ÉTUDE SUR LA POLÉMIQUE RELIGIEUSE GONTEMPORAIXE
Essais sur le naturalisme contemporain, par le R. P. dom Gué&ai7ger, abbé de Solesmes.
M. LE PRIXCE A. DE Broglie, historien de l'Église '^.
Depuis que cette Revue a rendu compte de l'étude de M. de Broglie sur « l'Église et l'empire romain au quatrième siècle. » ï Univers religieux a publié sur le même ouvrage vingt-six articles du révérend abbé de Solesmes, dom Prosper Guéranger, recueillis plus tard dans le volume que nous annonçons aujourd'hui. Avant de les avoir lus, nous ne doutions pas d'y trouver l'appréciation la plus favorable du livre de M. de Broglie. Un laïque, un prince, dédaignant les occupations ordinaires des hommes de son rang, pour se vouer à des études que le monde n'attend guère que de théologiens
Tiré de la Bibliothèque universelle. Janvier, 1861. Paris, 1858; 1 vol. in-8°.
de profession, « s'adonnant, comme le dit dom Guéranger lui-même, avec cette gravité aux matières religieuses, » relevant par l'éclat de son nom et plus encore par celui de son talent, la science dont il a fait la sienne, avait droit, ce semble, à l'entière sympathie du savant bénédictin. Il nous semblait la mériter davantage encore par l'esprit dans lequel son ouvrage est conçu. Un livre où, sur presque tous les points, l'auteur se range ouvertement du côté du christianisme catholique, où il soutient contre le rationalisme l'absolue nécessité d'une révélation ; contre les modernes critiques de l'Allemagne la complète réalité des faits évangéliques ; contre le protestantisme, enfin, l'autorité de la tradition, le droit divin de l'épiscopat, les prérogatives spirituelles et temporelles du siège de Rome ; où, en ce qui concerne le dogme, il se déclare entièrement soumis au jugement de l'Église et prêt à rétracter tout ce qu'elle condamnerait, un tel livre semblait de nature à obtenir les suffrages unanimes du clergé français. Dix ou vingt ans plus tôt, il les eût obtenus sans nul doute.
Mais en 1856 on était devenu plus exigeant. La France, en pleine réaction politique, encore terrifiée des dangers que la société avait courus naguère, se précipitait vers tout ce qui pouvait contribuer à la raffermir ; on cherchait partout des garanties d'ordre et de tranquillité, et celles qu'offrait l'Église ne semblaient pas les moins précieuses. Aussi trouvait-elle, surtout dans les rangs élevés, un redoublement de générosité et de fer-
veur. Le pouvoir lui montrait une courtoisie que ses agents inférieurs s'empressaient d'imiter. Elle avait pour elle les amis du passé, les serviteurs du présent, la foule de ceux qui craignaient pour l'avenir. Le haut clergé pensa que c'était pour elle le moment, ou jamais, de chercher à regagner les positions qu'elle avait perdues ; mais pour cela il fallait parler haut et ferme, mettre de côté tous ménagements qui auraient trahi un reste de faiblesse, ne pas craindre, au besoin, d'afficher des prétentions exorbitantes, de lancer d'audacieux défis à la science et au libéralisme du siècle. Rien n'impose au vulgaire comme l'outrecuidance du langage. Tout ou rien, telle était la devise. Le moyen âge, tel était l'idéal. Malheur à ceux qui, tout en adorant la vierge et les saints, s'aviseraient de demander quelque épuration dans leur légende. Vous vous croyiez bon chrétien pour admettre les miracles de la Bible ; on vous imposait par surcroît ceux de saint Cupertin.
L'ouvrage de M. de Broglie, avec son catholicisme sincère, mais libéral, tombant au milieu de cette ferveur ultramontaine, parut plus que tiède aux grands meneurs du jour. Ils lui eussent pardonné volontiers envers l'Église un langage moins respectueux. Ne point parler de la religion ou n'en parler que d'un ton léger et sarcastique, c'eût été accroître leur crédit auprès d'un public qui demandait de la religion à tout prix. En parler d'une manière sérieuse, en parler avec respect, avec amour, mais autrement que ceux qui prétendaient en
être les organes privilégiés, c'était les troubler dans l'exercice de leur monopole. Aussi M. de Broglie fut-il traité sévèrement par les écrivains de V Univers. Dom Guéranger daigne, à la vérité, rendre hommage à ses intentions ; de plus, il loue sans réserve l'intérêt de sa narration, le charme, l'éloquence même de son style ; mais c'est pour censurer avec d'autant plus d'amertume ses déficits et ses écarts au point de vue de la foi.
Il ne nous appartient nullement de nous poser entre eux comme arbitres. S'il nous arrive plus tard de revenir sur l'ouvrage de M. le prince de Broglie, ce sera pour l'examiner en lui-même et indépendamment de la manière dont il a pu être jugé ailleurs. La querelle que lui a suscitée dom Guéranger nous est, à beaucoup d'égards, étrangère. Mais elle va nous fournir le sujet d'une étude d'histoire religieuse contemporaine qui, nous l'espérons, ne paraîtra point inopportune h nos lecteurs.
Le premier grief articulé par M. l'abbé de Solesmes se rapporte à la liberté religieuse. M. de Broglie, ainsi que la plupart de ses amis et collaborateurs du Correspondant, persiste à ne pas comprendre que l'Église, cet établissement divin, ait besoin d'un autre appui que celui de Dieu même ; il l'honore assez pour la croire capable de se soutenir par ses propres forces, et ne voit d'autre attitude digne d'elle qu'une alliance intime avec la liberté. Dom Guéranger lui oppose « le principe de la
suzeraineté morale de l'Église sur les sociétés chrétiennes, suzeraineté que l'on peut entraver, mais à laquelle elle ne renoncera jamais » (Préf., 33). S'il ne s'agit réellement que d'une suzeraineté morale, nous ne pensons pas que M. de Broglie ait aucune objection à ce qu'elle s'exerce ; nous ajouterons même que non seulement les chrétiens réformés, mais encore beaucoup d'hommes qui n'appartiennent extérieurement ni à l'une ni à l'autre Église, ne désirent rien tant que de voir les principes chrétiens pénétrer profondément dans les âmes, pour exercer de là leur action salutaire sur la société ; c'est de la réforme individuelle qu'ils attendent la réforme sociale ; mais ils estiment la réforme individuelle par le christianisme impossible sous tout autre régime que celui de la liberté, et l'on ne peut guère s'empêcher de leur donner raison, si l'on veut bien comparer l'influence des principes chrétiens en Angleterre, en Hollande, en Suisse, aux États-Unis, avec celle qu'ils ont exercée jusqu'ici en Italie et en Espagne. Cette liberté, dom Guéranger n'en veut point. « Voilà donc, dit-il, ce qu'est devenue l'Église dans les théories de certains hommes de notre temps. Autrefois elle était un pouvoir, aujourd'hui elle est une liberté. Non, vous vous trompez, rien n'est changé. Hier elle était reine, reine elle est aujourd'hui, reine elle sera demain et jusqu'à la consommation des siècles. » Et le bref de Pie VI, l'encyclique de Grégoire XVI, les allocutions de Pie IX et son concordat avec l'Autriche sont
amenés tout à point pour nous apprendre ce que dom Guéranger entend par la suzeraineté morale qu'il réclame pour l'Église (Préface, 33-35).
« Mais quoi, s'écrie M. de Broglie indigné, admettrons-nous que l'Église ne peut s'accommoder de la liberté religieuse, et que c'est pour elle affaire de conscience et de foi d'exercer l'intolérance civile quand elle le peut? » — « L'Église, répond dom Guéranger, n'est pas chargée d'exercer l'intolérance civile contre qui que ce soit ; mais elle enseignera toujours le contraire de ceux qui disent qu'il faut étendre la liberté religieuse aux pays qui ont eu le bonheur de garder l'unité de la foi et de la
conserver inscrite dans la loi , et n'admettra jamais
cette doctrine immorale, que celui de qui il dépend d'empêcher le mal peut innocemment le laisser commettre » (p. 44-45). En d'autres termes, l'Église n'est point chargée de persécuter elle-même, mais elle louera et encouragera toujours les princes qui persécuteront à son profit. Notre auteur veut bien cependant faire ici une distinction. Bien qu'à ses yeux la doctrine soit immuable, par conséquent le droit incontestable, il ne croit point qu'il soit loisible de « dépouiller de leurs droits les dissidents qui en jouissent paisiblement et sur la foi d'une législation séculaire » (Préf., 48-49). Et la raison pour ne pas les en dépouiller, c'est sans doute que cela serait impossible. La liberté religieuse est donc une concession ou plutôt un « présent funeste » qu'il faut laisser, tant qu'on ne peut faire autrement, à ceux
qui en jouissent, mais se bien garder d'étendre à ceux qui n'en jouissent pas. Nous voilà donc bien avertis : si les dissidents possèdent quelque part des droits religieux, ils ne les doivent, selon dom Guéranger, ni à la justice, ni à l'équité, ni à l'humanité de leurs concitoyens catholiques, mais à l'impossibilité malheureuse où ceux-ci se trouvent de les leur ôter ; et quant à ceux qui ne les possèdent pas, ils n'ont qu'un moyen de les acquérir, c'est de s'en emparer de vive force, comme les Hongrois le firent jadis, et comme on l'a fait en France en 1789, par une révolution. Et voilà les garanties que les maximes ultramontaines donnent à la tranquillité des peuples ! Ces maximes, au reste, sont si chères à notre auteur, qu'il y revient plusieurs fois dans le cours de son livre (pp. 12, 176), en les appuyant de l'exemple de Constantin, de celui de Charlemagne, et, sans doute, pour mieux convaincre les gallicans, des déclarations de Bossuet.
Si on lui demande maintenant comment l'Église est fondée à exiger des princes la confirmation et l'exécution de ses décrets, il répond que c'est en vertu du droit divin dont elle est investie. « Le christianisme admis comme divin, dit-il (p. i76), l'alliance de l'Église et de l'État est dans la nature des choses, non en ce sens que la constitution et les lois de l'État deviennent les lois de l'ÉgHse, mais en ce sens que les décrets de celleci, en matière de foi et de discipline, ont droit à l'appui de l'État. » Si on lui demande de nouveau sur quoi
repose le droit divin de l'Église, il répond (jue c'est sur son origine essentiellement « surnaturelle. » — « Qu'est-ce que le christianisme ? dit-il. Dieu se manifestant aux hommes d'une manière surnaturelle, certifiant sa venue par des faits surnaturels, instruisant, gouvernant et sanctifiant l'homme par des moyens surnaturels, pour le conduire à une félicité surnaturelle » (Préf., p. 4).
Bien que dom Guéranger se donne peu de peine pour définir rigoureusement les termes, il est aisé de voir pourtant qu'en affirmant l'ordre « surnaturel, » il n'admet pas seulement au-dessus de la nature un Être personnel et intelligent qui en est l'auteur et la gouverne par sa Providence, mais en dehors de cette nature et en dérogation aux lois qui la régissent, des faits exceptionnels relevant d'un ordre de création, de détermination différent. « Surnaturel » est donc pour lui l'opposé de naturel, de providentiel, le synonyme de « miraculeux, » dans le sens le plus strict de ce mot. C'est donc essentiellement sur des faits de cet ordre qu'il fait reposer le christianisme, en sorte qu'ébranler la croyance au surnaturel, au miracle, c'est saper par la base l'autorité divine du christianisme et de l'Église.
Or, c'est là malheureusement, selon lui, tout à la fois la pente et le danger de l'époque actuelle, et ce danger ne date pas d'hier. « La réforme religieuse du seizième siècle, dit-il (Préf., pp. 1-3), lança les esprits dans le naturalisme, en substituant, dans les choses de
la religion, l'examen rationnel à l'autorité divine... Puis le principe surnaturel fut attaqué sur toute la ligne par la philosophie du dix-huitième siècle, plutôt il est vrai, sous forme d'escarmouches que d'après un plan général... Aujourd'hui, c'est une guerre plus sérieuse qui lui est livrée. La question est réduite à ses véritables termes. La forme voltairienne a fait son temps, et il n'y a plus guère qu'une seule question entre les philosophes et les croyants : la question du surnaturel... La philosophie incroyante est devenue tolérante, respectueuse même pour le christianisme ; elle avoue tout, jusqu'à ses torts du dix-huitième siècle ; mais il est un point sur lequel elle ne cédera jamais, c'est sa prétention à nier le surnaturel. »
Tel est, selon M. l'abbé de Solesmes, le péril imminent de notre époque, et ce péril ne menace pas seulement l'Église, mais encore l'ordre social tout entier. « L'édifice social, dit-il (p. I), ne tremble sur ses bases que parce que la croyance à l'ordre surnaturel, qui était son ciment, a cessé d'en lier ensemble les parties. » De là, comme son titre l'indique, la croisade qu'il entreprend contre le « naturalisme contemporain, » et où M. de Broglie est le premier écrivain qu'il prend à partie. Ce n'est pas qu'il l'accuse précisément de cette grosse hérésie. Il veut croire qu'à cet égard ses intentions sont pures ; mais il lui reproche de favoriser les tendances naturalistes, d'atténuer, d'amoindrir, si ce n'est même d'éluder le miracle, de chercher à se passer.
autant qu'il le peut, de l'intervention directe de Dieu ; il le range parmi ces « esprits, en grand nombre aujourd'hui, qui cherchent dans la religion chrétienne les côtés par lesquels ils espèrent la voir et la montrer aux autres conjme un système qui ne dépasse pas trop les limites de la nature humaine. »
Ainsi, M. de Broglie lui semble faire trop bon marché de certains faits surnaturels. Dans le récit de la vision qui précéda la victoire de Constantin, ayant à choisir entre les trois ou quatre versions différentes des historiens du quatrième siècle, il pouvait suivre celle de Lactance, qui réduit la vision aux proportions d'un songe. 11 s'attache de préférence à celle d'Eusèbe, qui raconte l'apparition de la croix en plein midi ; mais dans les éclaircissements qu'il y ajoute, « au lieu du miracle, on ne voit bientôt plus paraître que la résolution bien arrêtée de l'empereur d'invoquer le Dieu des chrétiens, tant l'historien, ajoute le critique, tremble d'être pris en flagi^ant délit de passion pour le surnaturel. »
Puis M. de Broglie, tout en admettant l'origine surnaturelle du christianisme, en admettant même pour ses succès dans le monde l'intervention miraculeuse de Dieu, déclare pourtant que « ce point de vue n'a qu'une justesse partielle, » et se plaît à énumérer les causes naturelles qui ont dû concourir au même résultat : l'union providentielle du monde civiUsé sous la domination romaine, les faciles communications que cette domination établissait entre les peuples, l'existence
d'écoles philosophiques où étaient agitées dès longtemps les grandes questions résolues par le christianisme, les aspirations du monde païen vers le pardon et la sainteté, l'accueil que durent faire les peuples à une religion qui abaissait jusqu'à eux et rendait visible et sensible le Dieu abstrait et lointain des philosophes, l'amélioration progressive du droit romain, la décomposition de l'empire, l'organisation hiérarchique de l'Église, qui, par une combinaison admirable, unissait l'indépendance avec la liberté ; en un mot (p. 377), « l'accord merveilleux de l'Évangile avec les lois de l'histoire et les conditions de la nature humaine ; » car « c'est souvent, dit-il, par la perfection de l'œuvre humaine qu'éclate l'intervention divine. » Dom Guéranger combat une à une toutes ces explications, qui ne font, dit-il, que voiler le miracle sans rien expliquer elles-mêmes. Selon lui, le miracle seul explique à la fois l'origine et les progrés du christianisme, qui « avait dans le monde tout contre
lui et rien pour lui Des milliers d'incrédules, dit-il,
ont compris que, pour vaincre ces résistances. Dieu avait dérogé à toutes les lois de l'ordre physique et de l'ordre moral, et ont adoré Jésus-Christ auteur d'une si magnifique révolution (p. 317). Ce pouvoir surhumain est l'unique garantie de succès que Jésus lui-même a donnée à ses apôtres... et de plus, il Ta promise formellement à ceux qui ci'ùiront en lui, afin que le témoignage du miracle retentisse [jar toute la terre, et serve à promulguer parmi les hommes, bien au delà de l'empire
romain, le don de son Fils, que Dieu a daigné faire aux hommes » (p. 31 6). Cette continuité du miracle au sein de l'Église, seule preuve parfaitement suffisante de sa divinité, est la seule aussi qui produise la foi véritable, capable de convertir et de sauver. Jésus reprochait aux juifs d'avoir besoin de miracles pour ajouter foi à sa parole. Dom Guéranger tournerait volontiers ce reproche en éloge.
La preuve du christianisme est ainsi, nous l'avouons, singulièrement simplifiée. Les assertions de M. l'abbé de Solesmes ne laissent pas, néanmoins, de donner beaucoup à réfléchir. Les miracles accomplis dans l'Église, dit-il, « miracles aussi innombrables qu'avérés, seuls expliquent tout ; sans eux, on n'explique rien. Le monde a vu des miracles et il s'est converti » (p. 431). A ce compte, dom Guéranger doit reconnaître que la génération actuelle est bien moins favorisée, bien plus excusable, par conséquent, dans son incrédulité, que celles qui l'on précédée. Aujourd'hui, en effet, il ne se fait plus de miracles que chez les populations entièrement croyantes ; le peu qu'il s'en fait ailleurs est bientôt percé à jour par la publicité. La croix de Migné, si nous avons bonne mémoire, fit, en son temps, plus de voltairiens que de catholiques. Les miracles de Notre- Dame de la Salette, si vivement prônés dans le diocèse de Grenoble, l'ont été médiocrement dans celui de Lyon. A défaut de la vue, faut-il se contenter du témoignage ? L'embarras redouble, car il n'est pas une des
religions et presque pas une des sectes qui ont paru dans le monde, qui n'ait eu, qui n'ait encore ses innombrables miracles attestés par des milliers de témoins. Dom Guéranger peut-il nous donner une marque sûre à l'aide de laquelle on puisse, en tous cas, distinguer les miracles réels des miracles faux, apparents ou imaginaires, ceux qui viennent de Dieu de ceux qui procèdent du malin Esprit ? Rejetterons-nous ceux de Bouddha, admis, depuis plus de deux mille ans, par plus de six cents millions d'âmes? D'un autre côté, admettronsnous tous ceux qui ont trouvé créance dans l'Église ou seulement ceux qui s'y sont accomplis dans certains siècles et sont attestés par certains auteurs : ceux que racontent Baronius et les Bollandistes, ou seulement ceux qu'ont choisis Ruinart, Baillet et Fleury ? Dom Guéranger veut-il nous dire encore en quoi les miracles des Jansénistes ou des Inspirés protestants sont moins dignes de foi que ceux des catholiques, comment il peut enfin, sans tomber dans un cercle vicieux, démontrer la réalité exclusive des faits sur lesquels reposent, selon lui, les titres divins de son Église ?
A toutes ces questions, dom Guéranger ne répond pas un mot. Il n'a pas même l'air de se douter qu'elles puissent être soulevées. Au fond, toute son argumentation contre M. de Broglie se réduit à ceci : « Si vous ne croyez ce que j'affirme, vous n'êtes tout au plus qu'à demi chrétien. » Nous connaissons cette manière d'argumenter pour l'avoir entendue fréquemment employer
par d'autres. Elle ne nous paraît pas pour cela plus concluante ; c'est une fin de non-recevoir mise à la place d'une démonstration. Consentez à n'être pas chrétien pour dom Guéranger et ses amis, l'argument cesse de vous atteindre.
Ce qui semble le plus déplaire au révérend abbé de Solesmes dans cette tendance naturaliste qu'il attribue à M. de Broglie, c'est le désir secret qu'il croit y voir de « plaire aux philosophes. » A tout propos, il lui reproche sa « diplomatie, sa froide habileté, ses concessions, ses sacrifices, ses timides complaisances. » Pensée mortifiante, en eff'et, pour un dignitaire de l'Église, qu'au moment même où elle espère ressaisir son ancien crédit, son ancienne influence, l'encens d'un écrivain tel que M. de Broglie se porte d'un tout autre côté ! Mais dom Guéranger nous paraît avoir mal interprété le sentiment de l'honorable historien. M. de Broglie se déclare trop franchement catholique pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir voulu « plaire » à ceux qui ne le sont pas et qui sont résolus à ne point l'être ; il sait même d'avance que cette déclaration suffirait pour lui ôter toute une catégorie de lecteurs. Mais il n'oublie pas non plus qu'il est d'un siècle et d'un pays où, grâce à l'étude éclairée des faits et à la recherche philosophique des causes, les sciences historiques ont pris un merveilleux essor. Il a essayé en conséquence, c'est lui-même qui nous l'apprend dans la préface de la seconde édition de son livre, « de porter dans des études
d'histoire religieuse les iiabitudes et les procédés propres à l'esprit des temps modernes ; il a parlé le plus qu'il lui a été possible la langue commune de ses contemporains. » Comme son ami, M. de Montalambert, « au risque d'encourir la note infamante de naturalisme et la proscription des modernes inquisiteurs, il n'a recours au surnaturel que quand l'Église le lui ordonnne, ou quand l'explication naturelle à des faits incontestables fait défaut. » {Les moines d'Occident. Introd.) Bien plus, en entrant, quoique un peu timidement encore, dans cette voie philosophique, il a cru faire une œuvre utile pour l'Église elle-même et lui gagner peut-être les sympathies de quelques penseurs. Permis à dom Guéranger de qualifier cela de « sacrifices stériles, » de « complaisances maladroites, » de déclarer que par cette méthode on ne convertira pas un seul philosophe. Il devrait nous apprendre par quelle méthode il espère lui-même y réussir, et comment, avec le surnaturel seul, il convertira les hommes qui ne croient ni à la réalité, ni même à la possibilité du surnaturel. Mais il y renonce apparemment ; les philosophes sont incorrigibles ; ils n'ont d'ailleurs pour eux actuellement ni le nombre, ni l'influence, ni la richesse ; à quoi bon tendre le filet de leur côté.
Qui le croirait cependant ? Il est un point sur lequel l'abbé de Solesmes se trouve, contre M. de Broglie. presque d'accord avec les philosophes, et ce point, chose plus singuUére encore, c'est la question de la re-
ligion naturelle. Les philosophes établissent que, s'il y a des principes vrais en matière de religion, l'homme doit pouvoir s'y élever par un bon et légitime usage des facultés qu'il a reçues en naissant ; l'ensemble des vérités auxquelles il arrive par ce moyen, c'est ce qu'ils appellent « la religion naturelle, » qu'ils estiment suffisante pour le guider dans la connaissance de Dieu et de ses devoirs. M. de Broglie non seulement nie expressément cette sutïisance, mais il a soutenu avec beaucoup de vigueur contre M. Jules Simon l'absolue nécessité d'une révélation directe de Dieu. Ici, assurément, il semble qu'il n'y ait pas lieu à l'accuser de naturalisme. Voyez cependant le malheur ; ses attaques contre la religion naturelle sont un des points sur lesquels son critique le censure avec le plus d'aigreur (Préf. , p. 53 etsuiv.). Il lui remontre que si la raison est radicalement impuissante par elle-même pour connaître Dieu et le devoir, les païens qui n'ont pas connu Jésus-Christ ne sauraient être condamnés justement. Or, l'Église enseigne qu'ils le sont et doivent l'être; et d'ailleurs, soutenir l'impossibilité de la religion naturelle, n'estce pas « nier implicitement la révélation primitive, livrer ainsi la place aux incrédules qui prétendent que l'homme a commencé par l'état sauvage, revenir en un mot, par une voie détournée, au naturaUsme ? »
Le naturalisme, voilà décidément le cauchemar de dom Guéranger. Nous ne sommes pas au bout des chicanes qu'il suscite à cet égard à notre historien. Si
M. de Broglie loue la fermeté, l'impassibilité d'Alexandre et d'Athanase contre les attaques de l'arianisme, si, en racontant la retraite de saint Antoine au désert, il parle de « son caractère ardent, de son imagination pensive, de cette passion de solitude, d'observation et de silence qui n'avait fait que grandir avec l'âge, » il trouve cet accent froid. « Je ne doute pas, dit-il, que l'auteur n'adresse ses prières, avec toute l'Église, à ces saints personnages; mais il y paraît peu à son style... Il les traite plutôt sur le pied de grands hommes. C'est encore là un des traits de la méthode actuelle : le moins de surnaturel possible. » Mais voici bien pis. En parlant des austérités de quelques ermites, il s'avise de les qualifier de « bizarres. » Il en a bien quelque sujet, ce nous semble ; quand ces ermites, à l'heure de leur repas, allaient sur la montagne paître l'herbe à la manière des bêtes, quand ils liaient leur tête à la ceinture pour ne plus pouvoir lever les yeux de dessus terre, quand ils se condamnaient à errer nu-tête en plein midi sous le soleil de la Thébaïde, si ces austérités ne méritaient pas l'épithète de « bizarres, » elles en eussent encouru peut-être une plus sévère. Mais le révérend bénédictin y voit au contraire des « œuvres surnaturelles » et regrette que « M. de Broglie ait cru devoir imiter en cette occasion le langage des rationalistes. »
Autre grief. Pendant que l'historien s'incline trop modérément devant les moines et les saints, il lui arrive
de parler avec respect d'académiciens, fort considérés, sans doute, mais qui n'ont pas encore, à ce qu'il paraît, reçu un brevet suffisant d'ultramontanisme. Là-dessus, dom Guéranger ne lui dit pas, mais il lui fait dire par M. Dumont (p. 414-415) « qu'on est surpris de trouver dans les notes de son livre, sans correctif ancun,
des citations laudatives d'ouvrages peu orthodoxes,
tels que les Essais sur l'éloquence chrétienne de M. Villemain, du Mémoire de M. Naudet sur les secours publics chez les Romains, des Essais de M. Guizot, et des ouvrages de MiM. Vaclierot et Jules Simon. » Puis, à l'occasion d'une citation du Mémoire de M. Naudet, approuvée par M. de Broglie, le même M. Dumont s'écrie qu'elle « a une senteur des sciences morales et politiques à ne pouvoir s'y méprendre ! » Enfin M. de Broglie a eu le malheur de recueillir dans l'ouvrage de M. Bunsen sur les Philosophoumena d'Hippolyte ceitains faits peu honorables pour le pape Calliste, sans dire un mot de M. l'abbé Cruice qui se vante de l'avoir réfuté. Louer MM. Villemain, Naudet, Guizot, citer M. Bunsen et ne pas connaître les « travaux distingués » de l'abbé Cruice ! « Je vois votre chagrin, » dirait Molière,
et que par modestie,
Vous ne vous mettez pas, Monsieur, de la partie.
M. de Broglie a tort assurément, grand tort de préférer à l'encens des sacristies la « senteur » des académies.
ET UN CRITIQUE ULTK AMOXTAIN , 371
Ce n'est pa^ tout encore : il confesse que, voulant étendre ses vues sur l'histoire de l'Église, il a lu, et quelquefois avec fruit, des ouvrages d'auteurs protestants, en particulier de ceux de l'Allemagne, et même de l'école de Tubingue. Pour cette fois le critique se fâche tout à fait. « Qu'il soit permis, dit-il, à un prêtre catholique de regretter que les hommes de notre génération se permettent si Ubrement la lecture des livres composés par les hérétiques, lorsqu'il leur reste encore tant à apprendre, pour avoir une idée saine et complète de la religion qu'ils se font pourtant honneur de professer » (p. 70). Il lui reproche ainsi tout à la fois sa science hétérodoxe, et son ignorance au point de vue catholique ; et ce n'est pas seulement ici qu'il lève sa férule et, d'un ton de magister, renvoie le prince au catéchisme, avant de se mêler d'écrire sur les matières religieuses. Les reproches directs et indirects d'ignorance pleuvent sous la plume du révérend abbé, et ne sont pas même adoucis toujours par l'urbanité des expressions. « J'ai déjà eu l'occasion, dit-il ailleurs (p. 355), de montrer que les idées les plus élémentaires de la théologie chrétienne faisaient défaut dans ce livre, » etc.
Nous ne voulons point affirmer, sans doute, que la science de M. de BrogUe soit de tout point irréprochable, et qu'il ne se soit laissé quelquefois séduire par des aperçus plus ingénieux que justes. Lors, par exemple, qu'il fait de saint Paul un type de l'esprit latin pour
l'opposer à saint Jean comme type de l'esprit grec et qu'il cherche dans cette différence de génie entre les deux apôtres la première origine du schisme d'Orient, nous nous rangerions volontiers contre loi du côté de dom Guéranger. Mais qui ne se tromperait quelquefois dans un ouvrage de cette étendue, et dans des matières si difficiles, et comment ne pas pardonner quelques méprises à un écrivain qui parle si modestement de sa science et passe d'avance condamnation sur les erreurs qui auront pu lui échapper ?
Dom Guéranger pense-t-il être lui-même, sous ce rapport, à l'abri de tout reproche? S'est-il bien assuré, par exemple, que Lazare ressuscité soit allé prêcher l'Évangile à Marseille ? Traduit-il exactement saint Paul quand il lui fait dire (Phil. I, 6) que Jésus-Christ était en nature de Dieu ? S'il se rappelle en quels termes Jésus parle de lui-même, s'il se rappelle les expressions des apôtres et des Pères des trois premiers siècles, osera-t-il affirmer l'identité de leur doctrine avec celle de Nicée? Est-ce sérieusement qu'il nie au contraire toute fdiation entre la théologie d'Origène et celle de saint Clément d'Alexandrie ? D'un autre côté, ne sait-il rien de l'influence personnelle d'Origène en Palestine et en Syrie, de celle que, dans la suite, ses travaux exercèrent encore plus au loin, et dès lors est-il autorisé à restreindre comme il le fait l'autorité de l'école d'Alexandrie ? (p. 11 7). S'il est avéré que plusieurs Pères latins imitèrent, quelquefois même copièrent les Pères grecs,
y a-t-il lieu de s'émerveiller de l'accord qu'on trouve entre les uns et les autres '? (pp. 1 33-1 36). Voir dans la conversion de Constantin, la reconnaissance de la royauté de Jésus-Christ, devant laquelle l'empire romain n'avait plus qu'à se dissoudre, et dans la translation du siège de cet empire à Byzance, le dessein de Dieu de laisser à Rome la place vide pour le trône papal (pp. 161, 21 6), n'est-ce pas prendre de grandes libertés visà-vis de l'histoire? Enfin, malgré l'intérêt que peut avoir l'ultramontanisme à soutenir que Constantin fut baptisé à Rome, xM. de Broglie est-il si téméraire d'avoir préféré en cela le témoignage d'Eusébe à celui de Zosinie ?
Sur ces points et sur bien d'autres, nous nous permettons d'en appeler des assertions de dom Guéranger, et de le renvoyer à son tour d'une science catholique exclusive et par trop arrêtée, à une science plus indépendante et plus progressive qui, tenant compte de nouveaux documents, de faits mieux constatés ou mieux étudiés, de recherches plus approfondies, n'est pas sans doute à l'abri de tout écart, mais du moins a chance de s'approcher toujours plus de la vérité.
Pour ce qui concerne l'orthodoxie de M. de Broglie, si, il y a deux ou trois ans encore, dom Guéranger conservait à cet égard des scrupules, nous pensons qu'aujourd'hui il doit être pleinement rassuré. Quelque prix que Pie. IX attache au maintien de sa puissance temporelle, quelle que soit sa reconnaissance pour le prince qui naguère en a si chaleureusement soutenu les droits.
nous ne pouvons croire qu'il eût accordé jamais à un écrivain dont la foi lui serait suspecte une distinction du genre de celle dont il a honoré IVI. de Broglie, à moins que, depuis ses désastres en Italie, le saint-père n'ait fait de graves réflexions. Peut-être a-t-il compris que, dépouillé, ou peu s'en faut, du temporel, il doit faire d'autant plus de sacrifices pour conserver le spirituel, montrer dès lors moins de roideur à ceux qui, dans ces temps critiques, persistent à se déclarer pour lui, et ne pas décourager par des difficultés hors de saison des suffrages souvent d'une haute valeur. A force d'exclure tout le monde, on peut finir par se trouver soimême dans l'isolement. Une ville, de peur de changer d'aspect, peut ne vouloir auprès d'elle ni grandes routes, ni chemins de fer et s'applaudir de tenir ainsi rigueur au siècle ; mais elle risque fort de n'être plus au bout de quelque temps (|u'une bourgade dont on apercevrait de loin le vieux clocher en ruines, et dont bientôt on ignorerait même le nom. A tort ou à raison le siècle veut avancer et il avance, et laisse derrière lui dans l'oubli ceux qui refusent de marcher. Voilà peutêtre ce que la papauté commence à comprendre, et ce que M. l'abbé de Solesmes devrait comprendre également. Ce concordat de l'Autriche, en effet, qui le remplissait d'orgueil et d'espérance, qu'a-t-il produit et que deviendra-t-il ? Ce que sont devenues ses pâles copies de Bade et du royaume de Wurtemberg. C'était bien la peine de chanter victoire, comme si l'Europe
entière était prête à se déséculariser ! Au surplus, visà-vis de M. de Broglie, il aurait mauvaise grâce à se montrer plus catholique que le pape, et le suffrage du chef infaillible de l'Église doit lui prouver maintenant combien ses reproches étaient mal fondés.
L'honorable historien aurait donc eu tort de s'émouvoir des censures de V Univers. Que cet exemple serve de leçon à qui serait tenté à l'avenir de flatter les partis rétrogrades. Autant ils se montrent souples dans la disgrâce, autant ils sont rognes et intraitables dans la prospérité. Gardêz-vous de briguer de leur part le moindre sufîrage ; plus vous leur ferez de concessions. plus vous les trouverez exigeants. A quoi bon leur tendre une main qu'ils refusent ? Suivez le chemin où votre conscience vous mène, sans vous inquiéter des qualifications qu'il leur plaira de vous donner. Tôt ou tard les événements se chargeront de les instruire, et les instruiront d'autant mieux qu'aucune complaisance mal placée ne leur aura donné lieu de présumer de leur force. N'allez point à eux, ils seront eux-mêmes obligés de venir à vous. Déjà même quel changement de ton dans le parti que dom Guéranger représente !
En somme, nous croyons que, malgré toute son habileté, le révérend abbé de Solesmes n'aura que peu de succès dans la campagne qu'il a entreprise. Il intimidera peut-être quelques esprits faibles, il irritera plutôt les esprits fiers et indépendants. Nous vivons dans un temps, il faut bien qu'on le sache, où les hom-
mes qui, par caractère, seraient le moins portés aux négations, y sont souvent provoqués par les tranchantes affirmations du parti pris ou de l'ignorance présomptueuse.