‹ Mélanges historiques et religieux;Chapitre 32 sur 45 · AU XV""^ SIECLE · texte numérisé non relu

AU XV""^ SIECLE

Messieurs,

Lorsque, pour justifier la révolution religieuse du XYl""^ siècle, nous insistons sur le besoin urgent que l'Église avait alors d'une réforme, nous ne disons en cela rien dont les historiens de la communion romaine ne soient d'accord avec nous. Pour le nier, en effet, il leur faudrait donner un démenti à cette foule de docteurs illustres qui gémissaient sur les abus introduits dans l'Église. Il leur faudrait s'inscrire en faux contre l'aveu de leurs plus célèbres controversistes, qui reconnaissaient qu'au XV"* siècle ces abus, loin de décroître, ne faisaient que s'aggraver. Ce que les saint Bernard, les Bossuet et tant d'autres n'ont pu nier, il serait difficile de

* Conférences historiques, prononcées à Genève, devant un auditoire d'hommes, dans la salle du Casino, en 1860.

le révoquer en doute, et, de nos jours, où l'on ose tant de choses, je ne sache pas que personne encore l'ait osé.

Mais, tout en admettant qu'une rénovation de l'Église était nécessaire, les historiens catholiques ne sont d'accord avec nous, ni sur l'étendue qu'il fallait lui donner, ni surtout sur la manière dont elle devait s'accomplir. Suivant eux, sous peine d'être nulle de plein droit, elle devait émaner de l'Église elle-même, c'est-à-dire de l'autorité ecclésiastique alors reconnue. On convient bien, il est vrai, que les papes se montraient hostiles à toutes réformes de quelque importance ; mais ce qui répugnait aux papes, les conciles généraux, dit-on, pouvaient l'ordonner. Composés des députés de toutes les éghses, comprenant l'élite des membres du clergé et des dépositaires de la tradition religieuse, ils étaient les meilleurs juges des changements à apporter dans la constitution de l'Église universelle, ils en représentaient le pouvoir législatif suprême. Agir sans eux, faire de sa propre autorité, ce qu'eux seuls, avec les souverains pontifes, avaient le droit d'accomplir, toucher aux choses du sanctuaire sans en avoir reçu mission expresse de ses chefs, c'était opérer, non plus une réforme, mais un schisme, c'était faire une œuvre révolutionnaire qui en appellerait d'autres après elle, et qui dans tous les cas ne saurait légalement être admise.

Messieurs, vous savez déjà à quoi vous en tenir sur la valeur de ce reproche. Vous n'oubliez pas qu'entre

les réformateurs et l'église romaine, il s'agissait avant tout de questions de foi. Vous connaissez les droits de la conscience et vous n'admettez pas qu'aucune autorité au monde puisse, un seul instant, nous contraindre à croire et à déclarer vrai ce qu'elle nous dit être faux. Vous connaissez la valeur de la doctrine évangélique et vous n'admettez pas, qu'une fois pénétré de sa vérité, Luther eût à la faire contrôler par les traditions d'une époque d'ignorance.

Mais plaçons-nous au point de vue de l'accusation ; admettons l'autorité des conciles généraux, admettons la pleine suffisance de leurs lumières. Pour attendre d'eux les réformes jugées nécessaires dans l'Église, encore fallait-il être sûr qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de les accomplir. Or, avant que l'expérience nous éclairât positivement là-dessus, comme elle l'a fait lors du concile de Trente, du temps de Luther elle s'était déjà prononcée. Dans la première moitié du XV"'* siècle, trois conciles généraux avaient été successivement assemblés ; tous trois avaient reçu et s'étaient proposé pour un de leurs mandats principaux la réforme de l'Église. Qu'avaient-ils fait pour cette œuvre? Quels changements essentiels avaient-ils décrétés ?Quelle avait été la consistance, la durée de leurs réformes? Qu'en pouvait-on augurer pour le résultat des conciles futurs ?

C'est de quoi. Messieurs, je vais vous faire juges, en vous retraçant à grands traits, dans trois entretiens con-

sécutifs, l'histoire de ces conciles, qui se lie d'ailleurs, celle au moins des deux derniers, à l'histoire de notre patrie. Je la raconterai du reste, non d'après des auteurs protestants seulement, qui à ce titre pourraient paraître suspects, mais d'après les historiens catholiques euxmêmes, et, avant tout et surtout, d'après les actes originaux de ces conciles.

Pour bien comprendre ce récit, il est nécessaire de remonter un peu plus haut et de jeter un rapide coup d'œil sur les circonstances qui déterminèrent leur convocation.

Concile de Pise.

« Nul n'est prophète en son pays: » jamais cette sentence ne s'est montrée plus juste qu'au moyen âge pour les évoques de Rome. Considérés en Europe comme les pontifes universels de la chrétienté, et, à ce titre, presque adorés comme les représentants de Dieu sur la terre, invoqués au loin comme arbitres suprêmes des différends et juges de tous les droits, ils avaient le malheur d'être chez eux souverains temporels, et, de plus, souverains féodaux, c'est-à-dire, fort peu obéis et souvent même fort peu respectés. Tandis qu'en France, en Espagne,

en Allemagne, en Angleterre et dans la plus grande partie de l'Italie, ils décidaient de la guerre et de la paix, enlevaient et donnaient des couronnes, ils étaient à Rome sans cesse à la merci des révoltes de leurs sujets. Le célèbre Hildebrand, qui réduisit un empereur d'Allemagne à venir nu-pieds, au cœur de l'hiver, implorer son pardon, et, pendant trois jours entiers, lui fit attendre dans la cour de son château la faveur d'une audience, se vit plus tard dépouillé par un de ses vassaux, frappé, traîné par les cheveux, bloqué au château Saint-Ange, chassé et réduit à mourir en exil. Un de ses successeurs, Alexandre III, insulté le jour même de son élection, fut obligé de s'enfuir précipitamment, et, quand les ambassadeurs du roi d'Angleterre vinrent lui apporter les humbles hommages de leur maître, ils le trouvèrent, non pas trônant au milieu des splendeurs de son palais, mais à Tivoli, assiégé par son peuple. Rien de plus rare alors, qu'un pape passant tranquillement à Rome tout le temps de son pontificat. Las d'un état de choses où leur autorité était sans cesse compromise, et leur vie fréquemment en danger, attirés d'ailleurs par les rois de France qui désiraient en faire les instruments de leur politique, les pontifes romains se décidèrent à chercher un refuge auprès d'eux, et bientôt achetèrent la ville et le comtat d'Avignon, où, dès 1 309 , et durant soixante-dix ans, ils fixèrent leur résidence. Rien assurément ne pouvait mieux les venger de leurs sujets rebelles. Plus de pape à Rome, dès lors plus

d'absolutions, plus d'indulgences pléniéres. Plus de pape, dès lors plus de ces foules de pèlerins déposant leurs riches offrandes sur les autels de saint Pierre et de saint Paul. Plus de pape, dès lors plus de cardinaux, plus de valets et de familles de valets vivant sur ces éminents princes de l'Église. Plus de pape, dés lors plus de marché aux bénéfices. Pour les grandes familles de Rome, plus d'évêchés, plus d'abbayes à briguer, tandis que les mitres, les crosses, les chapeaux pleuvaient de l'autre côté des Alpes. Le collège des cardinaux ne se peuplait que de Français, et par eux, la papauté menaçait de s'éterniser en France ; tout ce vaste et merveilleux mécanisme qui faisait affluer dans Rome l'or de la chrétienté, et par mille canaux, purs ou impurs, le répandait sur la population romaine, ne fonctionnait plus maintenant qu'au profit d'Avignon.

Ce n'est pas tout; à la disette de l'or et des honneurs vint bientôt se joindre l'anarchie. La noblesse s'était la première révoltée contre son souverain; le peuple, à son tour, se souleva contre la noblesse, et, comme il l'avait fait déjà plusieurs fois, et comme il l'a fait depuis, se donna le passe-temps, toujours coûteux, du rétablissement de la république romaine. Nicolas Rienzi fut le Mazzini de ce temps-là. Doué de cette faconde à laquelle les Romains n'ont jamais su résister, il réussit à se faire nommer tribun et dictateur; pendant quelque temps, il fit porter devant lui les faisceaux, non sans l'accompagnement ordinaire des processions, des harangues, des

banquets au Capitule ou au Forura. Rienzi, cependant, était moins brave en actes qu'en paroles; il aimait mieux exposer les siens que s'exposer lui-même, et combattait plus volontiers avec le poignard de ses sicaires, qu'à la tête de ses soldats. Sa làclie tyrannie finit par indigner les Romains ; l'idole du peuple fut renversée par le peuple. L'anarchie, malheureusement, ne fît qu'empirer après lui, et Rome, sans pilote, affligée de tous les fléaux à la fois, songea sérieusement à rappeler son pontife. Mais, en vain, lui envoya-t-on députation sur députation; en vain Pétrarque, de son plus touchant style, déplora-t-il le veuvage et la misère de Rome; si Urbain V céda un moment, ainsi que Coriolan, Grégoire XI ftit inflexible, jusqu'au moment où des larmes de femme coulèrent à ses pieds.

Il y avait alors à Sienne une religieuse nommée Catherine, que ses étranges visions avaient failli faire accuser de sorcellerie et qui plus tard la firent passer pour sainte et prophétesse. Vrai type de cette dévotion, mystique et matérielle tout à la fois, qui caractérisait le monachisme au moyen âge, elle racontait avec la plus naïve bonne foi ses fiançailles avec le Seigneur, comment elle avait sucé ses plaies, comment il avait changé de cœur avec elle, et montrait l'anneau nuptial qu'il lui avait mis au doigt. C'était à côté de cela une chrétienne enthousiaste, de grand cœur et qui eut été une femme remarquable en tout temps. Ce fut là l'ambassadeur que l'on choisit. Envoyée par les Florentins pour négocier

la paix avec le pontife, elle lui peignit en même temps en traits si pathétiques la désolation des Romains et le péril qui menaçait la papauté, que Grégoire XI, au vif déplaisir de ses cardinaux, se décida enfin à quitter les délices d'Avignon et à retourner dans sa turbulente capitale. A peine y était-il établi depuis un an qu'il mourut, et les Romains, de nouveau menacés d'un pape français, firent nuit et jour bonne garde autour du conclave. « Nous le voulons italien , criaient-ils ; un pape italien ou la mort. » Moitié sous la pression de cette émeute, moitié par la division qui se mit dans le camp français, les cardinaux nommèrent, en effet, l'archevêque de Bari, Urbain VI, qui prit l'engagement de ne plus quitter Rome; sévère pour lui-même, mais violent en paroles et en action , il s'y prit de telle manière pour contenter son peuple, que les cardinaux français, outrés de sa dureté et de ses mépris, prétextant la chaleur suffocante qui régnait à Rome, se retirèrent sur la frontière napolitaine, et là, sous la protection d'un condottiere qu'ils avaient soudoyé, alléguant la violence qui avait présidé à l'élection d'Urbain, nommèrent pape un des leurs, et presque un des nôtres, mais qui, en vérité nous fait peu d'honneur, le cardinal Robert de la famille des comtes de Genève. Il fut exalté sous le nom de- Clément VII.

Les Romains, qui s'étaient plaints de n'avoir plus de pape, furent bien plus mécontents d'en avoir deux. Ce n'était pas la première fois, il est vrai. Bien souvent.

COXCILE DE PISE. 231

SOUS l'influence des factions qui partageaient Rome, on avait vu des pontifes rivaux se disputer la tiare ; mais en général la lutte n'était pas longue; le plus influent des deux se débarrassait promptement de son compétiteur. Le nouveau schisme était plus sérieux. Ce n'étaient plus de simples partis, c'étaient des nations entières qui se trouvaient divisées : chacune opta pour le pontife dont les intérêts étaient les plus conformes aux siens. Du côlé du pape italien se groupèrent presque toute l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne, la Bohême et la Flandre ; du côté du pape français, la France, la Savoie, la Lorraine, l'Ecosse, l'Espagne, le royaume de tapies. La mort de l'un ni de l'autre des concurrents n'améliorait la situation, car les cardinaux ne manquaient pas de lui donner un successeur'. Pendant trente ans, de 1378 à 1408, il y eut ainsi deux pontifes, l'un résidant à Rome, l'autre à Avignon, chacun prétendant être le seul légitime ; chacun, par les anathèmes et par les armes, combattant les partisans de son rival ; chacun rançonnant, pressurant les peuples de son obédience, pour compenser les inconvénients du partage, et doter les nouveaux cardinaux qu'il nommait pour grossir sa cour. Depuis longtemps l'Église ne s'était vue dans des circonstances plus critiques. « Elle était, dit un historien du temps, dévorée par la simonie, livrée au pillage, plongée dans la

' A tJrbain VI succédèrent Boniface IX, Innocent YII, Grégoire XII ; à Clément Vil, succéda Benoît XIII.

servitude, l'abaissement et le mépris; on élevait aux prélatures des hommes pervers, qui ne songeaient qu'à assouvir leurs passions, vendaient jusqu'aux sacrements, écrasaient les prêtres et le peuple sous le poids de leurs exactions ; partout le service divin était avili, en quelques lieux entièrement abandonné, et la religion livrée à la risée des infidèles. »

Comment parer à tous ces maux, comment éteindre ce schisme ?

Tant qu'il dura, toutes les chancelleries, toutes les universités, toutes les cours furent en mouvement dans ce but; toutes sortes d'expédients furent tour à tour proposés aux deux rivaux, mais en vain; ils se refusaient à tout. Avertis néanmoins qu'on commençait à parler de se passer de pape, ils convinrent enfin de se rendre dans un lieu fixé d'avance, où ils abdiqueraient en même temps, de façon qu'on pût procéder à une nouvelle élection. Mais quand il fallut mettre cet accord à exécution, impossible de s'entendre sur le lieu du rendez-vous ; l'un voulait une ville française, l'autre une ville italienne. Une commission de cardinaux ayant désigné Savone, ville française dans l'État de Gênes, le pape italien éleva mille difficultés sur les moyens de s'y rendre. Vénitien, il ne voulait s'embarquer ni sur des vaisseaux français, ni sur des navires génois; lui proposait-on la voie de terre, il la trouvait trop coûteuse; d'ailleurs, il craignait les brigands. Enfin il se mit en route, mais son ardeur pour l'union projetée était telle,

qu'il s'arrêtait dans chaque ville pour faire dire des messes et organiser des processions pour le succès de l'entreprise, en sorte qu'il mit plusieurs mois à faire le trajet de Rome à Lucques, tandis que son adversaire, d'autant plus pressé qu'il le voyait plus tardif, s'était immédiatement rendu à Savone et avait bientôt quitté cette ville, comme impatienté. — Prés de deux ans se passèrent de la sorte.

Enfin les cardinaux des deux partis, humiliés du rôle ridicule qu'on leur faisait jouer, et craignants! le schisme se prolongeait encore, (pie la papauté, et par suite leur propre dignité, n'en reçût une mortelle atteinte, puisque déjà la France venait, par une décision solennelle, de se soustraire à l'obéissance de l'un et de l'autre pontife, convinrent ensemble qu'il n'y avait qu'une assemblée de prélats, représentant l'église entière, un concile général, en un mot, qui, en faisant la loi aux deux rivaux, pût trancher le différend et terminer le schisme. En conséquence, après avoir pris l'avis de leurs cours respectives et celui des principaux corps savants, les cardinaux des deux obédiences, réunis à Livourne. convoquèrent de concert un concile général à Pise, pour le mois de mars 1409.

Cette assemblée fut nombreuse. On y comptait 24 cardinaux, 200 évèques ou délégués d'évêques, 300 abbés appartenant aux divers ordres religieux, 120 maîtres en théologie, 300 gradués en droit civil ou canon, enfin les députés de plusieurs princes, ceux, en particulier, des rois de France et d'Angleterre.

Bien que ce concile fût en même temps chargé de la réforme de l'Église et qu'il fût expressément arrêté de ne le dissoudre qu'après que cette œuvre aurait été accomplie, vous voyez clairement d'après ce que nous venons de rapporter, que ce n'était point là le motif essentiel ({ui l'avait fait convoquer. On savait bien que l'Église était corrompue, mais on s'inquiétait avant tout de la voir divisée ; tout en désirant qu'elle fût mieux gouvernée, on tenait essentiellement à ce qu'elle le fût, et si l'autorité papale eût suffi comme jadis à y maintenir l'unité, on n'eût point songé à ressusciter celle des conciles. Aussi, le premier objet dont on s'occupa dans celui de Pise, fut l'extinction du schisme.

Les compétiteurs continuant à ne vouloir abdiquer, ni l'un ni l'autre, n'ayant répondu ni l'un ni l'autre à la triple sommation qui leur fut faite de comparaître ; ayant môme assemblé chacun de leur côté un concile en opposition avec celui des cardinaux, furent tous deux condamnés comme coupables d'hérésie, de schisme et de parjure, tous deux déposés du pontificat, et les cardinaux, chargés de procéder à une nouvelle élection, choisirent Philargi, archevêque de Milan, qui prit le nom d'Alexandre V. On crut par là le schisme terminé : ce fut tout le contraire. Il restait des partisans aux deux anciens papes, l'un continuant d'être reconnu en Espagne et en Ecosse, l'autre à Naples et par le roi des Romains. On n'avait donc fait que donner à l'Église un pape de plus ; elle n'en avait que deux : pendant dix ans elle en eut trois.

Dans l'œuvre de la réforme, on obtint moins de succès encore.

Les cardinaux qui avaient convoqué le concile, et auxquels en appartenait la haute direction, n'avaient garde de laisser pénétrer trop avant dans l'examen d'abus dont chacun d'eux profitait déjà, et dont ils pouvaient être appelés à profiter d'une manière plus directe. Ils s'abstinrent donc de trop presser sur cet article le nouveau pontife. Au reste ils savaient d'avance à qui ils avaient affaire. Ce n'était pas pour rien qu'ils avaient nommé le faible, l'indolent Philargi. Celui-ci, néanmoins, pour ne point paraître oublier son engagement, chargea de cette tâche une commission de cardinaux et de députés de chaque nation. Mais à peine était-elle nommée et lui-même installé, que, dans la séance de réouverture, après avoir annoncé qu'il renonçait bénévolement à percevoir les revenus des évêchés vacants, à hériter des évoques morts en cour de Rome, et à exiger les arrérages de ce qui était dû au Saint- Siège, il déclara en même temps que le départ d'un grand nombre de députés, le forçait à ajourner toutes les autres réformes proposées, et que ce serait l'objet d'un prochain concile qui s'assemblerait dans trois ans. Cela dit, il congédia les prélats, sans qu'aucun songeât à protester. Des distributions de bénéfices avaient d'avance fermé la bouche aux plus revêches. C'est ce qui fait dire à un célèbre docteur français, Nicolas de Clemangis : « Si l'assemblée de Pise a trompé l'Éghse

de Dieu, et a fait crier au peuple, paix, paix, quoiqu'il n'y eût point de paix, c'est la faute de ces hommes charnels et avides, qui, âpres convoiteurs de bénéfices, ont empêché la réformation ecclésiastique, que la plupart des gens de bien voulaient qu'on fit avant toutes choses. Ainsi ils ont procédé d'abord à une nouvelle élection; puis, quand elle a été faite, et qu'ils ont obtenu les promotions qu'ils demandaient, ils ont crié : « Paix et union, » et ayant dissous le concile, s'en sont retournés avec la paix qu'ils cherchaient, c'est-à-dire leur propre avancement. » Rien de plus juste que cette réflexion du savant français ; mais rien de moins surprenant que le fait qu'il signale. La papauté reconstituée avait à sa portée trop de moyens de séductions, pour ne pas s'en servir avec succès contre la réforme. Quoi qu'il en soit, la réforme se trouvait éludée. Elle l'était si bien, et les cardinaux s'en souciaient si peu que, lorsque au bout d'un an, Alexandre vint à mourir, ils nommèrent sciemment pour lui succéder, non cette fois le plus faible et le plus indolent, mais le plus avide, le plus simoniaque, le plus corrompu, le plus effronté d'entre eux, Balthazar Cossa qui prit le nom de Jean XXIII. Ce n'est pas moi. Messieurs, c'est l'abbé Fleury qui, d'après les mémoires originaux des deux secrétaires de ce pape, va vous raconter sa vie.

Ballhasar Cossa était né à Naples, d'une famille noble; et, dans sa première jeunesse, quoique déjà dans la cléricature, il alla sur mer. avec quelques-uns de ses frères,

faire des courses et piller, à l'occasion de la guerre entre Ladislas et Louis d'Anjou. En cet exercice, il s'accoutuma à veiller la nuit et dormir le jour, et en garda l'habitude toute sa vie. Il alla ensuite étudier à Bologne, et y demeura plusieurs années sous ce prétexte, mais sans y faire grand progrès, et ne laissa pas d'avoir le degré de docteur en droit. Le pape Boniface IX, ayant oui parler de lui, lui donna l'archidiaconat de Bologne qui vint à vaquer, et qui est une dignité considérable, et le titre de chef de l'université, avec autorité sur les étudiants.

L'ambition le porta bientôt à venir à Rome, où le même pape le lit camérier secret; et Balthasar commença à profiter de son crédit en procurant des bénéfices à ceux qui lui donnaient le plus d'argent. Il vendit aussi beaucoup d'indulgences dans l'Allemagne et pour les pays du nord. En 1402, Boniface le fit cardinal-diacre du titre de Saint- Euslache. et le bruit courut en cour de Rome qu'il lui en coûtait une somme considérable. En 4 403, le même pape lui donna la légation de Bologne pour deux raisons : la première, poui- le séparer d'une maîtresse, nommée Catherine qu'il entretenait à Rome, et la renvoyer à Xaples avec son mari: l'autre raison était pour ramener Bologne a l'obéissance du St-Siège, car elle était alors au pouvoir des enfants de Jean Galéas Visconti, qui l'avait prise après un long siège; et le pape Boniface n'avait ni l'argent nécessaire pour les frais de cette entreprise, ni un homme capable pour la conduire; mais il trouva l'un et l'autre dans la personne de Balthasar, qui, ayant accepté la légation, vint de Rome à Bologne avec une armée, l'assiégea et s'en rendit maître. Alors il sut bien se récompenser de la dépense qu'il avait faite, et amasser en outre de grands trésors, tant par l'imposition de nouveaux subsides que par des prêts forcés qu'il exigeait avec la plus grande rigueur, car il gouvernait en tyran plutôt qu'en légat ecclésiastique.

Boniface IX étant mort, les Bolonais traitèrent avec Innocent VII, son successeur, pour l'attirer chez eux, et

se délivrer de la tyrannie de Balthasar qui, l'ayant découvert, punit rudement les auteurs du complot en leurs biens, et fut toujours opposé au pape Innocent, dont il faisait peu de cas. Il ne vécut pas mieux avec Grégoire XII, avec lequel il se brouilla, au sujet de l'évècbé de Bologne; car Grégoire le donna à son neveu, Antoine Corario, en 1407; mais il n'en prit jamais possession, parce que Balthasar jouissait des revenus de cette église, qu'il prétendait lui être nécessaires pour la garde de la ville. L'aversion qu'il avait de Grégoire le porta <à favoriser le concile do Pise : ce fut lui qui traita avec les Florentins pour la permission de le tenir en cette ville-là, qui était de leur dépendance, et il aida de son argent les cardinaux qui assemblèrent le concile.

L'honnête Fleury ne nous a pas encore tout dit. 11 ne nous a pas raconté en détails les exploits de Balthasar Cossa dans sa légation de Bologne, la multitude de personnes qu'il fît mettre à mort sans jugement, comme suspectes de sédition, de trahison ou d'autres crimes, ni celle, plus grande encore, de femmes de toute condition, qui furent victimes de ses passions brutales ou de la vengeance des maris qu'il avait déshonorés. Sa réputation était telle chez ses contemporains, qu'on le soupçonna généralement, quoique sans preuves, je le crois, d'avoir hâté par le poison la mort de son prédécesseur.

Voilà l'échantillon que les cardinaux venaient de donner de leur zélé pour la réforme ; voilà le successeur qu'ils venaient de donner à St-Pierre ; le vicaire qu'ils venaient de donner à Jésus-Christ.

Je ne veux pas, Messieurs, vous laisser sous l'impression produite en vous par un tel récit. Je ne veux pas non plus vous laisser croire que l'Église, qui allait être si tristement gouvernée, fût digne en tout du chef qu'on venait de lui donner. Je veux vous faire entrevoir, au contraire, d'où pouvait, si ses conducteurs l'eussent voulu, sortir pour elle une réforme vraiment efficace. Pour cela, quittons la basilique splendide où Pise venait de recevoir ses illustres hôtes, perdons de vue le palais somptueux où Jean XXIII allait rendre ses oracles, oublions les proclamations ampoulées et vides de sens des prélats. Transportons-nous au milieu d'une de ces modestes communautés évangéliques qui venaient de se former dans le nord de l'Europe ; pénétrons dans la cellule où, vers le même temps, peut-être à la même heure où le concile de Pise tenait ses sessions, un humble religieux traçait les lignes que je vais vous lire, début d'un livre immortel, qui, malgré quelques taches inévitables, est encore aujourd'hui, après la Bible, le manuel de la chrétienté, le trésor conmiun, le lien précieux de toutes les communions chrétiennes.

Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres, dit le Seigneur. Il nous exhorte par ses paroles à suivre toujours son exemple, si nous voulons être vraiment éclairés et guéris de tout aveuglement de cœur.

Par conséquent notre grande affaire doit être l'étude assidue de la vie de Jésus-Christ.

La doctrine de Jésus-Christ est au-dessus de tout ce que

les saints enseignent. Si l'on avait son esprit, on y trouverait cachée une manne céleste.

Mais il arrive tous les jours qu'une infinité de personnes écoutent les paroles de l'Évangile, sans que leur cœur soit touché du désir de le pratiquer.

C'est parce qu'elles n'ont point l'esprit de Jésus-Christ. Quiconque souhaite d'avoir une vraie et pleine intelligence de sa doctrine et surtout de la goûter par le cœur, doit s'eiïbrcer de vivre comme lui-même a vécu

Quand vous auriez toute la sainte Écriture dans votre mémoire, et que vous sauriez toutes les belles sentences des philosophes, à quoi vous servirait tout cela, si vous étiez destitué de l'amour de Dieu et de sa grâce? Vanité des vanités, tout est vanité, hormis d'aimer Dieu et de lui obéir*.

Ces quelques lignes suffisent à vous faire connaître toute la valeur de cet écrit. A ces paroles si simples et si saintes, à ces accents partis d'un cœur si pénétré, vous sentez que toute sève chrétienne n'était pas tarie à cette époque. Dans ce livre admirable, on s'occupait de l'Église moins que de la religion ; on parlait avec onction, avec amour plutôt qu'avec autorité ; l'Évangile que tant d'autres étalaient sur l'autel, on le plaçait dans les cœurs pour les éclairer, pour- les régénérer; enfin, l'on faisait mieux qu'invoquer bruyamment Jésus-Christ, on invitait, on enseignait à l'imiter. Pourquoi cette invitation fut-elle si peu suivie ? Pourquoi cet enseignement profita-t-il à un si petit nombre ? Ah I disons-le

' A-Kempis, Imitation de Jésus-Christ, Liv. I, chap. 1.

bien haut, et que cela serve encore à justifier la Réforme du seizième siècle : si l'Église avait eu alors à sa tête (les hommes tels que A-Kempis, plus tard elle aurait mieux pu se passer d'un Luther.

Concile de Constance

Quand vint le moment d'assembler le nouveau concile promis à Pise, Jean XXIII, qui ne craignait rien tant que de voir ébranler sa position, exigea qu'il se réunît à Rome. Mais Rome était dans ce temps-là menacée par le roi de Naples, qui continuait à soutenir l'un des papes déposés, en sorte qu'un fort petit nombre d'évêques s'y rendirent et à l'ouverture du concile, il se produisit un incident qui, tout fortuit et puéril qu'il paraisse, ne laissa pas de faire impression sur quelquesuns de ses membres. Comme il fut rapporté par des témoins oculaires, et qu'il a été recueilli par des auteurs ultramontains, je ne me fais aucun scrupule de le redire après eux. A peine la messe du Saint- Esprit était-elle commencée et Jean avait-il entonné le VeniSpiritus, qu'un hibou, éveillé par le bruit, s'élança

du fond de l'église en poussant de grands cris, et fixant sur lui ses yeux étonnés. Cette apparition parut d'autant plus surprenante que ce pape, comme on l'a vu, passait pour avoir conservé de son premier état les mœurs de l'oiseau de nuit. Quelques prélats ne purent réprimer un sourire. « Voilà, dirent-ils, le Saint-Esprit qui apparaît sous une forme bien étrange. » Mais d'autres prirent l'aventure au sérieux et y virent un augure des plus sinistres. Honteux lui-même de présider une assemblée si chétive, Jean XXIII ne tarda pas à la proroger et ne se pressa pas ensuite d'en convoquer une nouvelle. De son côté, l'empereur Sigismond, qui, par des motifs politiques, attachait une importance particulière à la pacification de l'Église et à la réforme du clergé, insista pour qu'un nouveau concile fût immédiatement réuni, et pour qu'il le fût dans une ville impériale. Sigismond se trouvait alors au faîte de sa puissance ; Jean, en guerre avec ses deux rivaux, en guerre avec le roi de Naples, en guerre avec ses propres sujets, déjà fatigués de ses exactions, avait besoin d'un appui ; d'ailleurs l'empereur, dans une entrevue qu'ils avaient eue à Lodi, lui avait fait comprendre qu'il n'était pas sa dupe et qu'il aurait l'œil ouvert sur ses intrigues. Le pape dut céder malgré sa répugnance, et le concile fut convoqué pour le I" novembre 1 41 4, à Constance, sur les bords du lac de ce nom.

Je passe rapidement sur les préliminaires et l'appareil de ce concile, qui fut aussi brillant et aussi pom-

peux que celui de Rome avait été triste et mesquin. Les ecclésiastiques, pour le moins aussi nombreux qu'à Pise, formaient, avec leur suite, un total d'environ 18,000 personnes ; Jean, à lui seul, avait une escorte de 1600 chevaux. L'empereur et plusieurs princes d'Allemagne y assistaient, ainsi que les ambassadeurs des autres puissances et les députés de toutes les grandes villes, et l'on évalua à près de cent mille le nombre des étrangers laïques qui vinrent à Constance attirés par cette solennité.

Jean XXIII, avant de s'y rendre, y envoya son légat, le cardinalJean de Brogny, qui, par suite des circonstances que nous mentionnerons tout à l'heure, fut appelé à présider de nombreuses séances de ce concile. C'est ce même Jean de Brogny qui, nommé plus tard évêque de Genève, fonda notre chapelle des Macchabées. Vous connaissez sa curieuse histoire, et vous pouvez voir encore, à l'angle sud-ouest de cette chapelle, les restes d'une vieille sculpture, destinée, d'après le vœu du fondateur, à rappeler l'infime condition d'où il s'était élevé à l'une des premières dignités de l'Église \

Mais, hâtons-nous de passer à des détails plus importants ; laissons l'anecdote et venons à l'histoire.

Instruits par l'expérience du concile de Pise, et se

' En raison de son état de vétusté, le petit groupe en pierre représentant un pâtre, au milieu de ses pourceaux, auquel il est fait allusion ici, dut être remplacé par une copie lors de la restauration de la chapelle en 1878.

défiant ajuste titre des dispositions du nouveau pontife, les prélats qui siégeaient à Constance prirent contre lui des mesures plus strictes que celles qu'on avait prises contre son prédécesseur. D'ordinaire, dans les conciles, on votait par tête; il en résultait que les papes, accompagnés d'une foule de prélats italiens, déjà tout achetés, avaient presque toujours l'avantage. On décida cette fois de voter par nation. Les ecclésiastiques français, allemands, anglais, italiens et plus tard les espagnols, formèrent cinq commissions dont chacune devait déUbérer séparément et apporter au concile son vote collectif sur chaque objet, en sorte que le parti du Saint-Siège se trouvait rompu et sa majorité neutralisée. De plus, on limita la prépondérance excessive que les cardinaux avaient exercée à Pise ; enfin le concile déclarant tenir ses pouvoirs directement de Jésus-Christ, et représenter légalement l'Église universelle, se proclama par cela même supérieur au pape, qui devait en tout lui obéir et n'être que l'exécuteur de ses décrets.

Tout semblait donc annoncer de la part des pères de Constance, la résolution arrêtée de surmonter les obstacles provenant de la cour de Rome, et d'emporter de haute lutte les mesures pour lesquelles ils étaient assemblés.

En effet, pour tout ce qui concernait l'extirpation du schisme, ils déployèrent une véritable énergie. Sans s'arrêter aux prétentions de Jean, qui voulait faire considérer le concile comme une simple continuation de

celui de Pise, et dès lors rester pape comme légitime successeur de celui qui y avait été nommé, les pères de Constance exigèrent formellement l'abdication des trois rivaux. Jean XXIII, par sa présence, par son cortège imposant de cardinaux et de prélats, était seul en état d'opposer une sérieuse résistance à ce décret. Pour la vaincre, on fit circuler un mémoire où tous ses anciens crimes étaient rappelés.

Effrayé du procès dont il était menacé, il annonça son abdication, il en prit même l'engagement solennel devant l'assemblée, mais secrètement il s'était assuré l'appui de Frédéric, duc d'Autriche. Celui-ci, arrivant à Constance comme pour rendre ses honneurs à l'empereur, donna hors de la ville un brillant tournoi, et, pendant que le peuple y assistait en foule, le pape, déguisé en valet, couvert d'un manteau et le visage enveloppé, quitta furtivement son palais, s'embarqua sur le Rhin, se fit conduire à Schaffhouse, puis au château de Laufenberg, d'où il manda auprès de lui ses principaux prélats, et, se croyant en sûreté sous la protection du duc, brava, quoique toujours par des moyens peu loyaux, les ordres et les menaces du concile.

Mais celui-ci avait un puissant soutien dans la personne de Sigismond, lequel fit mettre Frédéric au ban de l'empire, arma contre lui 40,000 hommes, déclara ses domaines de bonne prise, appela les Suisses euxmêmes à la curée, faisant taire leurs scrupules par une

menace d'excommunication. C'est alors que Schaffhouse, Frauenfeld, Winterthour et les contrées environnantes furent soustraites au joug de l'Autriche, et que les cantons s'emparèrent en commun de l'Argovie, berceau de la maison de Habsbourg. Le duc une fois soumis, son protégé, poursuivi à son tour par les soldats impériaux, n'avait plus qu'à se rendre. Dépouillé des insignes de la puissance papale, il fut ramené à Constance, mis en lieu sûr, enfin déposé par une sentance du concile, où soixante-dix chefs d'accusation étaient produits contre lui, et ses méfaits présents et passés énumérés dans le style le plus sévère. L'un de ses rivaux, l'ancien pape romain, avait abdiqué dès la première sommation; l'autre, bloqué dans un château espagnol où il s'était renfermé avec ses quatre cardinaux, n'était pas à craindre. Il ne restait donc plus qu'à nommer le nouveau pontife qui devait grouper sous son autorité toute l'Église. Les cardinaux, auxquels on adjoignit six députés de chaque nation, choisirent Martin V, prélat instruit et de bonnes mœurs, issu de l'illustre famille des Colonne. Cette élection, accueillie par le concile et l'empereur avec des transports de joie, réunit tous les suffrages. L'Église d'Occident tout entière reconnut Martin V comme pape légitime. Le schisme qui l'avait divisée pendant quarante ans se trouvait enfin terminé.

Mais dans l'œuvre de la réforme les Pères de Constance montrèrent-ils le même zèle, déployèrent- ils la

même vigueur, et obtinrent-ils le même succès? Voilà ce qui nous intéresse avant toute chose.

Il est des hommes qui, en présence d'un mal à guérir, au lieu de pénétrer jusqu'à la racine, s'arrêtent à la surface, préfèrent le palliatif au remède et s'inquiètent peu de laisser à l'intérieur un ulcère dangereux, pourvu qu'il n'y paraisse point trop au dehors. Il en est d'autres que la cause du progrés touche moins que l'intérêt de leur domination. Ils veulent des réformes, mais à condition d'en avoir le monopole ; malheur à qui prétend les devancer d'un seul pas et ne marche pas docilement à leur suite! — Il en est encore dont la hardiesse est mêlée d'une étrange pusillanimité. Ils veulent avancer, mais ils tremblent de se compromettre ; pour peu qu'ils entendent murmurer à leur occasion le mot d'hérésie, ils se hâtent de chercher autour d'eux ceux qu'ils pourraient en accuser à leur tour, heureux de faire preuve à leurs dépens de fidélité et d'orthodoxie. — Il en est, enfin, dont la règle suprême en fait de progrès est plus simple encore : c'est leur intérêt. Le discernement du vrai et du faux, du bien et du mal, leur manque tout à fait; en revanche, ils possèdent au plus haut degré celui de l'utile. La vérité, c'est ce qui leur profite ; l'erreur, c'est ce qui leur nuit. Ils veulent des réformes, mais jusqu'à la limite de leurs convenances personnelles. Tout ce qui les débarrasse d'un obstacle ou les délivre d'un fardeau, ils l'accueillent avec empressement ; mais gardez-vous de toucher

au moindre de leurs privilèges, de les troubler le moins du monde dans leurs jouissances ou leur repos, ils sacrifieront tout à l'exception d'eux-mêmes.

Il semble que toutes ces catégories, la dernière principalement, se fussent donné rendez-vous au concile de Constance. C'est ce que dut bientôt reconnaître un pieux et savant ecclésiastique bohémien qui venait d'arriver dans cette ville. Vous avez déjà nommé Jean Hus.

Une biographie détaillée de cet homme vénéré n'apprendrait rien de nouveau à la plupart d'entre vous. Vous savez que, recteur de l'Université et aumônier de la chapelle royale de Prague, il avait conservé dans ces hautes fonctions toute l'humilité, la candeur, la simplicité de mœurs et en même temps le scrupuleux dévouement à son ministère, si rares à cette époque parmi le clergé. Depuis quelque temps les écrits de VViclef, répandus dans son pays, lui avaient ouvert les yeux sur les abus de l'Église. Sans souscrire entièrement aux conclusions parfois violentes de cet auteur, il avait reconnu comme lui que les vices de la cour de Rome nuisaient gravement à son crédit; que la prérogative attribuée à Saint-Pierre, reposant sur la foi, l'humilité, la charité de cet apôtre, un pape entaché des vices contraires, loin d'être son successeur, ne pouvait être que le vicaire de l'Antéchrist et le successeur de Juda. Dans la salle à manger de Jean Hus on voyait deux tableaux, l'un représentant la brillante cavalcade du

pape et en face l'humble entrée de Jésus à Jérusalem. Enfin, lors de la croisade publiée contre le roi de Naples, il avait protesté contre cette expédition antichrétienne, et contre la distribution d'indulgences que le pape avait faite à cette occasion. Excommunié pour ces hardiesses, expulsé de sa chaire, mis à l'interdit ainsi que le lieu qu'il habitait, il venait en appeler au concile général, ayant tout à espérer, semblait-il, d'une assemblée occupée de la réforme de semblables abus et en lutte ouverte avec trois pontifes.

Mais les courageuses censures de Jean n'atteignaient pas uniquement l'évêque de Rome. Dans ses discours, dans ses livres, il s'était élevé contre la mondanité, le faste, l'orgueil des prélats, contre l'abus qu'ils faisaient de leur pouvoir, et, remontant jusqu'à ce qu'il regardait comme la première cause du mal, à ces exorbitantes richesses de l'Église qui attiraient dans les rangs du clergé tant d'hommes ignorants ou pervers, il soutenait que l'Église ne devait point posséder de bien-fonds. Vous avez vu naguéres le déchaînement qu'une telle doctrine a soulevé dans le clergé d'un pays voisin: vous pouvez juger dés lors des ressentiments qui s'élevèrent contre Jean Hus. Aussi avec quelle ardeur ne fouilla-ton pas dans ses écrits pour y trouver quelque trace d'hérésie ! Il n'attaquait sans doute aucun des articles fondamentaux de la foi catholique, pas même le purgatoire et les indulgences. Mais il avait hautement témoigné sa sympathie pourWiclef; comme lui, il exhortait

le peuple à la lecture de la Bible ; comme lui, à l'Église visible et corrompue, il opposait la sainte Église invisible dont les membres sont connus de Dieu seul ; enfin , attaché aux anciens usages de son pays, il condamnait le retranchement de la coupe aux laïques et redemandait pour eux la communion sous les deux espèces. C'en était assez pour le faire taxer d'hérésie. Et où n'en pourrait-on trouver, quand on veut à toute force en découvrir?

Jean Hus, toutefois, ne laissait pas de se croire en sûreté.

Sur sa demande, l'empereur Sigismond lui avait fait délivrer un sauf-conduit dont voici les propres termes : « Il recommande à tous et à chacun maître Jean Hus, se rendant au concile de Constance, le prenant sous sa protection et sauve-garde, et ordonnant de le bien recevoir, de le traiter favorablement, et de le laisser librement et sûrement passer, demeurer, s'arrêter et retourner. )>

Muni de cette garantie, Jean se rend à Constance. A peine arrivé, on l'arrête; il montre son sauf-conduit, il invoque la promesse impériale ; on lui répond qu'il n'y a pas de promesse qui tienne envers un hérétique, point de foi à garder envers un ennemi de la foi. Sigismond lui-même l'abandonne lâchement au concile, afin que le concile à son tour lui abandonne le pontife. Le château de Gottleben, où ils sont enfermés tous deux, servira à une double fin. A ceux qui pressent la réforme

et l'extinction du schisme on montrera le cachot de Jean XXIII, à ceux qui se scandalisent de la détention de Jean XXIII on montrera le cachot de Jean Hus. Chaque acte de fermeté déployé envers l'un sera racheté, expié par un redoublement de rigueur contre l'autre. Après six mois d'une rude captivité, pendant lesquels, à force de promesses fallacieuses, de menaces, de tortures physiques et morales, on s'efforce de lui arracher une rétractation, on traduit enfin Jean Hus devant le concile ; mais c'est pour l'abreuver d'humiliation et d'opprobre ; ses moindres paroles sont couvertes de vociférations. Deux ou trois nobles seiafneurs osent seuls élever la voix pour le défendre. Son zèle désintéressé ne trouve chez le clergé aucune sympathie. Parmi les docteurs, ceux-là mêmes qui ont affiché le plus d'ardeur pour la réforme, les Gerson, les d'Adly, sont pour lui sans pitié. C'est un perturbateur, un séditieux, prétendent-ils. Banale calomnie, destinée à mettre à l'aise la conscience d'un empereur. C'est un fanatique, disent-ils encore. Écoutez quelques passages des lettres de ce martyr : vous jugerez si c'est là le style d'un fanatique et d'un séditieux.

Je n'ose, moi en qui la ferveur et le courage sont infiniment moindres qu'en saint Pierre, dire témérairement avec lui, qne je ne serai jamais scandalisé en Christ, lors même que les autres le seraient. Jésus-Christ ne m'a jamais expressément déclaré heureux comme Pierre et ne m'a point promis de si grands dons, et je soutiens en même temps une attaque, plus forte et plus terrible: je dis cepen-

dant qu'ayant mis mon espérance en JésQS-Christ. je veux adhérer jusqu'à la mort à la vérité, avec le secours des saints^et avec le vôtre (Lettre XXVIII°'«).

Vous qui êtes élevés en dignité, vous riches et vous pauvres, vous tous qui êtes les fidèles et les aimés disciples du Seigneur, je vous conjure d'obéir à Dieu, de glorifier sa parole, et de vous élever vous-mêmes en l'écoutant; je vous conjure de vous attacher à celle divine parole, que j'ai prêchée d'après la loi et d'après les témoignages des saints ; je vous conjure, si quelqu'un de vous, soit dans les assemblées publiques, soit dans des entretiens particuliers, a entendu de moi quelque parole, ou a lu quelque écrit qui fût contre la vérité de Dieu, de ne point' vous y attacher, quoique ma conscience ne me reproche ni d'avoir dit, ni d'avoir écrit rien de semblable ; je vous conjure, en outre, si quelqu'un a remarqué quelque légèreté, soit dans mes discours, soit dans mes œuvres, de ne point m'imiter en cela, mais de prier Dieu qu'il me par donne ma légèreté; je vous conjure d'aimer les prêtres de bonnes mœurs, et d'honorer de préférence ceux qui s'évertuent à répandre la parole de Dieu; je vous conjure de vous garder des hommes trompeurs, surtout des prêtres impies, dont le Seigneur a dit qu'ils sont au dehors revêtus de peaux de brebis, et qu'ils sont au dedans des loups dévorants; je conjure les puissants de traiter avec bonté leurs pauvres serviteurs, et de leur commander avec justice; je conjure les citoyens de garder une bonne conscience dans leur profession, les artisans de s'appliquer avec soin à leur industrie, et d'en user avec la crainte de Dieu, et les serviteurs de servir fidèlement leurs maîtres... Je vous conjure de prier pour le roi des Romains, et pour le vôtre, et pour la reine, afin que le Dieu de miséricorde soit avec eux et avec vous maintenant et à toujours (Lettre XXX VI'»*').

Écoutez encore cette lettre à un membre du concile

qui le suppliait de se rétracter. Vous y verrez encore mieux quel était le principe de sa résistance.

Révérend Père, je vous suis très reconnaissant de votre intérêt bienveillant et paternel. Je n'ose me soumettre au concile dans les limites que vous me tracez, soit parce qu'il me faudrait condamner beaucoup de vérités qu'ils appellent frauduleuses, soit parce qu'il me faudrait tomber dans le parjure en abjurant, en confessant que j'ai tenu des erreurs par lesquelles j'ai fortement scandalisé le peuple de Dieu, qui m'a entendu dire le contraire dans mes prédications (Lettre XLI'"^).

Ce qu'on appelait son fanatisme, c'était, vous le voyez, une sainte horreur du mensonge, un dévouement courageux et sans réserve pour ce qu'il croyait être la cause de Dieu. Mais ce n'était pas là, il est vrai, ce qui pouvait lui concilier ses juges. On le somme une dernière fois de se rétracter. Une dernière fois il répond qu'il ne demande qu'à être instruit et convaincu, mais qu'il ne peut rétracter ce qui est à ses yeux la vérité même. Là-dessus, on le condamne, on le dégrade, on le livre au bras séculier. Vous savez le reste. A l'éternelle honte du prince qui lui avait assuré son appui, les flammes étouffèrent bientôt cette voix si héroïque et si pure, et, quelques mois après, un nouveau bûcher s'allumait pour Jérôme de Prague, son compatriote et son ami.

Et, cependant, tout en brûlant des réformateurs, on parlait plus haut que jamais de réforme, « de réforme

dans le chef et dans les membres, de réforme dans la foi et dans les mœurs. » Vous êtes curieux, sans doute, de savoir ce qu'on entendait par ces grands mots. Voici le programme en dix-huit articles qui fut dressé dans la quarantième session, un peu avant la nomination du nouveau pape, pour servir de base à la réforme qu'on voulait accomplir. On devait s'occuper « du nombre, de la qualité, de la nationalité des cardinaux, des réserves du siège apostolique, des annales, de la collation des bénéfices et des grâces expectatives, de la confirmation des élections, des causes et des appels qui regardaient la cour de Rome, des offices de chancellerie et de pénitencerie, des exemptions et des incorporations faites au temps du schisme, des commendes, des revenus de vacances, de l'aliénation des biens de l'église romaine, des causes pour lesquelles un pape pouvait être corrigé et déposé, de l'extirpation de la simonie, des dispenses, de h provision du pape et des cardinaux, enfin des indulgences et des dîmes. »

Des indulgences, direz-vous. Le concile allait donc au delà des vœux de Jean Hus, et au-devant des réclamations les plus pressantes de Luther. — Peut-être serez-vous moins édifiés, Messieurs, quand vous saurez que, dans ce même concile, on avait débuté par condamner comme « erronée et contraire aux bonnes mœurs, » comme « hérétique, extravagante et diabolique » cette proposition de Wiclef : « C'est une folie de croire aux indulgences du pape et des évêques. » Les

seules donc que l'on songeât à condamner, c'étaient les indulgences pléniéres que les papes avaient prodiguées pendant le schisme, et celles qui seraient publiées à l'avenir pour des objets insignifiants ; le motif allégué, c'était qu' « une trop grande profusion risquerait de les avilir. » Vous le voyez, c'était une denrée que l'on craignait de déprécier, en la portant en trop grande abondance sur le marché, c'était un trafic lucratif, pour lequel les évêques craignaient la trop lourde concurrence des papes. Cet article des réformations projetées vous donne à lui seul la mesure et la clef de tous les autres. Voici donc clairement de quoi il s'agissait :

Il fallait limiter le nombre des cardinaux et les répartir pins équitablement entre les diverses nations. Le pape devait renoncer à la première année des revenus des évêchés, ainsi qu'à ceux des évêchés vacants. Il ne devait point opposer au choix des électeurs légitimes ses remontrances et ses réserves, ni promettre en expectative des bénéfices dont le titulaire vivait encore. La cour de Rome devait renoncer à appeler à elle toutes les affaires et à recevoir appel de toutes les juridictions. Les papes pouvaient être censurés et déposés en certains cas. Ils devaient s'abstenir de vendre aucune charge, d'aliéner de leur chef les biens de l'Église, d'imposer arbitrairement des dîmes sur les évêchés, et de vendre des dispenses pour toute espèce de cas.

Là se réduisait cette réforme dont on parlait avec

tant d'emphase : réforme tout administrative, comme vous le voyez, dans laquelle la doctrine n'entrait pour rien, les mœurs pour peu de chose, réforme d'ailleurs, tout au profit de l'aristocratie cléricale, réforme dans laquelle il s'agissait simplement de limiter la suprématie des papes, et d'alléger le joug qu'ils faisaient peser sur le haut clergé. Que l'Église du reste fut administrée avec négligence, qu'elle eût pour la servir des prêtres vicieux ou indolents, que la parole sainte fût prêchée sans fidélité, que le culte et le dogme restassent chargés de superstitions, que le peuple fût bercé de l'espoir de gagner le ciel avec quelque argent ou quelques pratiques insignifiantes, que les biens du clergé ne servissent qu'à le faire vivre dans l'oisiveté ou dans la mollesse, — peu importait, ce semble, aux prélats de Constance, pourvu que leurs immunités et leurs droits demeurassent intacts, que le pape ne battît point monnaie à leurs dépens, qu'il ne leur vendit point trop cher leurs bénéfices, et ne tondît pas leurs brebis, de manière à ne plus laisser de laine pour le berger.

Ces prélats réussirent-ils du moins à faire triompher leur maigre programme?

Pour cela, il eût fallu s'y prendre tout autrement qu'à Pise. Il eût fallu avant la nomination du nouveau pape, non pas indiquer simplement ce qu'on désirait réformer, mais procéder soi-même à la réforme, et lui en remettre ensuite le décret arrêté et formulé, comme la règle inviolable de son administration future. C'était

l'avis de l'empereur ; c'était aussi celui des prélats allemands ; mais les italiens et les espagnols pensaient autrement, et les français, puis les anglais, se joignirent à eux, craignant le retour du schisme, si l'on différait encore l'élection régulière d'un pontife, tant le principe de l'unité de l'Église passait pour eux avant toute autre considération. On se borna donc à décider que le nouveau pape s'engagerait à ne dissoudre le concile qu'une fois la réforme accomplie, et promettrait d'en assembler un nouveau, au plus tard dans cinq ans.

En gentilhomme qui sait vivre, Martin V promit tout ce qu'on voulut ; mais ses mesures étaient prises. « Quand vous voulez enterrer un projet, dit un adage connu de nos jours, nommez une commission. » Ce procédé était dès longtemps à l'usage de la cour de Rome. Une commission des cardinaux auxquels on adjoignit six prélats de chaque nation, fut chargée de rédiger un projet de réforme d'après le programme dont nous avons parlé. Puis il n'en fut plus question pendant plusieurs mois ; aucune session ne fut tenue. Enfin lorsque Martin vit les membres du concile suffisamment impatientés, les princes et les prélats excédés du séjour de Constance, il présenta de son chef un décret en six ou sept articles où se trouvait omis tout ce qui touchait de trop près aux prérogatives papales mais où, en revanche, il s'étendait fort au long sur la réforme du

costume ecclésiastique. — Quant au reste, profitant de la lassitude générale pour attaquer en détail l'opposition

qu'il aurait pu rencontrer, il passa en son nom avec les diverses puissances des concordats séparés, où il accordait à chacune la dose précise de réformes qu'il ne pouvait lui refuser, en des articles vagues et ambigus qui laissaient plein jeu aux interprétations arbitraires du saint-siége. Enfin, il ne voulut pas quitter Constance sans battre en brèche le principe de la suprématie des conciles qui venait d'être proclamé ; c'est ce qu'il fit en condamnant par une bulle, quiconque en appellerait du pape à un concile général, ou récuserait les jugements pontificaux en matière de foi.

Cela fait, dans une dernière session, tenue le 22 avril 1418, félicitant les prélats sur l'heureuse issue de leurs travaux, et leur distribuant force indulgences, il annonça la clôture du concile et peu de jours après quitta Constance, dans le plus splendide appareil. Un écrivain du temps ' nous a laissé des détails curieux sur ce départ.

Le pape parut enlin dans ses habits pontificaux et monté sur un cheval blanc. Il avait sur la lête une tiare enrichie d'une quantité de pierreries, et marchait sous un dais qui était porté par quatre comtes. L'empereur tenait à droite les rênes du cheval du pape, et il était suivi, à la même main., de Louis iluc de Bavière d'ingolstadt, ijui relevait la housse ou le drap du cheval. L'électeur de Brandebourg tenait les rênes à gauche, et à la même main, Frédéric d'Autriche faisait le même olBce que Louis d'ingolstadt. Il y avait quatre autres princes de côté et d'autre, qui te-

' Reichenthal.

naient la housse du cheval. Le pape était suivi d'un cavalier, qui port;iit un parasol, ou un paraphiie, selon le besoin. Ensuite marchait tout le clergé, et toute la noblesse à cheval, en si grand nombre, que ceux qui furent témoins de ce spectacle, en comptèrent jusqu'à quarante mille, sans parler de la foule du peuple qui suivait à pied. Lorsque Martin V fut à la porte de la ville, il descendit de cheval et quitta ses habits sacerdotaux, pour prendre un habit rouge; il prit aussi un autre chapeau et mit celui qu'il portait sur la tête d'un prélat qui n'est pas nommé. Ensuite il monta à cheval aussi bien que l'empereur et les princes, qui l'accompagnèrent jusqu'à Gottleben, où il se mit sur le Rhin pour aller à Schatïhouse. Les cardinaux et le reste de sa cour le suivirent par teixe, et l'empereur s'en retourna à Constance avec les autres princes.

Ces détails sont moins insignifiants qu'on ne serait d'abord tenté de le croire. En montrant quelle figure la papauté faisait encore en Europe, ils font d'autant mieux comprendre l'impuissance des conciles qui en entreprirent la réforme.

Martin V, assurément, avait lieu d'être satisfait. Le siège pontifical ébranlé, disloqué pendant plus de quarante années venait d'être solidement reconstitué. L'autorité des conciles généraux, un moments! fort redoutée, se trouvait habilement éludée ; enfin la réforme de l'Église, conçue par le concile lui-même sur un plan si restreint, venait d'être, avec une adresse incomparable, réduite encore à son minimum.

Et, en présence de ce nouveau résultat, on s'étonne, on s'indigne que Luther, pour reprendre la même

ceiivre, n'ait pas attendu la convocation d'une nouvelle assemblée !

Mais, vous qui lui faites ce reproche, lui eussiez-vous garanti à lui qui allait bien plus loin que Jean Hus, lui eussiez-vous garanti des prélats moins égoïstes, un pape moins subtil, des juges plus scrupuleux, un saufconduit plus sûr, un prince plus fidèle à sa parole, un autre résultat que celui de Constance et un autre sort que celui de Jean Hus ? >''en doutez point; depuis le jour où, excommunié par la cour romaine, Luther en avait appelé au concile, il avait profondément réfléchi sur cet exemple, et n'avait pas tardé à comprendre ce qu'il pouvait espérer d'un semblable appel. Aussi, disait-il plus tard, en publiant la traduction des lettres de Jean Hus: «J'ai de nouveau rappelé ces choses afin qu'elles soient un avertissement salutaire à ceux de nos théologiens qui se rendront peut-être à un prochain concile ; car si ses membres ressemblent aux hommes qui se sont réunis à Constance, il leur adviendra ce qui est advenu à leurs prédécesseurs ; les actes qu'ils voudront cacher et ensevelir dans l'oubli seront produits au jour et partout publiés. Les docteurs de Constance étaient convaincus que personne n'oserait jamais les accuser par la parole ou par la plume, et beaucoup moins encore honorer Jean Hus comme un saint et les condamner eux-mêmes, bravant ainsi les plus cruelles menaces. L'événement au contraire a vérifié, soit par moi, soit par d'autres, les prédictions de Jean Hus.

Que leur pouvoir soit donc égal à celui qu'ils avaient du temps de Jean Hus, j'y consens ; il n'est pas moins certain que celui qui était alors en face de leur tribunal, siège maintenant en un lieu où il faut que ses juges se retirent devant lui. »

Ainsi Luther prévoyait que dans le nouveau concile dont on parlait alors (1 537), tout pourrait bien se passer comme à Pise et à Constance, et, éclairé par ce que lui révélait la correspondance du réformateur de Bohême, il ne regrettait plus d'avoir pris les devants. A quoi bon différer en effet, puisque, après bien des années d'attente, l'Église se retrouvait dans le même état, si lui-même, après en avoir appelé du pape au concile, il était réduit à en appeler, comme Jean Hus, du concile à sa propre conscience et au tribunal de Dieu? Mieux valait d'abord obéir à Dieu et à sa conscience, et laisser les papes et les conciles décider ensuite ce que bon leur semblerait.

On rapporte que Jean Hus, au moment de monter sur le bûcher, dit à ses juges, en faisant allusion au nom qu'il portait : « Aujourd'hui vous rôtissez une oie (Hus, en bohémien signifie oie) ; mais dans cent ans, il viendra un cygne blanc que vous ne pourrez jamais faire mourir. » On prête de même à Jérôme de Prague cette prophétie : « J'en appelle au souverain juge devant lequel vous me répondrez dans cent ans d'ici. » Des prédictions si littéralement accomplies, sont souvent faites après coup. Ce que Jean Hus dit en effet, c'est qu' « il prenait pour son avocat Jésus-Christ qui les jugerait

tous dans peu de temps. » Ce qu'il eût pu dire encore et ce qu'il pensait assurément, puisqu'il croyait en Dieu et au pouvoir de la vérité, c'est que la vérité est invulnérable, qu'on ne la tue ni par les anathémes ni par les supplices, que ses défenseurs peuvent être immolés, mais qu'elle-même ne saurait périr, qu'elle ne semble parfois reculer que pour franchir d'un élan plus impétueux les barrières qu'on lui oppose et renverser le pouvoir qui se vantait de l'étouffer. Vous n'avez pas voulu de cette faible lumière qui m'éclairait ; une lumière plus vive éblouira bientôt vos yeux et, malgré vous, illuminera le monde entier. Ni vos papes, ni vos conciles n'ont voulu de ma réforme ; une réforme plus profonde s'accomplira sans vos papes et sans vos conciles. Vous n'avez rien voulu céder, rien sacrifier de votre puissance, tôt ou tard elle croulera sous le poids de ses propres abus.

Voilà ce que Jean Hus, sans préciser aucun temps, pouvait prédire à coup sûr. Mais l'autorité ecclésiastique était sourde à de tels avis. Avec les appuis qui lui restaient, elle croyait pouvoir longtemps encore défier les amis de la vraie réforme. Ce n'était pas la voix d'un ou deux prêtres respectables, couverts par les anathémes d'un millier d'autres, qui pouvait l'arracher à son enivrement, et nous la verrons dans notre prochain entretien, repousser bien d'autres appels, braver bien d'autres oppositions, déjouer en apparence bien d'autres efforts.

Concile de Bale.

Le rapide coup d'œil que nous avons jeté sur l'histoire des conciles de Pise et de Constance, nous a convaincus de trois choses. Nous avons reconnu en premier lieu que la réforme de l'Église n'avait point été le but principal, mais seulement secondaire delà convocation de ces conciles ; en second lieu, que par la nature même de leur composition, ils n'avaient été conduits à s'occuper que de réformes hiérarchiques, se rapportant beaucoup moins au bien de la religion qu'à l'intérêt du haut clergé ; enfin, que ces réformes par elles-mêmes si insuffisantes, avaient été encore amoindries, paralysées, si ce n'est réduites à néant, par le mauvais vouloir et les artifices des évêques de Rome.

Pour achever de nous instruire sur ce qu'on pouvait espérer de ces grandes juntes ecclésiastiques, il nous reste encore à étudier le caractère et les résultats du concile de Bâle.

D'après un arrêté des Pérès de Constance, Martin V, au moment de son élection, avait dû prendre l'engagement formel de convoquer une nouvelle assemblée, au plus tard cinq ans après. Au temps voulu, en effet, il en convoqua une à Pavie, qu'il transféra ensuite à Sienne ; mais bientôt, avant qu'elle eût presque rien fait, il la congédia, sous un futile prétexte, en promettant de la réunir sept ans plus tard. Au bout des sept ans, il en eût été probablement de même, sans les circonstances de plus en plus critiques qui troublaient alors l'empire d'Allemagne.

Le supplice de Jean Hus et celui de Jérôme de Prague avaient excité dans leur pays la plus vive irritation. Le premier y était déjà révéré comme un martyr. Les demeures des prélats, connus pour avoir i)ris part à sa condamnation, avaient été pillées et détruites, et l'archevêque, assiégé dans son palais, avait dû prendre la fuite. Partout retentissaient de vives imprécations contre Sigismond et contre le concile. Pendant qu'il siégeait encore, l'université de Prague lui avait adressé une protestation solennelle. Une partie de la noblesse s'y joignit, demandant au roi des églises où la doctrine de Jean pût être librement prêchée et la communion administrée selon l'ancien rite de Bohême. Le concile, non content de repousser cette demande et cette protestation, somma les magistrats de punir par le fer et par le feu tous ceux qui partageraient les sentiments de l'hérésiarque, et deux de ses disciples furent brûlés

à Prague sur l'ordre du cardinal, porteur de ce décret.

Aussitôt la révolte éclata ; la noblesse et le peuple de Bohême prirent les armes. Un jeune seigneur, Jean surnommé Zisca ou le Borgne, chambellan à la cour de Venceslas, se mit à la tête de ce mouvement. Depuis qu'une de ses sœurs, placée au couvent, avait été indignement outragée par un moine, il avait voué une haine mortelle à tous les gens cloîtrés. La nouvelle du martyre de Jean Hus vint redoubler sa fureur. Muni d'une espèce d'approbation que le roi eut l'imprudence de lui donner par écrit, il rassembla une troupe de conjurés dont les ressentiments religieux étaient encore échauffés par de vieilles haines nationales. Venger Jean, c'était venger la race bohème de la longue oppression de la race allemande et du clergé qui s'en était fait l'instrument. Venger Jean, ce fut bientôt, après la mort de Venceslas, combattre à outrance les prétentions de son frère Sigismond au trône de la Bohême. Du reste tous ces mouvements portaient les livrées de la religion. Partout sur son passage Zisca faisait célébrer le culte en bohémien et la communion sous les deux espèces ; il avait fait peindre le calice sur ses étendards, sur le bouclier de ses soldats, et prenait le titre de « Frère Zisca du calice. » Une montagne, du nom de Tabor, lui servait de quartier général. C'est de là, qu'à la tête d'une armée qui grossissait à chaque pas, il parcourait en tous sens la Bohême et les pays voisins, pillant les

églises, détruisant les monastères, faisant subir aux religieux et aux prêtres des traitements inhumains, qu'assurément ne justifiait point l'affront qu'il avait reçu de l'un d'eux, que ne justifiaient pas même les boucheries de Kuttenberg, exécutées au nom de la foi catholique, mais que, dans ces temps d'anarchie, les passions sauvages, déchaînées de tous côtés, rendaient presque inévitables.

En vain fit-on marcher contre Zisca toutes les troupes de l'Allemagne. Avec des chariots liés entre eux par de fortes chaînes, il formait autour de lui un mobile rempart, puis soudain les déployant et les lançant avec impétuosité dans la plaine, il balayait et culbutait tout devant lui. Privé dans un combat du seul œil qui lui restait, il continua à diriger les opérations de ses troupes. Après sa mort, plusieurs des siens, le reconnaissant encore pour chef, s'appelaient fièrement les orphelins, et son nom les guidait encore à la victoire et au carnage. Ce n'étaient pas les lourds escadrons de Sigismond qui pouvaient résister à une telle fougue. Déjà, dans l'espace de douze ans, l'armée impériale avait été dix fois battue, cinq croisades publiées par le saintsiége n'avaient pas eu plus de succès, et, dans la dernière, commandée en personne par le légat romain, deux cent mille impériaux avaient fiii devant soixantedix mille hussites.

Après une déroute si complète, on ne pouvait plus songer pour le moment à continuer la guerre. L'empe-

reur et le légat résolurent de tenter un acconimodement et pour cela ils mirent tout leur espoir dans le concile général promis pour cette époque. Ils se flattèrent que si les hussites y étaient admis à faire valoir leurs griefs et qu'on les satisfît par quelques légères concessions, la paix pourrait être rendue à l'Allemagne. Vous voyez donc qu'ici encore, la réforme ne devait être qu'un moyen, nullement un but, que ce que l'on cherchait avant tout, c'était la pacification de l'Église et de l'Empire. En tout cas, dans des circonstances pareilles, le pape nouvellement élu, Eugène IV, ne pouvait se refuser à remplir l'engagement pris par son prédécesseur.

Pour inspirer confiance aux hussites, on fit choix d'une ville libre sur les frontières de l'Allemagne, et le concile fut convoqué à Bâle, où il s'ouvrit le 1 4 décembre 1431. Mais à peine la première session avait-elle été tenue, qu'Eugène, inquiet des résultats que pouvaient avoir les délibérations d'une assemblée réunie si loin de lui et disposée d'avance aux concessions, envoya secrètement à son légat de pleins pouvoirs pour la dissoudre et la transporter à Bologne. Ce légat, encore sous le coup du souvenir de sa déroute, lui fit à ce sujet les représentations les plus vives : «Très saint Père, lui écrivit-il, que dira le monde ? Conciles sur conciles et point de réformes après cela ! Tous les laïques vont se ruer sur nous comme l'ont déjà fait les hussites... le clergé deviendra l'objet de la haine générale, le peu de consi-

dération dont il jouit achèvera de s'évanouir. » et sans attendre la réponse de son maître, le légat prit sur lui de supprimer l'ordre qu'il avait reçu. Mais le secret en avait transpiré, et le concile, dans son indignation, après avoir proclamé de nouveau le principe de sa suprématie, fort de la protection de l'empereur, et profitant des embarras qui venaient de surgir à Eugène en Italie, le força à révoquer sa bulle de translation, exigea de lui d'avance une pleine adhésion à ses actes, puis, dans une série de décrets rigoureux, se prononça contre la fréquence des appels, contre la prolongation des interdits, contre les annates, contre les tributs que Rome levait sur les archevêques, contre le prix exhorbitant qu'elle mettait à l'expédition de la moindre bulle, enfin contre les entraves qu'elle apportait à la liberté des élections. A tous ces décrets, Eugène opposait d'amères remontrances ; mais, voyant qu'on n'y avait aucun égard, il résolut de saisir le premier prétexte plausible pour rompre en visière au concile. Ce prétexte s'offrit bientôt.

Quatre siècles auparavant, l'Église grecque s'était séparée de l'Église latine, et ce schisme qui dure encore, empêchant les grecs et les latins de s'unir pour arrêter les progrés des turcs, l'empereur grec, sur le point d'être assiégé dans sa capitale, demandait à grands cris une conférence où il pût venir en personne, avec le patriarche d'Orient, négocier cette union. La discussion s'engagea aussitôt dans le concile, sur le lieu où il con-

venait de les recevoir. La plupart désignaient Bâle, ou, à son défaut Avignon ; Eugène voulait l'Italie, bien plus commode, il fauten convenir, pour un semblable rendezvous. Le débat devint tumultueux, et serait devenu sanglant sans l'intervention des bourgeois de Bâle. On alla aux voix ; l'avis d'Eugène eut le dessous. Aussitôt, sur l'ordre qu'il avait donné d'avance, les prélats de son parti quittèrent la ville, de tous ses cardinaux il n'en resta qu'un seu4, et Eugène, traitant l'assemblée de Bâle de conciliabule illicite, de synagogue de Satan, déclara le concile transporté àFerrare, puis à Florence, où il eut la joie de recevoir les grecs et de traiter seul au profit de l'Église latine cette réunion tant désirée, qui hélas, ne sauva point le trône de Constantinople et qui elle-même ne subsista pas longtemps.

Les Pères de Bâle, insolemment bravés, ne ménagèrent plus rien. Ils suspendirent, puis déposèrent Eugène, évoquèrent à eux toutes les affaires pendantes en cour de Rome ; sur les sièges et aux places laissées vacantes par l'absence des évêques, ils firent transporter tout ce qu'il y avait de reliques à Bâle, jugeant qu'un saint mort valait pour le moins un prélat réfractaire ; enfin comme il fallait à leur tête un pape pour lutter d'égal à égal avec le concile de Florence, à défaut de cardinaux, ils chargèrent trente d'entre eux de procéder à l'élection d'un nouveau pontife.

Leur choix n'étonna pas peu la chrétienté. Le trésor pontifical étant resté à Rome, et leurs propres décrets

leur interdisant la vente des bénéfices, ils pensèrent qu'il leur fallait un pape assez puissant pour les protéger et assez riche de son propre fonds pour suffire à l'entretien de sa cour. En conséquence, ils élurent Amédée, ex-duc de Savoie, qui, après avoir régné longtemps et non sans gloire, avait abdiqué en faveur de son fils et s'était retiré dans le domaine de Ripaille sur les bords de notre lac, prés de Thonon, où il vivait, selon les uns en délicat épicurien, selon d'autres, en dévot anachorète. Peut-être faut-il prendre un milieu entre ces deux avis, bien que le proverbe, nullement genevois, comme on pourrait le croire, mais bien français, semble donner raison au premier. Une députation se rendit donc à Ripaille pour offrir la tiare à Amédée, qui l'accepta après quelque résistance et se rendit à Bâle, où il fut salué sous le nom de Félix V.

Ainsi pendant qu'à Florence on travaillait à terminer le schisme d'Orient, à Bâle on renouvelait le schisme d'Occident, et cette fois ce ne fut plus seulement deux papes, ce furent deux papes et deux conciles qui pendant dix ans (1438-49) se trouvèrent en présence, fulminant les uns contre les autres les manifestes les plus outrageants.

Au milieu de ces nouveaux conflits, l'œuvre de la réforme avançait-elle du moins, et les Pères de Bâle délivrés d'un pape récalcitrant, poursuivaient-ils avec courage leur abatis de vieux abus?

Sauf un règlement d'une juste sévérité contre les

prêtres immoraux, on peut dire, qu'en fait de réformes essentielles, atteignant dans le vif les plaies de l'Église, les Pères de Bâle ne parurent guère plus zélés que ceux de Pise ou de Constance. Depuis quelque temps les hussites s'étaient divisés, ils avaient même essuyé quelques revers, en sorte qu'on n'était plus si pressé de faire droit à leurs réclamations. Les quatre auxquelles se bornaient les plus modérés d'entre eux, ne leur furent accordées qu'entourées de mille réserves. On en profita plus tard pour les leur retirer toutes à l'exception d'une seule, la liberté de communier sous les deux espèces. Enfin, quant aux réformes concernant la papauté, le pauvre Félix, reconnu à peine par deux ou trois petits États, avait, même avec la dîme que les membres du concile s'étaient imposée pour lui, assez de peine à tenir son rang et à récompenser ses partisans, pour qu'on pût songer à rogner ses bénéfices. Aussi, l'ardeur réformatrice du concile s'était-elle bien calmée depuis la retraite d'Eugène.

D'ailleurs, il ne suffisait pas de vouloir et d'oser, il eût fallu pouvoir. Or l'attitude des princes et du haut clergé, depuis l'élection de Félix, montrait bien le prestige que conservait encore le vrai pontife romain. On eût pardonné au concile de suspendre Eugène de ses fonctions, on ne lui pardonna point d'avoir, sans le ministère des cardinaux, nommé un second pape, un pape laïque, un pape qui avait été marié. Le roi de France ne l'appelait que « Monsieur de Savoie ; » l'empereur

en l'abordant affectait de ne lui baiser que la main. La plupart des princes, ou demeurèrent neutres, ou se déclarèrent pour Eugène ; les évêques quittaient Bàle l'un après l'autre ; le peu qui restaient, réduits à l'inaction ou congédiés par l'empereur, furent obligés, ainsi que Félix, de se transporter à Lausanne où ils tinrent encore en 1 449, une session publique. La mort d'Eugène étant survenue, les cardinaux romains, mieux inspirés cette fois, nommèrent le plus respectable d'entre eux, Thomas de Sarzane, évèque vraiment distingué par sa science et par ses mœurs. Couronné pape sous le nom de Nicolas V, il obtint le suffrage de toutes les cours. Les partisans de Félix qui n'auraient pu décemment traiter avec son prédécesseur, n'hésitèrent point à entrer en négociation avec lui et, ayant obtenu des conditions acceptables, déclarèrent le concile dissous. Amédée lui-même reprit son nom, consentit à résigner la tiare, reçut en échange les titres de premier cardinalévêque et de légat du Saint-Siège auprès de plusieurs diocèses, et revint vivre à son cher Ripaille, puis à Genève, dont il s'était fait nommer évèque et où il mourut en 1 451 , deux ans après son abdication.

C'est par cette circonstance que nous nous trouvons posséder, soit aux archives, soit à la bibliothèque de notre ville, un grand nombre de pièces et d'actes originaux relatifs au concile de Bàle. Vous y pouvez voir encore, munie des cordons où pendait le sceau pontifical, la bulle originale envoyée par Eugène à son légat

poui' ordonner la dissolution du concile, puis celle où il révoquait honteusement cette première bulle, les négociations du concile avec les grecs, les commissions données pour dresser la sentence contre Eugène et pour administrer l'église en sa place, la lettre de créance expédiée à Félix, le testament de ce dernier en faveur de son fils, et une foule d'autres pièces, dont plusieurs, encore inédites, ne sont pas sans importance pour l'histoire de l'époque.

Nicolas V, seul pape désormais reconnu, après avoir révoqué toutes les censures du concile, célébra fastueusement son propre triomphe au jubilé de 1450, qui attira dans Rome un prodigieux concours du monde catholique.

Dés la dissolution, ou plutôt, dès les premiers embarras du concile de Bàle, les papes ne furent plus occupés qu'à faire disparaître toute trace de ses décrets.

Quant aux promesses générales de réformes, ils surent les éluder en gagnant les princes tour à tour. Aux uns ils octroyaient pour leurs fds, leurs petits-fils ou leurs neveux les honneurs de l'Église les plus lucratifs; aux autres, ils assignaient une part dans les revenus ecclésiastiques de leurs États; à d'autres encore, ils promettaient l'appui du siège romain, soit dans leurs négociations, soit dans leurs guerres en Italie. Le moyen, après cela, de se brouiller avec les pontifes, de leur disputer des prérogatives, des droits dont ils faisaient ou promettaient de faire un usage si libéral ! On passa avec

eux des concordats qui annulaient de fait tous les décrets des conciles, et partageaient entre Rome et les rois les dépouilles des Églises.

Les États de l'Allemagne, pendant leur neutralité, avaient adopté les premiers édils du concile de Bàle, et Eugène IV, pour les attirer dans son obédience, avait du consentir à leur maintien. Fins tard, Nicolas V usa de tant d'adresse auprès de l'empereur, que, dans un concordat de Vienne, digne pendant de celui qui naguère s'est signé dans cette même ville, il fit noyer dans un déluge d'exceptions les mesures de réforme précédemment votées, et reprit pièce à pièce tout ce que l'Allemagne, durant quarante ans, avait travaillé à conquérir.

De même, pendant les sessions du concile, le roi de France Charles VII avait admis, à la sollicitation de ses évèques, sous le titre de Pragmatique sanelion, tous les décrets de Bàle qui limitaient rautorité et prévenaient les exactions du pape en France. A peine Charles VII eut-il fermé les yeux, que la cour de Rome obtint de son fils l'abrogation de cet acte. Vainement Louis XII, brouillé avec elle, s'empressa-t-il de le rétablir ; vainement, de concert avec l'empereur, fit-il assembler à Pise un nouveau concile qui renouvela les anciens décrets et prononça la suspension du pontife. Ligué avec l'Espagne, avec Venise, avec les Suisses, Jules II réussit à regagner l'empereur, fit chasser les Français d'Italie, força le concile à se dissoudre, mit la France à l'interdit.

condamna pour toujours l'appel aux conciles généraux, ainsi que les doctrines qui établissaient leur suprématie, annula enfin la Pragmatique sanction, que son successeur, une fois la paix conclue avec François P', remplaça définitivement par le fameux concordat de 1 576. Le pape se dessaisit alors de quelques-uns de ses privilèges les plus désagréables au roi ; puis, ils partagèrent entre eux la nomination aux grands bénéfices. Le roi nommait, le pape instituait ; dés lors François P"" avait, ainsi que le pape, une main dans les coffres du clergé. A un roi tel que lui, il ne fallait pas de réformes plus sérieuses, et plus tard, il ne crut pas payer celle-ci trop cher par le sang de quelques milliers de ses sujets.

Je donnais à entendre tout à l'heure que les décrets de Bâle avaient été, sans exception aucune, abrogés par la cour de Rome. Je me trompais. Il en est un, au contraire, qui, après d'étranges vicissitudes, de longs rebuts et des disputes sans fin, a eu l'insigne fortune d'être de nos jours ratifié au Vatican et proclamé par Pie IX comme obligatoire pour tout le monde catholique. Je veux parler du décret sur le dogme et sur la fête de V Immaculée Conception. Par ce surcroît d'honneur attribué à la Vierge, les Pères de Bâle auraient-ils voulu racheter l'outrage qu'ils venaient de faire à un pontife? Ou bien le parti des franciscains, qui vraisemblablement dominait parmi eux, profita-t-il de la retraite des dominicains pour faire triompher sa doctrine favorite ? Quoi qu'il en soit, plus de quatre siècles avant Pie IX, les

Pères de Bàle avaient eu l'honneur, si c'en est un, de décider cette question, déjà depuis longtemps controversée, et de décréter, comme on vient de le faire de nouveau, que la sainte Vierge, en vertu d'une grâce signalée de Dieu, a été seule, entre toutes les créatures, exempte de la tache du péché originel. Selon l'heureuse expression d'un journal ultramontain, elle n'était auparavant pour l'Église qu'un Christ commencé, les Pères de Bàle en faisaient un Christ achevé. Pourquoi ce décret a-t-il été seul excepté de l'anathéme dont Rome continue à frapper tous les autres? Ne serait-ce point parce qu'elle y a vu le contraire d'un article de réforme, ou encore, parce que le froc de saint Ignace patronne aujourd'hui ce que patronnait alors le froc de saint François?

Maintenant nous pouvons, ce semble, dresser le bilan des conciles réformateurs du quinzième siècle. Un nouveau principe de gouvernement ecclésiastique avait été proclamé par eux ; au dogme de la suprématie des papes ils avaient opposé celui de leur propre suprématie. Mais ce principe, comment l'avaient-ils appliqué ? En fait de réformes positivement religieuses, que s'étaientils proposé? Peu de chose, vous l'avez vu. Qu'avaientils fait? Moins encore. Et de ce peu qu'ils avaient fait, qu'était-il resté? Rien, ou presque rien. Je vous laisse à conclure ce qu'on pouvait espérer des conciles à venir.

Au reste, voici ce qu'en pensait au temps de Luther, l'un des chrétiens et des prélats les plus zélés :

« Une réfonnation, » écrivait en 1519 Jean, évêque de Chem, « n'aura lien que dans un concile général libre et sincère, où présidera le Saint et non le malin esprit. Mais hélas ! » ajoutait-il, «je crains bien que notre siècle ne soit pas digne d'un tel concile, d'un concile légitime où l'Église soit purifiée de ses vices, tant nous sommes encore sous le joug de nos vieilles erreurs. On n'assemble des conciles qu'à regret et de loin en loin, le plus prés qu'on le peut de Rome. Tout s'y traite sous l'influence des puissants, et la voix des vrais fidèles ne peut librement s'y faire entendre pour corriger, même lentement, ce qui concerne la religion ! »

Et l'on voudrait que Luther eût eu meilleure confiance dans ces assemblées ! Et l'on s'étonne qu'après tant d'expériences réitérées, il n'en ait pas attendu patiemment, indéfiniment, une nouvelle qui, d'après les juges les plus impartiaux, ne pouvait manquer d'avoir les mêmes résultats ! Pour moi, j'éprouve, je l'avoue, un sentiment tout contraire. Loin d'être surpris qu'il n'ait pas attendu un nouveau concile,je m'étonne plutôt qu'il ait pu sérieusement en appeler à un concile ; et, n'était la sage maturité qu'il était tenu d'apporter dans ses démarches, l'influence inévitable des idées et des usages de son siècle, j'aurais peine à concevoir de sa part cet excès de confiance.

Ce que je comprends infiniment mieux, c'est la parfaite sécurité des papes à l'issue des conciles du quin-

ziéme siècle. Après les avoir, tant de fois, tour à tour éludés, différés, adroitement éconduits ou brutalement congédiés, après avoir rompu comme des toiles d'araignées ces décrets sur parchemin qu'ils avaient rendus ; que dis-je ? après avoir vu un concile prétendu réformateur brûler le plus sérieux, le plus sincère et en même temps le plus modéré censeur des abus, ils pouvaient bien se croire pour toujours à l'abri d'une réforme. Je comprends dès lors la tranquillité de Léon X à l'ouïe du bruit que faisaient les thèses de Luther. Je comprends également les excès de ses prédécesseurs, le népotisme et les extorsions d'un Sixte IV, l'infâme duplicité d'un Innocent, les injustes querelles d'un Jules II, le dévergondage, les scélératesses inouïes de la cour d'Alexandre .

Il arrivait aux j>ontifes romains d'alors ce qui était arrivé aux empereurs de l'ancienne Rome, ce qui arrive à tous les tyrans, couronnés, mîtrés ou autres, à chaque pouvoir, en un mot, qui est parvenu à fouler aux pieds toute opposition. Ne trouvant plus de contrôle hors de soi, on finit par perdre aussi le contrôle de soi-même ; on se livre sans frein à tout caprice, on franchit toutes les limites de la justice et du droit, on perd tout sentiment de pudeur, on pousse jusqu'aux excès les plus invraisemblables, les plus monstrueux, le délire du despotisme. II en fut ainsi pour les papes de la fin du quinzième siècle. Devant ces conciles réduits à la nullité, devant ces princes qu'ils étaient parvenus à dominer.

devant ce peuple romain enfin, dompté, muselé, mais non amendé, et qui souriait aux orgies du Vatican comme au bûcher de Savonarole, ces papes étaient bien fondés à croire qu'ils n'avaient plus rien à ménager, ils pouvaient dire comme Néron :

J'ai cent fois

Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée.

Mais tandis qu'autour d'eux ils ne voyaient plus d'autorité capable de limiter la leur, une puissance qu'ils ne connaissaient pas encore, puissance immatérielle à la vérité, mais parla même d'autant plus redoutable pour eux, s'élevait, grandissait de l'autre côté des Alpes. Cette puissance, c'était l'opinion, l'esprit public, ou plutôt ce que nous pouvons appeler la conscience chrétienne.

Depuis que les peuples chrétiens avaient été appelés à réfléchir, depuis que l'Évangile, traduit en langues modernes, avait été mis en leurs mains, en comparant ce qu'ils y trouvaient écrit à ce qui se passait sous leurs yeux, de plus en plus ils arrivaient à douter que la religion qu'on leur prêchait fût vraiment celle de Jésus- Christ, que ceux qui la leur prêchaient fussent vraiment les successeurs des apôtres. Les bassesses des cours de Rome et d'Avignon, la tragi-comédie du schisme, la rivalité des trois papes et tous les désordres qui avaient suivi, n'étaient pas propres à dissiper ces doutes; il eût fallu être aveugle pour ne pas voir que, dans ces démê-

lés, les principaux acteurs avaient en vue d'autres intérêts que ceux du ciel et le salut des âmes confiées à leur soin. On commençait donc à s'éloigner d'une église dégénérée ; çà et là se formaient des groupes de sincères imitateurs de Jésus, groupes que la persécution ne dispersait que pour un temps et dont l'influence se répandait de proche en proche. Les hussites euxmêmes, épurés plutôt qu'abattus par leurs revers, quittaient le glaive des combats pour celui de la parole, et, de sectaires fanatiques, devenaient de paisibles, mais toujours courageux témoins de la vérité.

Dans le même temps, la science venait ajouter ses clartés à celles de l'Évangile. Puis comme dans la main de Dieu tout peut servir à l'avancement de son régne, les progrés matériels eux-mêmes secondaient l'essor des esprits ; grâce à l'industrie et au commerce renaissants, il se formait une classe toujours plus nombreuse qui, vivant de son travail, ne demandait à l'Église ni aumônes, ni bénéfices, qu'aucun lien d'intérêt n'enchaînait plus à elle, et chez qui l'indépendance de la position assurait celle de l'esprit et du caractère. Grâce à l'imprimerie, enfin, la pensée venait de trouver un véhicule aussi rapide que puissant, qui répandait à flots ses produits dans toute l'Europe.

Ainsi se formait, ainsi croissait la puissance nouvelle avec laquelle les papes allaient avoir à compter. C'est elle que Luther invoque en dernier ressort. Frustré dans son appel à Rome, frustré dans son appel au con-

cile, il s'adresse à la conscience publique, il l'interpelle par ses fameuses Thèses : elle répond par la Réforme du XV!"" siècle ; réforme encore imparfaite, même au point où elle est parvenue de nos jours, 7ious le savons, puisque chaque siècle a pour mission de la poursuivre, mais Réforme déjà sérieuse, profonde, atteignant de bien plus près qu'on ne l'avait jamais fait la racine du mal, et dont Rome elle-même ne tarda pas à subir l'heureux contre-coup.

De tout ceci, Messieurs, la conclusion se tire d'ellemême; la même puissance qui décida la Réforme est seule capable de la soutenir, de la répandre et au besoin de la sauver. Oui, pour continuer cette œuvre, ne comptons ni sur un pape libéral, ni sur des assemblées d'évêques, ni sur des constitutions d'États et des édits de prince, ni même sur des consistoires et des synodes, enfin sur aucune autorité ecclésiastique ou civile, si ces pouvoirs ne sont soutenus par une opinion publique, non seulement éclairée, mais surtout fortement trempée d'esprit moral et religieux.

C'est donc à propager ces lumières, à former et à entretenir cet esprit que doivent travailler désormais tous les vrais amis de la Réforme. Pour cela que faut-il faire? Nous ne saurions trop le répéter : fournir à tous d'abondants secours religieux, ouvrir des lieux de culte partout où il n'en existe point encore, encourager une presse vigilante et courageuse, créer des foyers d'instruction soHde sur tous les sujets qui, de près ou de loin, se rattachent à la religion.

Tel est particulièrement le but dans lequel, depuis quelques années déjà, ces séances ont été établies. Profitons de cette ressource que la Commission de la Vie religieuse a si généreusement mise à notre portée. Fécondons en nous, par ces mutuelles communications, ce qu'il y a de plus grand dans l'homme, la pensée, la pensée surtout, par laquelle il s'unit à Dieu. Tandis que d'autres bâtissent chez nous la cité matérielle,, nous, sans la dédaigner, ce qu'à Dieu ne plaise, fondons, relevons la cité spirituelle et morale qui doit la dominer, comme l'âme domine sur le corps. Renouons, perpétuons la chaîne des nobles traditions de notre passé.

Elle n'est pas si loin de nous cette génération qui, sortie des orages du siècle dernier, répandit sur notre ville un éclat si honorable et si pur. Nous qui l'avons vue briller, puis disparaître presque tout entière, ah! puissions-nous, avant de disparaître à notre tour, voir par les efforts de la génération qui s'élève, poindre à notre horizon l'aurore de jours aussi glorieux. Ne souffrez pas. Messieurs, qu'aucune circonstance extérieure paralyse votre élan. Le principe de votre valeur n'est pas hors de vous, il est en vous-mêmes. Rien ne peut arrêter le jeune aigle prêt à prendre son essor. Rien n'est obstacle, tout est levier pour une âme ardente et généreuse. C'est du sol le plus aride que sortent souvent les plantes les plus robustes. Les temps sont-ils mauvais, les vents sont-ils contraires, imitez Luther à

ia Wartbourg ! recueillez-vous en vous-mêmes, cultivez avec confiance des germes qui, tôt ou tard, trouveront à s'épanouir, développez par un travail opiniâtre les forces que Dieu vous a données pour le servir. Elles vous traceront votre chemin, vous dicteront votre tâche, vous diront bien plus haut que nous ne saurions le faire, ce qu'attendent de vous Dieu, la patrie et l'humanité.

LE MARTYRE

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