DE LA
J'ai lu dernièrement dans une revue anglaise (Foreign Quartniy Reriew) un travail fort intéressant sur la prédication italienne. Cet article, en me rappelant les observations que j'avais faites et les détails que j'avais recueillis moi-même sur ce sujet pendant mon séjour en Italie en 1827, m'a donné l'idée de les mettre en ordre, et de les offrir à vos lecteurs*, comme un supplément aux remarques de l'auteur anglais.
Il est rare que les prédicateurs en Italie soient attachés au service d'une église particulière, pour laquelle ils aient en même temps à remplir des devoirs pastoraux. Ce sont plus communément des membres d'ordres religieux, dominicains, capucins ou jésuites, qui sont appelés tantôt-dans une ville, tantôt dans une autre pour y prêcher pendant un temps déterminé. Ils
' Lettres au rédacteur du Protestant de Genève, 15 février 1834.
ont, par exemple, un ou deux carêmes composés d'avance, et vont, prédicateurs itinérants, les débiterune année à Milan, une autre à Rome, une autre à Florence, dans telle ou telle église paroissiale qui les a loués pour cela.
On devine aisément l'influence qu'une semblable coutume doit avoir sur la prédication.
Ailleurs l'orateur chrétien s'adresse à des hommes qu'il connaît, au milieu desquels il vit, dont il a étudié les opinions, les penchants, le caractère, à des hommes auxquels il s'est affectionné par les soins pastoraux qu'il leur rend et qu'il a véritablement à cœur d'améliorer et d'instruire ; sa prédication doit donc avoir cet à propos, cette spécialité, qui fait la vie de l'éloquence ; elle doit se dépouiller de tous les lieux communs, de tous les faux brillants oratoires, et gagner de jour en jour en onction et en solidité. Les prédicateurs italiens au contraire ne composant point en vue d'un auditoire déterminé, doivent nécessairement parler d'une manière vague et sans intimité ; ils doivent régler leur composition bien plus sur les préceptes de l'art que sur les besoins de leurs auditeurs. Aussi trouve-t-on généralement dans leurs discours plus de rhétorique que de véritable éloquence, plus d'esprit que de raison, plus d'imagination que de sentiment, une chaleur qui vient de la tête plus que du cœur. Leurs arguments, leurs développe^ ments, au lieu d'être puisés dans le fond même du sujet, appropriés aux caractères des hommes auxquels ils
s'adressent, semblent presque uniquement calculés en vue de l'effet oratoire. Tout occupés de plaire à des auditeurs, qu'ils ne peuvent en si peu de temps espérer de convertir, ils cherchent tantôt à les étonner par des raisonnements ingénieux et subtils, tantôt à les éblouir par des descriptions brillantes, tantôt à les captiver par la singularité de leurs récits, tantôt enfin à les égayer par de vraies bouffonneries, pour lesquelles on sait que le bas peuple italien a un goût particulier.
C'est surtout dans les explications familières de l'Écriture sainte, qu'ils se laissent aller à ce dernier penchant. Les explications, qu'on appelle lezioni, se font le dimanche après vêpres, devant un auditoire assez peu instruit, et il est d'usage que, pour le tenir éveillé et attentif, le prédicateur se serve du langage le plus familier, et saisisse toutes les occasions tant soit peu plausibles de le faire rire. J'assistai à Rome, dans l'église des Jésuites (il Gesù), à une de ces lezioni sur la vocation de Moïse. L'orateur, d'ailleurs homme d'esprit et de talent, et que j'avais entendu quelques jours auparavant prêcher d'une manière très convenable, prit ce jour-là un ton différent. Je demande la permission de traduire littéralement quelques phrases de son discours.
« Moïse dit à Dieu : Comment parlerai-je aux Israélites, moi dont le langage est si peu exercé ? Le bon Dieu fut si indulgent, qu'il ne se courrouça point contre Moïse, mais lui dit : Eh! bien, j'enverrai avec toi ton frère Aaron qui est un prédicateur très habile (uno speriissimo
sermonatore) . A quoi Moïse répondit : Ah ! Seigneur, daignez envoyer un autre à ma place. Pour le coup, mes frères, il est difficile d'excuser Moïse ; aussi le Seigneur se mit quelque peu en colère contre lui » {unpoco, unpoco s'iiicolleri). Moïse revient ensuite chez Jéthro, son beau-père, et voici en quels termes le jésuite dépeint son entrée : « A l'arrivée du secrétaire et lieutenant de Dieu, je vous laisse à penser quelle foule, que d'illuminations, que de bruit, je ne dirai pas d'artillerie (elle n'était pas encore connue), mais de cornemuses, de flûtes, de chalumeaux. Moïse refuse tous ces honneurs, et impatient d'accomplir sa mission part immédiatement pour l'Egypte. » Ici se place un long trait de moquerie contre le récit des rabbins. « Les rabbins, dit-il, ne sachant comment concilier l'humilité de Moïse avec tout l'éclat qu'ils attribuent à leur législateur mettent toute cette pompe et cette magnificence sur le compte de son âne, dont ils font un âne incomparable, la bête la plus élégante et la plus gracieuse, un âne tel que la nature, après l'avoir créé, désespérant d'en refaire un semblable, en brisa le moule ; cet âne, selon eux, était le même qui avait porté le bois pour le sacrifice d'isaac ; et non contents de mettre ainsi quatre cents ans sur le dos de ce bel animal, ils le font vivre dès le temps du déluge, prétendant aussi que c'était celui qui avait porté le bois pour construire l'arche : bien plus, ils prolongent sa vie jusqu'aux temps du Messie qui le montera pour entrer en triomphe à Jérusa-
Jem. » Et notre prédicateur continua assez longtemps sur ce ton faisant rire aux éclats son auditoire : « Mais laissons, dit-il à la fin, laissons toutes ces balivernes des rabbins (rabbinesche fanfalucche). Je ne lésai portées dans cette chaire de vérité que pour vous montrer dans quel aveuglement Dieu précipite ceux qui se révoltent contre lui, etc » Et ici il se relevait par un assez beau mouvement oratoire, mais il faut avouer que le reste de son discours ressemblait bien moins à une périphrase qu'à une véritable parodie des Livres saints.
Les sermons ordinaires de carême, qui se prêchent dans le cours de la semaine, le matin et devant un auditoire plus choisi, sont généralement d'un ton plus décent, d'un style plus soigné et composés avec plus d'art, quoique on y retrouve encore trop souvent au milieu de beautés véritables la trace des défauts que nous avons signalés.
Je citerai comme échantillon quelques fragments des sermons que j'ai entendus à Florence pendant le carême de 1827.
Le prédicateur de la cathédrale, prêchant sur le pardon des offenses, faisait valoir trois considérations à l'appui de ce devoir : I ° Dieu nous le prescrit tendrement comme un Père ; 2" il le veut en qualité de Dieu ; 3** il l'exige en qualité de juge. — Dans la première partie, après avoir rappelé l'obéissance de la fille de Jephté aux ordres de son père, et représenté que Dieu demande de nous un sacrifice bien moins douloureux ,
il ajoutait : « Vous direz peut-être que ce serait humiliant pour vous d'endurer des offenses de la part de vos frères. Je réponds à cela, que Dieu lui-même vous ordonnant de pardonner, et l'opprobre d'un fils rejaillissant nécessairement sur son père, il en résulterait que Dieu lui-même serait couvert d'opprobre, ce qui ne peut être admis. » Voici comment il passait à la seconde partie : « Mais laissons la tendresse, puisqu'elle ne peut vous émouvoir, et ajoutons que Dieu vous ordonne la clémence en sa qualité de Maître. Pour savoir quelle est l'autorité du Tout-Puissant, adressezvous au ciel adressez-vous à la terre..... adressezvous à la mer qui s'est ouverte pour laisser passer son peuple fidèle, et s'est ensuite refermée pour engloutir les méchants, etc., etc. »
Je préférai à ce rhéteur insignifiant de la cathédrale, un capucin qui prêchait à Saint-Laurent, et qui, tout ridicule qu'il était quelquefois, avait au moins du naturel, de la poésie et une certaine onction. Voici quelques traits de l'un de ses sermons : « Je viens vous entretenir du paradis ; mais comme on ne peut rien dire de précis là-dessus, pardonnez-moi si, laissant de côté toute règle et toute méthode, je m'élance à la nage dans cette mer qui n'a ni fond ni rive. » Alors il dépeint une âme qui vient de sortir de sa prison corporelle, et qui, conduite par son ange gardien, traverse les espaces et arrive à la Jérusalem céleste. Là elle trouve d'abord ses parents et ses amis, mais surtout elle trouve
la Vierge à qui elle tient ce discours : « Il m'est enfin donné, ô Vierge ! de contempler votre beau visage et de baiser à loisirvos belles mains.» Elle rencontre Jésus, et s'écrie avec un Père de l'Église : « Oh ! que béni soit le péché qui m'a valu un tel Rédempteur. » Enfin, elle voit, sur un trône de lumière, les trois personnes unies en une même essence, essence divine résoute, mais non séparée en trois hypostases ; et la vue de ces hypostases, et ce mystère du nombre un et du nombre trois confondus, la jettent dans un ravissement profond. Ce n'est pas tout ; en même temps que l'âme contemple Dieu, elle se transforme en lui, Dieu la pénétre tout entière, en sorte qu'elle devient une image parfaite de la divinité. L'orateur comparaît assez pittoresquement cette transformation à celle que subissent certaines images, qui en présence du soleil se revêtent de ses brillantes couleurs. — « Mais tout ce que je vous dis là, ajouta-t-il, n'est que l'esquisse la plus imparfaite de ce que vous verrez vous-même dans le paradis, et peutêtre en vous souvenant de mon sermon, direz vous comme la reine de Saba : tout ce qu'on me racontait de ce pays-ci était vrai, mais on ne m'en avait dit que la moindre partie. Alors si, comme je l'espère, vous me rencontrez dans ces régions, vous me direz sans doute : Vous me parlâtes bien faiblement du paradis, et moi je vous répondrai que je vous en avais prévenus. »
Un autre sermon de ce capucin sur l'amour de Dieu, se terminait par une péroraison vraiment pathétique :
« Si l'homme, disait-il, aime le beau, s'il aime le bon, comment n'aimerait-il pas Dieu qui est la beauté et la bonté même. — Un chrétien ne pas aimer Dieu ? S'il est vrai que tu ne l'aimes pas, écris sur cette croix (désignant d'un geste le crucifix), écris sur cette croix où Dieu a versé pour toi son sang précieux, sur ces fonts baptismaux, où il t'a lavé de la tache originelle, sur le tribunal de la pénitence, où tant de fois il te revêtit, pécheur que tu étais, du manteau de l'innocence, écris : je n'aime pas Dieu ; puis sors de cette éghse et de la congrégation des fidèles, etc., etc. »
Mais de tous les prédicateurs que j'entendis à Florence à cette époque, aucun ne me parut plus fortement empreint du cachet italien qu'un dominicain nommé, si je ne me trompe, le père Jabulot, qui prêchait le carême à la chapelle du grand-duc. Je remarquai entre autres un sermon qu'il fit sur ce texte : Jésus pleura. Voici son début : Lagrime care, preziose lagrime del mio Gesù, vi adora, ma non v'intendo. Larmes chéries, précieuses larmes de mon Jésus, je vous adore, mais sans vous comprendre. Naguère, ô mon Sauveur, vous ne pleuriez pas sur le fils de la veuve de Naïn, qui venait d'expirer, et aujourd'hui vous pleurez sur Lazare déjà enseveU et livré à la corruption. Larmes chéries, précieuses larmes, etc. Cependant un passage de saint Augustin vient m'éclairersur le sens de ces larmes de Jésus, c'est que le fils de la veuve de Naïn, encore animé d'une empreinte de vie, lui représentait la
mort dn juste, tandis que Lazare, déjà en état de putréfaction, est pour lui l'emblème de la mort du pécheur, tourmenté en son corps par la maladie, en son cœur, par le souvenir de ses crimes, en son esprit, par la crainte de l'enfer. C'est donc de la mort du pécheur que je viens vous entretenir. » Et en effet tout le reste du discours ne fut plus qu'une peinture du pécheur mourant ; peinture frappante, ou plutôt véritable drame, dont le prédicateur remplissait tour à tour chaque rôle. Il représentait d'abord le pécheur sur son lit de mort, ne pouvant admettre l'idée qu'il faut mourir, et comparait le trouble qui l'envahit à son heure dernière, à l'agitation soudaine de certaines horloges au moment où l'heure va sonner, tandis qu'auparavant elles cheminaient avec tant de calme, qu'on s'apercevait à peine de leur marche. Tout à coup au milieu des plaintes du mourant, la mort fait entendre sa voix : Dispose, dispose, lui crie-t-elle ! Il appelle les hommes de loi, il essaie de leur dicter ses dernières volontés : Je laisse... il me faut donc laisser ; jquand à peine je commence à jouir 1 0 mort, ô mort que vous êtes cruelle ! On appelle le curé qu'il n'avait jamais voulu voir auparavant. Le curé arrive, mais il feint un mal de tête, une crise qui l'empêche de se confesser pour le moment. 11 se résout enfin ; le prêtre lui montre le crucifix, lui parle du pardon qu'il peut obtenir encore, lui dit qu'il doit tâcher au moins de bien mourir. Mais sa conscience lui répond : Pour qui a mal vécu, il n'y a point de sainte
mort. On sait que Gédéon et ses soldats, combattant les Madianites, étaient arrivés de nuit dans leur camp, tenant des flambeaux cachés dans des cruches, et que tout à coup, brisant les cruches et agitant leurs flambeaux, ils avaient jeté l'épouvante parmi leurs ennemis. Ainsi au moment où le corps se dissout, les lueurs de la conscience se réveillent et jettent l'épouvante dans l'âme du pécheur. Alors le malheureux se désespère, il maudit et ses parents qui ont négligé de lui donner une éducation chrétienne, et ce monde incrédule où il a eu le malheur de naître, et ces sociétés secrètes qu'il a fréquentées, et les temples mêmes qu'il a profanés, les sacrements et le sang du Christ et Dieu lui-même. On lai apporte le saint viatique, au son des cloches, à la lueur des torches ; il se trouble, il se détourne avec horreur : éloignez ces prêtres ; plus de chants, plus de prières ! — Enfin le prédicateur peint au naturel les derniers moments du pécheur, sa voix qui s'éteint, ses yeux qui se ferment, ses extrémités qui se raidissent, son dernier souffle qui s'exhale ; et au même instant, dit-il, son âme déjà séparée du corps est descendue en enfer. Puis, comme s'il baissait la toile : Questo è il fine délia predica sulla morte del peccatore et il termine par une courte et vive péroraison.
Indépendamment du talent qui brillait dans cette prédication et dont je n'ai pu donner qu'une bien faible idée, je fus singulièrement frappé du débit pittoresque et animé de ce religieux, et de l'elTet qu'il produi-
sait sur ses auditeurs. Les prédicateurs protestants, et particulièrement les Anglais, n'ont aucune idée de ce langage d'action dont les catholiques tirent un si grand parti. Renfermés dans une solennité uniforme et souvent monotone, ils osent à peine hasarder quelques gestes par manière de contenance, ou s'ils se permettent davantage à cet égard, ce sont de grands mouvements qui ne peignent rien, n'ajoutent rien à l'expression et ne servent qu'à accompagner la cadence de la parole. Ils se privent ainsi d'un des moyens oratoires les plus puissants. Combien l'intelligence des auditeurs n'est-elle pas aidée, combien leur attention n'est-elle pas plus fortement fixée, quand la physionomie, les regards, les gestes, les attitudes de l'orateur leur traduisent à mesure toutes ses paroles, quand une pantomime naturelle et significative vient suppléer à ce qu'il peut y avoir d'incomplet dans la composition, remplir les silences, marquer les transitions, appuyer sur ce qui vient d'être dit, préparer ce qui va suivre, renforcer, adoucir ou limiter la pensée, donner enfin au discours les nuances et l'expression que la musique ajoute à la poésie. Combien en même temps l'organe du prédicateur n'est-il pas soulagé par ce langage supplémentaire. C'était par ce moyen, observe M. de Bonstetten, que les anciens orateurs pouvaient, en plein air, haranguer une multitude immense ; leur jeu était si expressif, que quand on était trop loin pour entendre leur discours, on le voyait pour ainsi dire. Les prédicateurs
italiens modernes usent de la même ressource, et en écoutant les plus distingués d'entre eux, on comprend toute l'importance que Cicéron donnait à raction oratoire.
Il est bon d'observer néanmoins que cette sorte de débit ne supporte pas la médiocrité, et que ces gestes expressifs, quand ils sont multipliés sans discernement et sans choix, ôtent à la récitation toute dignité, la rendent triviale et même ridicule. C'est un écueil dans lequel les prédicateurs, dont je viens de citer l'exemple, tombent assez fréquemment. Je n'en ai connu qu'un petit nombre qui fissent exception à cette observation générale. L'un d'eux est le dominicain de la chapelle du grand-duc dont j'ai déjà parlé. Un autre est le prédicateur de l'église Saint-Luc, à Venise, vanté avec raison dans la revue anglaise citée plus haut. Sa composition, assez commune par la pensée, mais intéressante par les détails, était relevée par un débit aussi noble que touchant. Il ne prêchait point du haut d'une chaire, mais debout, sur les degrés du maître-autel ; et cette position lui permettait de déployer sans affectation toute la dignité de sa prestance et la grâce de son maintien. C'est un usage un peu barbare, il faut l'avouer, que celui qui astreint l'orateur chrétien à s'enfermer dans une chaire étroite et incommode, d'où, et pour peu qu'il s'anime, il semble vouloir se précipiter sur ses auditeurs. Au reste, cette coutume existe aussi en Italie, sauf de rares exceptions.
Telles sont les principales observations que j'avais à ajouter à celles de l'auteur anglais touchant la forme de la prédication en Italie. Il me reste quelques remarques à faire sur un objet plus important, je veux dire sur le fond des idées, et des doctrines que développent les prédicateurs : ce sera le sujet d'une prochaine étude.
Dans un article précédent, j'ai considéré les prédicateurs italiens, principalement sous le point de vue de la récitation et du style. J'entrerai ici dans quelques détails sur le fond des doctrines qu'ils apportent en chaire, et en général sur l'esprit et les tendances qui les dirigent.
Quelques-uns des sermons qu'on entend de nos jours en Italie sont loin, il faut l'avouer, d'en donner une idée fort avantageuse. Qu'on assiste par exemple aux panégyriques des saints, qui se prononcent le jour de leur fête. On n'y trouve le plus souvent qu'un misérable assemblage de fables et de superstitions. Le prédicateur, pour célébrerdignement son héros, développe, amplifie tous les miracles et toutes les vertus que la légende lui attribue, et l'entoure d'une telle auréole de puissance et de perfections, qu'à peine enreste-t-il pour
Jésus-Christ et pour Dieu lui-même. C'est ainsi que dans un panégyrique de saint Joseph qui m'a été communiqué, un prêtre napolitain attribuait à l'époux de Marie, la sainteté la plus parfaite, la dignité la plus merveilleuse, et la prééminence la plus inouïe ; et rien n'était plus curieux que les développements qu'il donnait à ces trois points.
Mais c'est surtout dans les panégyriques de la vierge Marie que les prédicateurs italiens franchissent d'ordinaire toutes les bornes de la raison et des convenances. Tantôt ils lui adressent les mêmes compliments que Pétrarque adresse à Laure dans ses sonnets, gran donna, belle vergine, aima donzella. Tantôt ils lui appliquent tigurément les symboles et les types de l'Ancien Testament : ils voient en elle l'échelle de Jacob, l'arche mystique, la verge d'Aaron qui fleurit quoique desséchée, la Sagesse qui a créé le monde et qui existait avant les siècles. Tantôt ils la mettent sans façon audessus de l'Étre-Suprême, prétendant que Dieu lui a cédé tout ce qu'il y a d'aimable et de miséricordieux dans ses fonctions et ne s'est réservé pour lui-même que ce qu'elles ont de sévère et de plus rigoureux. Quelques-uns, comme le R. P. Finetti, jésuite, approfondissant le mystère de là conception miraculeuse, entrent à ce sujet dans des détails assez profanes, pour ne rien dire de plus. D'autres enfin mendient pour elle, ou du moins sous son nom, de la manière la plus éhontée ; témoin ce curé de Montenero, qui prêchant sur
l'enfer, un jour consacré à la Vierge, termine ainsi son discours : « Mes Frères, vous venez d'entendre ce que c'est que l'enfer; eh ! bien, vous irez là-bas tous tant que vous êtes (tutti, tutti), si vous ne faites chacun, aujourd'hui même, un cadeau à la Madone de Montenero.»
Hàtons-nous de le dire cependant, on aurait tort de juger la tendance de toute la prédication italienne sur de semblables échantillons. Les sermons ordinaires du carême et de l'Avent, pour lesquels l'orateur est maître du choix de son sujet, renferment en général une doctrine plus raisonnable et plus édifiante. J'ai ouï parler d'un ancien professeur de Catane qui, appelé à prêcher l'Avent dans l'église du séminaire, prit pour texte la parabole du Samaritain, et s'attacha, dans neuf sermons consécutifs, à faire ressortir toutes les leçons de tolérance et de charité que cette parabole renferme.
De nos jours, plusieurs prédicateurs en ItaUe font des efforts louables et quelquefois hardis pour spiritualiser le culte et les doctrines catholiques. Un professeur de théologie toscan s'avisa, il y a quelques années, de combattre en chaire les grossières notions que l'Église donne du purgatoire. Il soutint que ce n'était pas un feu véritable comme on l'enseigne généralement, et que les peines que l'homme y subit sont d'une nature toute morale, etc. C'était oser beaucoup dans un pays où le principal revenu du clergé repose sur les fondations faites en faveur des âmes du purgatoire. Aussi le prédicateur fut-il vivement censuré et menacé d'une des-
titution. Mais comme il avait du crédit et des protecteurs en haut lieu, il se tira d'affaire, et plusieurs auditeurs ne craignirent pas de lui témoigner leur satisfaction de ce qu'ils avaient entendu. Ce feu, disaientils, les avait toujours embarrassés, et ils étaient charmés d'apprendre que ce n'était qu'une métaphore.
Le prédicateur de Santa-Felicità à Florence, en 1 827, insista fréquemment et de la manière la plus édifiante, sur les véritables conditions du salut. « Ne croyez pas, disait-il à ses auditeurs, que vos Pater et vos Ave Maria suffisent pour vous obtenir le pardon de vos fautes ; il faut vous corriger, il faut vous convertir, il faut revêtir un cœur et un esprit nouveaux. »
C'était dans cette même église de Sainte-Félicité que devait débuter, l'année suivante (1828), un orateur qui promet de relever l'éloquence de la chaire en Italie, et de lui imprimer une nouvelle tendance plus évangélique et plus pure. Cet orateur est l'abbé Barbieri, cidevant professeur de rhétorique à l'université de Pavie. Plus prudent que quelques-uns des hommes que nous venons de mentionner, il attaque rarement de front les dogmes superstitieux de son Église ; il se contente de les laisser dans l'ombre, tandis que, dans des développements pleins de sens, d'éloquence et de piété, il s'attache au contraire à mettre en relief les grandes vérités et les grands devoirs du christianisme. Son succès à Florence en 1828 et à Milan en 1830 a été prodigieux. D'autres prédicateurs avant lui avaient attiré,
peut-être, un aussi grand concours de peuple ; mais il a eu de plus qu'eux la gloire de ramener au pied de la chaire chrétienne des philosophes, des esprits forts qui s'en éloignaient depuis longtemps *. Au reste, ne l'ayant point entendu moi-même, je rapporterai ici le sentiment d'un excellent juge en cette matière, M. Raphaël Lambruschini * : « Ce fut un beau jour, dit-il, que celui où Barbieri monta pour la première fois dans une des chaires de la capitale, pour nous dire des choses que nos cœurs n'oublieront jamais. — Barbieri a le sentiment le plus exquis de la beauté et de la vérité de la religion. Il connaît parfaitement, et il aime tendrement les hommes auxquels il parle ; c'est pour cela qu'il a été compris, c'est pour cela qu'il a ramené tant d'âmes au bien ; et son succès a fait voir que, pour être plus éclairée, notre génération n'en est pas moins disposée à la piété. — Celui qui est assez malheureux pour ne voir dans la religion qu'un hors-d'œuvre inutile, ou tout au plus qu'un frein pour contenir le peuple, les passions et les intérêts humains, celui-là doit être assez indifférent sur la nature des enseignements qui se donnent au nom de la rehgion. Si l'on y voit au contraire un élan
' Voyez Foreign Quarterly Beview, t. 2. State of religion in Italy.
' C'est l'auteur des réflexions sur l'éloquence de la chaire, qu'on a lues avec tant d'édification dans V Anthologie de Florence^ tome 27, et qui ont été traduites en français dans le recueil protestant intitulé : Religion et Christianisme, t. 1.
de notre amour vers la beauté éternelle, si l'on y voit l'ordre, la paix, la loi vitale et en même temps la nourriture de nos âmes ; si l'on ne sépare point la religion de la morale, de la charité et du bonheur, alors on ne peut que gémir toutes les fois qu'on entend proclamer en son nom des maximes qu'elle abhorre ; mais aussi l'on ne peut que se réjouir et lever vers le ciel des mains reconnaissantes, lorsqu'on entend prononcer au nom de Jésus des paroles de sagesse et d'amour. Les hommes les écoutent, ces paroles; tous les cœurs s'en émeuvent, et reçoivent avec avidité la doctrine de lumière, la loi d'amour et de liberté. »
« C'est un succès de ce genre que vient d'obtenir Barbieri. Que le peuple accoure en foule entendre un prédicateur, qu'il l'applaudisse et l'exalte comme un orateur éminent, le peuple peut être dans l'erreur, car il juge alors, et ses jugements, influencés par mille circonstances, sont bien souvent récusables. Mais qu'un auditoire choisi écoute, immobile et en silence, et comme saisi des choses qu'il entend ; qu'il en reconnaisse la justesse ; qu'au sortir de l'église, réfléchissant sur ces maximes, il les trouve applicables et commence à les aimer ; il ne se trompe plus alors, car il ne juge plus, il sent en lui-même le mérite de l'orateur, il en est lui-même la preuve vivante. Il ne s'agit plus alors d'un succès de parti, d'un enthousiasme passager, il s'agit d'un effet que la vérité seule peut produire et qu'elle produit toujours quand elle est claire.
importante, dite à propos, et exprimée avec sympathie*. »
L'exemple que l'abbé Barbieri vient de donner, et le succès qu'il a obtenu, nous rassurent un peu sur l'avenir religieux de l'Italie. Depuis longtemps ce pays est menacé d'une crise d'impiété semblable à celle qui se déclara en France à la fin du dernier siècle. Déjà sous la domination d'un clergé ennemi de toute lumière et de tout progrès, des sentiments hostiles à la religion sont presque universellement répandus parmi les gens éclairés. La classe supérieure cache sous un respect apparent pour les formes, l'indifférentisme le plus profond. Quant au peuple, entièrement étranger comme il l'est à toute instruction religieuse, sa piété n'a d'autre appui que le système ecclésiastique actuellement en vigueur ; qu'une secousse politique vienne à renverser ce système, et l'on verra disparaître, chez la majorité de la nation italienne, toute espèce de sentiment religieux. Mais si, prévenant cette crise, quelques ecclésiastiques distingués s'appliquaient à répandre du haut de la chaire des idées saines et relevées sur la religion, si Barbieri trouvait des imitateurs, si un catholicisme épuré, tel que celui des Manzoni, des Pellico, était habituellement prêché en ItaHe, peu à peu les hommes instruits se réconcilieraient avec lui ; la piété du peu-
' Antologia fiorentina, t. 29, 1828. Quaresimale del Barbieri a Santa Félicita.
pie en s'éclairant gagnerait en solidité et les grands principes de l'Évangile survivraient au naufrage de la superstition.
Tel est l'immense bienfait qu'une prédication, sage et éloquente cà la fois, pourrait procurer à l'Italie; elle pourrait, en épurant les idées religieuses, sauver le sentiment religieux. Les suppôts de la cour de Rome n'épargneront rien, sans doute, pour empêcher cet espoir de se réaliser. Que leur importe le sentiment religieux, pourvu qu'ils conservent en paix leurs bénéfices? et ils savent bien que le maintien de leurs riches prébendes dépend de celui de la superstition. Il faut s'attendre à les voir se liguer contre tout homme qui montrera quelque indépendance et quelque lumière. Mais que les Italiens amis de leur pays se liguent à leur tour, que sentant toute l'importance de la religion pour la régénération intellectuelle du peuple, ils soutiennent et encouragent de leurs suffrages les ecclésiastiques éclairés ; ils feront ainsi plus qu'on ne croit pour l'avenir de l'Italie ; et l'on pourra espérer de voir un jour ce beau pays améliorer ses institutions civiles et religieuses, sans traverser, comme la France, un abîme de sang et d'impiété.
COMPTE RENDl DU JUBILE DE GENEVE