LES FRUITS DU MARTYRE
Les peuples ont souvent une manière d'exalter leurs héros, qui n'est pas faite pour leur concilier les hommages des générations éclairées. Le spectacle de la grandeur morale les touche peu, s'il ne s'y joint, comme gage de la faveur particulière de Dieu, quelque circonstance extraordinaire dans l'ordre matériel. Qu'un homme éminent s'élève quelque part, qu'il étonne le monde par ses vertus ou ses hauts faits, la légende aussitôt s'empare de lui et croit le grandir en le revêtant d'une puissance imaginaire. Quoi de plus beau dans leur simplicité que la confession et la prière suprême de saint Polycarpe ! Mais ce qui semble frapper encore davantage les témoins de son supplice, c'est que les flammes du bûcher, apparemment poussées par le vent, l'entourèrent sans le toucher, formèrent autour de lui une sorte de pavillon, et qu'il fallut le tuer d'un coup d'épée. Quand saint Paul, exhortant les chrétiens de Philippes à briller comme des flambeaux au miUeu de
leur génération, ajoute : « et s'il faut que mon sang serve d'aspersion sur le sacrifice et l'offrande de votre foi, je m'en réjouirai avec vous tous ; » à ce transport qui ne reconnaît l'héroïque apôtre, qui pourrait douter que, s'il eût été appelé à cette épreuve, il n'eût confessé Christ sur l'échafaud comme nous savons qu'il le confessait dans les chaînes ? Mais à Rome cela ne suffit pas. Il faut que sa tête, détachée par le glaive, ait bondi trois fois en l'honneur de la Trinité et que des trois places qu'elle a touchées aient jailli trois fontaines. Il faut de même qu'à Alexandrie, les murs aient pleuré le jour du martyre d'Épagathe, qu'à Tarse , le visage de saint Taraque, décapité, ait souri à ceux qui découvraient son corps, et que, sur l'arène jonchée de cadavres, une étoile envoyée du ciel ait fait reconnaître ceux des confesseurs, en se posant sur chacun d'eux.
Plus on s'éloignait de l'époque des martyrs, plus on se livrait à leur égard à ces imaginations puériles et, ce qui est plus triste, aux écarts d'un culte superstitieux. Il semble quelquefois que l'humanité n'adore que pour être mieux dispensée d'imiter, et qu'elle ait besoin avant tout d'exploiter ce qu'elle adore. Dieu, pensaiton, ne pouvait rien refuser à des serviteurs si dévoués, et l'on profitait de leur crédit présumé pour implorer en leur nom des faveurs qu'on n'osait espérer de sa seule clémence. Guérisons, délivrances, grâces surnaturelles de tout genre, il n'était pas de prodiges qu'on n'attribuât à eux et à leurs reliques. C'étaient des héros;
on en faisait des demi-dieux. Dés lors, chacun voulant s'assurer l'appui d'un de ces célestes patrons, il fallut en augmenter à l'infini le nombre. Une foule de martyrs inconnus, fabuleux, vinrent prendre place à côté de ceux dont l'histoire avait consacré les noms, en sorte que jamais on ne compta tant de martyrs que depuis que l'Église eut cessé d'en avoir de véritables. Vous avez tous ouï parler de la légende des six mille légionnaires passés au fil de l'épée à Martigny, et de celle des onze mille vierges martyrisées à Cologne. Bientôt la cupidité s'en mêla. Les reliques des saints devinrent des articles de commerce. Qui ne sait ce que rapportait à la ville éternelle chacun des os des martyrs vrais ou faux qu'elle tirait de ses catacombes ? Cette transformation d'un cimetière en mine d'or est, à mes yeux, l'un des prodiges les plus surprenants dont le moyen âge ait été témoin.
Comment ces superstitions, ces trafics, dont l'Église, au reste, j'en conviens, n'était point seule coupable, n'eussent-ils pas jeté du discrédit sur ceux qu'on prétendait honorer? Comment les hommes, tels que nous savons qu'ils sont faits, lorsque leurs yeux commencèrent à s'ouvrir, ne se fussent-ils pas jetés dans l'excès contraire? La critique, reprenant ses droits, en a usé sans mesure. A une aveugle crédulité a succédé une défiance non moins aveugle. En renonçant au culte des martyrs, on leur a disputé jusqu'à cette admiration qu'ils avaient si justement méritée. La légende a fait tort à l'histoire;
le ridicule de certains récits a rejailli sur les faits les plus authentiques et les plus touchants. Ce n'est pas le dix-huitième siècle seulement qui a fait des martyrs le sujet de profanes plaisanteries ; dès la Renaissance nous voyons peu à peu se dissiper et insensiblement s'évanouir le prestige attaché à ce beau titre.
Mais, Messieurs, parce qu'il y a des gloires usurpées, pourquoi les gloires légitimes en souffriraientelles? Ici, comme en beaucoup d'autres choses, il y a autant de faiblesse d'esprit à tout nier qu'à tout admettre, à tout dénigrer qu'à tout admirer. Parce que d'autres générations ont tout cru sans examen, pourquoi la génération présente rejetterait-elle tout sans distinction? C'est au contraire la noble mission de notre siècle, venu après deux siècles qui poussèrent à l'extrême, l'un le culte, l'autre le mépris du passé, de se frayer une route entre ces deux écueils, de faire en toutes choses, d'un œil éclairé et d'une main ferme, le départ du vrai et du faux. C'est par là qu'il est excellemment propre à l'histoire. C'est son rôle de faire marcher droit, s'il est possible, « ce paysan ivre, » dont parle Luther, cette humanité, veux-je dire, qui n'avance que par une suite d'écarts, et qui, pour fuir un abîme, ne sait que se précipiter vers un autre. Entrons dans ce rôle, Messieurs. Maintenons en tout notre jugement libre de prévention et de parti pris. Éprouvons toutes choses, comme dit saint Paul, pour rejeter ce qui est mal, et, plus encore, pour retenir et nous approprier ce qui est bon.
C'est là, je vous l'avouerai, un des motifs qui m'ont déterminé dans le choix de mon sujet. En rendant aux anciens martyrs leur véritable auréole, en séparant leur cause de celle des faux martyrs, j'ai voulu, autant qu'il était en moi, les venger de l'injuste oubli dans lequel ils sont tombés, et les recommander au respect si ce n'est à la vénération de notre église et de notre siècle. Dieu nous garde de méconnaître jamais le prix d'une seule vertu !
Jusqu'ici, nous avons étudié le martyre en lui-même et dans son principe. Je vous propose, dans ce dernier entretien, de l'apprécier dans ses effets, dans les fruits qu'il a portés, soit pour la cause de la vérité, soit pour celle de la liberté religieuse.
Lemartyre, jelesais, ne peut être, par lui-même, une preuve suffisante de vérité. Il n'atteste que le courage et la conviction de ceux qui le subissent. Les erreurs les plus palpables, les cultes les plus absurdes ont eu, ont encore leurs martyrs. D'un autre côté, lorsque les lois sont ce qu'elles doivent être, je veux dire, lorsqu'elles respectent et protègent la liberté de conscience, lavérite peut, sans que personne souffre ou meure pour elle, réussir à triompher de l'erreur. Mais, ce qui n'est pas moins certain, c'est que jamais la vérité ne triompha, qu'autant qu'elle trouva, chez ses adhérents, une conviction capable, au besoin, d'enfanter le martyre.
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Supposons qu'aux premiers siècles, à la vue des châtiments qui les attendaient, tous les chrétiens eussent reculé, qu'interrogés devant les tribunaux sur leur foi, tous l'eussent abjurée, qu'eussent pensé les païens témoins de cette défection? Qui eût voulu d'un maître renié par ses propres disciples, d'un Dieu trahi par ses adorateurs ? Qui n'eût jugé, au contraire, que le christianisme était justement condamné, ou plutôt, qui eût dai<?né accorder un instant d'examen à cette cause désertée? L'Église, dés lors, eût-elle pris racine dans l'empire romain? Et les barbares, prêts à en franchir les frontières, en arrivant dans cet empire encore soumis au paganisme, eussent-ils abandonné, comme ils le firent, leurs superstitions païennes, eussent-ils embrassé et transmis jusqu'à nous le culte du vrai Dieu ? Ce Dieu, sans doute, a mille moyens pour se faire, quand il lui plaît, connaître aux hommes; mais, à ne considérer que le cours habituel des choses, on peut se demander si, sans le martyre, notre occident serait aujourd'hui chrétien?
Ce n'est point ainsi, nous l'avons vu, que les choses se passèrent. Voici des hommes prévenus d'adhésion à un culte proscrit, comme tels, traînés en jugement, menacés de la mort. Qu'ils déclarent ne point appartenir à ce culte, qu'ils donnent un simple témoignage de respect à la religion établie ; moins encore que cela, qu'ils consentent à jurer parle génie des Césars, la loi sera satisfaite, ils seront absous. Mais non ; le plus grand nom-
bre s'y refusent. Rien ne peut leur arracher un acte, un mot, un signe, que leur conscience repousse. Les menaces, les tortures, les supplices, les trouvent, non pas insensibles, mais fermes, mais invincibles. Quelle réponse aux stupides accusations de leurs détracteurs ! Quoi ! ce sont là ces hommes que l'on dépeignait comme de vils esclaves de la volupté ! Ces hommes qui font à leur Dieu le sacrifice de leur repos, de leur liberté, de leur vie, ce sont ceux qu'on représentait comme des athées, des impies ! Quel spectacle étonnant pour le peuple témoin de leurs épreuves. La foule même la plus irritée, celle qui, tout à l'heure, faisait retentir l'arène de ses cris furieux, ne peut retenir un cri d'enthousiasme. « Elle n'a pu voir sans admiration, disait Cyprien, ces combats spirituels animés, soutenus par la force du ciel, ces combats où Jésus-Christ assistait en personne, où ses athlètes debout, sans autres armes que celles de la foi, mais investis de toute la puissance d'en haut, confessaient à haute voix, avec une contenance assurée, le nom de celui qui les faisait vaincre. » A cette vue, si nouvelle pour les païens, l'homme le plus léger, le plus superficiel était contraint de réfléchir. Le païen éclairé, qui avait renoncé aux illusions du vulgaire, qui ne croyait plus à ses idoles, mais qui ne savait encore ce qu'il devait croire, sentait qu'il avait enfin trouvé ce qu'il cherchait. Quelle religion que celle qui inspirait une telle horreur du mensonge et un tel mépris de la mort ! Quel Dieu que celui qui
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obtenait de tels dévouements 1 Quel maître que celui auquel on faisait de tels sacrifices !
A Lyon, pendant les persécutions de Marc-Aurèle, à Césarée, pendant celles de Septime Sévère, des proconsuls se déclarèrent gagnés par la constance de leurs victimes. Un çfouverneur de la Thébaide se convertit sur le siège même où il venait s'asseoir pour juger des chrétiens. « Cette opiniâtreté même que vous nous reprochez, disait TertuUien, nous fait des partisans. Car, quel est celui qu'elle n'oblige à examiner notre doctrine, qui, après l'avoir examinée, ne soit disposé à l'embrasser, et qui, après l'avoir embrassée, ne soit prêt à souffrir pour elle? » A cette vue, en effet, ce n'était plus le christianisme seulement qui était contagieux, c'était le martyre lui-même. C'est là que Justin reçut ces vives et solennelles impressions qui le préparèrent à donner sa vie pour Jésus-Christ. L'histoire des premiers siècles est pleine d'exemples pareils. Une jeune esclave chrétienne d'Alexandrie, nommée Potamiœna, avait résisté obstinément aux brutales passions de son maître ; furieux, il la dénonce au proconsul qui, en la menaçant du supplice, met son salut au prix de son reniement ou de son déshonneur. Elle demeure inflexible, et pour expier sa fidélité au devoir, elle est condamnée à périr dans la poix brûlante. Un des licteurs qui la conduisait à la mort, après l'avoir protégée contre les outrages de la foule, au bout de quelques jours se déclare chrétien. Conduit aussitôt devant le juge, il raconte que, pendant
son sommeil, Potamiœna lui est apparue, et que, posant une couronne sur sa tète, elle lui a annoncé qu'elle avait prié Dieu pour lui, et qu'il ne tarderait pas à la rejoindre. Là-dessus, il demande le baptême, et après avoir publiquement confessé le Seigneur, il est décapité. Après lui d'autres païens vinrent déclarer qu'ils avaient fait le môme songe. Traduisez cela en langage de notre temps : qu'y voyez-vous sinon l'effet de l'éloquence irrésistible du martyre? Ailleurs, un grefTier après avoir écrit l'interrogatoire des chrétiens, et enregistré leur arrêt de mort, se lève tout à coup, jette son style et ses tablettes, en s'écriant que cette condamnation lui fait horreur. Le jour même il est exécuté. Enfin, Eusébe atteste avoir vu lui-même, en Egypte, aussitôt que des fidèles étaient condamnés, d'autres accourir en foule devant le tribunal, en déclarant qu'eux aussi étaient chrétiens, et recevoir leur sentence avec des chants de triomphe. — Tertullien n'avait-il pas raison de comparer le sang des martyrs à une rosée fécondante, l'Église à une forêt qui, attaquée par la hache, n'en repousse qu'avec plus de vigueur ?
Il en est ainsi de toutes les nobles causes ; elles n'ont rien à perdre à la mort de leurs défenseurs. Les dévoués valent pour elles mieux que les habiles. Qu'un Winkelried meure sur la brèche qu'il vient d'ouvrir, qu'un citoyen succombe en défendant le bon droit, qu'un ami de la vérité use pour elle son crédit, sa santé et ses forces, qu'un missionnaire, qu'un pasteur dévoué
s'immole pour son troupeau, ne craignez rien pour la cause qu'ils ont servie. L'esprit qui les animait leur survit : le feu qui les embrasait passe dans d'autres âmes qu'il embrase à leur tour ; après eux, leur œuvre se continue et s'achève. « Si le grain meurt après qu'il a été placé en terre, disait Jésus, il porte beaucoup de fruits. Quand le Fils de l'Homme aura été élevé de terre, il attirera tous les hommes à lui. » Sa croix, en effet, après sa prédication, est le levier par lequel il a soulevé le monde. En la portant devant ses disciples, il leur a appris à s'en charger à son exemple et pour sa cause. Le christianisme, inauguré par le prince des martyrs, s'est perpétué jusqu'à nous par une succession de martyrs. C'est d'eux, c'est par eux que nos ancêtres l'ont reçu, et avec lui ces grandes vérités qui projettent leur lumière sur tout notre édifice religieux et social.
Le service que nous venons de rappeler n'est pas le seul dont l'humanité soit redevable aux martyrs. Tout en soutenant héroïquement la cause chrétienne, ils introduisirent dans le monde, et défendirent au prix de leur sang, un principe éminemment salutaire et fécond dont nous commençons aujourd'hui à recueillir les fruits, celui de la liberté religieuse.
Vous le savez, c'était là un droit à peu près inconnu chez les anciens. On pratiquait parfois la tolérance, on connaissait à peine la liberté. La religion était une affaire, non de conscience individuelle, mais de police civile. L'État avait ses dieux, qu'en principe chacun de
ses membres devait adorer ; son culte, auquel tout citoyen était censé prendre part. Suivant qu'on naissait en Egypte, en Phrygie ou à Rome, on naissait adorateur d'Isis, de Cybèle ou de Jupiter. Nul, à cet égard, ne songeait à se réserver quelque droit personnel. Les philosophes eux-mêmes, qui avaient leur façon particulière de penser, qui avaient même leur i'ranc-parler devant leurs disciples les plus intimes, auraient cru faire acte de mauvais citoyen, si, en public, ils se fussent exprimés sur les dieux autrement que la foule. C'est en vertu de ce principe, on s'en souvient, que le christianisme fut proscrit par la loi, et les chrétiens sommés de rendre hommage aux divinités de l'empire. C'est môme à ce principe que nous avons vu les martyrs opposer la plus légitime à la fois et la plus efficace des résistances. Ils ne se révoltent point, ils ne conspirent point contre le pouvoir qui veut les contraindre à adorer les dieux. Ils refusent simplement d'obéir, et, en échange du droit qu'ils revendiquent, ils sont prêts à sacrifier tous les autres. « Vous avez tout pouvoir sur nos corps, mais vous n'en avez aucun sur nos âmes. Vous pouvez nous dépouiller, nous mettre à mort, mais vous ne nous ferez pas mentir à notre conscience, parler autrement qu'elle ne nous inspire, renier de bouche ce que nous confessons de cœur. Notre constance vous blesse, elle est une infraction à vos lois, elle porte atteinte, dites-vous, aux devoirs du citoyen : eh bien ! ôtez-nous nos droits de cité, ôtez-nous nos biens, ôtez-
nous la vie ; mais notre conscience est à nous et rien ne nous la fera trahir. »
C'est ainsi que, sans ébranler l'ordre établi, ils rendirent à l'inviolabilité du sentiment religieux un hom- ; mage éclatant, c'est ainsi qu'ils marquèrent de leur / sang la limite où finissent les droits de l'État, où commencent ceux de la conscience. Cette résistance passive, mais opiniâtre, lassa les persécuteurs plus sûrement, plus promptement que ne l'eût fait une résistance à force ouverte. En obligeant le despotisme à devenir gratuitement cruel, ils le couvrirent d'opprobre aux yeux du genre humain. Ces luîtes où tout l'honneur, comme tout le courage, était du côté de celui qui succombait, ces odieuses boucheries d'ennemis désarmés finirent par rebuter ceux qui s'y étaient le plus acharnés d'abord ; la pitié de la foule, sa conscience peutêtre, finit par s'émouvoir. Après la terrible et décisive expérience tentée sous Dioclétien, les tyrans, honteux d'eux-mêmes, durent abaisser leurs armes devant cette constance, ou, comme ils l'appelaient, cette obstination qui leur avait servi de prétexte pour punir. Le farouche Galerius se radoucit alors. « Nous avions, ditil, fait un édit pour forcer les chrétiens à se ranger aux lois romaines; mais la plupart d'entre eux ayant persisté dans leur folie, nous croyons devoir user envers eux de notre clémence ordinaire. » Pouvait-on, après avoir si violemment persécuté, confesser plus honteusement son impuissance? Deux ans n'étaient pas écou-
lés, qu'au lieu de celte tolérance précaire de (ialerius, les chrétiens obtenaient de Constantin la liberté et, bientôt après, la victoire.
Hélas ! pourquoi les partis victorieux sont-ils si prompts à oublier les principes qu'ils invoquaient dans l'oppression? « Chaque homme, avaient dit TertuUien et Lactance, reçoit de la nature le droit d'adorer Dieu comme il l'entend. Qu'importe h un autre qu'à moi la religion que je professe? La religion n'admet aucune violence, aucune tyrannie; elle doit être embrassée volontairement et non par contrainte. » Ne semble-t-il pas que ces paroles aient été prononcées hier, tant elles expriment avec précision ce que nous pensons tous des droits de la conscience ? Vous croyez que des maximes si lumineuses et si justes vont être mises en pratique par l'Église qui tout à l'heure les proclamait? Écoutez en quels termes un évêque s'adresse bientôt aux fils de Constantin : « Rappelez-vous, ô princes, les jugements de- Dieu contre l'idolâtrie, les ordres exprés qu'il donnait aux rois de Juda. Il fallait lapider, exterminer quiconque parlait d'adorer les faux dieux, il fallait n'épargner ni son frère, ni son enfant, ni sa femme, ni son ami le plus intime. Le peuple entier devait s'armer contre le sacrilège ; les cités idolâtres devaient être détruites. 0 princes, voilà votre devoir si vous voulez continuer à mériter les bénédictions du ciel '. »
* Juin Firmici Materni : De errore prof, relig.
Les princes déférèrent, non à la lettre heureusement, mais trop docilement encore, à de tels avis. L'Église reçut de leur main les armes de la persécution et laissa désormais à ses ennemis la gloire du martyre. Qw'advint-il, hélas! lorsque investie elle-même du pouvoir, lorsque régnant sur les rois, elle put k son gré disposer de leur glaive, lorsque ses pontifes, devenus princes temporels, firent servir, comme ils l'ont fait jusqu'à ce jour, leur sceptre et leurs trésors à l'asservissement des consciences? C'est ce qu'oublient trop aujourd'hui ceux qui, sincères amis, d'ailleurs, de la liberté religieuse, ne laissent pas de déplorer pour la papauté la perte de son pouvoir politique. C'est ce qu'elle oublie trop ellemême, quand de nos jours elle se pose en victime. On n'est pas martyr précisément parce qu'on perd le pouvoir et les moyens de persécuter.
Sur tout cela, du reste, nous aurions trop à dire. Comptons plutôt, cela vaudra mieux pour nous, les taches de notre propre drapeau. Ce sinistre bûcher dressé il y a trois siècles aux portes de notre ville, le manifeste sanglant par lequel Théodore de Béze osa le justifier, l'échafaud de Gentilis, ceux de Crell, de Barnevelt et de tant d'autres, les Remontrants chassés de Hollande, les catholiques, les presbytériens, les anglicans tour à tour persécutés dans la Grande-Bretagne, les quakers, poursuivis jusqu'en Amérique, et ces unitaires d'Italie qui, à grand'peine échappés aux tortures du saint-ofïice, ruinés par l'exil et les confiscations.
espéraient trouver un asile dans les États protestants et n'y trouvaient que la proscription ou la mort, chassés de partout, en quelques lieux lâchement sacrifiés à la haine des jésuites; — tout cela n'atteste-t-il pas combien les maximes païennes furent lentes à disparaître même du monde chrétien réformé?
Mais, si les principes de la persécution avaient pris racine dans l'Église, grâce à Dieu, l'esprit de ses anciens martyrs n'y était pas éteint, ni leurs traditions oubliées. Leur exemple soutenait, fortifiait à travers les siècles ceux qui souffraient comme eux et pour la même cause. L'Église trouvait chez ses victimes le même héroïsme qu'elle avait déployé jadis contre ses oppresseurs. Cet héroïsme n'y fut pas non plus déployé en vain. De nouveaux torrents de sang avaient coulé; mais ce sang cria jusqu'au ciel ; les protestations de la conscience opprimée retentirent d'un bout du monde à l'autre, la constance des martyrs désarma de nouveau les bourreaux, l'Église à son tour dut déposer le glaive ; la voix, enfin, qui, vers la fin du dernier siècle, proclama la liberté religieuse dans le nouveau monde eut bientôt son écho dans l'ancien. Par le martyre, une seconde fois, cette sainte liberté était sauvée.
Est-ce à dire que ses droits soient désormais pleinement assurés, qu'elle n'ait plus aujourd'hui de dangers à courir, plus de nouvelles conquêtes à faire?
Ah I c'est bien encore le cas ici de s'écrier : Que servent les lois sans les mœurs? Que valent les plus beaux
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principes affichés dans les constitutions, si les esprits et les cœurs n'en sont en même temps pénétrés? A peine, en France, la liberté de conscience était-elle inscrite dans les lois, qu'elle était violée par ceux-là même qui l'y avaient inscrite : les églises étaient fermées, les prêtres incarcérés, déportés, massacrés. Puis, lorsque après cette crise d'anarchie et d'impiété, revenant au Dieu qu'on avait proscrit, on rendit à la religion la garde de l'ordre social, c'est au nom de la religion que la liberté religieuse fut de nouveau violée : les massacres de Nîmes vengèrent les massacres de l'Abbaye, la loi du sacrilège expia les décrets de l'athéisme. Et dés lors, plus ou moins dans toute l'Europe, selon les vicissitudes diverses de la politique, les divers partis rehgieux ont vu tour à tour leurs droits méconnus, foulés aux pieds.
Encore une fois, nous ne savons ce que Dieu et l'avenir nous réservent, dans quel tourbillon nous pouvons être entraînés, ce que peuvent amener nos propres révolutions intérieures, sous quel régime, en un mot, nous pouvons être appelés à vivre, et par suite, à quelles épreuves peuvent être exposées nos croyances et nos institutions. Dans ces orages, que Dieu veuille détourner de nous, mais qu'il est nécessaire de prévoir, nous pourrions voir, non pas sans doute nos vies menacées (ces violences, grâce au ciel, ne sont plus de notre temps), du moins nos droits religieux sérieusement compromis. Eh bien ! nous savons maintenant comment
on les reconquiert et comment on les sauve : c'est en les revendiquant à tout prix, en leur sacrifiant tous les autres avantages. Ces droits, si chèrement achetés par nos ancêtres, sont un dépôt sacré remis en nos mains, et que nous devons transmettre intact à nos descendants. Il ne faudrait pas que, par notre indiflerence ou notre lâcheté, la vérité eût à soutenir de nouveau les mêmes combats, à essuyer les mêmes traverses. De ce côté donc, jamais d'abdication ! Quoi qu'il en puisse coûter, pleine fidélité à ce que nous croyons, jamais de déclarations, jamais de manifestations contraires à notre conscience, jamais de consentement volontaire à la violation de la plus précieuse de nos libertés I
Sans être opprimés par les lois, nous pourrions l'être par l'opinion. Le monde, soit qu'il veuille secouer la religion, comme une odieuse entrave, ou encourager la crédulité comme un utile instrument, ne souffre pas que sa passion du moment soit contrariée. S'il ne peut crier : Ote, crucifie! il s'écrie du moins : Cette parole est ! intolérable I et il inflige aux imprudents, qui la profèrent, le douloureux supplice de l'isolement. Ce fut le premier martyre qu'il fit subir à notre maître. Un jour, j sur je ne sais quel mot échappé de sa bouche, Jésus I voit brusquement s'écouler la foule entière qui l'escor- ' tait. S'en trouble-t-il? Dans un calme subhme, il se tourne vers les siens : Et vous, leur dit-il, ne voulez- I vous pas aussi vous en aller? — Et ses disciples, mépri- / ses par les impies comme des superstitieux, signalés par
les superstitieux comme des blasphémateurs, honnis, conspués de tous, les voit-on s'inquiéter de leur isolement, s'attrister de leur petit nombre, s'affliger de ne voir de leur côté ni le crédit, ni la richesse, ni la grandeur, chercher de l'appui par des flatteries prodiguées au haut et au loin ? Semblent-ils mal à l'aise dans leur modeste chambre haute ? Non, car Dieu y était avec eux, Dieu qui avait choisi les .choses faibles de ce monde pour confondre les fortes.
Vous de même, quand vous seriez au ban de l'Europe entière, quand des deux bouts du monde partirait contre vous un même cri d'exclusion; — si vos intentions sont droites, si vous avez la conscience de ne chercher que la vérité et d'être, selon vos lumières, dans la vérité, si l'amour de Dieu et une sainte jalousie pour son nom sont les sentiments qui vous animent, si votre vœu le plus cher dans ce monde est de le voir adoré, et adoré seul comme il doit être adoré ; — vous pouvez laisser à d'autres le présent, assurés d'avoir pour vous l'avenir. Au souffle de Dieu sont tombées déjà, et tombent tous les jours bien des idoles; au souffle de Dieu bien d'autres tomberont encore, fussiez-vous seuls à leur refuser votre encens. Savoir, quand il le faut, être seul, ah ! voilà dans cette vie une grande vertu et une grande science. C'est par là qu'ont débuté tous ceux. qui ont entraîné le monde après eux. Ils jouissaient par avance d'un triomphe que leurs yeux ne devaient point voir, heureux que Dieu leur eût confié sa cause, eût emprunté
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leur faible voix, bien qu'abreuvés souvent pour lui de ■ dégoûts et d'outrages. Sachons, comme eux, dédaigner la voie large et commode où la favebr du monde nous suivrait, et marchons par la foi dans le sentier rude, et souvent épineux, qui conduit à la lumière. « Osez, disait J.-.J. Rousseau, osez confesser Dieu chez les philosophes, osez prêcher l'humanité aux intolérants : vous serez seuls de votre parti, peut-être; mais vous [)orterez en vous-mêmes un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Qu'ils vous aiment ou vous haïssent, qu'ils lisent ou méprisent vos écrits, il n'importe. Dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien; ce qui importe à l'homme est de remplir ses devoirs sur la 1 terre, et c'est en s'oubliant qu'on travaille pour soi. » Après ces belles paroles de notre concitoyen, je m'arrête, en remerciant la Commission de la vie religieuse, qui m'a appelé dans cette chaire, en vous remerciant vous-mêmes. Messieurs, de m'avoir soutenu par votre bienveillante attention. Puissent les quelques heures, pour moi si douces, que nous venons de passer ensemble, laisser, dans le cœur de nous tous, quelques salutaires impressions.
UN CRITIQUE ULTRAMONTÂIX