COMPTE RENDU DU JUBILE DE GENÈVE
iVos concitoyens, après s'être rendu compte de leurs émotions pendant le jubilé, après les avoir renouvelées par la lecture des documents relatifs à cette fête, sont curieux sans doute de connaître les impressions et les souvenirs qu'en ont rapportés chez eux les ecclésiastiques étrangers. C'est pour satisfaire cette curiosité bien légitime que nous leur offrons ici l'extrait de deux relations, publiées récemment, l'une dans un journal allemand {Àllgemeine Kirchen-Zeilung): l'autre dans une revue anglaise {The Christian Reformer).
L'auteur de cette dernière relation, M. James Yates^ appartenant à l'une des communions dissidentes de l'Angleterre, nous apprend lui-même qu'il n'est venu chez nous comme député d'aucune Église ; mais que, informé plusieurs années à l'avance de la célébration de notre anniversaire, il s'était promis de s'y rendre, et de saisir cette occasion pour s'instruire de l'état des Églises réformées du continent. Pendant son séjour au milieu.
de nous, il a oublié sa qualité d'étranger, sans quitter son rôle d'observateur, il s'est fait en quelque sorte un des nôtres ; il a pris part à toutes nos fêtes, à celles de la campagne comme à celles de la ville, aux divertissements de nos enfants, comme aux graves réunions des ecclésiastiques, à la joie de nos rues resplendissantes, comme aux services solennels de nos temples ; et il a écrit tout cela avec un sentiment d'afïection et quelquefois d'attendrissement dont nous ne pouvons qu'être infiniment touchés. Nous ne le suivrons point dans des détails connus de tous nos lecteurs, nous passerons également sous silence les témoignages flatteurs qu'il adresse à notre population et à ses conducteurs spirituels. Il est cependant une ou deux de ses observations que nous demandons la permission de traduire, parce que dans son opinion elles caractérisent essentiellement l'état de la religion à Genève.
« Dans l'esprit des Genevois, dit-il, il existe une intime union entre les sentiments de la piété et ceux du patriotisme. Leur Église étant vraiment nationale, leur religion étant constamment appliquée à les diriger dans l'accomplissement de leur devoirs particuliers et publics, l'amour de leur pays devient un sentiment aussi sacré et aussi profond que plein d'enthousiasme ; leurs devoirs envers Dieu se confondent dans leur esprit avec l'obéissance aux lois, avec l'amour de la paix, de la liberté, du bon ordre, en un mot, avec tout ce qui peut contribuer à la prospérité et à la véritable gloire de leur pays. »
M. Yates en assistant, le jour du jubilé, au service religieux de l'église de Chêne, y vit pour la première fois notre célèbre économiste et historien de Sismondi. qui en était l'un des auditeurs les plus assidus. Ce fait lui suggère l'observation suivante : « Je dois mentionner, dit-il, une remarque qui m'a souvent frappé : c'est que je ne connais aucun pays où les hommes distingués par leurs talents montrent plus de respect pour la religion qu'à Genève. En France, la religion est trop souvent un objet d'indifTérence ou de mépris, non seulement pour les hommes qui occupent les sommités de la science. mais encore pour la classe infiniment plus nombreuse de ceux qui ont reçu une éducation tant soit peu lettrée ou philosophique. C'est le résultat naturel de tout système religieux fondé sur le mensonge ou sur l'ignorance. Mais quand la religion, au contraire, prend la liberté spirituelle et la vérité pour appuis ; quand le christianisme recherche l'examen et l'acceptation volontaire de chaque intelligence ; quand il se présente aux hommes comme une institution pratique, destinée à les rendre bons et heureux et à les préparer pour cette éternité qu'il leur révèle ; alors les plus beaux génies ne craignent plus de lui vouer leur respect et leur amour, en reconnaissant que c'est lui qui élève et qui ennoblit leur intelligence et non cette intelligence qui lui ajoute aucun éclat. C'est ainsi que je m'explique la faveur dont la religion jouit à Genève auprès des classes éclairées.»
Telles sont les principales observations que notre ju-
bile suggère à M. Yates. Puissent-elles être fondées; puisse chacun y trouver l'expression fidèle des dispositions religieuses de nos concitoyens.
L'article allemand renferme moins de détails locaux que celui que nous venons de citer ; il s'attache moins à décrire le côté poétique et émouvant de la fête, et par là il olïre peut-être moins d'intérêt à la majorité des lecteurs. Mais en revanche, le nom distingué de son auteur, M. le docteur Bretschneider, et la portée des considérations qu'il renferme, le recommandent tout particulièrement à notre attention. C'est plus que le simple récit d'une solennité ; c'est un coup d'œil étendu jeté sur l'état de l'Église protestante, sur les progrés religieux de notre époque ; c'est un chapitre d'histoire ecclésiastique générale, auquel le jubilé de Genève sert de texte et d'occasion.
L'observateur a besoin d'utiliser de temps en temps de semblables circonstances pour se rendre compte de son siècle. Les changements que le temps amène dans les sentiments religieux des masses s'opèrent d'une manière si insensible, parfois si peu régulière, qu'il est en général assez difficile de les juger. Ils ne se trahissent guère que par des symptômes plus ou moins obscurs, par des démonstrations plus ou moins partielles. Il faut, pour les mettre au grand jour, quelque événement solennel qui réunisse les hommes, qui ébranle les masses, qui les force à se prononcer ; alors seulement on pourra reconnaître d'une manière positive l'esprit et la tendance
du siècle, mesurer le progrés qui s'est opéré dans les idées, apprécier le travail silencieux du temps. Le jubilé que nous venons de célébrer a été l'une de ces époques caractéristiques. Que de choses ne nous a-t-il pas apprises sur nous-mêmes ! que de révélations précieuses ne lui devons-nous pas sur le retour prononcé de notre population vers les idées religieuses, sur les racines profondes que notre église nationale conserve dans les mœurs et les sentiments du peuple, sur les immenses progrés qu'a faits parmi nous l'esprit de tolérance ! — Aux yeux de M. Bretschneider, notre jubilé a révélé des faits encore plus importants, des faits qui n'intéressent pas seulement notre église, mais le protestantisme tout entier. Il est temps de le laisser parler lui-même.
« C'est une heureuse idée, dit-il, qu'a eue le clergé de Genève, d'inviter à l'anniversaire, qu'il voulait célébrer, les députés de toutes les églises protestantes. C'était proclamer que ces églises, 'malgré les difTérences qui les distinguent, ont entre elles un véritable lien qui en forme un seul corps, qu'elles sont unies dans les principes qu'il est le plus essentiel de maintenir. Le jubilé offrait une occasion de ranimer chez les protestants le sentiment de cette unité en rassemblant leurs députés à la même fête. Genève pouvait à juste titre se considérer comme le centre naturel d'une semblable réunion, puisque c'est de son sein que la réformation s'est répandue jadis, en France, en Ecosse, en Angleterre, en Hollande, et même dans quelques parties de la Suisse et de
l'Allemagne. Dans le domaine de rintelligence,ce n'est pas l'étendue ou la richesse des villes qui détermine leur rang ; c'est la valeur des génies cju'elles ont produits, c'est la profondeur de l'influence morale qu'elles ont exercée. Ainsi sous le rapport intellectuel, Athènes demeura la première ville de la Grèce et même, sous l'empire romain, resta la capitale des sciences.
« L'invitation adressée aux églises de la confession d'Augsbourg, et la présence de leurs députés ont proclamé aussi ce grand fait : c'est que les communions réformée et luthérienne ont renoncé pour jamais à cet esprit de rivalité qui les anima jadis l'une contre l'autre, et qu'elles tiennent à soutenir des rapports fraternels, malgré la différence de quelques doctrines et de quelques formes de culte.
« Qui ne se féliciterait de voir accomplie une réconciliation que tant d'efforts répétés pendant trois siècles n'avaient pu opérer? Nous devons cet heureux changement au progrés des lumières religieuses, dont l'influence pour la paix et l'union du monde chrétien se montre ici dans tout son jour.
« Mais il est un troisième fait encore plus important peut-être, qui ressort de la célébration du jubilé de Genève et qui donne à cette fête une grande valeur historique. Elle se présentait comme une question solennelle adressée au monde protestant, pour savoir si la science théologique, qui tient compte des lumières acquises et répandues successivement depuis trois siècles, est
acceptée par la majorité des Églises ; ou bien si, comme le prétendent les sectateurs de l'ancienne théologie, les doctrines de Calvin et de Luther doivent régner encore dans toute leur raideur et leur immobilité. La présence d'environ deux cents députés de toutes les fractions du protestantisme a été la réponse à cette question. ^
A cette occasion, le docteur Bretschneider rend compte de l'état intérieur de notre Église, des attaques qu'elle a eu à soutenir de la part du méthodisme, du refus de ce parti de prendre part au jubilé, de ses menées clandestines pour provoquer celui de quelques églises étrangères, de son succès auprès des Classes du canton de Vaud et du clergé d'Ecosse ; il cite comme échantillon de cette hostilité la réponse de ce dernier, à laquelle il compare celle des consistoires français, particuUérement de celui de Nîmes. « C'est ainsi, ajoute-t-il, que le jubilé de Genève a fourni à beaucoup d'églises l'occasion de se prononcer contre la théologie intolérante du méthodisme.»
M. Bretschneider s'occupe également des écrits et des démarches hostiles du clergé catholique de notre canton ; et, après avoir signalé ainsi les obstacles que de ces deux côtés on a cherché à susciter contre nous, il donne un simple récit des fêtes patriotiques et religieuses de notre Jubilé ; — c'est raconter notre triomphe.
« La part que la population genevoise a prise à cette fête a été, dit-il, cordiale et complète, et l'on ne savait qu'admirer le plus, ou de la foule immense qui remplissait les temples, ou du pieux recueillement qu'on y voyait régner. »
Le député allemand termine son article par un compte rendu succinct des conférences ecclésiastiques. Il n'a pu assister à la dernière, mais il a su de quelle manière nous y avions été traités à son occasion, et quel crime on nous a fait de tendre une main fraternelle à lui et à ses collègues. Il ne paraît pas, du reste, s'émouvoir beaucoup des anathémes du jeune révérend irascible, et la manière dont il a appris qu'ils avaient été accueillis lui fournit une comparaison piquante entre le temps de Servet et le nôtre.
« En somme, conclut-il, cette fête, d'un bouta l'autre, prouve avec la dernière évidence le peu de chance qu'ont aujourd'hui les méthodistes et leurs alliés d'exercer une influence sérieuse et durable et d'inoculer à notre siècle l'intolérance du seizième. Que les fauteurs de ces croyances arriérées cessent donc de leur prodiguer inutilement leur argent et leur crédit, et comprennent que leurs efforts ne peuvent servir qu'à amener une réaction en sens contraire. Le temps des anathémes est passé ; on est las aujourd'hui de vaines querelles ; et ce (|ue le méthodisme a de mieux à faire pour se recommander auprès des gouvernements sages et du pubhc éclairé, c'est de renoncer à ses attaques contre les lumières du siècle, de se tenir en repos, et de joindre à l'extérieur de la piété de véritables vertus chrétiennes. Que ceux qui, dans un excès de zèle mal entendu, ne cessent d'anathématiser leurs frères, d'exciter le troupeau contre ses pasteurs, écoutent saint Paul, leur
apôtre favori, lorsqu'il exalte la charité, et lorsque, indiquant les caractères de cette vertu, il déclare qu'elle ne condamne point, qu'elle ne soupçonne point le mal. Qu'ils l'écoutent encore, quand il blâme ceux qui divinisent des docteurs humains (1 Cor. v. 3), et qu'ils cessent dans leur zèle aveugle d'élever un Luther, un Calvin, au-dessus de Jésus-Christ. Qu'ils cessent enfin de discréditer l'Évangile auprès des enfants de ce siècle, de fournir des sujets de triomphe au catholicisme et des armes à l'incrédulité. »