde des époux plus unis et de meilleurs ménages que dans cette ville ; la vie domestique y est paisible et douce. »
CCLIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
l'impatience que j'éprouve en pensant à demain. Je ne la sépare jamais de vous dans mon souvenir, et il me semble que lors même que je vous aurai auprès de moi, Russin me sera presque aussi cher (ju'il me l'est à présent, et que j'aurai le même plaisir à m'y rendre. Pourquoi faut-il que je n'ose compter sur l'afrei-liou de votre grand'maman, comme je compte sur celle de votre mère? Cette crainte m'était venue longtemps avant que vous me l'eussiez exprimée. Misérable théologie qui sépare ce que Dieu et la nature voulaient joindre, (|ui fait dépendre l'amitié de quelques formules ininlelligibles ! Vous me connaissez, vous savez que si jamais s'élevait entre votre grand'mère et moi quelque dissentiment sur ce sujet, ce ne serait jamais de mon côté qu'il commencerait. Pour aimer les gens je ne consulte pas ce qu'ils pensent, mais ce qu'ils valent; il me serait impossible de l'aimer, ni de la respecter davantage que je ne fais quand même je penserais exactement comme elle, et la seule entreprise hostile que je médite contre son orthodoxie c'est de la forcer à m'aimer et à m'estimer, tout hérétique que je suis.
20 octobre 1832.
Je passai mon dimanche moins tristement que je ne l'avais craint. Après ma prédication de deux heures, je fis quelques pas dans mes sentiers favoris du côté de St-Jean, en reii.sant votre lettre que j'avais prise avec moi. Ces lignes si rassurantes et si affectueuses produisirent sur moi leur effet ordinaire, elles tempérèrent ma mélancolie par une impression de calme et de bonheur qui venait pour moi de la certitude d'être aimé.
La route était déserte, j'étais seul livré tout entier à mes douces pensées, le soleil d'automne brillait languissamment derrière moi et colorait la cime des glaciers de délicieuses nuances ; il me semblait presque vous voir à mes côtés pour jouir de ce spectacle ; les prés d'un beau vert, les feuilles jaunissantes, le bruit des clochettes des troupeaux me rappelèrent mon cher Hussin.
Je revins auprès de mon feu, où je passai ma soirée, toujours seul, mais toujours avec vous. J'admis bientôt dans notre compagnie deux hommes bien faits pour la charmer. Platon et Cicéron ; je descendis avec eu,x dans les profondeurs de l'âme, je m'élevai avec eux jusqu'au séjour céleste et à l'Esprit qui gouverne cet univers, et à chaque passage ravissant, à chaque pensée sublime, je vous cherchais pour vous faire part de mon enchantement.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCLV
Il me semblait que je réalisais déjà d'avance l'une des soirées «l'hiver dont vous me parlez et que nous devons passer si heureusement dans notre petit logis. Celle de dimanche prochain sera-telle la première? je vis dans cet espoir mais je n'ose encore trop me flatter.
24 octobre \8'M.
Voilà la dernière fois que je vous écris et le dernier jour que je dois recevoir de vos lettres. Encore quelques heures et je me verrai, pour toujours, uni à vous. Étrange contradiction du cœur humain : ce jour si ardemment désiré depuis si longtemps, je ne le vois point arriver sans un mélange de joie et de mélancolie. Je sens que je vous enlève à vos parents, je sens que je vous prive d'eux et ne puis m'empêcher de partager votre tristesse et la leur. Enfin cette question que je m'adresse : sera-t-elle heureuse ? cet ange dont le sort m'est confié, dont la vie devient la mienne, trouvera-t-elle auprès de moi la félicité dont elle est digne? Quand je sonde la profondeur de mon amour, je me dis : oui, elle sera heureuse ; quand je songe à mon peu de moyens de plaire, quand je songe aux faiblesses de mon caractère, à mon esprit inquiet, que tourmentent sans cesse et l'ambition de faire le bien et la crainte de n'y pas arriver, quand je songe aux mille et mille petits travaux dont je serai accablé, je crains que ma C. ne souffre quelquefois du contre-coup. Confiant comme je veux l'être avec elle, j'aurai souvent à répandre dans son cœur, bien des chagrins, bien des contrariéfés; comment les supportera-t-elle ? 0 ma C, si la certitude d'être aimée, aimée plus qu'aucune autre femme au monde vous peut dédommager du peu d'agrément que vous trouverez parfois à mes côtés, si la pensée que vous êtes tout pour moi, que je ne suis heureux que par vous, que je vous dois tous les moments fieureux que j'ai connus dans ma vie, si cette pensée vous suffit, alors je serai sans crainte, je serai sûr de votre destinée comme de la mienne.
Vous ne le savez pas encore, mais je veux vous le dire dans ce tlernier billet ; je vous dois plus que du bonheur, je vous dois du perfectionnement. Oui, depuis que je vous connais, d'heureux changements se sont faits dans mon caractère. L'idée d'être aimé de vous m'a tellement relevé à mes propres yeux, que je me sens le cœur plus noble, plus désintéressé, plus au-dessus de toute bassesse ; mes principes moraux se sont affermis, le vice m'iuspire plus d'horreur, la vertu a pour moi plus d'attraits, l'opinion du vulgaire
CCLVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
m'est devenue plus indifférente ; je sens qu'aussi longtemps que j'aurai pour moi, mon Dieu, ma C. et ma conscience, la malice humaine ne pourra rien sur moi, je ne pourrai être malheureux. Si quelques mois ont pu opérer en moi ce changement, que sera-ce d'une vie passée auprès de vous ? Je ne peux m'empêcher de dire avec notre poète : « Yes, love indeed is light from heaven. > Dites moi, n'est-ce pas un amour sincère que celui qui peut ainsi épurer une âme?
Les joies de ce foyer conjugal ont été pourtant traversées de douloureuses épreuves. M. et M™« Chastel perdirent en 1859 leur fille cadette, âgée de vingt et un ans ; puis, successivement et à peu de distance l'un de l'autre, leurs deux gendres, tous les deux à la fleur de l'âge, Gustave Peyrot, avocat distingué, en 1861, et le peintre Adrien Kunkler, en 1866. Les deux veuves restaient chargées de l'éducation de plusieurs enfants en bas âge.
Le père, nous dit-on, « souffrit cruellement de ces rudes épreuves, mais les supporta en chrétien, sans se laisser abattre. Il accepta résolument la nouvelle tâche que la mort de ses gendres lui imposait. On le vit raffermir le courage de sa famille, s'occuper d'affaires d'intérêt pour lesquelles il éprouvait naturellement quelque éloignement. Il entoura des soins les plus assidus sa femme, dont la santé, jusqu'alors excellente, n'avait pu résister à ces coups répétés ; puis surtout il mit tout son cœur à surveiller de près l'éducation de ses petits-fils. Il attachait la plus grande importance à leur inculquer l'amour du devoir et du travail, et ne craignait pas de se montrer parfois sévère avec eux. »
Il dirigeait leurs premières études, les suivait attentivement, de degré en degré, leur donnait lui-même des leçons de littérature et d'histoire, et les conduisait pas à pas dans la vie. Qui ne l'a vu le long des promenades de notre ville passer, dans sa grande redingote, tenant à la main l'un puis l'autre de ses petits-fils ? Et comme est touchante sa sollicitude de père, de grand-père dans ses lettres ! Quand
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCLVII
il est séparé de ses filles, et plus lard de ses petites-filles, avec quel humour, quelle douce gaité il leur raconte les petits incidents de la vie de la maison, ou bien des bains de Schinznach oùon l'envoie en 1853 ! Quelle virilité dans ses encouragements à ses petits-fils ! Sans pédanterie, sans tomber dans le ton sermonneur, comme il sait tantôt leur recommander l'étude, les belles-lettres, la piété sincère, tantôt les remercier de leur affection, tantôt parler de ses travaux, avec de touchants retours sur lui-même et sa vieillesse ! Encore quelques citations : le lecteur qui a une famille ne s'en plaindra pas :
A ses filles.
Schinznach, août 1853.
Quand vos amies vous auront quittées, remettez-vons à un travail régulier et suivi. Préférez la promenade à la flânerie, et tout en jouissant de la campagne, tâchez de mettre à profit les journées. Le temps s'écoule, mes chères filles, et vous êtes bien loin d'avoir acquis toutes les connaissances qui vous sont nécessaires pour le développement de votre caractère et de votre esprit. Dès mon retour, il faudra nous remettre de grand cœur à notre littérature et à. notre histoire, et poursuivre en même temps l'étude des langues que vous avez commencée. Presque toutes vos concitoyeimes de la Suisse allemande savent les deux langues; je puis causer avec elles de Corneille et de Racine; pourquoi l'une de mes filles ne lirait-elle pas au moins Schiller? Mais les connaissances ne sont rien à côté des sentiments. Travaillez, mes chères filles, à améliorer, à élever, à épurer continuellement les vôtres, à développer en vous toutes les vertus qui font le véritable ornement de votre sexe, la bonté, la douceur, la simplicité, l'amour du devoir et la piété qui inspire tout cela. Adieu, mes chéries, envoyez-moi souvent de vos jolies lettres, donnez-moi souvent des détails sur tout ce que vous faites et dites-moi le progrès que vous voulez me présenter pour mon cadeau d'arrivée.
Schinznach, août 1853.
Vos témoignages d'amitié me sont très doux et contribuent beaucoup à me faire supporter l'absence. Je vais même quelquefois, le
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croiriez-vous, jusqu'à bénir cette absence qui nie donne l'occasion de recevoir de vos lettres. L'autre jour, non content de les dévorer à leur arrivée, je les mis sous mon chevet pour les relire avant mon sommeil. Vous voyez donc que vous ne sauriez m'en écrire trop, ni montrer tro[) de confiance à votre père Les beaux-arts, la musique et la peinture du moins, auront, je l'espère, avec le temps des représentantes distinguées chez mes fdles. Quant à la poésie, il y en a toujours assez dans tous les sentiments délicats et honnêtes et dans l'accomplissement des devoirs de famille ; je ne vous en souhaite pas d'autre que celle-là. Sachez admirer celle des ^Tands écrivains: sachez vous plaire dans l'expression vraie et noble de tout ce qui est noble et beau, mettre votre Ame à l'unisson, et vous serez poètes avec eux.
A Madayne et Mesdemoiselles K.
Perroy, 12 juillet 1881.
(Anniversaire de sa 80"ie année.)
Que ne puis-je, mes bien chères filles, me partager en trois pour remercier chacune de vous comme je le voudrais, de toutes vos aimables tendresses. (îaressé comme je l'ai été hier à Perroy, je savais bien que je l'étais de même en pensée à St-Gervais, et vos belles fleurs de montagne, que je regrette, ne m'auraient rien appris de plus que ce que vous me témoignez si bien dans vos lettres. Qu'il m'est doux, à mes 80 ans. de me sentir ainsi aimé de tout ce que j'aime, et que je m'endormirai paisiblement si je puis vous laisser ici-bas heureuses comme je le souhaite! S... nous a amené hier fils, fille et petit-fils, et nous sommes allés tous en.semble jouir de cette belle journée sur un magnifique banc que votre grand'maman a fait établir pour moi sur la butte. J'espère qu'à votre retour de St-Gervais vous viendrez vous y asseoir avec nous
Je retourne à mon second volume; tu sais, ma chère H., par l'expérience du premier, tout le travail qu'il va me donner.
A l'une de ses petites-filles en 1882.
Gomment se fait-il que votre grand-papa, qui vous aime tant, ait autant tardé à te répondre? Hélas, ma chère enfant, c'est que les gens qui écrivent des livTes sont d'ordinaire les plus paresseux à
NOTICE biographiqit:. cclix
écrire des It^ltre?. Tel est mon cas, et c'est encore une des raisons pour lesquelles je ne t'encourage point au métier d'écrivain. Ton journal, à la bonne heure. C'est une excellente habitude pour s'exercer à réfléchir. Repasser sa journée, se demander en présence de Dieu, qui nous a tracé notre chemin, comment on l'a suivi, quels <levoirs petits ou grands l'on a négligés, comment on peut arriver, à les remplir, le bénir des grâces qu'on a reçues de lui, faire de bonnes réflexions sur les contrariétés qu'on a éprouvées, pour les réduire à leur juste mesure, se demander si on ne se les est point attirées et s'encourager à les surmonter, tout cela est excellent. Puis, à côté de cet examen de soi-même, rien n'empêche de noter les principaux incidents de la journée, les impressions de voyage, des réflexions sur des ouvrages qu'on a lus, les choses de quelque importance qu'on y a apprises. Tout cela est bien, pourvu qu'on n'y mette pas trop de tempsj et qu'une jeune fille n'oublie jamais la tâche particulière que les femmes ont à remplir ici-bas, s'instruire par la pratique des choses du ménage, aider et soulager sa mère, correspondre pour elle dans l'ojcasion, etc., etc. J'apprends avec plaisir que l'histoire moderne t'intéresse; aussi, dans nos soirées, je me promets bien de vous en lire pendant que vous travaillerez avec grand'maraan.
A l'un de ses petits-fils.
19 juillet 1877.
Tu comprends, mon cher enfant, combien à mon âge je m'occupe de l'avenir de mes petits-fils, et combien je serai heureux de les laisser après moi engagés l'un et l'autre dans des carrières honorables, et les |)arcourant avec cette persévérance, cette loyauté, cette droiture de co^nr qu'arcompaLriie invariablement la bénédiction de Oieu.
6 novembre 1881.
Rien de plus séduisant mais aussi rien de plus dangereux au sortir des études que de se mettre à savourer les délices du repos et de la délivrance, rien de plus important que de donner aussitôt à son activité une direction précise en rapport avec le but qu'on poursuit. C'est ce que je ne me lassais pas de prêcher à mes élèves devenus bacheliers.
i) novembre 1877.
(larflo-toi de U^ laisser ;ill<i' a r.- découratrements nerveux
CCLX NOTICE BIOGRAPHIQUE
auxquels les artistes sont sujets. En se mettant au travail, on seplaint de manquer d'entrain, on se persuade que le lendemain on en aura davantage ; le lendemain on en a moins encore, et ainsi letemps se gaspille, l'ennui s"en mêle, et l'on ne se croit plus bon à rien. I/entrain ne vient et ne se soutient que par un courageux eilbrt. Chateaubriand disait n'avoir jamais commencé sa journéesans découragement, mais, en persistant, ne l'avoir jamais terminée sans succès ni contentement de lui-ms^me. Dans mon humble sphère..
j'ai fait la même expérience, et m'en suis toujours bien trouvé
Je l'engage à ne jamais laisser écfiapper les occasions qui pourront se présenter de t'approcher d'hommes distingués par le talent et le caractère... c'est un faible commun chez les jeunes gens timides de ne fréquenter que les personnes d'un accès facile. Fénelon ne cessait de prémunir ses jeunes amis contre cette « humeur particulière, » qui les empêchait de valoir tout leur prix en nuisant à leurs progrès. Voilà bien des conseils, mon cher fils, et tu vois que j"ai soin de lesappuyer d'autorités respectables.
A ton âge, avec un emploi régulier du temps, on a bientôt repris 'son niveau. Il n'en est pas de même lorsqu'on a comme moi attendu l'âge de quatre-vingts ans pour reviser et faire imprimer un cours, de quatre années. Chaque jour, en présence de cette masse de feuilles à mettre en ordre je compte les minutes qui me restent. N'importe, mon cher ami, poursuivons l'un et l'autre notre œuvre avec (confiance, et cette persévérance même, indépendamment du résultat que nous en attendons, nous profitera à tous deux ; à toi, pour y gagner une nouvelle provision de forces précieuses pour ta vie entière, à moi, une sérénité d'esprit qui manque volontiers aux vieillards oisifs.
Une dernière enfin à un arrière-petit-lils. écrite huit jours avant sa mort :
16 février 1886.
Apporte toujours plus d'attention à tes leçons et à tes devoirs. Travaille aussi ton caractère qui a besoin d'être assoupli. Sois pour ceux qui t'entourent un bon camarade, un fils dévoué, un excellent frère.
Une large aisance permettait à l'écrivain de se livrer