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LA PERSÉCUTION

Messieurs,

Appelé par le vœu de la Commission de la vie religieuse, à vous entretenir de quelque sujet relatif aux premiers siècles de l'Église, je n'ai pas à craindre que celui dont j'ai fait choix vous semble pécher par trop d'actualité. « Que vient-on, direz-vous plutôt, nous parler de persécutions et de martyre? Nous ne sommes ici ni chez les Druses ni à Madagascar. Ici, la liberté religieuse est entière; chacun pense comme il veut,

^ Ces conférences ont été prononcées à Genève, devant un auditoire d'iiommes, en novembre 1860.

parle comme il veut, s'assemble et prie avec qui il veut. La profession du christianisme est, chez nous, si peu contrariée, elle est, pour mieux dire, tellement encouragée, qu'il y aurait à redouter, pour les chrétiens, un excès de faveur attiédissant, bien plus qu'un excès de disgrâce. »

Cela peut être pour le présent. Il ne faudrait pas cependant se faire trop d'illusion pour l'avenir. La liberté religieuse n'est pas de si vieille date dans notre Europe, et nous n'y sommes pas nous-mêmes tellement isolés, qu'au milieu des continuelles péripéties qui l'agitent, dans ces alternatives de révolutions et de contre-révolutions, où, tour à tour, on ne songe qu'à tout détruire ou à tout restaurer, chacun ne doive se préparer d'avance aux sacrifices auxquels il peut être appelé pour appuyer ses convictions les plus chères. La vérité religieuse aura toujours des assauts à soutenir, parce que toujours elle rencontrera des intérêts et des passions qui lui seront contraires. A chacun des degrés de sa marche ascendante, elle trouve des ennemis qui s'efforcent de lui barrer la route. Toujours donc, il sera nécessaire de fixer nos regards sur ceux qui ont vaillamment combattu pour elle.

Quel est, d'ailleurs, dans cette vie le poste qui n'ait ses luttes et ses périls, le champ qui ne soit parfois pénible, ingrat à cultiver? Dieu n'a-t-il pas, à bon droit, proportionné les difficultés de notre tâche à l'étendue des dons qu'il nous accorde, et ne sont-ce pas ces

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difficultés mêmes qui les augmentent et qui les fortifient? -Le soldat qui défend son pays, le citoyen qui cherche à y faire régner le droit et la justice, le père de famille qui veut fonder sur la base solide des vertus l'avenir de ses enfants, le chrétien qui combat l'empire du mal autour de lui et surtout en lui-même, l'infortuné que presse l'aiguillon du chagrin, de la maladie ou de la pauvreté, nous tous, enfin, qui que nous soyons, n'avonsnous pas, à quelque période de notre vie, des croix à porter, un calvaire à gravir, et, dès lors, quelque force d'âme à déployer ? Comme toutes les vertus sont sœurs, tous les dévouements sont frères, tous peuvent se servir de modèle, et sur quelque théâtre que l'héroïsme se produise, le spectacle en sera toujours fortifiant, l'exemple toujours salutaire.

Mais enfin, j'y consens : laissons ici de côté toute considération d'actualité, d'opportunité. Ne voyez, si vous le voulez, dans le sujet que j'ai choisi, qu'une page détachée un peu au hasard des annales chrétiennes; n'y cherchez que l'intérêt qui s'attache à tout grand phénomène historique. Pour sympathiser avec les anciens martyrs, il n'est pas même besoin d'être chrétien, il suffit d'être homme et d'avoir un cœur d'homme, capable de sentir ce qui est grand et généreux. Le dévouement des martyrs ne le cède en rien, sous ce rapport, à celui des plus illustres héros. Écoutez ce qu'en pense un voyageur, un historien, occupé en ce moment à étudier sur les lieux les souvenirs de

l'ancienne grandeur romaine : « Il n'y a rien de plus héroïque dans l'histoire, dit M. Ainpére, que cette lutte sans combat, cette protestation sans violence, ces milliers d'êtres humains qui meurent avec joie dans les supplices, parce qu'ils veulent adorer Dieu et ne veulent pas adorer l'empereur. A Ronie, où j'écris, quand je veux retrouver les souvenirs de la liberté, je ne vais pas les chercher au Forum, où les monuments de la république ont disparu; non, j'entre au Colisée ou je descends aux Catacombes *. »

C'est à ce spectacle que je vous convie. Mais, avant d'assister aux luttes du martyre, voyons comment les premiers chrétiens y furent appelés; expliquons comment, dans cet empire romain qui se vantait de sa tolérance, et qui la poussait en effet si loin, qu'il fit de Rome un réceptacle de tous les cultes et un rendezvous de tous les dieux, les chrétiens ne purent professer leur culte et propager leur foi qu'au prix de mille souffrances. C'est vous dire qu'aujourd'hui nous allons rechercher ensemble la cause et l'étendue des persécutions que l'Église primitive eut à subir, et, pour cela, étudier sa position au milieu du monde romain.

Lorsque le christianisme conunença à se répandre chez les païens, le terrain lui avait été, en quelque sorte, préparé d'avance, non au point de vue matériel seulement, par les progrès du commerce et de la civili-

' Bévue des Deux Mondes, 1859.

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satioii, par les rapports que la domination romaine avait établis entre toutes les parties du monde policé, mais encore spirituellement par les lumières religieuses qui s'y trouvaient répandues. Les Juifs, dispersés depuis plusieurs siècles, avaient, dans toutes les principales villes, des synagogues où leur culte se célébrait en grec. Des païens, attirés par la curiosité d'abord, puis, retenus par un attrait plus relevé, fréquentaient ces synagogues; ils y venaient apprendre à connaître le vrai Dieu, ils aimaient à entendre sa majesté célébrée par les cantiques de David et par les sublimes accents des prophètes. Ce sont ces auditeurs, auxquels les juifs donnaient le titre peu flatteur de prosélytes de la porte, qui sont désignés dans le Nouveau Testament sous celui de « païens craignant Dieu. » Lorsque la parole des Apôtres vint à se faire entendre dans ces assemblées, avec quel transport ne durent-ils pas apprendre que le Dieu du peuple juif, loin de les frapper d'exclusion, les entourait aussi de sa bienveillance, que le Créateur du monde, révélé par Jésus comme le père de tous les humains, leur ouvrait à tous un accès dans son céleste royaume ! L'Évangile nous les montre suspendus aux lèvres de saint Paul, l'écoutant avec ravissement, et, au sortir des synagogues, d'où l'opposition des juifs l'avait chassé, l'escortant jusqu'en sa demeure, et formant avec lui un premier noyau d'églises chrétiennes.

La philosophie grecque, celle au moins dont Socrate et Platon étaient les principaux organes, eut aussi quel-

que part à cette œuvre de préparation. Oui, Messieurs, la philosophie, qui n'est autre chose que le bon usage des précieuses facultés d'observer et de réfléchir, dont Dieu nous a doués, ne s'était pas bornée à l'action négative et dissolvante qu'on lui attribue. Non contente de miner sourdement le crédit des cultes païens, elle faisait entrevoir à ses adeptes l'admirable unité de dessein qui préside au gouvernement de l'univers ; elle leur faisait pressentir la vie éternelle, logique et indispensable complément de celle-ci. Elle avait fait plus, elle avait allumé dans les âmes une soif de vérité, de sainteté, de perfection, que plusieurs vinrent étancher aux eaux vivifiantes de l'Évangile.

Mais, à côté de ces sectateurs de la vérité, — qu'ils vinssent de l'école ou de la synagogue, — il y avait les aveugles partisans de la coutume, ceux que toute nouveauté, si légitime qu'elle soit, dérange, ombrage ou inquiète, ceux qui pensent que ce dont l'humanité a vécu jusqu'à eux (au spirituel du moins) doit lui suffire encore et toujours. La coutume est fort respectable assurément, quand elle est juste et bonne; le passé mérite des égards, tant qu'on ne lui sacrifie pas les droits de l'avenir. Mais une chose doit avoir le pas sur tout le reste : la vérité, la vérité qu'il faut, non rechercher seulement, mais acheter, comme dit le Sage. Or, cette obfigation paraît trop coûteuse aux yeux du grand nombre . Pour s'y soustraire , on se cuirasse d'indifférence , et, au besoin, de scepticisme; On ne dira pas seulement

comme Pilate : « Qu'est-ce que la vérité? » mais, « y a-t-il une vérité ? Au milieu des ténèbres qui nous environnent, espérez-vous trouver mieux que vos pères? >'e pouvez-vous vous contenter du régime sous lequel ils ont prospéré? » Ainsi parlaient de soi-disant sages païens, dont Minucius Félix nous a transmis le langage. -« Combien, ajoutaient-ils, l'ami de la vérité n'aurait-il pas à gagner et pour sa conscience et pour son bonheur, de suivre les traditions qui nous ont été laissées par nos pères, d'adorer les dieux qu'on nous apprit à redouter, sans nous attacher à les connaître, de ne point prononcer sur l'essence divine, mais d'en croire sur parole ce que nous en ont transmis les premières familles du genre humain... Grâce à sa piété, la puissance romaine s'est étendue par delà les bornes de l'Océan, récompense des vertus religieuses du peupleroi Comment donc peut-il exister des hommes

assez présomptueux, assez emportés par je ne sais quelle sagesse impie, pour oser vouloir renverser une religion aussi ancienne, aussi utile, et signalée partant de bienfaits ? »

Ceux qui parlaient ainsi devaient craindre, à coup sûr, qu'on ne laissât ces téméraires nouveautés s'établir, se répandre, et devaient bientôt réclamer contre elles des mesures de répression.

Après eux venait la masse populaire, foule inculte et grossière, qu'on flattait, ménageait, contenait selon le besoin, mais que nul ne se souciait d'élever et d'in-

struire,à l'aveuglement de laquelle nul n'avait compati, que la philosophie elle-même, trop discrète ou trop hautaine (c'était là son tort), craignait ou dédaignait d'éclairer, — foule croupissante dans sa sensualité et son matérialisme, incapable de rien comprendre à une religion spirituelle, et qui, bien que médiocrement zélée pour les dieux de l'Olympe, n'aimait rien tant que leur culte joyeux. Leurs fêtes étaient pour elle des jours de dissipation efïrénée; au sortir des temples, elle courait aux spectacles licencieux de la scène, aux jeux sanglants de l'amphithéâtre, aux banquets où l'on consommait les victimes immolées, avec des libations qui ne coulaient pas toutes sur les autels. Pendant qu'elle se livrait à sa folle ivresse, quels étaient ces hommes qui n'y prenaient aucune part, qui fuyaient le théâtre, l'arène, les temples, les bois sacrés, et se renfermaient tristement dans leurs demeures? Sans doute, quelques misanthropes sévères et moroses, et, comme dit Tacite, de sombres ennemis du genre humain. — Mais encore, s'ils n'adoraient pas les dieux de l'État, qu'adoraient-ils? Comment concevoir un culte sans divinité visible, sans simulacres, sans autels, sans sacrifices, sans processions, sans encens? Ou les chrétiens n'avaient pas de Dieu, — et l'accusation d'athéisme, en effet, ne leur était pas épargnée ; ou bien, disait-on, ils adoraient un Dieu qu'ils avaient honte de montrer. i ce sujet, il n'était pas de contes absurdes qui ne trouvassent crédit parmi la foule. On avait jadis accusé les

juifs d'adorer un âne sauvage qui, selon je ne sais quelle tradition, leur avait fait découvrir de l'eau dans le désert. La même superstition était imputée aux chrétiens. «On assure, dit Tertullien, que nous adorons une tête d'àne.» — Mais, direz-vous. il n'y avait que la populace du fond des provinces, qui pût accueillir ces fables. — Non : elles circulaient à Rome dans le voisinage même de la cour: une découverte récente faite sur le mont Palatin nous en fournit la preuve. Il y a peu d'années, en déblayant une chambre de l'ancien palais des Césars, on a trouvé gravée par une pointe sur la muraille une grossière image représentant un homme à tète d'âne fixé à une croix; tout auprès, un autre homme tend les mains vers lui, puis au-dessous une inscription grecque, en mauvaise orthographe, porte ces mots : « Alexaméne adore son Dieu. » On suppose non sans raison, que cette image, vraisemblablement de la fin du IP^ siècle, était la caricature d'un affranchi ou d'un esclave chrétien, tracée par un de ses camarades de service, dans l'antichambre qu'ils hantaient ensemble *. — Mêmes préventions absurdes à l'égard des réunions chrétiennes. Comment croire qu'on s'assemblât simplement pour chanter un cantique, lire quelques lignes d'un ancien manuscrit, écouter un discours et, de temps en temps, manger ensemble du pain et boire sobrement à une même coupe ? Il y avait

* Garnicci, an crocifisso graffito da mano pagana. Roma, 1856.

là-dessous quelque mystère ridicule ou odieux. Le repas commémoratif du sacrifice de Christ, le baiser de paix par lequel les chrétiens, avant d'y participer, se saluaient entre eux, ces faits si simples, travestis par des imaginations perverses, devenaient des orgies secrètes, où regorgement d'un enfant, dont on buvait le sang mêlé à de la farine, servait de préliminaire et de signal à d'impurs embrassements.

Ainsi le christianisme, déplorablement méconnu par la foule ignorante, était pour elle un objet d'étonnement, de haine et de scandale.

C'est cette haine aveugle qu'exploita l'infâme Néron, lorsque, accusé par son peuple de l'incendie qui venait de consumer une partie de Rome, il imagina, pour se disculper, de rejeter ce crime sur les chrétiens. Laissons parler ici l'historien Tacite. « Aux insultes et aux outrages, dit-il, on ajouta les tourments ; après les avoir couverts de peaux de bêtes sauvages, on les livrait aux morsures des chiens qui les mettaient en pièces, on les clouait sur des croix, ou bien, les livrant aux flammes, on s'en servait comme de flambeaux pour éclairer la nuit. Néron avait prêté ses jardins pour cet affreux spectacle, et lui-même, en costume de cocher, mêlé à la foule ou monté sur son char, présidait aux jeux du cirque... »

Au reste, la foule n'attendait pas toujours qu'on lui désignât ses victimes. Elle était souvent la première à les demander. Qu'un fléau public, un tremblement de

terre, une peste, une inondation sévit dans certaines provinces, il lui fallait quelques malheureux sur qui se venger de ses souffrances, quelques victimes propres à apaiser le courroux des dieux. Ces dieux, qu'à l'ordinaire elle ne se faisait faute de blasphémer, elle ne songeait plus alors qu'à les fléchir; et comme le danger même ne lui faisait pas oublier ses amusements favoris, il fallait que l'expiation qu'elle offrait servit à satisfaire ses goûts dépravés. Tout à coup, dans l'amphithéâtre, après qu'un certain nombre de gladiateurs avaient péri sous la dent des léopards, la multitude, ivre de sang et non encore assouvie, demandait à grands cris qu'on amenât les chrétiens. Ces clameurs, pour l'ordinaire, n'étaient que trop obéies. De lâches et avides proconsuls n'avaient garde de défendre l'innocence au prix de leur popularité, et de sauver des malheureux dont les dépouilles devaient être leur partage.

Mais ici revient la question que nous nous posions en commençant. Comment ces exécutions s'accordaientelles avec les maximes de la tolérance romaine? Pourquoi les chrétiens restaient-ils seuls en dehors du droit commun? Si rien ne doit étonner de la part d'un Néron, ni de la part de maints gouverneurs de province, les Nerva, les Trajan, les Antonins, et d'autres princes, qui honorèrent comme eux le sceptre qu'ils portaient, ne durent-ils pas, non seulement réprimer des émeutes barbares, mais encore étendre équitablement au culte chrétien la liberté accordée à tant d'autres?

Assurément aucun gouvernement régulier ne pouvait approuver ces sauvages attentats ; aussi tous les princes dont nous venons de parler s'efforcèrent-ils d'y mettre un terme. Mais, reconnaissons-le, il y avait une religion établie par les lois, un culte qui faisait partie de la constitution et dont les rites étaient étroitement liés à tous les actes de la vie publique. Si à côté de ce culte on en laissait célébrer d'autres, si celui des juifs 'lui-même, à l'ordinaire, n'était point inquiété, c'était, d'une part, à cause de leur ancienneté qui semblait constituer une sorte de droit en leur faveur, de l'autre, parce que leur introduction ne semblait avoir rien de menaçant pour la religion établie. Les divinités païennes par leur multiplicité môme, jointe à leur caractère local, avaient chacune leur domaine et leurs adorateurs i particuliers ; les juifs, loin de rechercher pour leur I Dieu les hommages des païens, étaient plutôt portés à n les repousser; c'était grâce à cet esprit d'exclusion- ^ que leur culte était toléré, et les réunions des chrétiens l'avaient été de même, aussi longtemps qu'on les avait considérés comme une secte juive. Or, depuis la ruine de Jérusalem et de son temple, cette confusion n'était plus possible. Le rejeton était détaché de sa tige; le christianisme se présentait comme une religion nouvelle qui ne se concentrait plus dans les limites d'un seul peuple, mais aspirait à la conquête du monde et qui, visant à détrôner les anciens dieux, tombait par cela même sous le coup des lois protectrices du culte national.

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Ce fut Pline le jeune qui, pendant son proconsulat en Bithynie, provoqua sur ce point une décision du gouvernement romain. Lisez son rapport^dressé jJYajan , lisez la réponse de l'empereur; vous y verrez le fidèle tableau de la situation du christianisme au commencement du second siècle, de ses progrés, de l'hostilité dont il était l'objet, de l'embarras qu'éprouve à son égard un magistrat peu sympathique, mais consciencieux, de l'anxiété de ïrajan lui-même partagé entre son humanité et son devoir d'empereur. « Ne recherche point les chrétiens, écrit-il, ne les juge que surjne ^dénonciation forroeHe éloignée ; s'ils abjurent, ne t'eniquiers point si c'est sincèrement ou non ; leur obéiskance extérieure nous suffit, mais une désobéissance obstinée les rend passibles du dernier supplice *. »

Telle fut la règle de conduite que suivirent dès lors à l'égard du christianisme tous ceux qui se piquaient d'observer scrupuleusement les lois romaines, et c'est ce qui nous explique les persécutions qu'il eut à subir sous des princes d'ailleurs renommés pour leur justice et leur équité.

A ces motifs s'enjoignaient de temps en temps, il est vrai, de moins recommandables. Toute réunion d'hommes un peu nombreuse, inquiétait à cette époque les dépositaires du pouvoir. Trajan lui-même, tourmenté de craintes pusillanimes, avait interdit les corporations

' Épîtres de Pline le Jeune, liv. x, 96-97.

non autorisées et poussé la précaution jusqu'à refuser à la ville de Nicomédie, récemment dévastée par un incendie, la formation d'un corps d'ouvriers destiné à y porter secours. Partout se dressait devant lui le fantôme des sociétés secrètes. Les réunions chrétiennes ne devaient pas davantage trouver grâce à ses yeux. N'oublions pas enfin jusqu'où était portée à Rome l'adulation envers les empereurs. Ce n'étaient pas seulement des maîtres, c'étaient des dieux. De leur vivant même, on jurait par leur génie, on leur élevait des temples, on offrait de l'encens et des sacrifices devant! leurs images, les anniversaires de leur avènement et de leur naissance étaient célébrés comme des fêtes religieuses. Les chrétiens ne pouvaient leur rendre aucun de ces hommages ; et je n'ai pas besoin d'ajouter de quelle manière ce refus était commenté par les flatteurs, de quel châtiment était jugé digne ce crime « d'impiété envers les Césars ? » Voyons ce qui se passa sous Septime Sévère. Le commencement de son régne avait été plutôt favorable aux chrétiens. CTuéri, à ce qu'il croyait, par les prières de l'un d'eux, il avait étendu sa bienveillance sur tous. Cela dura jusqu'aux fêtes de son dixième anniversaire. Les chrétiens, déjà nombreux à Carthage, ayant refusé d'y prendre part, les délateurs eurent alors beau jeu; les persécutions suspendues reprirent leur cours avec plus de violence, un édit du prince interdit toute conversion au christianisme, les personnes accusées de ce

crime furent traduites en foule devant les tribunaux , et sommées d'abjurer sous peine de mort.

Parmi les promoteurs ou les instigateurs de ces persécutions, vous êtes surpris sans doute de n'avoir point encore entendu nommer les prêtres. C'est qu'en effet dans l'empire, il n'y avait aucun corps de prêtres particulièrement intéressé par ses privilèges, ou sa position, à faire respecter le culte dominant. Les Romains avaient trouvé en Orient le pouvoir des anciennes corporations sacerdotales déjà plus qu'ébranlé par les Grecs; ils lui avaient porté le dernier coup, et en Occident ne l'avaient mère ménaçré davantaç^e. Chez eux, l'autorité religieuse était tout entière dans les mains du pouvoir civil. Le pontificat suprême était l'apanage de l'empereur, les sacrificatures inférieures étaient données comme des retraites honorables à d'anciens magistrats, d'anciens généraux qui, sous les noms de flamines, de féciales ou d'augures, présidaient aux fêtes et aux sacrifices, mais du reste ne vivaient point de l'autel; leurs fonctions une fois remplies, ils rentraient dans la vie civile, et donnaient à leurs charges plus de lustre qu'ils n'en recevaient,

Ce fut là, sans nul doute, une circonstance heureuse pour l'Église. La foule inconstante, après avoir un moment donné carrière à sa haine, s'apaise bientôt lorsqu'aucune influence cléricale n'est là pour l'attiser. Les princes, si dévoués qu'ils soient à la religion de l'État, se laissent aisément distraire par d'autres soins,

s'ils n'ont auprès d'eux un sacerdoce attentif à leur rappeler ce qu'il regarde comme le plus saint de leurs devoirs. Croit-on que les germes de réforme, si nombreux au XVI'"' siècle en Italie, eussent été si promptement et si complètement étoulTés, s'il n'y avait eu là pour y veiller, un clergé puissant et riche, et un pontife, roi de trois millions de sujets? Croit-on que Louis XIV eût proscrit de gaieté de cœur la meilleure partie de son peuple, croit-on que cette proscription se fût soutenue pendant un siècle entier, si un clergé, grand propriétaire et tremblant pour ses revenus, n'eût harcelé le trône de ses impérieuses suppliques? Les premiers chrétiens eurent affaire à un sacerdoce moins acharné. A peine, dans les édits qui les frappèrent, aperçoit-on l'iniluence de quelques prêtres païens. Je n'en fais point honneur h ceux-ci ; s'ils étaient moins V fanatiques, c'est qu'ils avaient moins d'intérêt à l'être. Je signale seulement le fait, et j'en constate les effets. De là, n'en doutons point, l'intermittence des persécutions contre l'Église ; de là ces longues années de répit qui, au troisième siècle surtout, lui permirent de se remettre de ses souffrances, de reprendre des forces et de réparer ses brèches.

Mais cet avantage était durement compensé. Plus les persécutions avaient été longtemps suspendues, plus elles étaient terribles lorsqu'elles venaient à se rallumer. Après quelques-uns de ces princes indilïérents, étrangers souvent, décorés de la pourpre par le caprice

des légions, s'il venait à s'en élever un qui fût zélé pour les institutions romaines, décidé à faire respecter la religion de l'État, plus il la trouvait déchue, plus il se croyait tenu d'employer de rigueur; plus l'Église avait poussé de profondes racines, plus il fallait de violents efforts pour les extirper.

C'est ce qui eut lieu, lorsque le romain Décius, prenant au sérieux son titre de souverain-pontife, succéda à Philippe l'Arabe et au syrien Alexandre Sévère. Jusqu'alors, la persécution n'avait sévi en même tejnps que dans un certain nombre de provinces : sous Décius, elle s'étendit dans tout l'empire à la fois. Par son éditde l'an 250, tous les chrétiens furent sommés de comparaître devant leurs magistrats pour accomplir les rites de la religion établie. Sur leur refus, des menaces d'abord, des tortures ensuite, furent employées pour vaincre leur obstination. Dans les cachots où ils étaient entassés, on les laissait souffrir de la faim, de la soif, jusqu'à ce que le désespoii" les forçât à abjurer, et, s'ils persistaient, ils étaient punis de mort. Gallus, Valérien, animés des mêmes dispositions, déployèrent la même rigueur. Ce dernier surtout, jugeant qu'on ne pouvait venir à bout du parti chrétien qu'en lui ôtant ses chefs, condamna tous les ecclésiastiques et toutes les personnes de distinction, qui persisteraient dans la profession chrétienne, à périr par le glaive.

Heureusement, le régne de ces princes fut court, et, l'attention de leurs successeurs étant absorbée par la

guerre contre les Barbares, une paix de quelque durée fut de nouveau laissée à l'Église. Dioclétien, lui-même, hésita longtemps à la rompre, il calculait avec anxiété tout le sang qu'il lui faudrait verser. Mais son associé, Galérius, païen fanatique et bigot, autant que farouche gardien de la discipline militaire, irrité des signes de croix que les chrétiens se permettaient dans son camp, et qui troublaient, prétendait-il, l'efTicacité de ses sacrifices, n'eut pas de repos que, par ses calomnies et ses indignes manœuvres, il n'eût fait de nouveau déclarer la guerre aux chrétiens. Cette décision une fois prise, les demi-mesures n'étaient plus de saison. L'Éghse avait pris une telle extension, qu'une persécution générale avait seule quelque chance de réussir. Aux rigueurs de Décius et de Valérien on en ajouta de nouvelles. Tous les édifices chrétiens durent être abattus, tous les exemplaires des Livres saints livrés aux flammes, tous les ecclésiastiques, et bientôt tous les laïques qu'on put arrêter, enfermés en masse dans les prisons ou dans les mines, d'où l'on traînait, par troupes, à la mort, ceux qui refusaient de sacrifier aux dieux. Les supplices ordinaires n'étaient plus jugés suffisants ; des tortures raffinées, prolongées quelquefois durant tout un jour, furent infligées aux plus récalcitrants. Au bout de deux ans, Dioclétien abdiqua, malade de langueur, peut-être aussi lassé des horreurs commises en son nom; mais, pendant huit ans encore, sous ses collègues, aussi violents que lui, la persécution continua

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dans la plupart des provinces, surtout en Egypte, en Syrie, en Palestine, le long du Danube, et ne cessa que lorsque les rênes de l'empire eurent été réunies dans les mains de Constantin-le-Grand.

En voyant ce fléau se promener si longtemps sur l'Église, avec des alternatives de relâche, il est vrai, mais aussi avec des accès de redoublement, et une violence toujours croissante, vous étonnerez-vous. Messieurs, que la persécution ait parfois rencontré chez les chrétiens des âmes timides, et poussé plusieurs d'entre eux à des actes d'apostasie? Tous n'étaient pas suffisamment armés contre elle. Ceux qui avaient embrassé le christianisme pendant un temps de calme, légèrement peut-être, sans examen, plus séduits par sa nouveauté que gagnés par son excellence, plus entraînés par l'exemple que par leur propre conviction, surpris tout à coup par l'orage avant d'avoir eu le temps de fuir, cédaient à la crainte de la mort. Saint Denis, évêque d'Alexandrie, nous peint la terreur qui s'empara de son troupeau, à l'apparition de l'édit de Décius : « Les plus considérables, dit-il, furent les premiers à abjurer. Les officiers étaient conduits à l'idolâtrie par les fonctions de leur charge ; d'autres, traînés par leurs voisins et appelés par leur nom, s'approchaient des autels profanes, pâles et tremblants, et plus semblables à des victimes qu'à des hommes qui s'apprêtaient à sacrifier.

D'autres couraient d'eux-mêmes dans les temples,

assurant qu'ils n'avaient jamais été chrétiens ; quelques-

uns, résolus à demeurer fermes, se laissaient conduire en prison, mais leur constance les abandonnait avant

qu'ils eussent paru devant le tribunal »

Le péril était d'autant plus grand pour leur fidélité. que ce n'était pas toujours un acte formel d'abjuration qu'on exigeait d'eux. Un témoignage, si indifférent fûtil, d'obéissance extérieure à la loi, quelque signe machinal de respect pour l'ancien culte, l'assistance à un sacrifice, un grain d'encens jeté sur l'autel, l'acte de goûter aux viandes et aux vins consacrés, suffisait bien souvent à leurs juges. Entre ce soin qu'on prenait pour leur déguiser l'horreur d'une abjuration, et, d'autre part, les apprêts d'une mort cruelle, entre une famille en pleurs qui les suppliait de céder et le bourreau prêt à faire son office, entre le paisible retour au foyer et l'appareil des tortures, au milieu d'une populace hurlant de rage, qui ne comprend que la chair dût quelquefois frémir, la plus ferme résolution quelquefois chanceler ? Que celui qui se sent fort leur jette la première pierre! En moi, je l'avoue, le blâme est débordé parla pitié. L'Église dut se montrer sévère sans doute, elle dut s'efforcer de vaincre en eux la terreur par la honte, elle dut flétrir l'apostasie à tous ses degrés, elle dut, avant d'admettre de nouveau les renégats de la foi, exiger d'eux des gages irrécusables de repentir. Mais, dans sa sévérité, elle sut compatir, elle sut pardonner, et, c'est avec l'accent de la douleur plus encore que de l'indignation, que les historiens du temps nous

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racontent ces tristes chutes. Hélas! après saint Pierre, nul ne doit présumer de lui-même, au point de dire d'avance : Je ne t'abandonnerai point, je donnerai ma vie pour toi.

Ajoutons que, chez les chrétiens de cette époque, l'apostasie fut exempte des circonstances odieuses qui l'ont aggravée et souillée dans d'autres temps. Pendant les proscriptions plus modernes, auxquelles je faisais allusion tout à l'heure, et où la fidélité de tant de nos frères succomba, ce qui nous indigne, ce ne sont pas tant les apostasies par faiblesse, mais les apostasies par ambition, par intérêt; ce ne sont pas ces vieillards qui échappaient, par une messe, au supplice des galères ou aux amertumes de l'exil, ces mères qui. pour n'être pas séparées de leurs entants, pour ne pas les voir ensevelis dans le cloître, apposaient leurs noms au bas d'une liste de converties ; — ce sont ces courtisans qui achetaient, par une menteuse profession de foi, une pension ou un sourire du maître ; c'est un Pellisson se faisant, au nom du roi, payeur d'abjurations, marchandeur de consciences; c'est une Maintenon qui, après avoir renié la foi de ses aïeux, se fraie, par son zèle de néophyte, l'accès à la cour, et plus tard jusque dans la couche royale, approuve, contre ceux dont la croyance avait été la sienne, un acte de monstrueuse iniquité, engage son frère, apostat comme elle, à réparer à leurs dépens sa fortune dissipée, encourage le fanatisme des uns, l'hypocrisie des autres ; — voilà les apostasies pour les-

quelles il n'y a pas de termes assez flétrissants. L'expérience de tous les temps, au reste, prouve qu'une cause n'a pas d'adversaires plus violents que ceux qui l'ont reniée par mode ou par calcul ; on veut à toute force obtenir le prix de sa défection, on cherche, par le fanatisme du lendemain, à faire oublier les hérésies de la veille, on se fait les âpres diffamateurs, les lâches dénonciateurs de ceux dont on a déserté les rangs.

L'Église primitive, disons-le à son honneur, offrit peu de ces tristes exemples. Elle eut des apostats, mais elle n'eut pas de traîtres; elle eut encore des saint Pierre, elle n'eut plus de Judas. La chair eut ses faiblesses, le courage ses défaillances; mais, du moins, la probité et l'honneur demeurèrent intacts. On ne voyait point ces renégats étaler leur infamie dans les palais et les antichambres. On les voyait plutôt plongés dans le repentir et dans les larmes, solliciter le pardon des fidèles, l'intercession des confesseurs, s'imposer des années de rigoureuses pénitences, pour que l'Eghse consentît à leur rouvrir son sein, demander par grâce une place dans le cachot où gémissaient leurs frères, et, de là, raffermis, s'élancer intrépidement au martyre. Il y a des repentirs plus salutaires que les plus fermes vertus, parce qu'en même temps qu'ils retrempent les forces de l'âme, ils l'imprègnent d'humilité et d'amour. Tel fut le repentir de saint Pierre, et tel fut celui de plus d'un de ces chrétiens dont l'histoire, après nous avoir raconté la chute, nous raconte le glorieux relèvement. Ainsi se

relevèrent ces dix chrétiens de Lyon, qui avaient succombé au commencement de la persécution de Marc- Auréle. « Fortifiés parla pénitence, réchauffés, encouragés par ceux de leurs frères qui avaient persévéré, ces membres de l'Église qu'on croyait morts, nous est-il dit, reprirent vie, et ce fut une immense joie pour cette tendre mère, de retrouver fidèles ceux qu'elle avait dû rejeter de son sein. » Ainsi encore se relevèrent plusieurs de ceux qui avaient fléchi sous Décius. « Leur défaite, dit saint Cyprien, n'avait été que l'effet d'une surprise inattendue. Le remords profond, qu'ils en éprouvèrent, les remplit d'une foi et d'une vigueur nouvelles, et ils revinrent, non plus pour obtenir le pardon, mais pour remporter la couronne. »

Ces exemples, Messieurs, vous font pressentir l'ardeur du foyer où ces membres engourdis avaient recouvré la chaleur et la vie, et vous annoncent cette noble suite de héros chrétiens, que notre prochain entretien fera défiler sous vos veux.

LE MARTYRE

L'historien n'est ni un avocat chargé de défendre une cause, ni un panégyriste qui prend à tâche de glorifier une époque ou un parti, ni un romancier qui idéalise à son gré ses personnages, encore moins un coloriste qui, pour le plaisir des yeux, enlumine des figures de fantaisie. C'est un peintre fidèle et sérieux, qui pour l'instruction des hommes de son temps, leur retrace ce qu'ont été, ce qu'ont fait les hommes d'un autre temps, afin que, devant ce miroir véridique du passé, la conscience humaine, plus désintéressée, et par là plus droite en ses jugements, se forme, se développe par l'équitable distribution de la louange et du blâme. C'est ()our cela, Messieurs, qu'ayant à vous dépeindre l'attitude des premiers chrétiens en face de la persécution, je n'ai pu vous taire la défection d'un certain nombre d'entre eux. Le même devoir d'historien m'engage, en commençant cet entretien, à vous signaler un excès opposé, où se laissèrent entraîner plusieurs autres.

L'Église, puissamment intéressée, comme elle l'était, à encourager la franche profession du nom chrétien, ne négligeait rien pour atteindre ce but. Elle entourait de mille marques de respect les intrépides confesseurs de la foi. Des places d'honneur dans ses assemblées, une déférence presque sans bornes à leurs avis, la commémoration perpétuelle des noms et des actes des martyrs, des oblations faites en leur honneur, des fêtes solennelles célébrées, des chapelles construites sur leurs tombeaux, un soin religieux à recueillir leurs moindres restes, telle était leur récompense ici-bas. Un lot plus glorieux leur était promis dans l'autre vie. Selon une opinion alors trop répandue, le martyre, quel qu'il fût, avait un mérite infini devant Dieu ; c'était un baptême de sang qui d'un seul coup effaçait les péchés de toute une vie. Ceux qui l'avaient reçu étaient transportés immédiatement de l'échafaud dans le paradis ; de là ils devaient revenir avec Christ régner pendant mille ans sur la terre, théâtre de leurs souffrances, et aller enfin prendre à côté de lui les premières places dans le ciel.

Séduits par ces promesses, éblouis par ces honneurs, bien des fidèles préféraient aux combats incessants, aux luttes hasardeuses de la vie chrétienne le prix assuré d'une seule heure de tourments ; il leur semblait plus facile de prendre ainsi le ciel d'assaut par un coup d'éclat que de s'y élever par la voie lente des renoncements de chaque jour. Pour peu que l'occasion du martyre se fît attendre, il fallait selon eux la recherchera

tout prix. Plus d'un néophyte, dans la première ardeur de son zèle, allait, sans y être appelé, se déclarer aux magistrats, outrager les dieux, profaner les temples, renverser les autels et les statues, braver les juges sur leur tribunal, au risque d'attirer non seulement sur lui, mais sur ses frères, les plus redoutables châtiments.

Rien en effet n'irritait plus les païens que ce fanatisme séditieux et destructeur ; la persécution redoublait contre le parti tout entier, comme il arriva sous Dioclétien, lorsque son premier édit, ayant été arraché et mis en pièces par un chrétien, fut remplacé par trois autres édits plus cruels, et sous Maximin dont la fureur fut portée au comble par l'incendie du temple de Cybèle. L'Église comprit alors qu'elle était allée trop loin, qu'elle avait trop indistinctement prodigué ses honneurs et ses palmes. Averti par ces tristes conséquences, un concile espagnol décréta que : « si quelqu'un, après avoir brisé les idoles, était tué sur la place, il ne serait point mis au rang des martyrs, que dans l'eucharistie son nom ne serait point commémoré avec le leur, car dit-il, cela n'est point écrit dans l'Évangile et n'a point été pratiqué parles apôtres. » Mourir ainsi, en effet, n'était pas un martyre, mais un suicide. « Le vrai martyr, dit saint Clément d'Alexandrie, attend la mort et ne la provoque pas. »

Ces présomptueux, d'ailleurs, montraient assez dans l'occasion le peu de profondeur des sentiments chrétiens qui les animaient ; car lorsque, au lieu de l'écha-

faud qu'ils avaient ambitionné, ils ne trouvaient que le cachot, trop souvent, comme il leur est reproché par les écrivains du temps, ils scandalisaient leurs frères de captivité par la légèreté de leurs propos et de leur conduite.

Il n'était pas entin jusqu'à leur intrépidité qui ne se démentît quelquefois au dernier instant. « On ne voit pas, dit un poète,

« qu'où l'honneur les conduit, « Les vrais braves soient ceux qui font le plus de bruit. >

Un oracle plus saint l'a dit : <x Celui qui cherche le danger périra dans le danger. Que celui qui est debout prenne garde qu'il ne tombe. » Tel qui de loin avait le plus hardiment aflfronté le martyre, faiblissait au moment de le subir. Peijdant la persécution de Smyrne, un phrygien nommé Quintus était allé de lui-même se déclarer chrétien, et en avait excité d'autres à suivre son exemple ; à la vue des bêtes féroces lâchées dans l'arène, il fut le premier à reculer.

Je n'ai point hésité. Messieurs, à vous citer ces exemples de bravade funeste. Ils feront d'autant mieux ressortir à vos yeux la grandeur du vrai martyre. Mais ici, où commencer et par où finir? Dans cette multitude de traits d'héroïsme qui ont illustré l'Église primitive et à rénumération desquels une journée entière ne suffirait pas, on est également embarrassé de choisir et d'exclure. Il faut nous borner cependant, et nous en

tenir à un petit nombre de faits caractéristiques qu'il vous sera facile ensuite de généraliser.

Portons d'abord nos regards sur les chefs. C'étaient eux qui devaient les premiers l'exemple, et c'est contre eux aussi, nous l'avons vu, que la persécution se dirigeait avant tout.

Les mêmes témoins qui tout à l'heure nous révélaient la présomption et la chute de Quintus à Smyrne, vont nous décrire le courage tranquille et ferme de l'évêque de cette ville, l'illustre Polycarpe. Ce vénérable serviteur de Dieu, disciple, dit-on, de l'apôtre saint Jean, cédant aux prières de ses amis, s'était retiré dans une maison de campagne. Découvert par les soldats qui le cherchaient, après avoir demandé quelques instants pour prier, il se remit entre leurs mains en disant : Que la volonté de Dieu soit faite ! A peine arrivé à Smyrne, il est conduit à l'amphithéâtre que le peuple faisait retentir du cri : « Otez les impies. » Le proconsul le presse de jurer par le génie de César et d'insulter au nom de Christ. Polycarpe répond : « Il y a 86 ans que je le sers, et il ne m'a fait aucun mal I comment outragerais-je mon Roi qui m'a sauvé ? » Là-dessus le proconsul ayant fait publier par trois fois que Polycarpe s'est déclaré chrétien, le peuple demande à ce qu'il soit livré au lion, et comme on lui objecte que les jeux sont terminés : eh bien ! qu'il soit brûlé vif. A l'instant on va chercher de tous côtés du bois et des sarments, on les amasse autour de lui ; mais quand on

veut l'attacher sur le bûcher : « Laissez-moi libre, dit-il, celui qui me donne aujourd'hui de périr dans les flammes, me donnera aussi la force d'y demeurer immobile. » Alors, dit la relation, semblable à un bélier choisi, préparé pour l'holocauste, il fit monter au ciel celte prière : « Seigneur Dieu Tout-Puissant, Père de Jésus-Christ, ton béni et bien-aimé fils, par qui nous avons appris à te connaître ! Dieu des anges, des puissances célestes, de toutes les créatures et de tous les justes qui marchent devant ta face ! Je te bénis de ce que tu m'as jugé digne de voir ce jour et cette heure, d'être compté au nombre de tes martyrs, et d'avoir part comme eux au calice de ton Christ, pour renaître comme eux en mon âme et en mon corps à la vie éternelle. Puissé-je être aujourd'hui reçu de toi comme une offrande de bonne odeur et qui te soit agréable ! »

De Smyrne transportons-nous à Lyon où, dix ans après, révèque Pothin, déjà nonagénaire, «ayant à peine encore un souffle de vie. mais retenant ce souffle en quelque sorte pour glorifier Jésus-Christ, » conduit devant le juge qui lui demande qui est le Dieu des chrétiens, lui répond : « Tu le connaîtras si tu en es digne. » Là-dessus, frappé inhumainement, foulé aux pieds par ceux qui l'entouraient, il est jeté dans une prison où il expire au bout de deux jours.

A Carthage, sous Décius, saint Cyprien suivit d'abord, comme Polycarpe, le précepte de Jésus-Christ ; il quitta la ville où on le persécutait, sans cesser un instant du

fond de sa retraite, de soutenir, d'édifier, de diriger ses frères. « Tenez-vous en repos, leur écrivait-il, qu'aucun de vous n'excite des troubles, ni ne se livre de lui-même aux païens. Si vous êtes saisis et livrés à eux, c'est alors que vous devrez parler, car le Seigneur qui habite en nous a promis de parler par notre bouche. » Le moment de parler vint en effet pour Cyprien. Sous Valérien, recherché de nouveau, il fut arrêté et conduit devant le proconsul qui le condamna à l'exil. De là, sur les aumônes qu'il recevait de son troupeau, il secourait les confesseurs enfermés dans les prisons et dans les mines. Mais l'exil des évêques ne parut bientôt plus une mesure suffisante. Sur de nouveaux ordres de la cour, le proconsul mande devant lui Cyprien, le somme derechef de sacrifier aux dieux. — Je ne le puis, répond-il. — Prends-y garde, dit le magistrat, il y va de ta vie. — Faites ce qui vous est commandé, réplique Cyprien, pour moi, ma résolution est arrêtée. La sentence de mort est alors prononcée. — Dieu soit loué! s'écrie-t-il. Arrivé au Ueu du supplice, il détache son manteau, le remet à ses diacres, et, se jetant à genoux, il reçoit le coup fatal.

Dans le même temps la persécution sévissait aussi à Alexandrie et menaçait saint Denys, son illustre évêque. Pendant que les soldats, le croyant en fuite, le cherchaient sur les grands chemins, dans les campagnes voisines, lui, resté tranquille dans sa maison, échappa d'abord à leurs poursuites. Le quatrième jour

seulement, étant sorti de la ville sur le soir, il fut arrêté. Comme on l'emmenait pour le mettre à mort, un paysan qui se rendait à un repas de noces, informé de ce qui se passait, proposa aux convives d'aller le délivrer au milieu de la nuit, plus par forme de divertissement que par attachement pour le pontife. C'est ce qu'ils firent ; ils attaquèrent l'escorte, la mirent en fuite et forcèrent Denvs à se sauver. — Le régne de Valérien l'exposa à de nouvelles épreuves. Il fut envoyé en exil en Libye, avec défense expresse d'y annoncer l'Évangile. Mais il n'y fut pas plus tôt arrivé qu'il se hâta de réunir les chrétiens qui s'y trouvaient. Malgré l'opposition du peuple qui l'assaillit à coups de pierre, il prêcha aux païens eux-mêmes et en convertit plusieurs. Il fut alors relégué dans une contrée plus sauvage où il poursuivit son œuvre, en butte aux mêmes persécutions. L'exil cependant le sauva du supplice. Après la mort de Valérien, il put revenir à Alexandrie, où il acheva en paix un ministère singulièrement actif et fructueux.

On établit quelquefois une sorte d'opposition entre les hommes d'action et les hommes de pensée. On affecte surtout de craindre que chez ces derniers, la pensée ne nuise à la foi et par là ne paralyse le courage. A ceux-ci, dit-on, la réflexion qui enfante la prudence, la méditation solitaire qui craint le tumulte et le bruit, aux autres la résolution qui affronte les dangers, qui se jette tête baissée dans la mêlée de la vie.

Cette remarque, spécieuse au premier coup d'œil, est pourtant démentie par les laits. C'est dans le silence d'une studieuse retraite, souvent mieux que dans le tumulte du monde, que se forment ces convictions irrésistibles auxquelles on fait le sacrifice de son repos et de sa vie. Le courage du vrai martyr suppose moins la force du tempérament que l'énergie de l'tâme mûrie par la méditation. La poussière des livres et la solitude du couvent, le froc du moine et la robe du docteur, n'avaient pas, que je sache, énervé l'âme du héros de Worms. Mais, ponr nous renfermer dans la période de l'Église qui nous occupe, voyez Justin. Avant de connaître le christianisme, il avait demandé la vérité aux diverses écoles de philosophie. En devenant chrétien, il ne renonça ni au titre ni aux études du philosophe ; il demeura persuadé que le même Dieu qui avait fait luire la plénitude de sa sagesse en Jésus, l'avait fait luire partiellement dans la raison des sages vertueux de tous les temps. Il se plaisait encore à converser avec Platon, avecSocrate. S'en montra-t-il moins dévoué pour la cause de Jésus? N'est-ce pas lui qui, pendant la persécution des Antonins, leur adressa l'éloquente apologie qui nous a été conservée, lui qui démasqua publiquement les sophismes des cyniques, lui enfin qui, dénoncé par eux au préfet de Rome, confessa Jésus sur l'échafaud, avec un courage tel, qu'aujourd'hui encore, à son nom est inséparablement joint le titre de martyr ?

Voyez encore Origéne. Qui fut, dans les premiers

DEUXlÈifE CONFÉRENCE. 819

siècles chrétiens, son égal pour la science? Qui consacra plus de temps à la réflexion et à l'étude ? Qui scruta plus profondément, plus hardiment, les grands sujets de la religion ? Qui brava plus courageusement, au besoin, les anathémes des évêques? Voyez-le, cependant, aux prises avec les ennemis du nom chrétien. .4 peine avaitil dix-sept ans, lorsque éclata en Égvpte la persécution de Septime Sévère. Son père est condamné à mort comme chrétien : il veut partager son supplice, n'écoute ni les avis, ni les supplications de sa mère, qui, pour le retenir au logis, est obligée de faire disparaître ses vêtements. Aîné d'une nombreuse famille, dont l'entretien menace de tomber à sa charge, il conjure néanmoins son père de demeurer ferme. « Prenez garde, lui écrit-il, devons laisser ébranler à cause de nous. » Son père a la tète tranchée, et lui, bien loin de fléchir, tout en redoublant d'activité pour soutenir les siens, visite les confesseurs dans leur prison, les assiste dans leur interrogatoire, les accompagne au pied de l'échafaud, les embrasse au moment suprême, sans s'inquiéter de la fureur des païens, qui tantôt le poursuivent à coups de pierre, tantôt s'attroupent en armes autour de sa demeure. Un jour, quelques forcenés se saisissent de lui, le revêtent de la robe des prêtres de Sérapis, et. l'installant sur les degrés du temple, l'obligent à distribuer des palmes à ceux qui entraient. Origène se prête à ce rôle, et, en les leur remettant : « Recevez, leur dit-il. non les palmes des idoles, mais

celles de Jésus-Christ. » Au supplice d'un de ses élèves, dont on lui imputait l'obstination, il faillit être massacré par le peuple. Enfin, sous le règne de Décius, retenu plusieurs jours dans les ceps, appliqué plusieurs Ibis de suite à la question, malgré son âge avancé, il subit avec une incroyable fermeté ces tortures, dont les suites entraînèrent sa mort.

Chez tous ses disciples, et le nombre en fut grand dans le cours du troisième siècle, chez Lucien d'Antioche, Pamphile de Césarée, et une foule d'autres, dont Eusèbe nous a transmis les noms, vous trouverez cette même alliance de la science avec la foi, de la recherche ardente de la vérité avec son intrépide profession. Ils mouraient pour elle, parce qu'ils croyaient inébranlablement en elle; et ils croyaient en elle, parce qu'au Ueu delà recevoir d'une manière passive, ils se l'étaient assimilée et, en quelque sorte incorporée ; ce n'était plus le bien d'autrui, c'était le leur, et ils le défendaient comme tel.

Messieurs, je n'ai le droit de parler ici qu'en mon propre nom, mais je crois parler dans l'intérêt de cette vie religieuse, que, par de généreux efforts, on cherche à ranimer parmi nous, en rappelant que ce n'est pas en imposant silence à la réflexion, en entravant la libre recherche, qu'on raffermira la foi des hommes de notre époque. L'ennemi de la foi, ce n'est pas l'examen, c'est bien plutôt la crainte de l'examen ; souvent au lieu d'aborder et d'approfondir les questions vitales,

an lieu de se recueillir pour écouter la voix intime de la conscience, on interroge le vent qui souffle, on se laisse aller au courant mobile de l'opinion. Alors la foi, n'ayant point de racines dans le cœur, demeure hésitante, incertaine, et cède à la moindre contradiction, au moindre choc.

Alexandre Yinet, dans un de ses plus beaux livres, conviait chacun à la manifestation de ses convictions religieuses, quelles qu'elles fussent. C'était hardi, plus peut-être qu'il ne s'en doutait lui-même. Mais comment manifester des convictions qui n'existent pas, ou n'existent qu'à l'état de vague nuage ? Il y a encore autre chose à nous recommander avant tout : c'est de nous former de vraies convictions religieuses, c'est à mesure que nous avançons dans la vie, et en profitant chacun de tous les secours que Dieu met à notre portée, de travailler, par nous-mêmes, à fonder, à perfectionner, à consolider l'édifice de notre foi. Plus nous serons actifs pour ce travail, plus. nous déploierons sur ce qu'on nous enseigne la puissance de notre méditation, plos nous nous livrerons en toute sincérité aux impressions de notre cœur, plus, en un mot, nous serons nous-mêmes en croyant, plus notre croyance sera solide et profonde. Un seul grain de foi, pour parler avec Jésus, un seul grain de foi qui nous sera propre, produira plus en nous de vie spirituelle que les formules les plus quintessenciées apprises, et admises sans réflexion ; et, si jamais les temps devenaient critiques, c'est de là que

sortiraient ces convictions fortes, seules en état de faire tête à l'orage.

Au reste, pour ce qui concerne les premiers siècles, je suis loin de prétendre que ce fut seulement parmi les hommes de science et de pensée que le christianisme trouva de vaillants témoins. Il en trouva dans toutes les conditions, dans tous les rangs; il en trouva jusque chez le sexe que nous avons coutume de nommer le plus faible. Il n'est pas, à cette époque, de persécution où nous ne voyions, et même en grand nombre, des femmes souffrir pour la cause de l'Évangile. Nous en étonnerions-nous ? Ne savons-nous pas tout ce que, dans ces âmes délicates et timides, Dieu sait verser, quand il lui plaît, de patience, de fermeté, d'abnégation, de puissance pour souffrir, tout ce que, sous l'empire de la piété, du devoir, ou d'une affection noble et forte, tout ce que, pour Dieu, pour une mère, pour un enfant, pour un époux, elles savent déployer d'esprit de sacrifice? N'avons-nous jamais vu, dans quelque sombre demeure, que désertait un mari égoïste et déréglé, une mère de famille travailler seule pour ses enfants, veiller, souffrir en cachant ses larmes, disputer, par une lutte de chaque jour, l'entrée de sa maison à la misère et à l'infamie? Tel était, quoique sous une inspiration différente, l'héroïsme que déployaient devant les tribunaux, dans les cachots, dans les supplices, de zélées servantes de Christ.

Sous le règne de Septime Sévère, une jeune femme

de Carthage, Perpétua, est interrogée, et sur sa déclaration qu'elle est chrétienne, enfermée dans une prison déjà regorgeant de confesseurs. — « Dieu ! s'écrie-telle dans son récit, quelle journée ! quelles ténèbres ! quelle chaleur suffocante ! quelle brutalité chez nos gardiens ! De généreux diacres obtinrent enfin à prix d'argent qu'on nous transportât dans une meilleure partie de la prison. Arrive le jour de l'interrogatoire. Mon père accourt auprès de moi pour me fléchir. « Ma fille, me dit-il, aie pitié de mes cheveux blancs. Aie pitié de ton père, si je suis digne de m'appeler de ce nom. Si je t'ai élevée avec tant de soin jusqu'à la fleur de ton âge, ne livre pas ma vieillesse au déshonneur. Regarde à ta mère, à tes frères, à ton enfant qui ne peut vivre sans toi. » En parlant ainsi, mon père me baisait les mains, se jetait à mes pieds, les baignait de larmes ; et moi, j'étais navrée en pensant que seul de toute ma famille, il ne se réjouirait pas de mes souffrances. — Mon père, lui dis-je, il en sera ce que Dieu voudra ; nous ne sommes pas en notre puissance, mais en la sienne. Le juge se joint à ses instances. — Aie pitié de ton père, épargne l'enfance de ton fils, sacrifie pour le salut des empereurs. — Je ne le ferai point, répondis-je. — Es-tu donc chrétienne ? — Je le suis. » Là-dessus, elle est condamnée aux bêtes, et ce sont ses amis qui nous racontent ses derniers moments dans l'amphithéâtre. Enfermée dans un filet, et livrée à une vache furieuse, mais en proie à l'une de ces extases, moitié morales.

moitié physiques, que de temps en temps Dieu envoie à ses martyrs, elle ne sentit point ses blessures. Se réveillant tout à coup comme d'un songe, elle tend la main à son amie qui souffrait avec elle. — Quand, dit-elle, nous livrera-t-on à ce terrible animal? Alors seulement se voyant mortellement blessée, elle exhorte son frère, encore simple catéchumène, à persévérer dans la foi et à ne point se laisser ébranler par le supplice.

Encore un exemple, entre tant d'autres que j'aurais à citer. Sous Marc-Aurèle, les païens de Lyon, pour justifier leurs cruautés, cherchaient à obtenir, par la torture, des aveux contre la pureté du culte et des mœurs des chrétiens. Déjà Sanctus, diacre de Vienne, Maturus, Attale avaient, par leurs dépositions courageuses, déjoué cet espoir. Une jeune esclave, nommée Blandine, fut mise aussi à la question. « En voyant la faiblesse de son corps, nous tremblions tous, disent les témoins, qu'elle ne pût supporter les tourments. Mais elle fut remplie d'une telle force d'âme, que les bourreaux qui se succédèrent depuis le matin jusqu'au soir, après avoir épuisé sur elle tous les genres de torture, dont un seul, disaient-ils, suffisait pour la faire succomber, se déclarèrent vaincus. Chacune de ces héroïques protestations semblait renouveler la provision de ses forces, et toute souffrance s'évanouissait pour elle, quand elle s'écriait : « Je suis chrétienne, et il ne se commet parmi nous aucun mal. » A la fin, exposée

dans l'amphithéâtre avec d'autres chrétiens qu'elle encourageait par son exemple, lancée en l'air par un taureau, elle survécut encore à ses blessures, et il fallut l'achever d'un coup de poignard, les païens avouant n'avoir jamais vu parmi eux de femmes capables de tant souffrir.

Je ne vous ai cité jusqu'ici que des traits particuliers et épars. Pour vous faire admirer dans toute leur étendue les prodiges du courage chrétien, il faudrait passer en revue les innombrables victimes des persécutions du temps de Décius et de Dioclétien, vous raconter, d'après Eusébe qui en fut témoin oculaire, la fermeté des généreux martyrs de la Palestine; il faudrait énumérercesdix, vingt, trente, soixante et jusqu'à cent fidèles conduits par jour à la mort, et dont pas un n'abjurait. « Les glaives s'émoussaient, dit Eusébe, les bourreaux étaient rendus, et cependant la constance des martyrs ne faisait que s'accroître. » Par une sorte d'humanité, diraije, et dans l'espoir d'arrêter cette ardeur de martyre, on raffinait les supplices, on essayait sur quelques-uns, pour effrayer les autres, les roues, les chevalets, les tenailles, les ongles de fer, les^ flammes, les charbons ardents. Rien n'y faisait.

Mais ne craignez pas, Messieurs, que je veuille faire ici l'épreuve de vos nerfs, comme certains panégyriques de saints ou certains tableaux d'Église. Ce n'est pas le frémissement de la chair que je veux exciter en vous ; ce n'est pas sur des scènes de torture que je veux

exercer votre sensibilité ; ce n'est pas sur ces plaies saignantes, ces os mis à nu, ces entrailles répandues que je veux fixer vos regards ; c'est sur le visage des martyrs, sur ces traits contractés par la souffrance, mais rayonnant de la pensée de Dieu et de la vue anticipée de l'éternité. Ce que je veux faire entendre à vos oreilles, ce n'est pas le soupir étouffé ou les cris déchirants que leur arrache la douleur ; ce sont les paroles d'encouragement qu'ils prodiguent à leurs frères, celles de pardon qu'ils répandent sur leurs bourreaux, de louanges qu'ils rendent au Christ, qui leur a fait connaître la vérité et leur a donné la force de souffrir pour elle.

Voilà les vrais héros chrétiens.

Chez eux point de vaine bravade. Ils ne vont point provoquer les païens, délier les juges, ils n'éprouvent nul besoin de se donner en spectacle ; en particulier, en public, ils professent leur foi simplement, modestement, tout prêts quand il le faudra, à rendre ouvertement compte de leur croyance, à déclarer sans crainte, comme sans emphase, qu'ils sont et veulent demeurer chrétiens.

Chez eux point de ce fanatisme destructeur qui, aux premiers temps du christianisme comme aux premiers jours de la Réformation, attira, par représailles, tant de maux sur quelques Églises. Ils respectent chez autrui ce qu'ils veulent qu'on respecte en eux. Ils ne s'attaquent ni aux monuments, ni aux insignes des

autres cultes. Ils ne vont point brûler les temples des païens, démolir leurs autels, abattre leurs simulacres, troubler leurs sacrifices. C'est par la persuasion seule qu'ils cherchent à les désabuser ; c'est dans le cœur même des idolâtres qu'ils travaillent à détrôner les idoles. — Comment le grand Corneille a-t-il pu méconnaître ce caractère de l'héroïsme chrétien? Pourquoi, voulant mettre sur la scène, comme lui-même l'annonce dans sa dédicace, l'idéal d'un martyr de Jésus-Christ, le choisit-il parmi ceux que l'Église aurait flétris d'un juste blâme? Ces autels, fait-il dire à Polyeucte,

« Je les veux renverser.

« Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser. « Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes, « Braver l'idolâtrie et montrer qui nous sommes. « C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir. »

Néarque répond d'abord avec un calme tout évangélique :

« Vous trouverez la mort...

< Dieu ne commande point que l'on s'y précipite, « Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

Pourquoi Néarque est-il entraîné, et pourquoi est-ce le fanatisme de Polyeucte qui l'emporte?

< Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule

< Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule; « Allons en éclairer l'aveuglement fatal,

« Allons briser ces dieux de pierre et de métal ! »

C'est bien là, si l'on veut, le Polyeucte de l'histoire ; mais ce n'est pas le modèle que Corneille nous avait promis. Il a tiré de cet exemple, je l'avoue, d'admirables eiFets ; je ne sais pourtant si les traits que nous avons cités ne lui en eussent pas fourni pour le moins d'aussi tragiques.

Chez nos martyrs enfin, point de superstitieuse impatience. Ils ne courent point en insensés au-devant de la mort, comme l'Indou sous les roues du char qui porte son idole. Ils ne se bercent d'aucune espérance illusoire. Saint Paul leur a appris. que, « donner son corps pour être brûlé n'est rien, si ce n'est la charité, le pur amour de Dieu, qui commande ce sacrifice. » Persécutés, ils ne se font aucun scrupule de se cacher ni de fuir. Ils savent que le martyre n'est agréable à Dieu qu'autant qu'il vient à son heure. Ils savent encore, avec un Père de l'Église, que « ce qui fait le martyre ce n'est point la mort, mais la patience; car, dit ce docteur, les souffrances et la mort ne sont couronnées que parce qu'on a eu la constance de les endurer. La patience, ajoute-t-il, ne nous est pas moins nécessaire pour supporter les infirmités auxquelles notre chair est sujette et les tentations auxquelles Dieu nous expose. C'est être martyr que de souffrir avec soumission les maux inséparables de la condition humaine. Pour mériter ce titre, Dieu se contente qu'on ait crucifié la chair dans ses affections déréglées, qu'on soit mort réellement avec Jésus-Christ. Il suffit de ce renon-

cément intérieur, de ce martyre invisible et continuel qui fait que nous résistons à nos passions. »

Tel est le martyre auquel nos héros aspirent avant tout. Mais, quand le moment est venu de faire à Dieu un plus grand sacrifice, de glorifier son nom devant ceux qui veulent les contraindre à le blasphémer, lorsque arrêtés avant d'avoir pu fuir, ils sont placés dans l'alternative, ou de renier leur foi, ou de souffrir pour elle, sommés en face de l'échafaud de déclarer s'ils sont ou non chrétiens, — cette mort, qu'ils n'avaient point cherchée, ils l'acceptent parce qu'ils y sont appelés; ce calice de douleur qu'ils eussent voulu détourner d'eux, quand c'est Dieu qui le leur verse, ils le reçoivent de sa main, obéissants jusqu'à la mort à l'exemple de leur maître, et domptant par l'esprit les angoisses de la chair.

Et c'est là ce que Marc-Auréle qualifiait de farouche entêtement, d'aveugle fanatisme !

Mais, ô empereur, est-ce bien à vous de leur reprocher une mort à laquelle les exposent vos ordres tyranniques? Est-ce bien à vous, philosophe, de leur faire un crime de leur sincérité ? Y aurait-il, selon vous, plus de dignité à vivre par un mensonge, qu'à mourir pour avoir dit la vérité? « Si nous avouons lorsqu'on nous interroge, dit Justin martyr, c'est qu'il n'y a aucune honte à déclarer ce que nous sommes ; c'est qu'en reniant notre titre de chrétien, nous nous en confesserions nous-mêmes indignes, c'est que tout mensonge

est en abomination devant Dieu, et que nous rougirions de conserver la vie à ce prix. » Cette vie dont il leur faudrait peut-être attendre le terme sur un lit d'infirmité, rendu plus douloureux encore par le remords, ils la donnent joyeusement pour Dieu qui la leur a prêtée, pour Jésus qui y a joint ses bienfaits inestimables, qui les a appelés des ténèbres à la lumière, de la vie des sens à la vie de l'âme, et qui est mort pour frayer à ses frères la route du ciel. Comme saint Paul, ils se glorifient de lui être assimilés dans ses souffrances, pour lui être associés dans sa gloire. « Au milieu des tourments, nous disent leurs historiens, ils se croyaient déjà délivrés des liens de la chair, admis auprès du Seigneur et goûtant avec les anges la plénitude des biens éternels. »

Ah! s'ils sont grands les martyrs de la liberté, s'ils sont grands les héros qui meurent pour la patrie, je ne sais s'ils ne sont plus grands encore les héros de la foi, les martyrs de la vérité. C'est sous un chef invisible, c'est pour des biens invisibles qu'ils combattent, c'est à une couronne invisible qu'ils aspirent; ils ne sont soutenus ni par l'ardeur de la lutte, ni par l'entraînement de la mêlée; leur mobile c'est la foi, leur arme c'est la patience, ils triomphent, non en donnant, mais en recevant la mort.

Aussi écoutez ce début d'une lettre de Cyprien aux confesseurs, semblable à l'ordre du jour qu'un général adresse à ses soldats au lendemain de la bataille :

« Glorieux et généreux Frères, j'ai appris quelle a été la grandeur de votre foi et de votre courage, et cette nouvelle m'a transporté de joie et d'admiration. Je vous en félicite pour l'Église notre mère, dont vous faites le triomphe... J'ai su que plusieurs d'entre vous ont déjà reçu la couronne, que d'autres ne tarderont pas à la recevoir, et que de tous ceux qui sont aujourd'hui dans les chaînes, il n'en est pas un qui, animé des mêmes sentiments, ne brûle de voir la lice se rouvrir... Quels éloges pourrais-je vous donner qui répondent à la fermeté invincible de votre âme et aux saintes ardeurs de votre foi?... »

Glorifions, nous aussi, Messieurs, le christianisme qui a donné un tel spectacle au monde, l'Église qui a enfanté de tels héros, glorifions ces héros eux-mêmes, et apprenons d'eux comment on souffre, et, s'il le faut, comment on meurt pour Dieu et pour la vérité.

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