‹ Mélanges historiques et religieux;Chapitre 26 sur 45 · DE LA LINTH · texte numérisé non relu

DE LA LINTH

La biographie que nous annonçons était impatiemment attendue en Suisse. Entreprise successivement par trois hommes distingués, compatriotes et amis de C. Escher, le bourgmestre Usteri, Albert Rengger, ancien ministre de la république helvétique, et Meier, conseiller d'État, qui, tous trois, sont morts avant d'avoir pu mettre en œuvre les matériaux qu'ils avaient rassemblés, elle vient enfin d'être achevée par M. J.-.I. Hottinger, de Zurich ^

La famille Escher, une des plus anciennes de Zurich, se divisa de bonne heure en deux branches, celle des Escher de Luchs, qui fut anoblie dès le quinzième siècle ; c'est à elle qu'appartient, si je ne me trompe, l'un des magistrats actuels de cette ville ; l'autre, celle des

' Cette étude a paru dans la Bibliothèque Universelle (mai 1852).

'' M. Hottinger est l'auteur de plusieurs ouvrages justement estimés, entre autres d'une vie de Zwingle, traduite en français par M. A. Humbert de Neuchâtel.

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Escher de Glas, demeura dans la bourgeoisie, mais fournit à Zurich et à la Confédération elle -même beaucoup de citoyens honorables et utiles.

A cette dernière branche appartenait Jean-Conrad Escher, né le 24 août 1767. Destiné à aider son père dans la direction d'une manufacture de soie très florissante, ainsi qu'à occuper un jour quelque poste dans la magistrature, il fut placé successivement au collège et à l'École des Arts de Zurich. Autant il avait montré peu d'ardeur pour l'étude des langues anciennes qui se faisait alors de la manière la plus aride, autant il surprit ses maîtres par ses rapides progrès à l'école industrielle et par son aptitude pour les arts, surtout pour le dessin. Dés l'âge de sept ans, il sentit s'allumer en lui, avec l'admiration pour les œuvres de Dieu, les premières flammes du patriotisme. Il attribuait le développement précoce de ces deux sentiments aux leçons pleines de vie qu'il avait reçues d'un de ses premiers maîtres, le pasteur Salomon Hirzel.

En 1783, son père l'envoya pour apprendre le français, d'abord à Morges, puis à Genève, où l'une de ses sœurs était déjà, dans un pensionnat. La tenue des livres, qui lui était enseignée chez un négociant de notre ville, n'occupant qu'une faible partie de son temps, on le remit, pour perfectionner ses études scientifiques, aux soins d'un jeune ecclésiastique, M. J.-P. Vaucher, plus tard pasteur dans notre Église et professeur d'histoire ecclésiastique dans notre Académie, et

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qui exerça, dit M. Hottinger, une influence décisive sur l'esprit et le cœur de son élève.

Laissons Escher lui-même raconter la nature des rapports qui s'établirent entre eux :

i< M. Yaucher, dit-il, avait environ quatre ans de plus que moi. Il devait, chaque jour, me donner une leçon de philosophie. Sa physionomie un peu sévère eut d'abord pour moi peu d'attraits ; l'enseignement qu'il me donnait sur quelques portions abstraites de la logique me séduisait moins encore ; je fis tout mon possible pour m'en délivrer, mais sans pouvoir y réussir, et ce fut un bonheur pour moi ; car, à mesure qu'il avançait, surtout lorsqu'il fut entré dans le champ de l'histoire naturelle, je pris tous les jours plus de goût à ses leçons et finis par me lier avec lui d'une véritable amitié. Quoique le plan de son enseignement ne fût pas bien systématique, la forme en était parfaitement appropriée à mes besoins intellectuels. M. Vaucher m'était si supérieur en facultés et en connaissances, qu'il me fallait un certain effort pour suivre ses explications, et comme la leçon se tournait peu à peu en entretiens familiers et affectueux, je m'accoutumais à exposer mes propres idées, à peser ses objections, et j'apprenais ainsi à examiner par moimême. C'est à cet enseignement, malheureusement trop court, que j'ai dû en grande partie le développement ultérieur de mon intelligence. Mais, indépendamment de cet avantage que je retirai des leçons de M. Vaucher,

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les liens d'amitié toujours plus intimes qui se formèrent entre nous, furent pour moi, sous d'autres rapports, d'un prix inestimable. La haute moralité qui le distinguait, la générosité éclairée de ses sentiments eurent sur les miens l'influence la plus salutaire. Je m'habituai à considérer mon maître comme un idéal moral auquel je m'efforçais d'atteindre, et dans les luttes que j'eus à soutenir avec mes passions, son souvenir m'aida plus d'une fois à remporter la victoire. En même temps, son pur et noble patriotisme réchauffait le mien et lui imprimait une direction plus élevée. »

Exemple encourageant pour l'instituteur vraiment attaché à sa vocation ! Lorsque avec cette chaleur d'âme, cette bienveillance expansive qui le caractérisait, Vaucher se faisait l'ami d'un jeune homme qu'il était simplement chargé d'instruire, lorsqu'il exerçait sur lui ce noble ascendant, savait-il qu'il contribuait à former pour la Suisse un citoyen des plus distingués, et pour Genève, un ami des plus constants et des plus sincères* ?

^ La plupart de nos lecteurs connaissent sans doute le recueil de sermons de J.-P. Vaucher, publié en 1842, et la préface pleine d'intérêt que ses fils y ont jointe. Ils connaissent aussi l'éloquente préface que lui-même a mise à son grand ouvrage sur les Mœurs des plantes et sa Notice nécrologique sur Conrad Escher, insérée dans ce recueil {Bibliothèque Universelle, mars 1823). En la relisant, ils jugeront par eux-mêmes de la profondeur de l'attachement que ne cessèrent de se porter ces deux amis. « J'ai reçu, dit M. Vaucher, de ses lettres pendant quarante années, souvent tous les mois, et jamais je n'en ai vu aucune qui ne renfermât quelque vue. grande et patriotique, et quelque encouragement à la

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De retour à Zurich, Escher en repartit au bout de peu de temps pour visiter la France, l'Angleterre. l'Allemagne ; il fit un séjour de plusieurs mois à l'Université de Gœttingue; de là il se rendit en Italie, et après l'avoir parcourue, il revint à Genève par le Mont-Cenis. Il prenait note, jour par jour, de tout ce qu'il voyait, des impressions que les hommes et les choses faisaient sur lui ; ces impressions, consignées dans son journal de voyage, dont M. Hottinger cite plusieurs extraits, dénotent chez Escher un cœur honnête et pur, un jugement sain, un esprit ouvert et avide d'instruction, mais en même temps fermement attaché aux souvenirs, aux mœurs simples et aux institutions de sa patrie. L'extrait suivant fera juger des sentiments qui l'animaient à son retour :

« Je saluai avec transport ce jour (21 août 1788), où je devais revoir mon pays et embrasser dans ma chère Genève ma jeune sœur et mon ami Vaucher. Nous traversions un charmant paysage, mais mon imagination était occupée de tout autre chose que de ce que je

pratique du bien. Il y régnait un entraînement secret, une franchise helvétique, un certain ton héroïque et patriarcal, et surtout une effusion d'âme et une tendresse d'amitié qui ne manquaient jamais de m'émouvoir et de me disposer à devenir meilleur. Je les lisais à mes amis qui les écoutaient avec un recueillement religieux et qui en éprouvaient les mêmes sentiments. C'est pourquoi je les conserve comme un dépôt précieux, et tant qu'elles seront auprès de moi, et que je pourrai les relire, je n'aurai pas perdu entièrement mon ami. >

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voyais. Vers midi je reconnus les premiers coteaux du Saléve, et cette vue ne fit qu'accroître mon impatience. Cheminant à grands pas devant la voiture, je portais avidement mes regards de colline en colline, espérant toujours découvrir le lac de Genève, et toujours trompé dans mon attente. Enfin, vers les cinq heures, je l'aperçus, ainsi que la riante ville assise sur ses bords. Quelle joie à cet aspect ! Là, me disais-je, commence la terre suisse. Voilà les rivages de l'heureux pays de Vaud, voilà les rochers du Jura et la Dôle qui les domine I Le plus ardent patriotisme embrasant mon cœur, je fis à ce moment le serment solennel de me consacrer à mon pays. Puis vinrent se retracer à moi les jours que j'avais passés sur les bords ravissants de ce beau lac. Je découvrais au loin Morges et Aubonne, près desquelles j'avais fait jadis, le soir, tant de promenades solitaires. Genève surtout, avec ses hauts clochers, attirait mes regards. Je reconnaissais Saint-Antoine et croyais distinguer la demeure de l'ami vers lequel mon cœur s'élançait plein de reconnaissance. La beauté de la soirée ajoutait au charme de ce retour. Le Saléve et les montagnes d'alentour brillaient au coucher du soleil, et le lac, resplendissant comme un miroir, complétait cet admirable tableau. Mon imagination prenait son vol au delà de ces montagnes, auprès de mes amis de Berne, et jusqu'à ma bien-aimée Zurich. Cependant la voiture m'avait rejoint, j'y montai ; nous fîmes rapidement le reste du trajet. Je palpitais de joie en entrant dans Ge-

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néve ; dés mon arrivée, je courus voir ma jeune sœur, que j'y avais laissée presque enfant, et que je trouvai fort grandie. Bientôt Vaucher vint nous rejoindre, et mit le comble à ma joie par ses chauds embrassements. »

Après une courte excursion à Montpellier, auprès de sa sœur aînée, Escher, passant par Berne, retourna à Zurich, le 21 novembre de la même année : « Et maintenant, pour toujours à toi, ô mon pays I » s'écrial-il en le revoyant. C'est par ces mots qu'il clôt le journni de ses voyages.

Escher tint parole. Fixé désormais dans sa ville natale par les occupations commerciales de son père, auquel il fut associé, et bientôt par les liens du mariag • le plus heureux, il ne songea plus, dans ses moments de loisir, qu'à se mettre en état de payer un jour s:i dette à la patrie. Dans ce but, il poursuivait avec ardeur ses études de mathématiques, de philosophie, de politique, d'histoire naturelle. Il faisait, quelquefois seul, plus souvent avec ses amis Lavater, les deux Renggei', Usteri, Kastofer, des excursions géologiques dans les Alpes. II était un des membres les plus actifs de la Société helvétique des sciences naturelles, et de celle de bienfaisance. Mais convaincu que la vie la plus occupée ne peut être utile au dehors qu'autant qu'elle est bien réglée au dedans, il s'appliquait sans relâche à améhorer ses sentiments par un consciencieux examen de luimême. C'était chez lui, dit M. Hottinger, le fruit d'une tendance religieuse éminemment pratique, qui, sans

méconnaître pour l'homme le besoin du secours divin, attendait surtout ses progrés vers le bien, de sa vigilance et de ses efforts. C'était aussi le fruit de l'étude assidue qu'il faisait alors de la philosophie de Kant. Ce stoïcisme moderne se développant, comme l'ancien, à une époque de matérialisme, pour retremper les âmes amollies, pour raffermir les principes moraux, pour rattacher aux vérités fondamentales de la religion les esprits tourmentés par le doute, cette philosophie de Dieu, de l'immortalité et du devoir, devait plaire à l'âme sérieuse d'Escher, et le prépara puissamment à servir son pays pendant la période orageuse de la révolution française.

La Suisse, menacée par les redoutables luttes qui se livraient sur ses frontières, était plus tristement encore travaillée par les dissensions qu'excitait la propagande révolutionnaire. Toutes les institutions anciennes étaient mises en question. Jamais Escher n'avait aimé les privilèges, même ceux dont il profitait ; toujours il avait détesté l'oppression ; il reconnaissait que des réformes politiques étaient nécessaires en Suisse ; mais il eût voulu les voir amenées paisiblement par le progrès des idées, et non extorquées par des révolutions. En 1 793, il donna un cours gratuit destiné à répandre chez ses concitoyens de saines notions de politique. Les sages tendances libérales qu'il y manifesta fixèrent sur lui le suffrage de ses concitoyens. En 1 798, il fut élu à Berne membre de l'Assemblée constituante. La nouvelle Con-

stitution une fois adoptée, il fut élu membre du Grand Conseil helvétique, pendant que son ami Usteri devint membre du Sénat. Fixés ensemble à Aarau, où siégea d'abord le gouvernement central, ils publiaient, chaque jour, accompagné de leurs remarques, le résumé des délibérations de ces deux corps, et s'efforçaient de faire prévaloir contre le despotisme démocratique les principes d'une liberté éclairée. Tant que l'aristocratie était demeurée au pouvoir, Escher n'avait cessé de lui prêcher la clémence pour les patriotes égarés. Il ne montra pas moins de courage à défendre les patriciens détrônés contre les exactions et les violences des vainqueurs. Souvent en butte lui-même aux accusations des deux partis, parce qu'il était avant tout du parti de la vérité et de la justice, il ne laissait pas cependant de commander l'estime de tous, et, lors de la translation du gouvernement central à Lucerne, il fut nommé président du Conseil législatif. Ce fut pour lui le sujet d'une grande anxiété. Il reconnaissait dés longtemps que dans les circonstances critiques où se trouvait la Suisse, sous le contre-coup des mouvements qui agitaient les États voisins, le magistrat le plus ferme et le plus dévoué était plus souvent entraîné par les événements qu'il n'était en état de les dominer et de les conduire. Mais, tant que le suffrage de ses compatriotes lui imposait le fardeau des affaires publiques, il ne se croyait point libre de s'v soustraire. « Seulement, dit M. Hottinç^er. quand les plaies de la société déchiraient son cœur, il

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allait chercher des consolations au sein de la nature, il se réfugiait dans la pensée de son Créateur, et s'attachait avec d'autant plus d'ardeur à la loi morale, qu'il la voyait autour de lui plus méconnue, »

Enfin, l'Acte de Médiation vint assoupir pour quelque temps les troubles de la Suisse. Lors du renouvellement des autorités publiques, qui eut lieu à cette occasion, Escher, dont les services étaient devenus moins nécessaires, écarté du Grand Conseil de Zurich, parles uns comme libéral, par les autres comme aristocrate, put en sûreté de conscience dire adieu à la politique. Avec quel délice alors il rentra dans la vie privée, et savoura les joies du foyer domestique ! Mais il ne s'accorda pas longtemps ces innocents loisirs. Jamais, au contraire, il ne se montra plus actif pour le bien public, jamais il ne rendit plus de services à son canton et à la Suisse entière que depuis qu'il fut devenu étranger aux affaires du gouvernement. Éloigné, par l'heureux oubli de ses concitoyens, de ces assemblées délibérantes où tant d'hommes utiles s'usent souvent en pure perte, où se consume dans de vaines luttes do paroles un temps précieux, Escher put concentrer ses facultés et ses forces sur les œuvres auxquelles il était le plus propre, et où' le succès dépendait avant tout de ses efforts. Indépendamment des fonctions diverses qu'il accepta dans les sphères de la bienfaisance, de l'éducation populaire, de l'enseignement supérieur, c'est alors qu'il entreprit comme véritablement sien, comme lui

étant en quelque sorte assigné par la Providence, ce grand ouvrage de la canalisation de la Linth, auquel il a dû son glorieux surnom.

Dés ses premières courses minéralogiques en Suisse, en 1 793, son attention s'était fixée avec autant de tristesse que d'étonnement sur les ravages de ce torrent. En voyant sur un espace de plusieurs lieues carrées, une plaine naguère fertile, changée en un marais, d'où disparaissaient d'année en année toutes traces de culture, en voyant ces villes inondées et prêtes à s'écrouler, ces habitants décimés par la disette et les maladies, il avait recherché et bientôt découvert le remède à ce lléau. Il s'agissait de creuser un double canal qui conduisît les eaux de la Linth dans le lac de Wallenstadt, et déchargeât celui-ci dans le lac de Zurich. Mais c'était là un ouvrage tout à fait disproportionné aux ressources des cantons limitrophes. Escher s'efforça d'y intéresser autant que possible le peuple suisse tout entier.

En 1796, il exposa ses vues dans le Républicain, qu'il rédigeait de concert avec Usteri. En 1803, il présenta à la Diète le plan d'une société d'actionnaires à former dans ce but. Enfin, en 1807, ayant réuni un assez grand nombre de souscripteurs, il put mettre sérieusement la main à l'œuvre. Les conseils dilatoires, les décourageants pronostics ne lui manquèrent pas ; et, en effet, il rencontra des obstacles de toute nature, dans l'apathie des autorités locales, dans l'indiscipline des ouvriers, dans le mauvais vouloir des propriétaires,

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souvent aussi dans l'insuffisance des fonds. Mais ces obstacles qui en eussent rebuté tant d'autres, il les surmonta tous à force de persévérance, et, à tout prendre, il trouva plus facile de creuser un lit au torrent le plus fougueux, que de contenir les passions humaines déchaînées, et put répéter en terminant son œuvre, ce qu'il écrivait à un ami en la commençant : « J'aime mieux dessécher les marais que de gouverner à Zurich. » Pendant plus de huit années, cependant, chargé seul de cette immense tâche, pour la suivre, il dut abandonner ses affaires ; il se fixa au milieu de cette contrée désolée, dans une petite cabane qu'il s'était fait construire, bravant les dangers dont il voulait préserver ses concitoyens, surveillant les travaux d'une aube à l'autre, mettant lui-même au besoin la main à l'œuvre, et tout cela sans vouloir accepter jamais, je ne dis pas le moindre émolument, mais la plus légère indemnité. Le désintéressement, il est vrai, était encore compris en Suisse, le dévouement gratuit à la chose publique n'y rendait pas encore un citoyen ridicule ou suspect. Escher se trouva amplement payé par la reconnaissance des populations qu'il avait sauvées, et plus encore peutêtre par la confiance de celles qui recouraient à lui dans les mêmes dangers. Du reste, aucun vain orgueil ne se mêla jamais à sa joie. Il partageait la gloire de ses succès avec tous ceux qui l'avaient secondé de quelque manière. Il en faisait honneur avant tout à sa digne compagne, dont le dévouement, dans l'intérieur de sa

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famille, lui avait permis de se dévouer lui-même sans arriére-pensée aux intérêts de son pays.

« Rappelle-toi, écrivait-il en 1816 à l'une de ses lilles, ce que je te disais un jour du bien que peut faire, dans une position subordonnée, toute personne fidèlement attachée à ses devoirs. Si ta mère n'eût déployé tant de soin dans le gouvernement de sa maison, dans l'éducation de ses enfants, aurais-je pu vivre ainsi éloigné de chez moi, et me consacrer tout entier à une œuvre qui assure pour des siècles la prospérité d'une contrée? Certes, ta bonne mère ne se doutait pas que ses vertus domestiques aideraient un jour à sortir de leurs marais les pauvres habitants de Wesen et de Wallenstadt. »

Les travaux de la Linth n'étaient pas encore achevés, lorsque l'empereur Alexandre en entendit parler à son passage à Zurich, dans l'automne de 181 4. Sur les renseignements plus détaillés que lui donna Capo d'Istria,il en témoigna son admiration à Escher, dans une lettre datée de Vienne, à laquelle celui-ci répondit avec autant de modestie que de noblesse. C'est à peu prés de la même époque que datent ses rapports et sa correspondance avec l'archiduc Jean d'Autriche et avec sir StrattfordCanning, alors ambassadeur d'Angleterre en Suisse. L'estime qu'il sut inspirer à ces illustres personnages, en fixant leur attention sur son mémoire relatif à la disette de 1816, valut à la Suisse un secours considérable de la Russie et de l'Angleterre. Alexandre envoya cent mille roubles.

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Cependant la Suisse s'était reconstituée. Trois nouveaux cantons lui avaient été adjoints, parmi lesquels celui de Genève. Nos lecteurs nous sauront gré sans doute de leur faire connaître quelques-unes des réflexions d'Escher sur cet événement :

« Votre réunion à la Suisse, écrit-il à Vaucher, n'a pas été accueillie par tout le monde avec la même joie ; on redoute l'esprit turbulent dont vous avez fait preuve dans le dernier siècle. Pour moi, je ne partage point ce sentiment, et votre entrée dans le corps helvétique me cause, au contraire, une vive satisfaction. La masse d'instruction et de lumières, que vous apportez à la Confédération, est pour elle d'un haut prix ; et vous, qui avez éprouvé ce que c'est que d'être soumis à un monarque absolu, vous ne pouvez manquer d'être de bons Suisses. »

Un peu plus tard, son ami, au retour d'un voyage à Zurich, lui ayant témoigné son admiration pour la simphcité des mœurs de cette ville, Escher lui répond :

« Une différence assez notable, il est vrai, se remarque entre votre manière de vivre et la nôtre : nos mœurs sont plus simples et plus bourgeoises ; elles sont à peu prés ce qu'étaient les vôtres, il y a un siècle. Cette différence s'explique par l'étendue de notre territoire, comparé au vôtre, lequel, beaucoup trop restreint pour votre activité, vous a poussés dés longtemps aux entreprises commerciales, aux voyages, aux spéculations sur les fonds étrangers. Quant à l'esprit public que vous

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louez en nous, c'est un effet de cette simplicité i^ême, et aussi celui du caractère particulier de notre vie politique. Nos gouvernants ne reçoivent que de faibles salaires. Les magistratures inférieures, quoique nombreuses, ne nous coûtent presque rien. Ellessont, pour la plupart, confiées à des propriétaires qai, se faisant honneur du caractère public dont ils sont revêtus, se montrent d'autant plus disposés à servir l'État de leur temps, de leurs talents et de leur bourse. Tel est l'esprit que, dès mon enfance, j'ai rencontré dans ma famille, et vous, mon ami, pendant mon séjour à Genève, vous n'avez pas peu contribué à le cultiver en moi. Vous ne cessiez, je m'en souviens encore, de me rappeler que, si ma position était meilleure que celle de bien d'autres, je ne devais point l'attribuer à mon propre mérite, mais me faire un devoir d'autant plus étroit de me rendre utile âmes semblables et à mon pays. Cette maxime, empreinte par vous dans mon cœur, m'a puissamment encouragé dans l'entreprise où j'ai trouvé le plus grand bonheur de ma vie. Au reste, si, jusqu'à présent, l'esprit public a été plus développé à Zurich qu'à Genève, maintenant rendus à l'indépendance et unis à la Suisse, vous allez bientôt, sous ce rapport, rivaliser avec nous. « En tout cas, gardez-vous d'illusions trop flatteuses sur notre compte. La joie que vous cause votre entrée dans la Confédération vous dispose à nous croire meilleurs que nous ne sommes ; vous apprendrez à nous mieux connaître, et peut-être, vus de plus près, perdrons-

nous un peu dans votre estime. 11 serait fâcheux qu'alors vous vous montrassiez aussi prompts à nous condamner que vous l'êtes aujourd'hui à nous admirer. Nous sommes un assemblage fortuit et quelque peu étrange de vingtdeux États très différents les uns des autres, et dont la plupart, malheureusement, n'ont pas à leur tête des hommes également distingués. De là souvent, dans nos rapports mutuels, de l'égoïsme, de l'inconséquence et d'autres faiblesses humaines, dont notre histoire, dans les derniers siècles , n'offre que trop d'exemples. Bien souvent, une majorité sage a été forcée de pher devant une minorité peu intelligente. Toutefois le lien ne s'est point rompu, et son maintien est le principe fondamental de notre politique. Que chacun s'efforce de faire prévaloir les mesures qu'il croit sages ; mais si elles sont rejetées, qu'il se console par la pensée que la parfaite sagesse n'est nulle part. S'il se trouvait un seul État où la folie n'eût jamais accès, il serait depuis longtemps le maître de tous les autres ; or cette domination absolue serait justement le pire de nos maux. » Escher fut pour nous un bienveillant introducteur auprès de nos confédérés ; il saisit avec empressement toutes les occasions de Uer Genève au reste de la Suisse. Lors de la réunion de la Société des Sciences naturelles à Saint-Gall, en 1819, il lit à nos savants l'accueil le plus hospitalier et le plus affectueux. La même année , il reçut nos députés au Jubilé de la Réformation de Zurich, et montra tout le prix qu'il met-

tait à voir se resserrer les liens entre les deux Églises. Nous recommandons à nos lecteurs le détail de ces solennités patriotiques et religieuses, auxquelles Escher prit une vive part.

Son activité ne reculait devant aucun fardeau. Dés 1814, il avait consenti à rentrer dans l'administration, et avait accepté son élection au Petit Conseil de Zurich. En 1816, il se montra un des plus zélés pour le soulagement de la disette. Dans les deux années suivantes, il étudia avec quelques savants les moyens de corriger \d cours de la Reuss, de dessécher les marais d'Anet, de préserver de nouvelles inondations la vallée de Bagnes, de prévenir les ravages terribles que menaçait de causer un jour la destruction d'une colline peu élevée qui sépare le Rhin du bassin de la Limmat. En 1818, il concourut à la fondation d'une école agricole d'enfants pauvres, sur le modèle d'Hofwyl. En 1822, nous le voyons encore occupé de recherches, dans les montagnes rhétiennes, pour la correction du cours de la Sarine. Mais tant de travaux menés de ft'ont, après toutes les fatigues qu'il avait déjà essuyées, achevèrent d'user un tempérament naturellement robuste, et abrégèrent une vie qui, moins bien remplie, se serait prolongée sans doute jusqu'à un âge avancé. Atteint de maux douloureux dont il ne se dissimulait point, mais dont il était loin de regretter la source, il languit pendant près d'un an, puisant encore des distractions dans le travail et dans l'étude, des consolations et des espérances dans un sentiment religieux toujours plus profond.

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C'est pendant cette maladie qu'il reçut là dernière visite de son ami : « Je le vis, dit M. Vaucher, à Louëclie, où je passai deux jours avec lui, dans des entretiens pleins de tristesse et de charme. Il prévoyait déjà sa fin, mais il l'envisageait sans peine, et je ne pus l'engager, ni à me suivre à Genève pour consulter nos médecins, ni à changer quelque chose au plan de vie qu'il

suivait et qu'il appelait son devoir Sa grande âme

triomphait de ses épreuves, et sans se permettre aucune plainte, sans perdre même un instant cette sérénité qui avait fait son caractère habituel, il persévérait dans son plan de vie et trompait ainsi ses amis et sa famille sur la gravité de sa maladie. Quand il ne put plus aller au Conseil, il s'y fit porter en litière, et huit jours avant sa mort, qui eut lieu le 9 mars 1822, il y parla avec une force et une clarté d'esprit qui frappèrent tous les assistants. »

Telle est la noble vie que M. Hottinger s'est chargé de nous raconter. Si le principal mérite d'un biographe est de faire connaître à fond le caractère et les sentiments de son héros, il est impossible de mieux atteindre le but. Grâce à son récit constamment intéressant et animé, grâce aux nombreux fragments inédits qu'il cite des mémoires, desjournaux et de la correspondance d"Escher, fragments aussi heureusement amenés que judicieusement choisis, on apprend à connaître ce digne citoyen, comme si l'on eût vécu dans son intimité, et l'on se sent pénétré pour lui d'une vive syjnpathie. Nous re-

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grettons de ne pouvoir citer, même par de courts extraits, une foule de détails qui nous ont vivement captivé. Les scènes de la première jeunesse d'Escher, le journal de ses excursions en Suisse, celui de ses voyages, ses jugements souvent remarquables sur les hommes et les institutions, le tableau de ses études, ses rapports avec les savants de son pays, le développement et les phases diverses de sa pensée religieuse, les circonstances de sa maladie et de sa mort, les honneurs éclatants, quoique un peu tardifs, que la Diète helvétique rendit à sa mémoire \ voilà, ainsi que beaucoup d'autres déjà indiqués plus haut, des récits propres à captiver toutes les classes de lecteurs.

Enfin cet ouvrage a le mérite de répondre parfaitement à son titre, et au but de l'auteur, qui a été de nous offrir, dans la personne de C. Escher, l'idéal réa-

' Entre autres honneurs, elle fit graver sur les rochers du Biberlikopf, en face du pont de Ziegel qui traverse le canal de la Linth, l'inscription suivante :

lO. COSRADO. ESHERO.

LlXDEMAGICO.

PALroiBVS. SICCATIS.

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