‹ Mélanges historiques et religieux;Chapitre 37 sur 45 · DE L* ANCIENNE ROME · texte numérisé non relu

DE L* ANCIENNE ROME

inscription portant les noms de quatre des plus anciens papes, puis le fragment qui manquait à la pierre tumulaire de Corneille, puis, en cent vingt-cinq morceaux qu'il parvient à rejoindre, l'épitaphe célèbre et déjà connue où le pape Damase célébrait les vertus de ses prédécesseurs*. Plus de doute, cette fois la crypte papale était retrouvée. Un peu plus loin, d'après les mêmes indices, fut retrouvée également celle de sainte Cécile'. Ce n'était là, du reste, qu'une minime portion du vaste cimetière de « Calliste, » dont M. de Rossi a donné le plan détaillé \ En déblayant, à travers mille difficultés, les corridors de ce labyrinthe, sans pouvoir parvenir encore à son extrémité, il y a reconnu onze groupes de cryptes, ou chambres sépulcrales ; de ces groupes, tous reliés par de spacieux escaliers, quatre, grâce à lui, sont déjà explorés. Dans le premier volume de sa « Rome souterraine * , » il décrit dans le plus

' Hîc congesta jacet, quseris si, turba piorum

Corpora sanctorum retinent veneranda sepulcra. Sublimes animas rapuit sibi regia cœli, Hic comités Xysti portant qui ex hoste tropsEsa, Hîc numerus procerum servat qui altaria Christi, Hîc positus longâ vixit qui in pace sacerdos, Hîc confessores sancti, quos Grsecia misit, etc., etc. (Bibl. Max. Pat. Suppl., p. 93). Ce fut ce mot hîc, répété trois fois sur un même fragment de marbre, qui mit le savant archéologue sur la voie de reconnaître et de recomposer l'épitaphe en question.

a Rom. sott., p. 250-9.

' Voyez la dernière des planches jointes à son ouvrage. * Roma sotterranea Cristiana. Tome I. Rome, 1864. Fol. avec planches.

grand détail la crypte de Lucine, et ne se propose rien moins que de décrire plus tard toutes les autres, et après elles, tout l'ensemble des cimetières romains.

Mais, à côté de cette œuvre immense qu'il a luimême conçue, il poursuit la tâche non moins gigantesque dont le pontife actuel l'avait chargé en vue du Musée chrétien, ouvert à Saint-Jean-de-Latran. Il s'agissait, on s'en souvient, de publier les onze à douze mille inscriptions chrétiennes de l'ancienne Rome, déjà connues, auxquelles viennent s'ajouter toutes celles qu'il a luimême découvertes et découvre chaque jour; il s'agissait d'en vérifier ou d'en restituer le texte, d'en déterminer le sens, d'en fixer la date certaine ou probable, afin de les classer, ce qui n'avait point encore été fait, dans un ordre chronologique et topographique aussi exact que possible, et d'éclaircir par leur moyen tous les points d'histoire sur lesquels elles peuvent jeter quelque jour. Le premier volume de ce grand ouvrage a seul paru jusqu'ici, en plus de six cents pages in-fol. '. Outre des préliminaires étendus sur l'épigraphie chrétienne, il comprend la description de toutes les inscriptions funéraires, souterraines ou non, des six premiers siècles chrétiens, trouvées à Rome et dans les alentours, et portant une date certaine. Celles-ci sont au nombre de 1372 ^ C'est de ces inscriptions que je désire vous

' De Rossi, Inscriptiones christianae urbis Romae. Tome I. Rome, 1857-61. Fol.

* Sur ce nombre, il n'y en a que 32 antérieures au règne de

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entretenir. Mais rassurez-vous. Ne craignez point que, m'érigeant en cicérone avec notre savant, je vous arrête devantchacuned'ellespour vous en expliquer les menues particularités, que je n'entends pas toujours moi-même, ni que je le suive dans les inductions remarquables qu'il en tire relativement à l'histoire générale. Je m'en tiendrai à ce qui concerne les antiquités chrétiennes, spécialement celles de Rome, pour montrer, par quelques exemples, comment, dans ce domaine, l'épigraphie confirme et parfois complète les données historiques qui nous viennent d'ailleurs.

I. Le christianisme, primitivement apporté à Rome par des Grecs ou des Orientaux, que -des motifs divers amenaient dans cette capitale de l'empire, ou par des pèlerins juifs de retour de Jérusalem, puissamment fécondé ensuite par la parole de l'apôtre Paul et de ses disciples, qui, de même que leurs prédécesseurs, annonçaient l'Évangile en langue grecque, dut se répandre d'abord et principalement chez ceux des habitants de Rome qui parlaient habituellement cette langue. C'est

Constantin. La première est datée de l'an 71 (Insc. chr. praef., p. 106).

ce qu'indiquent déjà les salutations qui terminent l'épître de saint Paul aux Romains, puis la liste des vingthuit ou trente premiers évêques de Rome, dont la moitié au moins étaient grecs ou orientaux d'origine ; ensuite celle des premiers auteurs chrétiens qui illustrèrent cette même Église, et qui tous, à l'exception de Novatien, écrivirent en grec; enfin, certaines formules grecques d'invocation, qui, jusqu'à nos jours, se sont conservées dans la fiturgie romaine *. Mais c'est ce que vont nous prouver d'une manière plus péremptoire encore les premières inscriptions chrétiennes de l'ancienne Rome. Tandis que le latin domine de plus en plus exclusivement dans celles du IV""^ au VI"^ siècles, « dans les plus anciens hypogées chrétiens, au contraire, « dit M. de Rossi, l'usage des lettres grecques est si « fréquent, que les inscriptions grecques égalent ou « surpassent en nombre les inscriptions latines*. » Dans la seule crypte de Lucine, lui-même en a découvert un grand nombre, entre autres les noms de quatre papes successifs, inscrits sur le marbre en caractères grecs \ Ainsi se trouvent confirmées l'assertion de M. Amédée Thierry *, qu'en fait de culture religieuse, aussi bien que philosophique ou littéraire, les Romains reçurent

^ Exemple : le Kyrie eleison,

^ Inscr. chr. Prsef., p. CX. Dans l'étage supérieur de la crypte de Lucine, les inscriptions grecques sont plus nombreuses que dans l'étage au-dessous, creusé plus tard (Rom. sott., p. 340).

' Rom. sott., p. 255.

* Revue des Deux-Mondes.

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tout des Grecs, et l'assertion, plus expresse encore, du D^ Milman, qui, dans son Histoire du cknstianisme latin \ observe que, pendant un certain laps de temps, la plupart des Églises d'Occident, y compris celle de Rome, furent, pour ainsi dire, des colonies religieuses grecques, dont l'organisation, la langue, la littérature étaient grecques, où les livres saints se lisaient eu grec; en sorte que l'Église romaine, peut-on ajouter, fut une fille, ou tout au moins une sœur cadette de l'Église grecque.

Comment donc se fait-il que ces deux Églises, unies par un tel lien de parenté et si semblables à leur origine, se soient si promptement divisées, plus tard et jusqu'à nos jours si irréconciliablement brouillées ? Ce serait le sujet d'une recherche instructive, mais que ne comportent ici ni le lieu, ni le temps. Revenons à notre Recueil. Il nous a renseignés sur la nationalité des plus anciens membres de l'Église de Rome ; il va, de même, nous informer de leur condition, de leur position sociale.

II. On connaît le reproche, fréquemment adressé aux premiers chrétiens, de compter dans leurs rangs tant de personnes de basse condition, de gens de métiers, de pauvres, de mendiants, d'esclaves. — A ce reproche, que répondaient les chrétiens ? Loin d'en être humiliés,

' Miîmatij Latine christianity. T. 1, p. 27.

ils en tiraient gloire pour leur Dieu, devant qui « il n'y avait ni pauvres, ni riches, ni esclaves, ni hommes libres, » mais des créatures toutes faites à son image, objets du même amour, appelées au même salut et qui, égales entre elles dans le sanctuaire, devaient l'être de même dans le tombeau.

En effet, comme l'observe notre auteur, les plus anciennes inscriptions chrétiennes, au contraire des inscriptions païennes du même temps \ ne font aucune mention de la condition des personnes et ne distinguent pas même entre maîtres et serviteurs. On ne connaissait point, chez les chrétiens, ces fosses communes, ces puits, comme on les appelait dans la Rome païenne, où étaient jetés pêle-mêle les corps des esclaves et des indigents. Soit dans les corridors des catacombes, soit dans les cimetières autour des églises, chacun avait sa place séparée, où les derniers devoirs lui étaient rendus aux frais de la communauté ^

Toutefois, il ne faudrait pas générahser, comme on l'a fait souvent, la pauvreté et l'obscurité des premiers prosélytes chrétiens. Indépendamment de « ceux de la maison de César, » au nom desquels saint Paul salue les Philippiens, mais qui pourraient bien n'être que des esclaves ou des affranchis, l'histoire nous parle d'un consul Flavius Clémens, de sa femme Flavia et d'autres

' Rom, sott., p. 343.

"^ Eom. sott., p. 84, 102-103.

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grands personnages, persécutés par Domitien, à ce qu'on croit, comme suspe(-ts de christianisme ; — de sénateurs chrétiens protégés par Septime-Sévère an commencement de son règne ; — d'un édit de Valérien contre les personnes de qualité qui embrassaient la foi nouvelle ; eniin de la présence de nombreux chrétiens, jusque dans le palais de Dioclétien. Tel est le témoignage de l'histoire ; et M. de Rossi s'est convaincu, par l'épigraphie, que là-dessus, non seulement l'histoire, mais la légende même est restée en deçà de la réalité. Il a lu *, sur des épilaphes chrétiennes des premiers siècles, les noms d'une Pomponia Graecina, contemporaine de l'empereur Claude, d'une Tompeia, d'une Octavia, d'une Cattia Clementilla, d'une Annia Faustina, d'une Ceciha Vera, d'autres dames encore, dont les noms, à eux seuls, trahissent la noble origine ; d'une Lucine, issue des Cornélius, des Cecilius ou des Emile; enfin d'autres membres illustres de la famille des Fabius.

Il semblerait que depuis Constantin, lorsque le christianisme fut devenu la religion de l'empire, ces noms aristocratiques auraient dû se multiplier sur les tombes chrétiennes à proportion de l'accroissement du nombre total des chrétiens. Mais on sait qu'au IV"* siècle l'aristocratie romaine accusait de son déclin cette religion nouvelle que les empereurs venaient d'asseoir sur le trône, maudissait, comme indignes de leurs aïeux.

' Rom. sott., p. 309 ss., tav. 30, 31.

comme transfuges de leur caste, les Marcella, les Paula, les Fabiola, qui s'étaient converties à la voix d'un Athanase et d'un Jérôme ; enfin se reprenait d'un zèle intéressé, quoique stérile, pour l'ancien culte, auquel, disait-elle, Rome avait dû sa grandeur, le patriciat son autorité. Bientôt enveloppée dans les désastres de l'empire, rançonnée, décimée par les Barbares, qui venaient successivement mettre l'assaut devant Rome, cette noblesse finit par s'éteindre dans la dispersion et dans l'exil *. Depuis l'invasion d'Alaric, en 410, ce n'est plus que de loin en loin qu'on voit figurer sur des tombes chrétiennes ces grands noms dont Rome était fiére^ On y remarque encore celui des Boëce, dont le dernier rejeton mourut en 578.

m. Pendant que s'éclipsait ainsi l'éclat de l'ancienne aristocratie romaine, l'ascendant de la hiérarchie ecclésiastique croissait de jour en jour. Le titre de prêtre, qui apparaît à peine sur les inscriptions des catacombes, et que M. de Rossi n'a remarqué que trois fois dans la crypte de Lucine *, s'étale bien plus fréquemment, surtout depuis Théodose, sous les portiques, sur les parquets, sur les murs des églises *. Non seulement les dignitaires ecclésiastiques obtiennent, avant tous, la

^ Inscr. chr., p. 517.

" Inscr. chr., p. 512.

^ Rom. sott., p. 342.

•» Inscr. chr., p, 137, 314, 319, 366, 391, etc.

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