LES INSCRIPTIONS CHRÉTIENNES DE L'ANCIENNE ROME
Parmi les monuments funéraires qui servent à illustrer les antiquités chrétiennes de Rome, la science n'a guère connu, pendant longtemps, que les inscriptions recueillies soit autour, soit dans l'enceinte des églises. Ce n'étaient pourtant ni les mieux conservées, ni les plus nombreuses, ni, surtout, les plus anciennes. Les sépultures à ciel ouvert sont naturellement les plus exposées. Là même où la profanation de propos délibéré ne s'en mêle pas, comme elle le fit à Carthage sous Septime-Sévère, — d'une génération à l'autre les fosses sont bouleversées ; la dégradation des édifices
^ Lu à l'Athénée de Genève, 1867.
entraîne celle des tombes ; les cendres se confondent ; les pierres tumulaires, mises de côté pour faire place à d'autres, quelquefois même brisées sans scrupule, servent, pêle-mêle avec de grossiers matériaux, à construire les demeures ou à enclore les jardins des vivants, comme cela se voit presque à chaque pas dans Rome.
L'ancienne coutume d'Orient, commune aux Juifs et aux peuples qui les avoisinaient, était plus favorable à la conservation des tombeaux. Taillés dans des galeries pratiquées sous le roc \ ils étaient à l'abri de ces dévastations journalières. Les Juifs, de bonne heure si nombreux à Rome, y apportèrent le mode de sépulture usité dans leur pays. On a trouvé sur la rive droite du Tibre, dans un de leurs cimetières souterrains, antérieur à l'ère chrétienne, des pierres sépulcrales où étaient gravés, ici le chandelier à sept branches, ailleurs le mot de « Synagogue, » ailleurs encore ces deux mots en guise d'épitaphe : « Moïse vivant ^ »
Ceux de ces Juifs qui embrassèrent le christianisme, et bientôt, à leur exemple, les païens convertis, se conformèrent à l'usage hébreu, qui convenait le mieux à leur situation précaire , et d'ailleurs d'autant plus recommandable à leurs yeux qu'il avait été observé à l'égard du Seigneur, et que selon le dogme, alors httéralement admis, de la résurrection de la chair, le corps
^ De Bossi. Rom. sotterr., p. 87.
* De Bossi. Rom. sotterr., p. 90. Edinburgh Review, 1859, Apr., p. 101 ss.
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devait être, autant que possible, conservé intact pour le jour, prochain selon eux, où la trompette de Tarchange le rappellerait à la vie *.
Les chrétiens de Rome eurent donc, dés l'origine, en dehors de la ville, sous ces larges voies, encore aujourd'hui toutes bordées d'anciens tombeaux, des hypogées, des cimetières souterrains semblables à ceux des Juifs. Les plus riches d'entre eux achetaient un terrain de quelques arpents, sous lequel ils faisaient préparer des sépulcres pour eux, pour leur famille, pour leurs affranchis, et où ils admettaient aussi ceux de leurs frères en la foi avec lesquels ils soutenaient des relations particulières*. Les autres, moins fortunés, formaient entre eux de ces associations connues alors sous le nom de « collegia funeraticia. » Au moyen de cotisations mensuelles, ils achetaient en commun un terrain dont le sous-sol, devenant également leur propriété, était préparé pour le même usage. La loi ro-
' Edinb. Rev. 101. Gaston Bois^ier (Revue des Deux-Mondes, 1" sept. 1865).
* C'est ainsi que Lucine, matrone chrétienne, Ht ensevelir le pape Corneille dans une crypte ouverte sous le terrain qu'elle s'était réservé, et où des cryptes nombreuses furent encore ouvertes plus tard. Rom. sott., p. 276. Ibid., p. 186. — De semblables concessions sont mentionnées dans les deux inscriptions
suivantes : « Dormitioni T. Fia. Eutych hune locum do-
navit M. Orbius Helius amicus karissimus. Kare vale. — Ser. Corn. Julianus fratr. piissimo et Calvisiae ejus P. Calvitius Philotas et sibi ex indulgentia Flavise Domitill. in fr. P. 35in agr. P. 40.
maine, si ombrageuse, en général, pour ce qui concernait les corporations privées, tolérait plus aisément celles qui avaient pour objet les devoirs à remplir envers les morts et répugnait à troubler la paix des sépulcres ^ Ce ne fut guère que sous les règnes de Décius, de Valérien, de Dioclétien, que les cimetières des chrétiens de Rome furent profanés et que l'entrée leur en fut momentanément interdite.
Le sol de la campagne de Rome, à une certaine profondeur, se compose presque en entier d'un tuf volcanique granulaire, assez tendre pour être taillé facilement, et assez compacte, néanmoins, pour former des voûtes solides. Les fossoyeurs chrétiens y creusèrent à la longue des galeries larges d'un mètre à peine et de deux ou trois mètres de hauteur, percées de chaque côté de niches horizontales et rectangulaires (loculi), dont chacune contenait un corps, rarement deux, ou trois au plus : ceux d'amis ou d'époux qui voulaient être réunis. Le mort y était déposé enveloppé d'un linceul, quelquefois embaumé, les bras croisés sur sa poitrine, le visage autant que possible tourné vers l'Orient; on plaçait auprès de lui quelques-uns des ornements ou des objets favoris qui lui avaient appartenu ; puis la tombe était fermée par une plaque de marbre, ou par des briques scellées ensemble et revêtues d'une couche de chaux ou de stuc. La plupart de ces tombes ne por-
^ Rom. sott., p. 101 ss. L'Institut. Nov. 1866, p. 85.
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talent aucune inscription ; sur d'autres, les parents faisaient graver, ou gravaient eux-mêmes, une épitaph»' rappelant tout au moins le nom du défunt, d'ordinaire aussi le mois et le jour de sa sépulture, afin de pouvoir à chaque anniversaire venir prier pour son repos, peutêtre aussi communier auprès de sa tombe. A cet effet, une lampe sépulcrale était suspendue à la paroi, on placée dans une niche, avec un vase d'huile pour l'alimenter, et une fiole contenant le vin de l'Eucharistie.
Le long des galeries étaient, de distance en distance, ménagées de petites chambres latérales (mbicula) de sept ou huit pieds carrés, et destinées ou à des tombeaux de famille ou à la sépulture de personnes d'un plus haut rang. En face de la tombe principale était dressé une sorte d'autel pour la célébration de la Cène, ou bien les éléments en étaient consacrés sur le couvercle même de la tombe, grâce à une voûte cintrée creusée au-dessus, dans le tuf (arcosolium).
Lorsqu'un rang de niches sépulcrales était rempli, on en creusait au-dessus un second , puis un troisième . quelquefois jusqu'à cinq, ce qui fait ressembler ces tombes superposées aux couchettes ménagées dans le flanc des vaisseaux. Puis, lorsque toutes les places étaient occupées, on ouvrait latéralement, sur le même niveau, de nouvelles galeries, coupées elles-mêmes par d'autres, mais de manière à ne dépasser dans aucun sens la limite fixée à la surface du sol. Ce premier étage souterrain une fois rempli, on ouvrait au-
dessous un ou deux nouveaux étages, communiquant avec lui par des escaliers jusqu'à une profondeur quelquefois de vingt-cinq mètres. On a calculé qu'avec trois étages, un carré de 39 mètres à la surface, pouvait fournir au-dessous jusqu'à 800 mètres de longueur de galeries. Des corridors mettaient en communication entre eux les hypogées voisins \ Ainsi, le long des voies consulaires de la campagne de Rome se formèrent, comme autant de labyrinthes, de vastes cimetières souterrains, entièrement et exclusivement consacrés à la sépulture chrétienne.
Exclusivement, disons-nous, car on sait que depuis le temps de Sylla l'usage presque général dans Rome païenne, au moins pour les classes supérieures, était de brûler les corps selon la mode grecque ^ c'est depuis les Antonins que l'usage étrusque et plus ancien de la sépulture fut peu à peu réintroduit à Rome ', et que des hypogées païens furent ouverts, mais les hypogées chrétiens ne se confondirent jamais avec eux, non plus qu'avec ceux des Juifs, dont on les séparait au besoin par des murailles *. Tout à fait exceptionnellement, et sans doute par suite d'une méprise, on y a trouvé le tombeau d'un prêtre du dieu Sabasius*. Cette
^ C'est ainsi que la crypte du pape Corneille se trouva réunie au grand cimetière de Calliste {de Eossi. Rom. sott., p. 306).
* Adam. Antiq. Rom. trad., p. 312.
=» Ibid., p. 313.
* Rom. sott. p. 84-93.
* Ce n'est non plus que par l'inadvertance d'un sculpteur
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séparation, du reste, se comprend et s'excuse de la part de l'Église proscrite mieux que, plus tard, de la part de l'Église victorieuse.
La paix proclamée par Constantin, bien qu'elle permît aux chrétiens d'avoir désormais des cimetières à ciel ouvert, ne les fit point renoncer immédiatement aux sépultures souterraines, tant il est vrai que ce n'était pas la persécution seule qui, jusqu'alors, en avait rendu l'usage général. Bien des fidèles désiraient encore reposer, après leur mort, dans le voisinage des restes lies martyrs, et comme le nombre des prosélytes s'accrut extraordinairement sous les empereurs chrétiens, les catacombes acquirent encore, au IV""* siècle, un développement considérable. Le sous-sol de la campagne romaine, miné et perforé en tous sens, abritait ainsi les restes de neuf ou dix générations chrétiennes. On estime qu'au commencement du V"* siècle il y avait autour de Rome une soixantaine de cimetières pareils, comprenant entre eux six millions de tombes, réparties sur deux ou trois cents lieues au moins de galeries*. Ces chiffres, fussent-ils exagérés, n'était-ce pas là, bien mieux que les caveaux de Saint-Denis, si éloquemment décrits par Bossuet, « ces sombres lieux, ces demeures
qu'on y trouve, sur deux on trois épitaphes, les initiales D. M., qui, sur les tombes païennes, désignaient la consécration aux dieux mânes {Eaoul-Rochette, Acad. des Insc. Tome XIII, p. 178). ' Edinb. Rev. 1. c, p. 96. De Rémusat : Un cimetière chrétien à Rome (Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1863).
souterraines, où les rangs étaient si pressés que de nouveaux morts y pouvaient à peine trouver place ? »
A mesure, il est vrai, que le triomphe de l'Église parut plus assuré, les chrétiens désirèrent donner à leurs funérailles plus de solennité, plus de pompe et d'éclat surtout aux fêtes de leurs martyrs. Pour ces nombreux cortèges de parents et d'amis qui accompagnaient le lit funèbre en chantant les cantiques de l'immortalité, pour le cortège, bien plus nombreux, de ceux qui venaient, aux anniversaires des héros de la foi, célébrer leur mémoire et assister à leur panégyrique, les obscurs et étroits corridors des catacombes ne convenaient plus : il fallait le plein air et le plein jour. Audessus donc de la place qu'occupaient les tombes des martyrs on construisit des églises, çà et là de vastes basiliques; le sol environnant devint alors un nouveau lieu de sépulture; puis, dans leur parvis, dans leur enceinte même, des places d'honneur furent réservées à ceux qui les desservaient, aux particuliers ou aux princes qui les avaient enrichies. La proportion des sépultures souterraines, qui, sous Constantin et ses fils, dépassait encore celle des sépultures à l'air Ubre, depuis la mort de Julien, n'en forme plus que la moitié ; elle décroît de jour en jour pendant les vingt dernières années du siècle, et, depuis la première moitié du V"% sous Honorius, on cesse tout à fait d'ensevelir dans les catacombes * .
' De Bossi, Rom. sott., p. 216. Inscr. Christ., p. 106 ss.
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Elles ne furent point encore, sans doute, désertées pour cela. La présence de tombes vénérées y attira longtemps de fréquentes visites de pèlerins \ Au IX"® siècle, cependant, lorsque toute sécurité eut disparu en Italie, lorsque les Lombards, ensuite les Sarrasins, infestèrent la campagne de Rome, se mirent à en dévaster les monuments, pénétrèrent dans les catacombes, ouvrant tous les tombeaux où ils espéraient trouver des trésors ou des ornements précieux, les papes, à l'exemple de Boniface IV, firent hâtivement transporter dans Rome les corps des saints qu'ils voulaient sauver de ces mains profanes, répartirent leurs reliques entre les principales églises de la ville, en distribuèrent aux différents pays chrétiens, puis firent murer les souterrains qui auraient pu servir de repaires aux malfaiteurs ^ Les autres entrées ne tardèrent pas à s'obstruer, les soupiraux à disparaître sous les débris et sous les ronces ; le désert acheva de se faire autour de Rome. Dés lors, pendant l'espace de six ou sept siècles, les catacombes tombèrent dans le plus profond oubli*. Mais il en fut de cette cité des morts comme de Pompéi, ensevelie vivante sous les cendres du Vésuve, et qu'un bien plus long oubli nous a fait retrouver plus intacte que tant de villes épargnées par les volcans. Tandis que Rome, dévastée par cent autres fléaux, n'a
' Rom. sott., p. 167.
* De Bémusat, 1. c, p. 846.
^ Rom. sott., p. 167.
conservé qu'une faible partie de ses anciens monuments, sa nécropole, heureusement ignorée durant le moyen âge, si elle eut partiellement à souffrir des tremblements de terre et des inondations, échappa du moins au vandalisme des barbares, et, disons-le aussi, au zèle inconsidéré des papes, (jui, en enlevant au profit des églises les corps des saints, n'avaient pas fait suffisamment respecter leurs tombes \ Elle a pu ainsi reparaître à nos yeux, dépouillée, il est vrai, de ses morts les plus illustres, peu accessible en quelques endroits, mais en d'autres parfaitement conservée et présentant, dans une série non interrompue de monuments qui embrasse quatre siècles environ, de nouvelles et fécondes ressources pour la science archéologique.
On ne connaissait guère encore que l'entrée du cimetière de Sainte-Agnès et des catacombes de Saint-Sébastien, lorsqu'en 1578^ des ouvriers, puisant du sable pour quelques constructions, mirent à nu l'ouverture d'une crypte souterraine, ornée de peintures, de sarcophages, d'inscriptions remarquables, que des fouilles maladroitement poursuivies eurent bientôt détruites, mais dont on put du moins recueillir et conserver les dessins. On était alors en pleine réaction catholique. La découverte de ces lieux où avaient jadis reposé les restes des martyrs, où l'on croyait alors que le culte
1 Edinb. Rev., 1. c, p. 83.
* Rom. sott., p. 12.
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chrétien avait été célébré et que les chrétiens même avaient séjourné pendant toute la durée des persécutions, fut saluée avec triomphe ; on ne doutait pas d'y trouver des indices péremptoires à opposer aux objections des protestants, la preuve, entre autres, de l'antiquité de ces rites, de ces dogmes que la Réforme qualifiait de nouveautés profanes. Les prêtres de l'Oratoire, récemment fondé à Rome, se mirent sérieusement à l'œuvre ; le P. Bosio retrouva l'entrée d'environ trente cimetières, passa des jours et des nuits à les étudier, et, avec une exactitude et une méthode remarquables pour son temps, les décrivit et les classa dans son grand ouvrage posthume. Ses premiers successeurs n'eurent pas le même mérite : au lieu d'examiner, comme lui, les inscriptions sur place, ils se contentèrent de les étudier dans les livres où elles avaient été recueillies, plus tard au musée du Vatican, où Benoit XIV et, après lui. Pie VII, les avaient fait entasser presque au hasard.
Pour faire réellement profiter la science du précieux et presque inépuisable trésor qui venait d'être retrouvé, il fallait un archéologue qui, à la consciencieuse exactitude, à l'ardeur infatigable du P. Bosio, joignît l'érudition, le sens critique surtout, capables de tirer de ces découvertes de fécondes et lumineuses inductions.
Ce savant s'est heureusement rencontré dans la personne du chevalier de Rossi. Tous les amateurs de ce genre d'études ont ouï parler de ses travaux, dont le glorieux début fut la découverte du cimetière de Calliste.
Chargé, dés 1846, par le pape actuel, de décrire et de classer les onze mille anciennes inscriptions chrétiennes recueillies à Rome, M. de Rossi reconnut bientôt que les cimetières déjà explorés n'étaient pas ceux qui devaient être les plus riches en monuments historiques. Il dirigea aussitôt ses recherches entre les voies Appienne et Ardéatine, où devait se trouver, selon lui, le heu de sépulture des anciens papes. Enfin, en 1849, en fouillant une vigne plantée sur ce terrain, il trouva un fragment d'épitaphe portant ces quatre syllabes : « nelius martyr. » Selon toute probabilité, c'était celle du pape et martyr Corneille. « Comment exprimer, s'écrie-t-il « avec l'accent de l'antiquaire passionné, ce que « j'éprouvai à la vue de ces caractères, arrhes pré- « cieuses et certaines des inscriptions que ce heu recé- « lait*? » Il fait part de ses espérances à Pie IX, qui achète à l'instant la vigne de ses propres deniers, institue la Commission d'archéologie sacrée et lui assure une subvention annuelle pour les frais d'excavation. Avec ce secours et l'aide, plus précieuse encore, d'un frère aussi expert que modeste et dévoué, qui partage ses travaux sans vouloir en partager l'honneur, M. de Rossi se met à fouiller en tous sens le terrain nouvellement acquis, en suivant avec une sagacité admirable les indices fournis par les anciens pèlerins. Arrivé à la crypte de Lucine, il trouve à l'étage au-dessous une
* Rom. sott., p. 278.