DE 1/ ANCIENNE ROME
faveur d'y être ensevelis, mais dans ces églises, devenues en quelque sorte leur propriété, ils acquièrent le privilège de donner ou de vendre à d'autres des places de sépulture. Quatre ou cinq de ces concessions sont, dans l'espace de vingt ans \ constatées par des inscriptions tumulaires, à peu prés en ces termes : « Places « qu'Antoninus a achetées, de son vivant, de Pierre et « Fortuné, préposés à la basilique du saint apôtre « Paul'. »
Quant aux pontifes romains, quel prodigieux accroissement de leur autorité ou de leurs prétentions, depuis le III'"'' siècle, où sur leurs tombes était encore inscrit le simple titre d'episcopus % jusqu'au IV"*, où, dans les cryptes de Saint-Pierre du Vatican, fut consacrée au pape Boniface II cette ambitieuse épitaphe : « Dés ses « premières années, soldat dévoué du siège apostolique. « plus tard consacré évêque du monde entier \ Boniface « a déposé ici son corps bienheureux, assuré de sa « glorification au jour de l'avènement de Dieu, » etc". Ce n'était donc rien moins que l'épiscopat universel auquel on le faisait déjà prétendre.
Ne concluons point de là que, même à Rome, même de la part du clergé, l'autorité du siège romain obtint
' Inscr. clir., p. 440-2, 458, 496, etc.
* Inscr. chr., p. 496.
» Rom. sott., p. 342.
* « Toto prœsul in orbe sacer. »
^ Inscr. chr., p. 467, an 532.
dés lors une soumission sans limites. En 386, le pape Siricius avait formellement enjoint aux évêques, aux prêtres et aux diacres de toutes les Églises d'Occident de demeurer dans un perpétuel célibat, et môme de se séparer des femmes qu'ils auraient épousées avant d'entrer dans les ordres. Et cependant, sur mainte inscription postérieure à cette époque, nous voyons mentionner des fils et des filles de prêtres ou de diacres '. C'étaient sans doute, dira-t-on, des enfants qui leur étaient nés avant leur ordination. Peut-être ; mais que dire de l'épitaphe de Petronia, morte en 472 et qualifiée de femme de lévite, sur une tombe où reposent aussi trois de ses enfants * ? Que dirons-nous, surtout, de cette autre épitaphe, datée de 451 ^ ; « Épouse d'un « lévite (levitœ conjunx). Marie, toujours aimée, ta « mort a consterné le cœur de tous les tiens. Pleine de « gravité, de simplicité, de sagesse, épouse chaste et « fidèle, tu as obtenu du moins l'accomplissement de « tes vœux ; ton mari et tes enfants te pleurent, la mort
« ne t'a ravi aucun d'eux » Et au-dessous, faisant
suite à la même inscription, se trouve l'épitaphe du mari, mort en 474, et qualifié de premier lévite du siège apostolique. Admettons que cette charge équivalût
' Inscr. chr., p. 319, 469, etc.
* Inscr. chr., p. 371. Voyez de même, dans Orelli, Inscript, latin., T. II, p. 362, l'épitaphe de « Licinia Deo Christo devota, Theodoto diaconi juncta. »
'^ Inscr. chr., p. 331.
DE l'ancienne ROME. 401
au simple diaconat, voilà un diacre dont l'infraction à la loi du célibat est non seulement constatée, mais publiquement, et à la vue de tous, inscrite sur le marbre, dans l'église où repose son corps. Nous savions bien quelle résistance cette loi contre nature rencontra pendant longtemps. Mais nous ne savions pas que les pierres mêmes l'eussent constatée.
IV. Du reste, si le célibat forcé avait encore de nombreux adversaires, le mérite du célibat volontaire et, en général, de tout renoncement qu'on s'imposait par principe d'ascétisme, n'en était que mieux reconnu. Plus on approche du moyen âge, plus on découvre de tombes où sont inscrits des noms de « servantes de Dieu, » de « vierges consacrées*, » où se trouve glorifié le souvenir de celles qui ont fidèlement gardé leur vœu, soit en dehors, soit dans les liens mêmes * du mariage.
Par le même principe, croissaient de jour en jour les honneurs prodigués aux martyrs. Depuis Constantin, on ne se contentait plus des visites furtives faites une fois par année à leurs tombeaux. Pour la multitude, toujours
* « Ancilla Dei, famula Dei, virgo sacra, » etc. Rom. sott., p. 330, 338. Tav. 25, n. 2. Inscr. chr., p. 133, 325, 479.
• « Vixit inlibata cum virginio suo, ann. VI, » épitaphe d'une femme mariée. Rom. sott., p. 342, Tav. 31, n. 13. — De même, « Celsus Eutropius compari suse quae semper mecum benè vixit,... quae vixit ann. XXXI... et fecit cutn virginio suo ann. X. Ibid. Tav. 29, n. 1.
plus nombreuse, toujours plus fervente, qui s'y rendait, on agrandit, on décora leurs cryptes, on élargit les escaliers qui y conduisaient, les soupiraux qui les éclairaient et les aéraient ; on sortit les corps des saints des niches où ils avaient été primitivement déposés, on les transporta dans d'élégants sarcophages, on célébra dans de pompeuses épitaphes leurs exploits et leurs miracles. Les pèlerins venaient en foule implorer leur intercession, se recommander à leur assistance. On voit encore, grossièrement gravés sur le stuc, les vœux qu'ils leur adressaient : « Saints martyrs, souvenez- « vous de Denise et d'Épaphis. — Demandez que Vere- « cundus et les siens aient une navigation heureuse. — « Obtenez le repos pour mon père et pour mes frères * , << — Saint Sixte, souviens-toi de moi dans tes prières!» Les plus dévots recueillaient de l'huile de leurs lampes sépulcrales, ou les parfums qui transsudaient de leurs tombes, et qu'ils croyaient imprégnés d'un pouvoir surnaturel ^
V. Nous pouvons suivre de même, dans les deux ouvrages de M. de Rossi, les progrés de l'introduction, dans l'Église, de ces arts dont, à l'exemple des Juifs, elle avait d'abord négligé ou proscrit l'emploi.
Quelques emblèmes allégoriques des plus simples : la
' Rom. sott., p. 253-4.
^ Rom. sott., p. 175 ss.. 283.
DE l'asciekne ro>ie. 403
feuille de lierre, symbole de Téternité ; l'ancre, image de l'espérance ; la colombe et le rameau, emblèmes du salut; la lyre, symbole de la joie chrétienne ; l'Alpha et l'Oméga de l'Apocalypse; le poisson, figurant le baptême, en même temps que lés lettres de son nom (khlhus) formaient, en grec, les initiales du nom de Jésus-Christ*, voilà les seules images qu'on trouve sur les plus anciens tombeaux chrétiens *. Depuis le triomphe de l'Église, d'autres viennent s'y ajouter: le monogramme de Christ, tel qu'il avait brillé sur l'étendard victorieux de Constantin *, la croix, les palmes, les couronnes, le cep de vigne avec ses sarments, l'image du bon pasteur, les éléments eucharistiques, la figure du défunt, les bras étendus dans l'attitude de la prière *, — plus tard, divers sujets tirés de la Bible, la tentation d'Adam, le sacrifice d'Abraham, Moïse frappant le rocher, Jonas, Daniel avec les lions, la scène de la nativité, Jésus au milieu des apôtres et des évangélistes, les agapes, etc., sont sculptés sur les sarcophages, ou peints à fresque sur les parois et les plafonds des chambres sépulcrales * .
D'autres sujets qui s'y trouvent représentés de même.
* lesus Cflristos THéou Uios Sôter. Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur.
' Inscr. chr. passim. — Maio, Scriptt. vett. coll. t. 5, passim. Bheiicald, Chr. archaeol. pi. 2.
' Rom. sott., p. 28.
* Inscr. chr.. p. 120, 188, 243.
'= Rom. sott., p. 268.
404 LES JNSCRIPTI0N8 CHRETIENNES
ne laissent pas d'exciter un peu d'étonnement. Passe pour Orphée, apprivoisant les animaux sauvages : l'allusion est facile à saisir; mais que veulent dire, sur des sarcophages chrétiens, ces hippogryphes, ces dauphins nageants S ce trident de Neptune, ces génies foulant la vendange, ces chasses, ces combats d'athlètes, ces masques de théâtre, Ulysse charmé par les Syrènes * ? Et, sur le plafond de chambres sépulcrales, que signifient ces figures dansantes, ces génies ailés agitant le thyrse, la panthère et le bouc, Thésée et le Minotaure? Des antiquaires trop ingénieux n'ont pas manqué de chercher ici encore et de trouver, par conséquent, des allégories sublimes. Notre auteur me semble en avoir mieux jugé, lorsqu'il a vu dans ces bas-reliefs mythologiques, ou, comme Raoul-Rochette, des dépouilles de sépulcres païens ', ou bien plutôt des ouvrages pris tout achevés, tels qu'on les trouvait dans l'atelier des sculpteurs *. Témoin cette scène bachique qu'on a découverte sur une des faces d'un sarcophage, mais tournée du côté de la paroi *. Ne put-on employer aussi, pour la décoration des cryptes, le pinceau d'artistes exercés à des œuvres d'un tout autre genre? L'art, dit-on, n'a pas de drapeau. Les peintres de Rome, à qui l'ou-
' Rom. sott. ïav. 30, n. 3. Inscr, chr., p. 72, 76.
■•' Rom. sott. Tav. 30, n. 1, 3, 5, 7, etc.
^ Baoul-Bochette. Acad. d. Inscr., T. XIII, p. 171 ss. 699 ss.
^ Rom. sott., p. 343. Inscr., chr., p. 20.
* Rom. sott., p. 344. Tav. 30, n. 8.
DE l'ancienne ROME. 405
vrage commençait à manquer dans les édifices païens, mettaient leur talent au service de l'Église ', et, entraînés par leurs réminiscences classiques, reproduisant les types qui leur étaient le plus familiers, commettaient parfois d'étranges dissonances.
Mais depuis quand l'Église se réconcilia-t-elle ainsi avec les arts plastiques ?
Parmi les fresques des catacombes, il en est que >l. de Rossi attribue sans hésiter au IV""* siècle ' , à l'époque où Damase faisait orner les sépultures des martyrs. Mais il en est d'autres, d'un goût si pur, qu'il est tenté de les rapporter au l" siècle, au II""" au plus tard, à l'époque à peu prés de celles d'Herculanum, ou des Thermes de Titus *. L'art chrétien serait ainsi, selon lui, de date assez ancienne. Son autorité, sans doute, est grande en cette matière ; je me demande, néanmoins, si c'est un fait inouï dans les époques de décadence que l'imitation, plus ou moins réussie, d'anciens chefsd'œuvre ? si le pape Damase, qui fit graver si magnifiquement les épitaphes des martyrs qu'il avait composées, ne put trouver de même des peintres assez habiles pour copier les fresques en question? En tout cas, je ne puis oublier les déclarations si connues de quel-
' Baotd-Eochette (Acad. d. Inscr. T. XIII.), de Bémusat (1. c, p. 867), la Rev. d'Edimb. (p. 93) et M. G, Boissier (1. c, p. 109) semblent se prononcer dans le même sens.
" Rom. sott., p. 260 et pass.
' Rom. sott., p. 340.
ques anciens Pères, constatant larégugnance de l'Église primitive pour les représentations visibles des objets de la foi, — répugnance qui ne céda, qu'après la conversion de l'empire romain, aux besoins ou aux exigences des nouveaux prosélytes*.
Ainsi que l'observe un voyageur anglais, dans les catacombes le crucifix est inconnu ; la première tête de Christ qu'on y trouve représentée est probablement du IV™^ siècle. Une seule figure de femme, tenant un enfant, a pu être prise, et sans preuve encore, pour celle de la Vierge. De même on n'y voit aucune auréole autour de la tête des saints, aucune mention de leurs légendes, aucune allusion ni à la confession, ni à l'extrême-onction, ni à aucun autre sacrement qu'au baptême et à l'eucharistie, ni aux peines du purgatoire, abrégées par les prières ou les offrandes pour les morts ^
VI.^Enfin, rien de plus simple, rien de plus laconique, dirons-nous encore, que le style épigraphique chrétien des trois premiers siècles*. Au nom du défunt,
' « On ne saurait affirmer, dit M. de Rémusat (1. c.,. p. 862), qu'au premier siècle de l'Église, l'usage ou même l'idée de retracer les personnes, les choses ou les événements de la religion fût en grande faveur... Il semble que les premiers chrétiens, outre le spiritualisme de leur culte, durent partager à cet égard les scrupules des Juifs. »
« Edinb. Rev., 1. c, p. 110.
* Inscr. chr., p. 1-32. Rom. sott., p. 341.
DE l'aXCIENXE ROME. 407
à la mention du jour de sa mort ou de sa sépulture, s'ajoutait quelque courte formule telle que celles-ci : a En paix. — Relire du monde. — Reçu auprès de M. Dieu. — Rappelé par les anges. — Admis parmi les « saints. >» — Ou bien encore : « Vis en Dieu ! — Vis « en Christ ! — Douce àme, tu vivras* ! — La paix soit « avec toi ! — Dieu donne le rafraîchissement à ton « âme ! » — Voici quelques-unes des plus développées, toutes en grec qui ont été recueillies dans les catacombes : « Un père à son enfant plus doux que la lu- « mière et que la vie? — A Marcia, ma compagne, objet « d'un éternel souvenir, et maintenant dans son repos ! « — A ma « douce nourrice, reçue jiarmi les saints ! — « Ici repose la chair de Julie Evareste, aimée de Dieu, « pendant que son âme, renouvelée par l'esprit de « Christ et revêtue d'un corps d'ange, s'est élevée « avec les saints au royaume céleste ' ! »
Après Constantin, lorsque les catacombes sont ouvertes et deviennent plus fréquentées, surtout lorsque les sépultures se transportent autour ou dans l'enceinte des églises, l'épigraphie se complique et revêt un nouveau caractère '. On tient à faire connaître au public non plus seulement le nom, mais l'âge du défunt; non plus le
* OreUi, Inscr. lat., n. 4867-8. Sur le graffito d'un pèlerin, on lit cette touchante apostrophe : « Vis en Dieu... Oui, tu vivras, ô Sophronie! »
* Inscr. chr., pref., p. CXVI.
* Inscr. chr., p. 64 et passira,
jour, mais plutôt l'année de sa mort, désignée à la romaine, d'après les consuls en charge, ou les années du règne des empereurs, bien qu'au Vr"" siècle l'ère chrétienne fût déjà en usage; on rappelle son rang, on énumére ses titres * ; on y joint des formules d'éloges et de regrets, plus ou moins empruntées aux païens et trop chargées de superlatifs pour être toujours sincères ; on retrace, en alexandrins ou en distiques pompeux, ses mérites, ses vertus, les traits honorables de sa vie.
Dans le nombre, je l'avoue, il est quelques-unes de ces épithaphes qui, pour l'élégance de la forme et la vérité du sentiment, sont dignes d'être citées. Telle est celle d'un sénateur Trajanus, mort en 533, recueillie dans l'église de Saint-Celse : « Par la noblesse de ton « âme, ô mon fds, tu relevais l'éclat de ta race ; à l'au- « torité du juge qui se fait craindre, tu joignais la bonté « qui se fait chérir, à la dignité du chef la simplicité du « soldat. Déjà Rome te préparait les faisceaux consu- « laires. Tu étais fidèle dans l'amitié, passionné pour le « juste et pour l'honnête, doux, humble, affable, pieux, « ami de la paix. Oh ! de quels biens en toi le sort en- « nemi m'a privé ! Le Lévite ton père, tes enfants, ta « fidèle épouse, toute ta maison, enfin, répand sur toi « les plus justes pleurs'* . » Citons encore l'épitaphe du jeune Boëce, enlevé à son père à l'âge de douze ans*.
' Insc. chr., p. 65, etc.
^ Inscr. chr., p. 469.
^ Inscr. chr., p. 512.
DE l'aNX'IENNE ROÎiE. 409
« 0 mon fils, l'impitoyable mort a empêché tes mérites « de croître avec les années. Ornement du Forum, dès « tes premiers vers, les docteurs admirèrent en toi un « poète déjà formé. Tout jeune que tu étais, tu l'em- « portais, par ta gravité, sur les hommes les plus illus- « très de ta race. Étranger à tout luxe, à toute vaine « pompe, tu n'aimais que la science, tu n'avais d'ar- « deur que pour les vers. Les monuments que tu nous « laisses de ton mérite sont pour nous la source d'une « éternelle douleur. Ta mère, après t'avoir perdu, n'a « plus songé qu'à te suivre. Trente mois après, sa dé- » pouille s'est réunie à la tienne. Garde-nous encore « une place, et qu'une même tombe nous abrite tous « trois ' ! »
Dans ces expressions touchantes de la douleur paternelle, ne reconnaissez-vous pas, cependant, les préoc-
• L'épitaphe suivante, de l'an 534, consacrée par un fils à son père, âgé de soixante-dix-sept ans, mérite d'être transcrite dans l'original :
Heu memorande pater, longi mihi causa doloris ;
Et quîerenda nimis cunctis tua grata senectus.
Te carum soboles, te fixum sensit amicus,
Te levitas torvum, dulcem cognovit honestas.
Turpia castigans, vivens cum conjuge castâ.
Actibus urbanis miscebas gaudia ruris,
Ut tua plus gemino fulgeret vita labore.
Nam meritum mors ipsa docet, quam pectore laeto
Optasti in manibus filiorum ssepe tuorum
Sumere, et amplexu dulci tenuare nepotum.
Adfuit his votis excelsi gratia Christi ;
Félix vita fuit, felix et transitus ipse.
cupations d'àmes romaiaes pour le moins autant que chrétiennes * ? Ne les reconnaissez-vous pas mieux encore dans l'épitaphe de ce jeune enfant qui, né le vingtième jour de la Lune, aux Ides de Mai, sous le signe du Capricorne, n'avait pu, croyait-on, échapper à son destin ^ ? Comme ces vieilles racines qui persistent dans im champ ensemencé à nouveau, comme ces sauvageons vivaces qui repoussent obstinément sous la greffe, — dans Rome convertie, l'ancien génie romain perce encore de toutes parts ; il survivra durant tout le moyen âge; au XV'"^ siècle, il inspirera les travaux de l'Académie romaine et répandra sur les œuvres de la Renaissance une teinte prononcée de paganisme.
VIL Toutefois, gardons-nous de croire, que dans les temps qui nous occupent, l'esprit chrétien fût complètement étouffé sous ses étreintes. — En comparant ensemble les inscriptions de Rome païenne et de Rome chrétienne, si nous voyons l'une aussi bien que l'autre louer chez les hommes la justice, la générosité, l'intégrité, la sagesse ; chez les femmes, la douceur, la chas-
' On lit de même, sur la tombe d'un jeune Diomède, mort en 433 : « Ortus inlustri familià... nobilis... in eloquio latiari excellens... omnibus carus, moribus probus, decus suorum, » etc. — Sur celle d'un frère et d'une sœur morts le même jour. « Quos uno Lachesis mersit acerba die... Tsenareos crudo funere vidit aquas...» (Inscr. chr., p. 310). — Sur celle de Petronius, mort en 528 : « Deficis ad mânes. » [Ibid.)
^ Inscr. chr., p. 92.
DE l' ANCIENNE ROME. 411
teté, la fidélité conjugale, — à côté de ces vertus, tandis que tel époux païen vante les grâces, les talents de son Érysine, tel autre la beauté de sa Lyda, « pour « qui se passionnaient, dit-il, les hommes et les « dieux * , » nous voyons l'époux chrétien célébrer chez sa compagne des qualités plus solides: « Placita, « fidèle à Dieu, douce à son mari, nourrice de ses en- « fants, amie des pauvres', humble envers tous, an « cœur paisible et pur, ayant en horreur le mal ^. »
Mais ce que vous cherchez sans doute avant tout dans la comparaison de ces monuments funéraires, c'est le point de vue sous lequel les uns et les autres faisaient envisager la mort.
Quels sont à ce sujet les emblèmes qui figurent sur la plupart des tombes païennes? Des génies éteignant leur flambeau, des chasses impitoyables, des combats à outrance, de tendres biches dévorées par des lions. Je me souviens d'avoir vu, en bas-relief, sur une tombe à Pompéi, un navire dont on repliait les voiles *. L'image était gracieuse, assurément ; c'était le terme du voyage : mais quel était le port ? Sans doute le pâle et froid séjour des ombres. — « Que la terre te soit légère' î
' Orelli. T. II., n. 4853-7.
' Ces épithètes caractéristiques « Amator, amatrix pauperum, » se trouvent sur plusieurs tombes chrétiennes.
' Orelli. n. 4657. Voyez de même l'épitaphe de Turtura, trouvée à la villa Borghèse. Inscr. chr,, p. 423.
* Voyez l'élégante reproduction de ce bas-relief dans Lébreton : Pompeïa et Herculanum.
* Orelli, n. 4794, 4833-8 et passim.
« Que les mânes te soient indulgents 1 » Tel est le triste vœu que nous lisons sur mainte pierre sépulcrale. Que d'amertume dans ces regrets d'une épouse : « Liés l'un « à l'autre, dès l'enfance, par l'engagement d'un mu- « tuel amour, nous n'avons vécu ensemble que peu de « temps, et, au moment où nous allions jouir de notre « union, une main cruelle nous a séparés. Mânes sa- « crés I je vous recommande Sempronius. Soyez pour « lui cléments ! Que je le voie pendant les heures de la « nuit, et veuille ma destinée que j'aille bientôt le re- « joindre ' ! » — Ailleurs, ce sont des enfants que l'on pleure comme perdus pour jamais : « Dans ce sépulcre, « arrosé des larmes d'une mère, repose ma chère « Lucine, enlevée à la fleur de ses ans. Oh ! si son « esprit pouvait renaître à la vie, pour être témoin de « ma juste douleur^ !» — « A Feliculus Crescens, « mon doux enfant, mon cher nourrisson, mes délices, « éternel adieu ! Il a vécu six ans. Un destin jaloux lui « a refusé de plus longs jours*. » Ailleurs encore, sur le sépulcre d'une famille moissonnée par quelque fléau : « A CampiUus, soldat manipulaire, à Festa, sa sœur, à « Rufin, son neveu, à Mercula, sa femme, à Albane, « son doux enfant, qu'en un seul jour les dieux irrités « ont plongés dans l'éternel sommeil, Claudius a dressé
* Orelli. n. 4775.
2 Orelli. n. 4833.
' Orelli. n. 4748. Feliculus {petit chat): Nom de tendresse que les Romains donnaient à leurs enfants. Ailleurs : Felicula.
DE l'anx'ienne uome. 413
« ce tombeau ' . » — « Hermodore et Julienne à leur « fils, jeune homme plein d'espérance, à qui le destin « malfaisant les condamne à survivre. » — « Moi, « Procope, fait-on dire à une jeune fille de vingt « ans, j'élève les mains contre le dieu qui m'a en- « levée encore innocente M » — Partout, en un mot, le sentiment de l'irréparable, partout le désespoir, partout la plainte amére qui va jusqu'à l'imprécation.
Aimeriez-vous mieux ces maximes banales : « Le « temps et nos vœux nous trompent, la mort se rit de « nos craintes, ce n'est pas vivre que de trembler tou- « jours*. » — « Midon ! Nul n'est immortel : Hercule y< lui-même a subi le trépas * ! * Ou bien préférez-vous cette indifférence affectée : « J'ai vécu comme j'ai voulu. « Pourquoi suis-je mort ? Je ne sais ' ! » — Ou ce défi au néant : « Je n'étais point, je suis, je ne serai plus : « que m'importe ' ? » — On enfin ce triste accès de gaîté : « Mon rôle est fini ; bientôt ce sera le vôtre : « adieu et applaudissez M ! » Désolation d'un côté ; de l'autre, ironie, digne pendant des obsèques païennes,
> OrelH. n. 4796. Voyez de même n. 4579, 81, 4622, 31, 4748. » Orelli. n. 4793.
" Orelli. n, 4846.
* Orelli. n. 4765, 4868.
* Orelli. n. 4812.
" « ^terna domus. Non fui, sum et non ero. Non mihi dolet. » Ordli. n. 4811.
' Orelli. n. 4813.
OÙ, aux complaintes et aux cris des pleureuses, se mêlaient les bouffonneries des histrions ^ !
Chez les chrétiens, combien plus à la fois de gravité et de sérénité en présence de la mort 1 Les hymnes de paix et d'espérance que l'Église faisait chanter aux funérailles de ses enfants semblent avoir inspiré les paroles et les emblèmes inscrits sur leurs tombes. Les regrets ne sont pas moins vifs, les témoignages d'affection moins touchants, la douleur de la séparation moins sentie ; mais rarement s'y mêlent le murmure, moins encore le désespoir, jamais l'imprécation, ni le blasphème. Au lieu des symboles de l'anéantissement, le lierre toujours vert, l'ancre de la foi, la palme de la victoire, la colombe messagère du salut, le navire cinglant à pleines voiles vers le port \ Au lieu du sommeil éternel, le repos en attendant la résurrection'. — Sur quelques épitaphes, il est vrai, cette attente est sousentendue, plutôt qu'exprimée ; sur d'autres, on aimerait la voir mieux fondée que sur le rétablissement d'une chair corruptible, le bonheur futur mieux garanti que par des mérites de convention, ou par la protection des
* Adam. Antiq. rom., p. 318.
'' Maio. Scriptt. vett. nov. coll. T. V, p. 546. — Lebreton. Pompeïa et Herculanum, p. 82-3. — Saoul- Bochette, 1, c. p. 220 s-
^ Inscr. chr., praef. p. CXV. De même ailleurs : « Corpus pace quietum. — Hic est sepultura donec resurgat ab ipso. — Expectatque Deum, superas quo surgat ad auras. — Proxima sed Christo sidéra celsa tenet. — Vos equidem nati, cselestia régna videtis. — Hic dormit in sorano pacis Severiauus, cujùs spiritus in
UE l'ancienne ROME. 415
saints '. Mais, du moins, la mort ne s'y présente plus sous son ancien et redoutable aspect. Ce n'est pins cet arrêt d'un destin aveugle ou de divinités ennemies, ce gouffre où s'engloutissent toutes les espérances et toutes les joies, ce spectre hideux, sujet d'épouvante pour les uns, pour les autres objet de ridicule bravade. C'est, comme nous le lisons sur tant de tombes chrétiennes, la « vie en Dieu » qui commence, ou plutôt qui continue, croît et se développe pour l'àme fidèle ^ ; c'est le moment de son essor vers le ciel ; c'est le passage ténébreux qui la conduit à la lumière, c'est la patrie après l'exil, c'est le retour auprès d'un père et de frères bien-aim«s, auquel il faut se préparer par un redoublement de foi, d'obéissance et d'amour.
Ces hautes leçons, ces vives espérances que le christianisme apportait au monde, le monde romain, vous le voyez, commençait, quoique imparfaitement encore, à se les approprier. D'autres documents nous l'attestaient déjà ; les monuments que nous venons d'interroger nous en convainquent mieux encore. jN'en eussionsnous retiré que cette seule instruction, ce serait assez,
luce Domini susceptus est. — Inscr. chr., p. 141, 192, 334, 406, etc.
* « Sanctis pro meritis et opéra tanta — pro factis ad alta vocaris. — Quintilianus homo Dei, confirmans trinitatem, amans castitatem, etc. — Florus plus erga martyres, Insignis meritis. » Inscr. chr., p. 88, 130, 145, 331, 403, etc., etc.
'^ « Ne pleurez pas celle qui vit en Dieu. » Inscrip. chr., p. 371 et passim.
me semble-t-il, pour remercier l'illustre auteur du Recueil où nous l'avons puisée.
Mais rendons-lui grâce aussi pour les lumières qu'il a répandues sur le sujet important et, avant lui, si peu connu, de « Rome souterraine. »
Je n'oserais, à vrai dire, assurer que tout le monde lui en ait su le même gré. Lorsque, dans le domaine religieux surtout, on s'est habitué à considérer quelque objet sous un certain jour, on souffre avec peine de le voir présenté d'une manière différente quoique plus fidèle. On accuse l'analyse d'être desséchante, la réalité prosaïque, le fruit de l'observation et de la science mortel à l'enthousiasme. Que d'illusions ne se faisait-on pas sur les catacombes? « On croyait généralement, dit « M. de Rémusat\ et sans doute on croit encore, que « c'étaient d'anciennes carrières creusées par les Ro- « mains;.... que les premiers chrétiens, lorsqu'ils se « virent trop nombreux ou se sentirent trop menacés « pour se réunir avec sûreté dans les maisons particu- « hères, cherchèrent un asile dans ces vastes et obscu- « res retraites et s'y firent peu à peu une église clan- « destine où ils entendaient la parole évangélique, « chantaient les louanges de Dieu, recevaient les sacre- « ments et rendaient les derniers devoirs à ceux de « leurs frères que la nature ou la persécution arrachait « de leurs bras. Les catacombes étaient donc à la fois
' Un musée chrétien à Rome, 1. c, p. 847.
DE l'aXCIE^'XE ROME. 417
« les refuges, les temples et les tombeaux des premiers « fidèles. C'était toute une cité chrétienne cachée dans « les entrailles de la ville éternelle. » De nos jours, que de fois encore n'entend -on pas dire avec emphase : « L'Église a vécu trois siècles dans les catacombes et en est sortie triomphante ; elle peut y rentrer et en ressortir dans les mêmes conditions. » Combien, de même, ne s'exagérait-on pas le nombre des martyrs ensevelis jadis dans ces lieux funèbres! une inscription, placée par les papes à l'entrée du cimetière de Saint-Sébastien, en portait le chiffre à 174,000 ; on allait jusqu'à montrer auprès d'eux les instruments de leur supplice, les vases qui avaient contenu leur sang.
Or, voici un savant, ami dévoué du saint-siège, mais avant tout esclave de la vérité, qui, par l'autorité de faits indiscutables, renverse tout cet échafaudage. Non, nous permet-il de dire, ni dans ces étroits corridors, ni dans ces chambres exiguës, enfumées par les lampes sépulcrales, remplies d'émanations cadavéreuses, la société chrétienne n'a pu vivre trois siècles : à peine un être humain y eût-il vécu trois jours. Ce n'est que très passagèrement que les chrétiens ont pu y chercher un refuge, et pour un très petit nombre d'assistants seulement que le culte pouvait s'y célébrer. Non, pouvonsnous ajouter, les tombes des martyrs ne s'y comptent point par milliers. Mais, sur des millions, on y rencontre par milliers des tombes anonymes, par milliers aussi
des tombes inscrites de noms obscurs ; celles des mar-
tyrs reconnus n'y figurent que dans une proportion beaucoup plus faible : ce qu'on a pris pour des instruments de torture ou de supplice était simplement des outils indiquant le métier du mort, ou des ustensiles à son usage * ; ces fioles que le cardinal Maio prétendait tachées de leur sang ^ contenaient simplement le résidu du vin de l'Eucharistie ; la preuve, ce sont ces deux mots qu'on lit en grec sur plusieurs d'entre elles et qui, sans doute, ne s'adressaient point à des buveurs de sang : « Bois et tu vivras ' ! »
Bref, voilà le roman des catacombes détruit, et l'histoire vraie mise à sa place. — Et voilà évanouis du même coup, dira-t-on, tout l'intérêt, tout le prestige qui s'attachaient à ces souterraines demeures.
Je ne sais ; mais saint Jérôme * ne pensait pas ainsi lorsque, jeune étudiant à Rome et ne songeant guère alors au culte qu'il devait aux saints, non plus qu'à le devenir un jour lui-même, il faisait le dimanche, avec ses amis, des descentes dans les catacombes, dont le silence et la sombre horreur, en lui donnant le frisson, lui rappelaient de beaux vers de son Virffile*.
' Baoul-Bochette, 1. c, p. 248 ss., 255 ss.
'^ Maio, 1. c. Epitaphia martyr, passim. « Vas cum sanguine. »
* Pie, Zèsès. — Raoul-Rochette a relevé la même erreur, 1. c, p. 241 et pass., 77 ss.
* Comm. in Ezech.
" « Horror ubique animos, simul ipsa silentia terrent. »
DE l'ancienne ROME. 419
Moins sensible que lui peut-être à l'attrait de ces classiques souvenirs, je le suis d'autant plus, je l'avoue, à celui de la vérité historique. Jamais objet vraiment digne d'admiration a-t-il été déparé par les clartés de la science ? Depuis que Keppler et Newton ont reconnu la loi qui règle le cours des astres, les cieux racontentils moins la gloire de Dieu ? Notre globe est-il une œuvre moins belle, depuis que nos géologues déchiffrent couche par couche et, en quelque sorte, feuillet par feuillet, l'histoire de ses révolutions ? Et, pour revenir à notre sujet, ces hypogées excavés durant quatre siècles pour recevoir la dépouille des chrétiens les plus obscurs comme les plus illustres, silencieusement visités par la douleur, consacrés par les larmes et les prières de tant de pères, de fils, d'époux et d'amis, ont-ils perdu leur prestige pour l'âme religieuse? La physionomie des martyrs, dépouillée de leur nimbe fabuleux, en devenant plus humaine, n'est-elle pas pour nous plus sympathique, et les plus humbles traits de leur sainte vie plus merveilleux que les miracles apocryphes opérés sur leurs tombeaux ? Quelle poétique fiction vaudra jamais la poésie de l'histoire ?
Que la science, donc, ne cesse point de revendiquer ses droits ; qu'elle poursuive hardiment le cours de ses investigations. Qu'armée, à la fois, de patience et d'ardeur, elle s'élance librement dans le champ infini de l'espace et du temps que Dieu ouvre à sa curiosité, sans craindre de décolorer jamais, par la recherche exclu-
sive du vrai, un monde inépuisable en merveilles ; et, si parfois elle s'égare, ses méprises involontaires seront plus aisément redressées que les erreurs tenaces où se complaisent la routine et le préjugé.
Cav. DE Rossi, Roma totUrranea eristiana. Tomo II, con Atlante e 67 tavole. Roma, 1867, in-fol.
Pour un siècle voué, comme le nôtre, à l'étude sérieuse de l'histoire, l'extrême rareté des documents qui nous restent sur les premiers siècles du christianisme donne un haut prix aux monuments de l'épigraphie chrétienne, découverts et récemment recueillis dans divers ouvrages ^ et surtout dans ceux de >i. le chevalier de Rossi, Jnsniplions rhréliennes île ki ville de Rome, et Rome souterraine.
Dans le premier volume de ce dernier ouvrage, dont j'ai déjà rendu compte, dans une lecture à l'Athénée de Genève, M. de Rossi annonçait qu'indépendamment de la crypte de Lucine, le cimetière de Calliste, dont
' Lu à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, en 1869.
- E. Leblant, Inscriptions chr. de la Gaule avant h huitième siècle, 2 vol. in-4'', 1856-1865, et pi.— Manuel d'épigraphie chrét., 1 vol. in-12. Paris 1869.
elle forme en quelque sorte le vestibule et le point de départ, renfermait onze autres vastes groupes de galeries et de chambres sépulcrales, qu'il se proposait de décrire avec le même détail.
M. de Rossi a tenu sa promesse. Dans ce deuxième volume, contenant plus de 500 pages in-fol., et accompagné de nombreuses planches gravées avec luxe, il décrit dans toute son étendue, au moins dans tout ce qu'il a été possible d'en déblayer jusqu'à présent, le cimetière souterrain dit « de Calliste. »
En parcourant ce magnifique ouvrage, fruit de tant de laborieuses recherches et riche de tant de précieuses indications, puis en songeant que ce n'est là que le début d'une œuvre qui doit embrasser également toutes les autres catacombes de Rome, on ne sait qu'admirer le plus, de la hardiesse d'une aussi colossale entreprise, de l'infatigable persévérance avec laquelle elle est poursuivie, de l'ardente curiosité avec laquelle chaque tombe, chaque pierre y est examinée, interrogée, de la masse incroyable de connaissances diverses mises à profit pour leur interprétation, de la perspicacité, enfin, disons mieux, du génie qui fait jaillir tant de clartés de ces sombres et tortueux labyrinthes.
Du savant archéologue auquel nous devons ces découvertes, notre reconnaissance doit s'étendre au généreux pontife qui, depuis plus de vingt années, ne cesse de leur prodiguer ses encouragements. Ce sera là, n'en doutons point, le vrai titre de gloire du règne de Pie
IX. Si la postérité ne lui sait gré ni de ses concordats, ni de son Syllabus, ni de son décret sur l'Immaculée, ni des douteux exploits de ses zouaves, si elle lui reproche à bon droit d'avoir laissé stérilement enfouis dans les archives et la bibliothèque du Vatican nombre de trésors précieux pour la science, elle louera d'autant plus la libéralité dont il a fait preuve pour l'ouverture et l'exploration des catacombes.
Analyser en peu de mots une publication de cette importance, c'est ce que personne assurément ne peut attendre de nous. M. de Rossi lui même a compris la peine qu'aurait le commun de ses lecteurs à le suivre dans tous les détails de son œuvre, et il a pris soin de résumer pour eux dans un certain nombre de chapitres les principales conclusions où ses recherches l'ont conduit. De ces chapitres et de quelques autres, nous extrairons nous-mème les faits qui nous ont le plus frappé, ajoutant ainsi de nouvelles remarques à celles que nous avons présentées ailleurs.
Et d'abord, quel est ce pape Calliste qui a donné son nom au cimetière en question ?
On n'avait sur lui que des données fort vagues, lorsqu'on 1842 fut découvert en Grèce et publié d'abord en Angleterre, sons le titre de Philosophoumena , un traité des hérésies des premiers siècles*. Ce traité, faussement
' Miller, Origenis philosophoumena. Oxf. 1851, in-8» — Dunoker, Refutatio omnium hœreseon. Leipz. 1859, gr. lat., m-8".
attribué d'abord à Origène, mais bientôt reconnu par la plupart des critiques pour l'œuvre de saint Hippolyte, évêque de Port-Romain et martyr vers 236, sous Maximin-le-Thrace, contient à propos des disciples de l'hérétique Noët, de singulières révélations sur Calliste.
D'après ce récit, que j'abrège, Calliste \ esclave d'un chrétien nommé Carpophore, ayant reçu de lui quelque argent à faire valoir, ouvrit à Rome une banque où plusieurs de ses coreligionnaires déposèrent d'assez fortes sommes. Mais bientôt, soit par imprudence, soit par infidélité, cette banque vint à faillir, et Calhste, accusé d'en avoir détourné les fonds, essaya de fuir. Cherchant ensuite une mort glorieuse qui le réhabilitât auprès des siens, il alla troubler la synagogue des Juifs, un jour de sabbat. Ceux-ci le traînèrent aussitôt devant le préfet de Rome, comme chrétien et perturbateur de leur culte. Il fut condamné aux mines, puis déporté en Sardaigne. Rappelé peu après, avec d'autres chrétiens ses compagnons d'exil, par l'intervention de Marcia, favorite de l'empereur Commode, il parvint à gagner les bonnes grâces du pape Zéphyrin, nouvellement, élu qui le nomma archidiacre, le mit comme tel à la tète de son clergé, et lui confia entre autres l'intendance du cimetière qu'il faisait creuser près de la voie appienne. Après la mort de Zéphyrin, Calliste fut appelé à lui succéder ; mais, trop fidèle à ses antécédents, il favorisa tout à
» E. Chaste], Hist. du Christ. T. I, p. 407.
la fois les perfides menées des Noétiens (sorte de Sabelliens) et le relâchement moral qui déjà commençait à s'introduire dans l'église de Rome.
On comprend l'étonnement pénible que cette biographie du pape Calliste causa dans l'Église qui jusqu'alors l'avait honoré comme un saint. Plusieurs docteurs catholiques nièrent hautement que l'ouvrage fût d'Hippolyte et l'attribuèrent soit à Caïus, soit à Tertullien. D'autres, tout en reconnaissant qu'Hippolyte pouvait en être l'auteur, soutinrent qu'il l'avait écrit dans le temps de son schisme, lorsque, épousant le parti des fanatiques montanistes ou novatiens, il avait rompu violemment avec l'ÉgUse métropolitaine.
M. de Rossi qui, dans son Bulletin d'archéologie chrétienne^, a savamment discuté ce point, — sans se prononcer définitivement sur l'auteur du livre, sans décider entre Hippolyte et Tertullien, sans contester non plus le fond même du récit, — met sur le compte de la passion les graves imputations dirigées contre Calliste par un auteur, dit-il, qui avait eu sans doute avec lui de longs démêlés sur des points de dogme et de discipline ecclésiastique. Il ne peut croire qu'à un homme, tel que Calliste est représenté dans les Philosophoumena, le pape Zéphyrin eût confié le poste important d'archidiacre qui lui attribuait le maniement des deniers de l'église de Rome, et le désignait en quelque sorte d'a-
' Bulletino, 1866, p. 97, 98.
vance comme son successeur, encore moins qu'il lui eût conféré la surintendance du cimetière chrétien, charge qui le constituait vis-à-vis du pouvoir civil comme le représentant de la communauté chrétienne. Il faut avouer (jue cet argument, développé avec toute l'érudition de M. de Rossi, n'est pas sans quelque force.
D'un autre côté, s'il est vrai, comme tout semble l'indiquer*, et comme le reconnaissent la plupart même des savants catholiques, que saint Hippolyte soit l'auteur des Philosophomnena , comment su|)poser qu'un homme de son caractère, qu'un futur martyr, tout montaniste ou novatien qu'il pût être alors, eût recueilli ou publié, même sur le compte d'un adversaire, des accusations si graves, quand elles n'auraient reposé sur aucune ombre de vérité ?
Du reste, rien ne nous oblige à prendre parti dans ce différend. Ce qu'a pu être ou non Calliste, avant et pendant son pontificat, ne changerait probablement rien à notre opinion touchant l'infailhbilité papale. L'important pour nous ici, c'est le fait, attesté par l'auteur même des Philosophoumena , du cimetière creusé du temps de Zéphvrin,sous l'inspection de son diacre Calliste, pour être désormais le lieu de sépulture des évêques de Rome.
11 s'agit donc avant tout d'expliquer pourquoi ce
' Voy. Bunsen, Hippolytus. — Réville, Uevue des Deux Mondes, 15 juin 1865, etc.
nouveau cimetière fut choisi par Zéphyrin, prélërablementà celui du Vatican où reposaient ses prédécesseurs, et c'est ce qu'a fait M. de Rossi d'une manière à la fois ingénieuse et plausible.
Cette résolution, dit-il*, fut sans doute inspirée à Zéphyrin par l'édit de Septime Sévère qui remettait en j>leine vigueur le droit précédemment reconnu aux corporations funéraires (collegia funeraticia) de collecter les deniers nécessaires aux ensevelissements, et de posséder en toute propriété les terrains acquis avec ces deniers. L'église de Rome qui, en tant que corporation religieuse non autorisée, ne jouissait d'aucun avantage pareil, avait tout intérêt à se constituer en collège funéraire, à rendre légitimes à ce titre et les réunions de ses membres et la gestion du trésor ecclésiastique provenant de leurs offrandes; enfin, en faisant de ce lieu le cimetière commun des chrétiens de Rome, à s'assurer ainsi la pleine possession d'un terrain qu'elle n'occupait jusqu'alors qu'à titre de concession particulière accordée à un pape de la famille des Cécilius.
De l'an 211 à 250, pendant le long intervalle de paix comparative qui précéda la persécution de Décius. le cimetière de Calliste put s'agrandir en toute liberté \ Valérien le fit occuper au profit du fisc ; mais Gallieii, son fils, le restitua aux chrétiens, qui en jouirent de
* Boni, sott., II, 371 et siiiv.
nouveau sans obstacle jusqu'au temps de la persécution de Dioclétien. A cette époque, pour en prévenir la profanation, ils en démolirent les escaliers, remplirent de terre les galeries du premier étage, qui ne furent rouvertes que lors de la paix publiée par Constantin. Plus que jamais depuis ce moment les pèlerins y affluèrent. Au milieu du quatrième siècle, le pape Damase et plus tard Sixte III leur en facilitèrent l'accès et le parcours, firent élargir les galeries, construire de nouveaux escaliers, puis décorer de peintures murales * et de belles épitaphes les chambres sépulcrales consacrées aux papes et aux martyrs. C'est là que M. de Rossi a reconnu les tombes de quinze des anciens papes, depuis Zéphyrin (m. 21 8) jusqu'à Melchiade (m. 31 4) \
Auprès de ces tombes furent retrouvés les débris de la célèbre inscription du pape Damase, indiquant, comme nous l'avons dit% celles de nombreux martyrs ensevelis dans les environs.
Ici je suis porté à croire que notre auteur s'est exagéré la portée des expressions quelque peu emphatiques de Damase, et surtout ne s'est point assez défié de certaines légendes, d'ailleurs peu d'accord entre
' Tav. VIII et pass.
'■* P. 397. Parmi ces papes, chose surprenante, ne figure point celui qui donna son nom à ce cimetière, peut-être, dit M. de Rossi, parce que Calliste, selon une ancienne tradition, jeté par le peuple furieux dans un puits du Trastévère, fut enseveli dans le cimetière voisin (p. 373).
^ Voyez page 891.
elles, qui porteraient à cinq mille le nombre des martyrs ensevelis dans quatre stations du cimetière de Calliste. Depuis l'établissement de ce cimetière, l'histoire authentique ne fait mention nulle part, que je sache, d'un pareil massacre de chrétiens dans la ville de Rome. Même, lors de la persécution de Décius, la peine de mort, selon iNéander\ ne fut guère infligée qu'à des membres du clergé. Au reste, les hésitations de M. de Rossi au sujet de ces légendes autorisent pleinement nos doutes '.
Dès la première moitié du siècle de Constantin, comme nous l'avons déjà vu, les chrétiens commencèrent à se faire enseveUr à ciel ouvert, et déjà, un siècle après, on n'ensevelissait plus dans les catacombes. Mais à cette époque, le cimetière de Calliste, progressivement étendu depuis le règne des Antonins, avait acquis un développement considérable. Il occupait une surface de plus de 300 mètres de long sur 200 de large, et en profondeur trois étages de galeries qui se croisaient en tous sens. M. de Rossi en a tracé le plan exact, en indiquant l'époque approximative de l'excavation de chacun des groupes de cryptes et de galeries, ce qui nous permet, en les parcourant successivement, de suivre d'une génération à l'autre les changements survenus durant un intervalle de deux
1 K. Gesch., I. 199-200.
siècles et demi clans la population de Rome et spécialement dans la Rome chrétienne.
Veut-on, par exemple, saisir les premières traces des altérations du langage qui de l'ancien latin ont fait sortir par degrés l'italien moderne, on observera sur les inscriptions tumulaires, sur les invocations tracées par les pèlerins l'orthographe de plus en plus vicieuse, la confusion de plus en plus fréquente des cas\ celle des temps, celle des lettres, l'o mis à la place de Vu{con pour cum, famola pour famula), le i; à la place du h (avete pour habete), l'adoucissement des consonnes (santo pour sancto, Suste pour Sixte, vissit pour vixil) etc.
On. peut suivre avec plus d'intérêt encore, dans la nouvelle collection des peintures des catacombes, les destinées des beaux-arts depuis qu'ils se furent mis au service de l'Église.
Laissant à part quelques portraits de l'âge byzantin*, M. de Rossi divise en trois classes les peintures qui ornent les principales chambres du cimetière de Calliste.
Il y a d'abord les ornements décoratifs qui n'offrent aucun caractère spécialement chrétien : des dauphins, des paons, des tourterelles, des figures représentant les saisons, les unes armées du thyrse, d'autres portant des coupes de vin, des paniers de fruits, des guirlandes de
' Ex. : « sancto et innocente spirito, » pour le nominatif. 2 P. 13. Tavv. VI-VII.
fleurs'. A voir, sur le plafond de certaines chambres sépulcrales, ces objets gracieux encadrés dans de légères arabesques, on se croirait dans quelque salon élégamment décoré d'HercuIanum ou de Pompéia. 11 n'eût tenu sans doute qu'à M. de Rossi de voir en tout cela d'ingénieux symboles. Mais, il n'y reconnaît que d'anciens sujets classiques reproduits dans ce lieu par la routine des peintres, comme ils l'eussent été partout ailleurs. De même, s'il remarque gravés sur une tombe une amphore, un miroir, un marteau, une forge, il n'y trouve que des emblèmes de la profession du défunt.
Mais il est d'autres catégories de peintures dont il est impossible de méconnaître le sens religieux et chrétien. Ce sont d'abord des peintures historiques, celle par exemple de ce confesseur de la foi devant son juge, qui se trouve représenté sur la voûte d'un arcosolium ^
Ce sont encore des figures symboliques, comme le bon pasteur au milieu de ses brebis, ou des scènes bibliques ', celles en particulier de deux chambres contiguës que M. de Rossi désigne sous le titre « de chambres des sacrements * : » Moïse frappant le rocher, l'eau vive qui en découle, un poisson pris à l'hameçon du pêcheur, un néophyte recevant le baptême, des personnages à table devant des pains et des poissons, le
' Tavy. XVIII, XX, XXV, XXVII-XXVIII.
» Tav. XXI
* Tav. XVIII et pass., tav. d'agg. A.
* TavT. XIV-XVI, tav. d'agg. C, D.
paralytique portant son lit, la résurrection de Lazare, les trois scènes principales de l'histoire de Jonas. Peutêtre ici, trouvera-t-on un peu recherchée l'explication que notre auteur donne de ces figures et de l'ordre dans lequel elles se suivent, lorsque, au lieu de simples et naturels emblèmes de la vocation chrétienne, de la mort et de la résurrection, il y voit des symboles de la vie éternelle assurée aux fidèles par la participation aux sacrements.
Mais ce qui me frappe surtout, c'est l'imperfection, pour ne pas dire l'extrême médiocrité de la plupart de ces fresques symboliques à côté des peintures simplement décoratives dont nous parlions tout à l'heure. En comparant avec l'élégance de celles-ci, la lourdeur des formes, la raideur des attitudes qu'on remarque dans les autres, on ne peut s'empêcher de reconnaître combien les artistes de ce temps, si habiles encore dans les sujets classiques, pour lesquels ils n'avaient qu'à copier des types anciens, se montrent gauches, novices, lorsqu'ils abordent les scènes bibhques ; combien, en un mot, l'art décline tout à coup, en passant de l'école païenne au service du culte chrétien. Y verrions-nous pour celui-ci un signe d'infériorité ? Non assurément, mais le culte spirituel du Dieu invisible encourageait peu les arts pittoresques, et plus d'un ancien Père de l'Église s'étonna, se scandalisa même de les y voir introduits.
A l'occasion d'une de ces fresques, représentant Jonas sorti du ventre du poisson et abrité sur le rivage par le
kikajon que Dieu fait croître instantanément au-dessus de sa tète, notre auteur nous rappelle le rôle qu'elle joua comme pièce de conviction dans une dispute entre trois illustres docteurs du quatrième siècle.
La première version latine de l'Ancien Testament, faite d'après les Septante , avait traduit comme eux le nom de l'arbuste en question par coloquinte (rucurbita). Saint Jérôme, dans la nouvelle version d'après l'hébreu, que le pape Damase lui avait demandée, le traduisit comme les Syriens par lierre (ederd). Grand émoi dans l'église, lorsqu'à la lecture de ce fragment de Jonas, on entendit edera au lieu de cucurhila. L'évèque, violemment interpellé, fut obligé de reprendre l'ancien texte. Un certain Cantlielius, (|ui se disait descendant d'Asinius Pollion, cria au sacrilège, accusant Jérôme d'avoir falsifié la Bible. Saint Augustin lui-même crut devoir reprendre là-dessus son vieil ami. « Pourquoi, par ces changements dans le texte sacré, risquer d'ébranler la foi des simples ? La version des Septante fût-elle moins exacte que l'hébreu, Dieu, qui l'avait inspirée, avait eu sans doute ses desseins en l'adaptant au génie des Grecs '. » Saint Jérôme, peu endurant à son ordinaire, tout en rappelant à Augustin les droits de la vérité, tonna contre le descendant d'Asinius qui prétendait lui faire la leçon *. Jouant sur les mots de Canthelius et Canlharus (bocal de vin) : « Sans doute, lui dit-il, quand tu boissons la
' Aug. Epp. 71, c. 5. 82, c. 35,
* Hieron., Ej). 25 ; Aug., Ep. 75, c. 22.
feuillée, l'ombre du lierre ne te déroberait pas assez aux regards. » Rufm vint aussi se mêler à la querelle. Saint Jérôme lui avait reproché naguère l'infidélité de sa traduction d'Origéne ; c'était le moment de prendre sa revanche ; il n'y manqua point, et cita en témoignage * la fresque des catacombes, où le feuillage en question ressemble assez, en effet, à celui que désignait l'ancienne version*. Mais saint Jérôme avait pour lui le pape Damase, et, grâce à la Vulgate, cdera triompha de cucurbita. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier que datent les disputes à l'occasion de nouvelles versions bibliques. iMais, si vives qu'elles puissent être encore, rarement du moins roulent-elles sur d'aussi minces sujets.
Après l'emploi des beaux-arts dans la décoration des tombes et des chambres sépulcrales, M. de Rossi étudie avec le même soin l'emploi des formules épigraphiques. Il s'est assuré, par ses nouvelles recherches, que dans le cimetière de Calliste, ainsi que dans la crypte de Lucine, l'épigraphie chrétienne parcourut des périodes et des phases successives*. Elle affectionna d'abord une grande simplicité, une grande brièveté. Dans les plus anciennes galeries, celles de la fin du second siècle et du commencement du troisième, ce n'est que
* Bom. sott., II, 365.
2 Voy. tavv. XIV, XX.
très rarement, avons-nous dit ailleurs, qu'on trouve gravé sur les tombes le jour de la mort ou de la sépulture, ou l'âge du défunt; la formule en paix n'y figure point encore'. Sur les épitaphes des papes euxmêmes', on ne trouve inscrits ni la date ni la durée de leur pontificat, ni le jour de leur mort, ni aucun détail sur leur vie ; mais leurs noms seuls, accompagnés du titre d'évêque, deux ou trois fois de celui de martyrs, tant, dit notre auteur, on était loin de penser alors que ces monuments pussent jamais servir à l'histoire: tant, pouvons-nous ajouter, la dignité des évoques de Rome était loin d'avoir aux yeux de leur troupeau l'importance qu'elle acquit plus tard.
Insensiblement l'épigraphie chrétienne adopta des formulaires un peu moins laconiques*, dont quelquesuns tombèrent bientôt en désuétude, pour être remplacés par d'autres plus compliqués ; sur les tombes du deuxième et du troisième siècle dominent les formules acclamatoires déjà connues * : « Vis en Dieu — vis dans le Seigneur et en Jésus-Christ — vis éternellement — dors en paix — que ton esprit soit parmi les saints — la paix du Seigneur et de Christ soit avec Faustinus Atticus — que chacun des frères qui lira ceci demande à Dieu de recevoir l'âme sainte et innocente \ » etc.
Quelquefois, à ces vœux pour le salut et la paix du défunt, se joignent des prières qu'on lui adresse en faveur des survivants : « Vincentia en Christ, prie pour Phébé et son époux — 0 mon fils ! vis en Dieu et prie pour moi tant que je vivrai ^ » Ces formules, qui datent de la fin du troisième siècle, attestent la confiance que l'on avait déjà dans l'intercession de toute âme fidèle reçue auprès de Dieu, à plus forte raison dans celle des confesseurs et des martyrs. C'est ainsi que nous voyons dans Eusèbe ^ la vierge Théodosie prier les confesseurs, qu'on traîne devant le tribunal, de se souvenir d'elle auprès du Seigneur, et saint Cyprien, dans l'une de ses épîtres, reconnaît formellement l'efficace de semblables prières (Ep. 60).
La même confiance respire dans les graffiti ou inscriptions hâtivement tracées sur l'enduit des galeries et des chambres sépulcrales, tantôt par les parents, les amis séparés de ceux qu'ils aimaient, tantôt par les pèlerins qui visitaient les tombes des martyrs \
Ce n'était là, au reste, que l'imitation de ces proscynèmes ou actes d'invocation , gravés jadis par les païens * sur les murs de quelques temples fameux. Lorsqu'on lit prés des tombes des martyrs : Petite ut Vererundus cum suis bene naviget — Otia
« Hist. eccl. VIII, 7.
' Ex. : « Toi qui lis, prie pour moi et que le Seigneur te protège! »
* P. 13, 381 et suiv.
petite pro parente, pro fra tribus ejus, vivant cum botio — Saur te Susle in mente habeas in horaliones Aurelium \ etc., comment ne pas penser à cette inscription trouvée à Pompéia : Optât sibi ut bene naviget, et à ce proscvnéme trouvé dans la Thébaide : <' Sérapion, fils d'Aristomaque, venu vers la grande Isis, la déesse de Philœ, donne à ses parents un souvenir pour leur bonheur \ » Quant à cet autre proscynème gravé, si je ne me trompe, sur la statue de Memnon : « J'ai invoqué Isis, qui donne la richesse et de longs jours, » je ne pense pas qu'on en trouve l'analogue dans les catacombes de Rome. Des prières semblables pouvaient parfois s'adresser aux saints, mais ne s'affichaient pas sur leurs tombes.
Il nous reste à recueillir les témoignages fournis par l'épigraphie tumulaire sur les différentes nationalités dont l'Église de Rome fut successivement composée.
>'ous savions déjà par divers indices, et avant tout par l'histoire même de sa fondation, que dans l'origine elle n'avait guère compté dans son sein que des étrangers, soit juifs, soit païens convertis, venus d'Orient et conséquemment parlant grec '\ Mais à quelle époque et dans quelle proportion l'élément romain y avait-il pénétré, et avait-il fini par y prédominer ?
* Les catac. et inscr. etc., p. 21 et suiv.
Sur ce point, qui restait à éclaircir, le premier volume de Rome souterraine nous donnait déjà de curieux renseignements, témoin ces vers du pape Damase, qui désignent, selon M. de Rossi, les Grecs venus avec saint Hippolyte et associés à son martyre :
Hic confessores sancti quos Graecia misit.
Olim sacrilegam quam misit Graecia turbam, Martyrii meritis nunc decorata nitet.
Le second nous en fournit de plus complets encore. En examinant au hasard les planches qui l'accompagnent, on est frappé du grand nombre d'épitaphes, de noms et d'inscriptions de toute nature en langue ou en caractères grecs ' .
« Dans la dernière moitié du troisième siècle, dit M. de Rossi ^ on trouve encore fréquemment sur les tombes le mot zara^cjtç, qui n'est remplacé que plus tard par depositio. Dans une galerie de la même époque, un tiers des inscriptions est encore en grec \ Plus tard s'en trouvent plusieurs, moitié en latin, moitié en grec, celles-ci par exemple : Maxima in pace evvjyjx — Claudiane in pace et eiprrj-n — Vivas h 0cc^; puis des inscriptions latines avec des caractères grecs, comme si les Grecs naturalisés ne quittaient qu'à regret leur
' Tavv. XXIX, XXXV, XXXIX, XL-XLVII.
idiome maternel * ; jusqu'à ce qu'enfin, au quatrième siècle, sur trente inscriptions latines on n'en trouve plus que deux grecques.
C'est sur les tombes papales que la persistance de cette langue est le plus curieuse à observer. Laissons encore ici parler M. de Rossi lui-même ^ « L'usage constant de la langue grecque sur les épitaphes des papes est une preuve manifeste que le grec fut la langue ecclésiastique de l'Église romaine au troisième siècle. Ce fait important met dans un nouveau jour les observations de plusieurs savants (Wisemann. DoUinger) sur l'idiome grec employé dans les documents ecclésiastiques de la Rome
des trois premiers siècles, et nous induit à croire
que la liturgie et la lecture publique des livres saints à Rome, au moins dans les assemblées présidées par le pape, se faisaient en grec. Tertullien y fait allusion dans son Traité sur les spectacles, où il cite ces mots de la liturgie de son temps : dç aiùtyxç àz atwvoç. Au neuvième siècle, d'après le sacramentaire romain, l'interrogatoire des catéchumènes commençait ainsi : « En quelle langue confessent- ils notre Seigneur Jésus- Christ? » A quoi un acolyte répondait : « En grec. » Suivait, en efïet, la profession du Symbole dans cette langue, quoique en caractères romains et d'après la version latine. Ce n'est que vers la fin du troisième siècle ou au commencement du quatrième que la langue grecque ecclésiastique céda la place au latin. »
L'orgueil romain s'est offensé, m'a-t-on dit, de nos précédentes assertions sur l'origine étrangère de l'ancienne Église de Rome. Qu'avions nous dit cependant que ne vienne de confirmer l'illustre archéologue romain ? Pourquoi d'ailleurs s'étonner de ce fait? Qm ne connaît l'aveugle attachement des païens de Rome pour leurs antiques traditions? Chez eux, toute la vie domestique et civile était marquée au coin de la religion. Le patriciat tenait à ses dieux par le même principe qu'il tenait à ses privilèges et à ses titres; le peuple par le même goût passionné qu'il avait pour ses fêtes et pour ses jeux. L'homme d'État le moins croyant se fîiisait une loi de respecter et de faire respecter en public les rites qu'il respectait le moins en secret. « Honore les dieux de ta patrie, écrivait Mécène à l'empereur Auguste, et contrains tes sujets à les honorer. Hais et châtie ceux qui apportent des cultes étrangers, non pas seulement à cause des dieux eux-mêmes, mais parce qu'innover dans le culte conduit à innover dans les lois, et engendre aisément des conjurations et des révoltes. » Lorsqu'on voit avec quelle dévotion l'auteur du Traité de la nature des dieux parlait des dieiix de Rome dans ses harangues au peuple ; d'un autre côté, avec quel dédain un Tacite, un Pline le jeune, un Marc-Aurèle déploraient l'aveuglement de ces chrétiens dont ils reconnaissaient pourtant les vertus et racontaient les souffrances, on comprend le peu d'empressement que les Romains de race mirent à entrer dans cette communauté d'obscurs en-
thousiastes. Pour daigner prendre connaissance du christianisme, il fallut au plus grand nombre voir le chef même de la religion et de l'empire arborer dans le Forum l'étendard de la cioix, et l'on sait néanmoins quelle longue résistance le peuple et le Sénat opposèrent encore à la religion nouvelle, combien de temps, en un mot, l'ancienne Rome, comme pour mieux nous faire comprendre la Rome d'aujourd'hui, s'obstina à demeurer ce qu'elle était, quand tout changeait autour d'elle. Faut-il s'étonner, je le répète, d'y voir l'Église, à son origine, si pauvre d'éléments indigènes et presque uniquement recrutée parmi les étrangers ?
Cette ville, cependant, était la ville maîtresse, et l'Église, à peine installée chez elle, ne tarda pas à revêtir son esprit dominateur. Rome donnait des lois à l'ancien monde : l'Église romaine voulut de même en donner au monde chrétien. De bonne heure, les papes s'essayèrent à frapper au prés et au loin des coups d'autorité. Les Victor, les Zéphyrin, les Etienne, prescrivant à tous les lois et les usages qu'ils affirmaient tenir des apôtres, excommuniant les Églises d'Asie, les Églises d'Afrique qui refusaient de s'y ranger, léguèrent à leurs successeurs ces prétentions despotiques qui, portées à leur comble, donnèrent lieu à tant de schismes. On sait comment les Églises d'Orient y répondirent les premières, comment les Églises germaniques y répondirent à leur tour. Nous verrons si le concile qu'on nous promet saura réparer ces brèches. Rome a sans
doute habilement exploité les mouvements irréligieux et tumultueux de notre siècle. Nous verrons si cette tactique lui réussira toujours, si elle saura ressaisir et entraîner dans sa marche rétrograde des générations aussi avides, espérons-le, de vrais progrés, de vraies lumières et de vraie liberté, qu'elles doivent être lasses de convulsions politiques et d'indifférence religieuse.
JOHN-JAMES TAYLER
NOTICE BIOGRAPHIQUE
john-jamp:s tayler
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Lorsque, en mars 1 869, tjous racontions dans la Reçue du Chrisiiani.wie libéral la visite de notre ami J.-J. Tayler aux églises Initairesde Transylvanie, qui l'avaient appelé à fêter avec elles le troisième centenaire de leur fondation, nous étions loin de penser que, deux mois après, nous recevrions la triste nouvelle de sa mort, préparée de loin, il est vrai, par des chagrins et des infirmités, mais accélérée sans doute par les fatigues d'un si long voyage.
Sa perte fut cruelleintiit sentie par les nombreux amis qu'il avait en Angleterre et sur le continent. Elle le fut surtout par la congrégation Unitaire de Manchester, à laquelle il s'était dévoué pendant un tiers de
' Extrait du Christianisme libérai, 1873.
448 JOHN-JAMES TAYLER.
siècle, et par le nouveau Collège de Manchester qui, depuis son affiliation à l'Université de Londres, en 1840, l'avait eu pour professeur, et depuis 1853, pour principal.
A l'âge de soixante-douze ans qu'il venait d'atteindre, il était encore dans la plénitude de ses forces intellectuelles. « Il n'a rien publié ni rien prononcé de plus admirable, dit son collègue, M. James Martineau, que ses derniers ouvrages et ses derniers discours. Lorsqu'il se levait pour parler en public, on pouvait craindre que sa voix, naturellement faible, ne réussît point à se faire entendre; mais aussitôt qu'il abordait la pensée dont son cœur était plein, s'il ne trouvait pas le chemin du vôtre, s'il ne vous animait pas de son feu prophétique, s'il ne vous rappelait parfois « celui qui parlait avec autorité et non comme les scribes, » on ne saurait dire quel langage eût été capable de vous émouvoir. Ses facultés les plus éminentes ne cessèrent de se développer jusqu'à sa mort. Quand pour lui les ombres commencèrent à s'allonger, les jours à s'accourcir, son âme ne connut point les glaces de l'hiver... Il ne cessa ni de s'intéresser aux questions qui s'agitaient autour de lui, ni d'ouvrir son esprit à des impressions nouvelles. Il semblait que le temps seul lui manquât pour s'approprier les découvertes les plus récentes, et les imprégner du sceau de son christianisme toujours vivant. Maintenant le temps lui est accordé sans limites, mais seulement hélas, par la divine adoption de la mort. »
' JOHN-JAMES TAYLER. 449
Dans la notice d'où nous tirons ces lignes éloquentes, M. James Martineau a retracé en détail la carrière ecclésiastique et littéraire de l'ami qui fut longtemps associé à ses travaux. Le Rév. Charles Beard l'a décrite également d'un pinceau affectueux dans la Revue théologique '. Mais le monument le plus précieux qui ait été consacré à sa mémoire, est dû aux soins pieux de sa fille, M""* T. Smith Osier et de son ami le Rév. J. Hainilton Thom, pasteur à Liverpool. C'est la publication de tout ce qu'ils ont pu recueillir de ses lettres les plus caractéristiques, écrites depuis son adolescence jusqu'à sa mort \ Si ces lettres, dont M. Martineau a fait ressortir tout le charme, eussent été déjà traduites en français, nous aurions imité leur zélé et judicieux éditeur, nous les aurions laissé parler elles-mêmes; et cette correspondance, où non seulement les divers événements de sa vie se trouvent occasionnellement rappelés, mais où ses pensées, ses sentiments intimes, son àme tout entière se peignent, pour ainsi dire, jour par jour avec une transparence admirable, en aurait plus appris au lecteur que la biographie la plus détaillée. En attendant cette traduction que nous ne saurions trop encourager, nous essaierons de reconstruire à l'aide de
' Obituary notices of the late J.-J. Tayler, by James Martineau and Charles Beard. London, 1869.
* Letters embracing his life, of J.-J. Tayler B. A. Prof, of ecclesiastical history and Biblical Theology, and Principal of Manchester new Collège. London. 2 vol. in-8°, 1872.
450 JOHN-JAMES TAYLER.
ces lettres et de quelques autres documents, un portrait sinon complet, du moins fidèle, de l'historien, du théologien, du pasteur, de l'homme surtout, à ces divers titres si justement regretté dans son pays, et, ne fût-ce que par son origine, si digne d'être connu, mieux qu'il ne l'est encore, des protestants de France.
Tayler, en effet, était issu d'une famille en partie française et de souche huguenote. Son grand-père, Richard Tayler, orphelin dés l'âge de sept ans, avait été adopté par un oncle, sir Charles Wager, premier lord de l'amirauté, qui le destinait à entrer dans la marine; l'y ayant trouvé peu disposé, il le plaça chez un négociant dont il devint bientôt le successeur. Un de ses amis, qui regrettait de le voir célibataire, le présenta chez une dame française réfugiée en Angleterre avec sa fille pendant les persécutions. C'est là qu'il obtint, vers 1743, la main de Marie Hugon, remarquable par sa grâce et sa vivacité toutes françaises. Ce détail n'est pas indifférent dans la vie de J.-J. Tayler qui, non seulement dut à son aïeule la facilité avec laquelle il apprit et parla notre langue, mais encore hérita d'elle les qualités aimables qui la distinguaient et l'intérêt qu'il porta plus tard aux traditions huguenotes.
J.-J. Tayler naquit à Londres en 1797. Son père, James Tayler, alors ministre de la chapelle Saint-Thomas, se transporta, en 1802, à Nottingham où, tout en conservant des fonctions pastorales, il devint chef d'un pensionnat renommé. C'est là que J.-J. Tayler fit ses
JOHN-JAMES TAYUER. 451
premières études et noua de précieuses relations d'amitié qu'il conserva toute sa vie. A l'âge de dix-sept ans, il entra au nouveau collège de Manchester fondé en 4 786 pour l'éducation supérieure des presbytériens, et ouvert aux jeunes gens de toute dénomination religieuse. C'i collège avait été transporté à York en 1 803 : Tayler Y passa deux années, puis il alla prendre à Glasgow son grade de bachelier.
Toute sa correspondance de celte époque témoigne de la précocité, de la vivacité de son intelligence, de l'ardeur qu'il apportait à ses étud»'s. de l'instruction étendue et variée qu'il y puisa.
Ce n'est pas que, de temps en temps, des perspectives moins sérieuses ne se présentassent à son imagination. A son ami Samuel Robinson qui l'accusait de s'enterrer tout vif dans son grec et dans ses mathémati(|ues, il répondait : *( Vous pourriez bien, mon cher Monsieur, vous tromper dans" vos jugements, en attribuant à mon libre choix ce qui n'est qu'une nécessité des circonstances. En fait, quoique l'apparence ait pu vous faire croire le contraire, j'ai toujours pensé que, dans la société de femmes aimables douées de talents et d'instruction, on ne trouve pas seulement le plus agréable délassement après le travail, mais encore la meilleure sauvegarde pour la vertu. Dans nos rapports avec le monde en général, nous avons besoin sans doute de l'amitié des hommes ; mais en dehors des affaires, quelque attrait que nous trouvions dans la « vertu des Sci-
pions et l'aimable sagesse des Laelius, » il y a dans le caractère féminin quelque cliose de doux et de tendre qui doit répandre un charme tout particulier sur les scènes et les occupations de la vie privée... Cependant, vous le savez, mon cher, la nature ne m'a pas envoyé dans ce monde sous le patronage de Plutus, en sorte que toutes mes perspectives pour l'avenir, tout mon espoir d'arriver à une position honorable et à la possession d'une personne aussi accomplie que je la désire, doivent en grande mesure dépendre de mes etïorts et de mes succès comme étudiant. Les cinq ou six prochaines années de ma vie seront donc nécessairement consacrées à des études laborieuses... »
La famille de Tayler, en effet, était nombreuse ; ses frères furent obligés d'aller au loin chercher fortune, tandis que lui-même, d'une complexion moins robuste, dut se frayer son chemin en Angleterre par les travaux de l'esprit.
Au reste, loin de se plaindre de cette position gênée, il écrivait plus tard à l'une de ses sœurs : « Une grande famille, lorsque ses membres sont unis entre eux par la bienveillance et l'affection, n'en est que plus heureuse. La nécessité même de pourvoir aux besoins d'un si grand nombre, l'aide qu'on est appelé à se prêter réciproquement, la séparation à laquelle il faut pour un temps se résoudre, donnent une nouvelle ardeur à nos affections, et un nouveau prix aux principes dont nous avons été imbus, en nous forçant à y recourir dans les
JOHN-JAMES TAYLER. 453
conjonctures difficiles. Si notre excellent père eût été plus favorisé de la fortune, nous aurions échappé sans doute à bien des anxiétés, mais nous n'aurions jamais connu toute la force de notre afl'ection mutuelle... La prospérité nous eût rendus égoïstes, eût semé peut-être la discorde entre nous... Aujourd'hui nous trouvons notre richesse dans ces biens qu'elle ne peut donner, dans notre amitié, dans des habitudes morales, et, je dois l'ajouter, dans les espérances religieuses. Le monde est devant nous, nous avons à nous y frayer notre route; mais « la demeure des justes subsistera. »
Nous n'avons pu résister au plaisir de citer ces passages, qui peignent si bien tout ce qu'il y avait dans ce caractère de pureté, de droiture et de tendresse.
Après deux années passées à Glasgow pour achever ses études, Tayler fut rappelé à York par son ancien professeur, J. Kenrick, dont il avait gagné la confiance et l'amitié, et qui désirait l'avoir pour suppléant pendant une absence momentanée. C'était une épreuve difficile pour un simple bachelier ; mais il s'en tira avec honneur, et toute sa vie il s'applaudit du développement intellectuel qui en avait été le fruit, de la nouvelle somme de connaissances qu'elle l'avait contraint d'acquérir, de l'aptitude enfin et du goût qu'il y avait contractés pour l'enseignement, qui devint dés lors une de ses occupations favorites.
En 1820, une chaire de pasteur dans la congrégation Unitaire de Manchester lui fut offerte: il l'accepta,
454 JOHN- JAMES TAYLER.
y fut consacré le 21 avril de l'année suivante, et le premier discours qu'il y prononça fit concevoir, pour le succès de son ministère, des espérances qui se réalisèrent pleinement pendant les trente-trois années qu'il dura.
Les congrégations Unitaires attachent beaucoup d'importance à ce que, chez la jeunesse, la culture générale marche de concert avec l'instruction religieuse, et attendent de leurs pasteurs des talents et des dispositions conformes à ce vœu. Nul mieux que Tayler n'était qualifié pour le remplir. Dés les premières années de son séjour à Manchester, il donna, dans l'amphithéâtre de l'instruction philosophique, des cours publics sur la littérature anglaise, remarquables par la largeur de sa critique, l'étendue des connaissances et l'esprit qu'il y déploya; mais ce fut surtout dans ses classes particulières, composées de jeunes gens au-dessus de l'âge des écoles, que s'exerça son influence la plus heureuse, grâce à l'ardeur qu'il mettait à cultiver chez eux l'amour du vrai et l'instinct du beau. Jamais pasteur ne se montra plus zélé, plus ingénieux dans ses plans pour l'instruction de ses catéchumènes. La publication d'un de ses cours, que M. Martineau appelle « la plus attrayante des histoires ecclésiastiques \ » nous montre le haut point de culture où Tayler savait élever sa congrégation.
' A. Retrospect of religious life in England. 2* éd., 1853.
JOHX-JA.MES TAYIJiK. 455
Quant au pastoral proprement dit, quelques fragments d'une lettre qu'il adressait plus tard à un jeune ecclésiastique, nous feront juger des principes qui le guidaient dans cette branche de son ministère. « La meilleure manière de s'acquitter des devoirs pastoraux, lui dit-il, est une question délicate qu'on ne saurait résoudre par des règles générales, et qui doit être déterminée par les circonstances, par le caractère et l'expérience de chacun. Pour peu qu'on ait un cœur sérieusement religieux et le désir sincère de faire le bien, les occasions ne manqueront pas. Le pasteur ne doit donc pas se montrer trop empressé, mais plutôt attendre que l'œuvre se développe en quelque sorte spontanément entre ses mains. Il est bon sans doute qu'il apprenne à connaître les membres de son troupeau, afin d'approprier à leurs circonstances passées ou présentes le caractère de ses exhortations du dimanche; mais c'est surtout dans les cas de Dialadie, de deuil, où il s'adresse à chacun d'eux individuellement, que son ministère sera utile et apprécié. L'important, c'est que jamais il ne dégénère en formalisme. La religion doit être comprise comme une affaire réelle et nous faire pénétrer dans les réalités de la vie humaine... Ne tentez rien qui puisse avoir un air d'intervention cléricale. Si vous pouvez d'avance gagner de quelque manière la confiance et la sympathie de vos paroissiens, les amener à goûter votre société et votre conversation, simplement comme celles d'un ami, à écouter tout ce
456 JOHN- JAMES TAYLER.
que vous leur direz sérieusement, sans prendre avec eux des airs d'autorité, mais sous l'influence d'un pur sentiment moral, vous pourrez faire et ferez beaucoup de bien ; mais il faut choisir l'occasion et en user courtoisement, discrètement, et toujours dans votre rôle d'ami religieux, sans rien de plus. On abuse beaucoup de ces mots : « En temps et hors de temps. » Mon expérience m'a appris qu'en fait d'avis et de remontrances, il ne faut rien faire « hors de temps. » Que jamais on ne vous soupçonne de vouloir faire accepter de force de bons conseils; ils doivent se présenter d'euxmêmes sur vos lèvres, et vous, en attendre patiemment l'effet. Quand vous aurez acquis de l'influence par vos services du dimanche, vos travaux dans les écoles, etc., et par votre réputation de jugement et de sagesse comme homme, vous réussirez à faire tout ce qui d'abord vous aurait paru impossible !... »
Un passage cité plus haut nous a déjà fait connaître Tayler comme prédicateur. Pour ceux qui n'ont pas lu son recueil de discours pubhé en 1851 sous le titre : Aspects chrétiens de la foi et du devoir, le passage suivant de son collègue le caractérisera mieux encore en cette qualité. « Un courant de pensée si riche, si rare, si délicat, si bien ordonné, un langage si pur, si gracieux, un accent de sensibilité si profond dans son calme apparent, semblaient peut-être mieux convenir à une chapelle académique qu'à une assemblée non-conformiste; mais personne, si ce n'est les auditeurs auxquels
JOHN-JAMES TAFLER. 457
il faut à tout prix de fortes excitations, ne pouvait l'entendre, sans se sentir amené à une plus intime et plus humble connaissance de soi-même, à des aspirations plus vertueuses, sans que son âme se sentît élargie et l'atmosphère de ses affections purifiée par le contact d'une intelligence supérieure. Puis, lorsque sous l'émouvante impression des événements publics, il se livrait à son indignation contre le mal et exprimait sa confiance dans l'éternelle justice, il trouvait des accents d'enthousiasme qui ravissaient l'esprit de ses auditeurs. *
La quatrième année du ministère de J.-J. Tayler fut celle de son mariage. En 1825, il épousa la sœur d'un de ses anciens condisciples, Hannah Smith, fille d'un banquier de Birmingham, et trouva dans cette union, bien au delà de ses espérances, toute la douceur, toute la félicité que sa jeune imagination s'en était promise. Sa correspondance tout entière porte l'empreinte de l'affection pleine d'intime confiance qui ne cessa d'y présider.
Son activité littéraire et pastorale, loin de s'en ralentir, ne prit depuis ce jour que plus d'extension. Le bonheur cherché et trouvé dans les affections de famille ne peut que favoriser le travail. En 1833, Tayler communique à son ancien professeur Renrick, le plan d'un cours d'histoire générale, qu'il espère rendre aussi profitable qu'attrayant pour la jeunesse. « Par le moyen de l'histoire, dit-il, les idées élémentaires les plus précieuses, sur la morale, le i^ouvernement, l'économie
458 JOHN-JAMES TAYLER.
sociale, la religion elle-même, trouvent naturellement leur place et peuvent préparer les esprits à combattre plus tard certaines abstractions philosophiques, auxquelles on prête une adhésion souvent irréfléchie, et souverainement dangereuse dans notre état de société. Je m'étonne que l'histoire, dans ce sens relevé, n'ait pas formé jusqu'ici un élément plus important de l'éducation. Je serais heureux si, dans ma s{)hére limitée, je pouvais contribuer à la mettre en crédit. » Tout en préparant les matériaux de cet ouvrage, il prononçait devant les sociétés philosophiques ou littéraires dont il faisait partie, ainsi que dans les sessions des assemblées presbytériennes et unitaires, des discours qui furent hautement appréciés.
Des travaux si multiples, poursuivis avec tant d'ardeur, ne tardèrent pas à altérer sa santé. A l'âge de trente-sept ans, il fut atteint d'une fatigue de cerveau qui réagit plus ou moins sur son état moral et l'obligea à demander un congé à sa congrégation pour faire un séjour sur le continent.
Depuis longtemps il désirait connaître l'Allemagne; accompagné de sa famille, muni de lettres pour les principaux professeurs de Gœttingen, il alla passer l'hiver dans cette ville, et suivit pendant un semestre entier comme l'étudiant le plus assidu, le plus avide d'instruction, les cours de Gieseler sur l'histoire ecclésiastique, d'Ewald sur l'histoire et l'archéologie juives, d'Otfried Muller sur Pindare et les antiquités grecques ; puis à
JOHX-JAMES TAYLER. 459
Bonn, où il passa le semestre d'été, il suivit ceux de W. Schlegel sur les premiers temps de l'histoire romaine, de Brandis sur la philosophie morale et l'histoire de la philosophie, etc.
Rien de plus intéressant et de plus instructif à la fois, que les lettres qu'il écrit à ses amis et à sa congrégation sur l'état politique, religieux et scientifique de l'Allemagne, et la comparaison qu'il en fait avec les institutions de son propre pays. >'ous ne pouvons malheureusement donner ici qu'un faible aperçu de cette correspondance.
Ce qui le frappe dès l'abord dans ces villes d'universités, c'est la liberté et l'intensité du mouvement intellectuel qui. des classes instruites se répandait par leur moyen dans l'ensemble de la nation allemande et formait un si remarquable contraste avec l'état d'asservissement politicpie où la tenait alors la domination de l'Autriche et de la Prusse.
« L'Allemagne, écrit-il de Gœttingen en 1835, morcelée en une foule de petits états féodaux et écrasée sous le poids de ces deux puissances, manque de la confiance et de l'énergie qu'inspire un sentiment de force et d'unité nationale, et se trouve ainsi, sous le point de vue de la liberté et du progrés politique, de plus d'un siècle en arrière de l'Angleterre ; mais elle est en revanche bien en avant d'elle par le zèle et l'honorable orgueil avec lesquels elle entretient dans son sein, comme une classe distincte et hautement res-
460 JOHN-JAMES TAYLEB.
pectée, un grand nombre d'hommes actifs et laborieux dont l'unique objet est la poursuite de la vérité et la diffusion des lumières dans toutes les parties du domaine intellectuel, par cette absence enfin d'étroits préjugés, par cet esprit impartial et ami du vrai, qui caractérise ses classes éclairées. Aussi, lorsque arrivera le jour de sa régénération politique, — et il arrivera pour elle comme pour tous les peuples de la terre — je suis assuré qu'alors elle recueillera les fruits de ce qu'elle a semé, en fondant l'éducation morale et religieuse de sa population sur une base large et solide, et la mettant en état d'accomplir les changements qui seront demandés, sans risquer d'échanger la culture de l'esprit contre une civilisation purement matérielle. »
Dans ce morceau vraiment prophétique, Tayler semble voir déjà s'accomplir en Allemagne le changement politique et religieux dont nous sommes témoins en ce moment,
En tout cas, ajoute-t-il, ce mouvement général d'idées tourne nécessairement au profit de la tolérance et de l'union reUgieuse. « En voyant les discussions auxquelles donnent lieu les questions de cet ordre, chacun comprend mieux les difficultés qui s'y attachent, se familiarise avec la diversité des opinions, admet plus aisément qu'à côté de ses convictions personnelles il puisse s'en former d'autres qui ont droit à la même liberté, et dès lors se contente de trouver dans son en-
JOHN- JAMES TAYLER. 461
tourage cette communauté d'esprit chrétien qui permet d'adorer Dieu ensemble et de le prier d'une commune voix. De là la facilité avec laquelle, partout où une politique rétrograde n'a pas pétrifié avec elle l'esprit religieux, l'union a pu s'établir en Allemagne entre les églises luthériennes et réformées. En général, je ne connais pas de peuple, qui, sur des sujets religieux, montre plus de candeur et de libéralisme, et qui, sans être le moins du monde indifférent sur ce point, soit plus étranger au bigotisme et à l'esprit sectaire si communs parmi nous. Les orthodoxes même à qui je n'ai jamais caché mes croyances unitaires, n'en paraissent ni offensés ni scandalisés. »
Cet éloignement pour tout esprit de secte, cette tendance à s'unir plutôt qu'à se séparer, ce besoin de voir dans la religion un lien de paix semble avoir fait un peu revenir ïayler des préventions dont il était naturellement imbu contre les églises nationales et qui avaient causé entre, lui et quelques-uns de ses amis d'Angleterre des altercations assez vives. Tout en demeurant, en ce qui concerne le gouvernement ecclésiastique, attaché à la forme indépendante, il comprend qu'en Allemagne et en Suisse l'existence d'églises nationales ait moins d'inconvénients qu'ailleurs. En fait, il trouve les théologiens allemands à peu près unanimes contre les abus de l'intime union de l'Église et de l'État telle qu'elle subsiste en Angleterre. « Et cependant, ajoute-t-il, parmi les plus hbéraux d'entre eux je n'en ai
462 JOHN-JAMES TAYLIiR.
pas VU un seul qui voulût faire reposer entièrement l'existence de la religion sur le principe volontaire. La multiplicité des sectes, l'importance extrême qu'elles attachent à des points accessoires, leur hostilité mutuelle, leur mépris [)Our la forme et j)our l'autorité sont antipathiques à l'esprit de dévotion intérieure et au sérieux contemplatif des Allemands. Ils pensent d'ailleurs, qu'à moins de lumières suffisamment répandues chez une communauté, rendre le pasteur dépendant des contributions qu'il en reçoit, c'est lui ôter la parfaite liberté d'action dont il a besoin pour l'exercice de son ministère. En un mot, tout ce que me paraissent désirer ici les partisans les plus zélés de la réforme ecclésiastique, €'est que l'Église ne soit jamais pour l'État un instrument politique, et que toutes les églises protestantes soient unies entre elles par un simple lien de communion extérieure, et leur ensemble gouverné par des synodes provinciaux et de districts, composés d'ecclésiastiques et de laïques, qui, laissant une pleine liberté à l'enseignement, se bornent à maintenir l'ordre et la discipline. »
L'avide curiosité avec laquelle Tayler étudiait ainsi les institutions scientifiques et ecclésiastiques de l'Allemagne, nous la verrons également se porter sur les systèmes philosophiques et théologiques qui y avaient cours. Dans ce voyage enfin, comme il le dit lui-même, « de distraction et d'étude encore plus que de repos et de loisir, » rien n'échappe à son regard observateur.
JOHN-JAMES TAYLER. 463
L'aspect du pays, ses sites les plus remarquables, le caractère des habitants, et jusqu'aux particularités des mœurs domestiques, tout est retracé dans ses lettres avec un coloris plein de fraîcheur et de vérité.
Au bout d'un an, il annonce à sa congrégation son prochain retour, et le bonheur qu'il éprouve au moment de se vouer de nouveau tout entier aux devoirs de son ministère. Il n'a cessé durant son absence, de méditer sur les moyens de le rendre encore plus fructueux pour tous les membres du troupeau. Chaque dimanche, avant le service ordinaire, il y aura une courte et simple instruction pour les enfants ; après le service, une autre instruction pour les catéchumènes, mais à laquelle tous les membres de la congrégation pourront assister, et c'est encore à l'histoire qu'il en empruntera le cadre et les matériaux. Il tracera une « histoire de la révélation, » où trouveront place tous les détails qu'il importe aux jeunes chrétiens de connaître sur l'origine, le développement de leur religion et de celle des juifs qui Ta préparée, sur leur lien entre elles, sur les documents qui nous les ont transmises, et les modifications successives qu'elles ont subies dans la suite des siècles. Ce cours, pour être complet, exigera nécessairement plusieurs années ; mais il ne recule point devant cette tâche, s'il peut y intéresser ses auditeurs par la grande variété des objets qu'elle embrassera et l'importance des vues qu'elle lui fournira l'occasion d'exposer.
Une page de son journal, datée de cette époque
464 JOHN-JAMES TAYLER.
(1835) renferme une prière fervente d'actions de grâces à Dieu, qui lui a permis de reprendre ses fonctions au milieu d'amis bienveillants et sympathiques, avec l'espoir de travailler toujours mieux à leur avancement dans les voies de la sanctification.
En 1840, le comité de l'association Unitaire résolut de rétablir à Manchester le siège du collège qui y avait été primitivement fondé pour l'instruction des jeunes théologiens qui en dépendaient. Le succès du cours que Tayler venait de donner durant cinq ans, celui de sa publication précédente fixèrent naturellement sur lui le choix du comité pour l'enseignement de l'histoire ecclésiastique. Il fut en conséquence investi de ces fonctions, et associé aux sept autres professeurs du collège, dont la plupart lui étaient déjà unis par les liens de l'amitié. Ainsi fut comblé le désir qu'il exprimait autrefois à son père, d'entrer dans une carrièie scientifique pour laquelle il se sentait plus d'incHnation que pour toute autre. Il n'en demeura pas moins attaché au service de la chapelle de Manchester ; mais ses travaux durent se diriger dès lors plus particulièrement vers la science qu'il était appelé à professer et vers les branches nombreuses du savoir humain qui s'y rattachent.
Ce fut vers la même époque que l'éducation de ses enfants exigea pour un temps leur éloignenient de la maison paternelle. Il plaça sa fille dans un pensionnat à Liverpool, et bientôt après son fils unique à l'Uni-
JOHX-JAMES TAYLER. 465
versité de Londres, pour y compléter les études classiques qui devaient le préparer à celles de la jurisprudence. C'est à ces circonstances d'une vie de famille, du reste peu accidentée, que nous devons une correspondance dont plusieurs passages, a la fois sérieux et touchants, nous ont frappé et sans doute ne paraîtront pas déplacés dans ce Recueil.
« Ma chère enfant, écrit-il à sa fille quelques jours après son départ, vous nous avez quittés pure, simple, affectionnée ; je ne pense pas que nous vous trouvions changée à votre retour. Conservez avec soin la religion du cœur, la foi en un Père tout bon et partout présent. C'est la source de toute véritable paix et de toute vraie sagesse. C'est d'elle que procèdent les qualités les plus excellentes, même celles de l'esprit. » Et un mois après: « Dans votre dernière lettre, ma chère Hannah, vous paraissez découragée, craignant de ne pouvoir dans vos études surmonter jamais certaines difficultés. Ne vous laissez pas troubler par une crainte pareille. Il n'est rien que j'admire tant dans les principes de feu le D' Arnold, que la supériorité qu'il accorde à la droiture et à la simplicité morales sur les talents purement intellectuels. Je ne sais si je vous ai jamais exprimé mes propres sentiments sur l'éducation des femmes. Je suis loin assurément de dédaigner chez elles les talents agréables, j'aime à voir la plus belle des créatures de Dieu embeUie encore par une culture élégante : mais j'ai
observé que les talents de ce genre sont souvent re-
466 JOHN-JAMES TAYLER.
cherchés d'une manière trop exclusive et aux dépens de qualités d'un plus haut prix, souvent aussi sont trop extérieurs, trop techniques, en quelque sorte, qu'ils ne procèdent pas assez du cœur, en un mot sont cultivés trop séparément de ce que j'appelle le caractère. C'est là souvent le cas des jeunes filles dont les parents ont reçu eux-mêmes peu d'éducation. Ils tiennent à obtenir des résultats prompts, et pour ainsi dire visibles, de l'instruction donnée à leurs enfants. Ils aiment à pouvoir dire : « Ma fille est bonne musicienne, elle peint agréablement, elle sait le français, l'allemand, l'italien » Ce sont là certainement de bonnes choses
pour ceux qui les possèdent, mais ce n'est là ni !e but, ni le tout de l'éducation... La plus précieuse influence d'une femme dans le monde, je dirais même, sa prérogative essentielle, c'est d'être la gardienne des intérêts moraux de l' humanité... L'art de vivre sagement, de bien diriger ses afTections, de juger sainement tout ce qui concerne le devoir, une volonté ferme et calme qui, au milieu des pernicieuses influences du monde, s'attache invariablement à ce qui est droit, voilà ce que j'appelle le caractère, et toute éducation qui ne sert pas à le former est de nulle valeur, nous instruisît-elle dans toutes les sciences, et nous douât-elle des talents les plus exquis. C'est là, ma chère fille, ce que je désire trouver en vous ; et lorsqu'à côté de cela, vous ne sauriez que charmer la vieillesse de votre père et de votre mère par quelques-uns de nos bons vieux
JOilN-JAMES TAYLEK. 467
airs anglais, chantés d'une voix simple et expressive, et rapporter dans votre portefeuille l'esquisse de quelques-uns des beaux sites que j'espère plus lard vous faire admirer, nous y trouverons un surcroît de jouissance, source de satisfaction pour votre cœur affectueux. »
Ailleurs, c'est le travail utile, dont il fait un devoir exprés aux femmes de toute condition. « Je voudrais, écrit-il à la sienne, à l'occasion d'une traduction de l'allemand dont elle s'occupait, je voudrais voir Hannah s'appliquer de bonne heure à cet exercice, non que je pense qu'elle doive jamais en avoir besoin pour vivre, mais j'ai toujours cru que les femmes ne sauraient trop tôt, ni trop activement s'assurer les moyens d'une honorable indépendance. Un objet d'occupation est une source de bien-être constant dans la vie. Je suis persuadé que la moitié des malaises nerveux dont tant de femmes sont affligées provient de ce manque d'un intérêt résolument pris à cœur et sérieusement poursuivi. Ou'elles se marient ou non, elles y trouvent une égale ressource, mi égal avantage. Les talents variés des jeunes dames de notre temps, la teinture superficielle qu'elles acquièrent dans diverses branches de connaissances, perdent tout leur prix, pour n'être pas concentrés sur quelque objet déterminé et associés à quelque intérêt sérieux. >►
A son libj. il tient un langage plus viril : « Pour me dédommager de votre absence et me tenir lieu du plai-
sir que je trouvais à étudier avec vous, je vous |)ro[)ose une correspondance régulière, où vous me ferez part librement et sans réserve de vos jugements sur les livres que vous lirez, sur les cours que vous suivrez, sur les questions littéraires ou générales sur lesquelles s'exercera votre intelligence ; et cela, je vous le demande non plus avec l'autorité d'un maître, mais simplement, comme un père et un ami. De mon côté, je vous répondrai de la plénitude de mon cœur, et, si parfois je vous semble entrer dans trop de détails, montrer pour vous trop de sollicitude, rappelez-vous que c'est là un des faibles de ma nature et qu'en tout cas cela ne viendra que de ma vive affection. »
La même tendresse respire dans quelques passages de ses lettres à ses amis. En quels termes exquis ne s'exprime- 1- elle pas avec le plus intime de tous. M. J.-H.Thom:
« Combien la situation critique de notre temps, l'incertitude qui pèse sur quelques-uns des plus chers intérêts de l'humanité, ne nous fait-elle pas apprécier et chérir le petit nombre d'amis fidèles et sincères dont nous avons le bonheur d'être entourés ici-bas ! Mon cœur vole au bout de ma plume, pour vous dire combien est grande la place que vous occupez dans ce petit groupe d'amis que je possède... » Et dix ans plus tard (1851 ), en lui offrant un recueil de discours qu'il venait de publier : « Acceptez-les comme un bien faible témoignage de l'affection toute particulière que je vous
"—^ JOHN- JAMES TAYLER. 469
ai vouée. 11 n'est personne dans le monde, dont l'amitié me soit plus chère que la vôtre, et avec qui, sur tous les points importants du sentiment et de la foi, je sympathise plus entièrement qu'avec vous. Au milieu des épreuves de la vie et des étranges caprices de l'opinion, j'espère qu'un constant et fidèle échange de nos pensées, non seulement nous maintiendra fermes dans les sentiers de l'intégrité morale, mais conservera en nous cette rectitude de vue spirituelle, qui pénétre avec un confiant et joyeux espoir dans les mystères de cet univers admirable, en sorte que sur le déclin et à l'approche du terme de notre vie, la lampe de notre foi soit nourrie par l'huile de l'amitié, et qu'une caliiit^ ^^f s.iiiite lumière guide nos pas vers la tombe. »
Le ton solennel de ces dernières lettres n'a point sans doute échappé à nos lecteurs. Depuis les révolutions de 1830 et de 1848, et toutes les commotions qui s'en étaient suivies, Tayler se préoccupait vivement de l'avenir de l'Europe, où tant d'existences se trouvaient menacées; mais il ne sympathisait pas moins pour cela avec les victimes innocentes des réactions. En 1850, lorsque des fugitifs hongrois vinrent chercher un asile en Angleterre , il s'empressa de faire pour eux une collecte à Manchester, il aida les plus instruits d'entre eux à se procurer soit par des leçons particulières, soit par des coui*s publics, des moyens d'existwice. Par l'entremise d'un ami, il fit parvenir à lord Palmerston un mémoire destiné à l'intéresser en faveur
4f0 JOHX-JAMES TAYLER.
(les Hongrois internés et détenus en Turquie; il obtint pour l'appuyer quelques centaines de signatures, entre autres celle du maire. Mais chez le grand nombre, il trouva plus de froideur, et la réponse du premier ministre fut peu encourageante. « Je regrette, dit Tayler à ce propos, de voir souvent des hommes qui passent pour libéraux repousser comme objet de peu d'imjwrtance tout ce qui ne touche pas directement à la prospérité de l'Angleterre, en sorte qu'à tout appel qui leur est adressé pour la Hongrie ou l'Allemagne, leur premier mouvement est de se demander quelle issue pratique l'affaire peut avoir, quelle intluence elle peut exercer sur les profits du commerce ou le revenu di s chemins de fer. — Dans quel état malheureux se trouve aujourd'hui l'Allemagne ! Je ne sais ce que vous en pensez, mais pour moi, j'ai le cœur serré de voir une sotte et pusillanime diplomatie, comme celle des gouvernements de Prusse et d'Autriche, trafiquer des droits et des libertés de tant d'hommes de cœur. »
Kossuth était venu lui-même à Londres, à Manchester et dans d'autres villes d'Angleterre, plaider avec son éloquence accoutumée la cause de son pays. Il s'efforçait d'engager l'Angleterre et les États-Unis dans une alliance contre le despotisme des souverains du continent. Tayler blâme son républicanisme extrême et l'ambition qui en était le mobile ; mais il ne peut s'empêcher de reconnaître en lui, comme il l'avait déjà reconnu en Mazzini, un type nouveau de caractère poli-
JOHN- JAMES TAYLER. 471
tique, une sorte d'enthousiasme religieux nullement afifecté, nullement conventionnel, s'unissant chez eux à l'enthousiasme pour la liberté. Quant à l'incurable agitation de la France, qui enfantait tous ces troubles, il en trouve la cause première dans l'intolérance de Louis XIV. <( Le jour, dit-il, où ce despote coupa les racines qui rattachaient la religion de la France au pur christianisme du passé, il la rendit incapable de toute saine croissance dans le présent, et de toute heureuse fécondité pour l'avenir. »
L'année 1853 apporta un changement considérable dans la carrière de J.-.I. Tayler. Le nouveau collège de Manchester, qui, dès 1840, avait été déclaré affilié à l'Université de Londres, y fut transporté définitivement avec son personnel de professeurs et d'élèves. Ce transfert était fort désirable. Fixé dans la capitale, incorporé à ce vaste et libre établissement d'enseignement supérieur, le Collège ne pouvait manquer de voir sa notoriété grandir et son influence s'accroître. Aussi jugea-t-on nécessaire d'y compléter et d'y fortifier les études théologiques. Tayler, outre l'histoire ecclésiastique, fut chargé d'y professer la théologie dogmatique et pratique. De plus, il fut nommé à l'unanimité Prin-
472 JOHN-JAMES TAYLER.
cipal du collège, et l'inaugura en cette qualité le 14 octobre. « Tout cela ne suffisait pas encore à son activité. Transportant dans la capitale les usages du Lancashire, où l'Église et l'école étaient étroitement unies, il fonda, à l'aide de quelques amis, des écoles du dimanche, d'où sortirent, par des agrandissements successifs, les écoles britanniques actuelles, dites « de Portland street, » où il remplit les fonctions, non d'administrateur seulement, mais d'instituteur, et depuis 1858, pendant deux ans, celles de prédicateur. Enfin, collaborateur de quelques publications périodiques, il était un des principaux éditeurs de la « Prospective Review, » qui plus tard prit un nouveau développement sous le titre de : « Revue Nationale *. »
Il ne faut pas s'étonner qu'un tel surcroît de travaux lui parût de temps en temps dépasser ses forces, et lui fît éprouver le besoin de les réparer par le même moyen qui précédemment lui avait si bien réussi. « Au bout de neuf mois que durent mes cours, mon esprit, disait-il, est comme un rasoir qui a perdu le fil; la vie monotone, énervante de Londres m'est insupportable; il me faut le grand air, un autre climat, des horizons nouveaux. » Il prit depuis ce moment l'habitude d'aller passer ses vacances d'automne en famille, tantôt dans quelque
* La liste de ses ouvrages, de divers genres et d'étendue diverse, publiés depuis 1823 jusqu'à sa mort, comprend plus d'une centaine de titres. On la trouve à la suite de sa correspondance.
JOHN-JAMES TAYLER. 473
province d'Angleterre, préférablement encore sur le continent.
Le premier voyage qu'il entreprit ainsi fut dans la Suisse romande, qu'il avait déjà visitée avant son mariage. Bien des changements avaient eu lieu dés lors dans l'état politique, et par contre-coup dans Tétat religieux des cantons de Vaud et de Genève. Fidèle à sa coutume, Tayler s'en informa exactement, les jugea avec sa pénétration ordinaire et en rendit compte dans trois lettres adressées au « Christian Reformer» (1854). C'est pendant ce séjour au bord du Léman, que ses amis de Genève, pour bien peu de jours, il est vrai, eurent la joie de le revoir. Il avait hâte d'aller rejoindre son fils, auquel il avait doimé rendez-vous à Berne. La plus triste nouvelle, hélas ! l'y attendait. Ce fils unique, dont les succès précoces au barreau, le caractère aimable et distingué, promettaient à sa famille les plus grandes joies et à lui-même un brillant avenir, atteint d'une affection au cœur, était tombé sérieusement malade à Londres. Trois mois après il n'était plus.
« Ceux, dit M. Martineau, qui se rappellent ce qu'était Henry Tayler, sa vive et joyeuse nature, ses mâles sentiments de pureté et d'honneur, comprendront le deuil de sa famille. » Le père, dans ces cruels moments, trouva en son cœur les pieuses consolations qu'il avait prodiguées à d'autres. « Nous venons, écrit-il à un ami, de perdre notre bien-aimé, notre excellent fils. Il était l'orgueil et la joie de notre maison, et sa perte est
474 JOHX-.TAMES TAYf.ER.
pour nous irréparable en ce monde. Mais, grâces à Dieu, nous avons au-dessus de ce monde une espérance qui ne nous trompera point, si nous savons la chercher. C'est désormais notre seul appui. Nous avons encore cependant des sujets de reconnaissance; nous avons passé ces trois mois auprès de lui, l'entourant de nos soins, témoins de son courage, de son calme inaltérables; ce sont là de précieux souvenirs qui ne s'effaceront jamais. » Quelques jours après, il écrivait à un autre ami dont la sympathie le touchait, mais dont la foi n'était pas en tout d'accord avec la sienne. « Au milien des différences qui nous séparent, je me réjouis au moins, mon cher ami, de sentir que nous avons une commune et glorieuse confiance dans l'infinie sagesse et l'infinie bonté du Père des esprits, sous le gouvernement duquel toutes choses tendent au bien final de ceux qui aspirent à la droiture et à la pureté du cœur. Sur quelques questions, ma foi la plus profonde me conduit peut-être plus loin que vos convictions actuelles, et c'est un grand bonheur pour moi et pour les miens, que notre foi dans un avenir où tout doit se réparer n'ait jamais été plus forte qu'elle ne l'est aujourd'hui. Non que nous nous sentions en droit de rien réclamer de notre Père céleste, mais parce que notre confiance dans la richesse de son amour paternel fait de nos espérances une incontestable réalité. Nous acceptons avec une reconnaissance humble et soumise tout ce qu'il plaît à sa bonté de nous offrir Nous croyons qu'il nous a placés dans ce
JOHX-JAMES TAYLER. 475
monde pour nous préparer tour à tour dans le bonheur et dans l'affliction à une exist -nce plus élevée, et que cette pré(»aration doit se faire, non point par une rêveuse sentimentalité, mais par de vigoureux efforts pour accomplir l'œuvre de Dieu sur la terre, en servant la cause de la vérité, de la liberté, de la justice et du progrès de Thumanilé. » Armé de cette foi virile dont l'intensité, comme il le dit lui-même, alla toujours croissant en lui avec les chagrins et les années, Tayler refuse le remplacement momentané que lui offrait le comité du Collège et reprend immédiatement des fonctions dont la nature s'accordait avec ses pensées les plus habituelles, celle de la mort et de l'éternité. « Content, dit-il, de demeurer ici et d'y faire mon devoir autant qu'il plaira à Dieu de m'y laisser, je serais plus heureux encore, ne fût-ce pour ma chère Hannah, de déloger s'il m'appelait à mon futur séjour. y>
Son heure n'était pas encore venue, et il est temps pour nous de le voir à l'œuvre dans ses nouvelles fonctions à Londres et dans le nouvel enseignement qui venait de lui être confié.
Au sortir des collèges d'York et de Glasgow, il avait été consacré au pastorat de la congrégation Unitaire de Manchester par ses pères et ses frères des Églises pres- Tîytériennes anglaises dites « non-subscribing , » qui dataient de l'expulsion des « deux mille » à l'avènement de Charles II. C'étaient des presbytériens qui n'avaient ni credo, ni prêtres, ni rituel, et pour qui le christia-
476 JOHN-JAMES TAYLER.
nisme était, dit M. Thom, « une révélation toujours ouverte. » On ne lui avait demandé, en conséquence, avant sa consécration, la signature d'aucune confession de foi. Mais, lui-même, dans son sermon d'entrée, voulant se faire connaître tel qu'il était, avait tenu à prononcer la sienne. « Je déclare, avait-il dit, que ma ferme croyance, autant que mes recherches m'y ont conduit jusqu'à présent, c'est que .Jésus a reçu de Dieu le message exprés de réformer et d'instruire le monde. » Un critique du temps exprima la crainte que « dans un auditoire mélangé , cette déclaration ne parût'impliquer quelques doutes sur la vérité de l'Évangile. »
En fait, la manière dont Tayler entendait l'autorité des livres saints, ne différait pas seulement de celle des littéralisles orthodoxes, mais de celle même des anciens Unitaires de l'école de Priestley, et il exprima sans détour ses vues sur ce sujet dans un autre discours prononcé en juin 1830, devant l'association unitaire britannique et étrangère ^
« Prenons, dit-il, le Nouveau Testament, comme un recueil de mémoires historiques, et sans nous embarrasser de la construction de textes obscurs et isolés; mais, considérant les actes et les enseignements de Jésus sous leur véritable jour et dans leurs rapports avec les mœurs et les opinions de son peuple, essayons
^ The perpetuity of the christ, dispensation, wiewed in the connection with the progress of society.
JOHN-JAMES TAYLER. 477
d'en saisir l'esprit, ^'ous le trouverons compris dans ces deux mots : « Sainteté et amour; » nous reconnaîtrons que le grand objet de Jésus est de conduire tous les hommes à Dieu, comme à un père , de détruire le mal moral comme le seul obstacle à leur réconciliation avec lui et de leur inspirer un charitable zèle qui les porte à produire le même changement chez leurs frères... Les Écritures sont d'un prix inestimable, en tant que fidèles archives de l'origine du christianisme et dépôt fidèle de ses vérités, mais elles sont certainement distinctes du christianisme lui-même, qui avait existé et qui continua quelque temps d'exister sans le secours d'aucune parole écrite. »
C'était comme on le voit, une thèse toute pareille à celle que Schleiermacher soutenait alors dans ses écrits. La lui avait-il empruntée, ou bien était-elle le résultat de ses propres études sur le Nouveau Testament ? Quoi qu'il en soit, il s'était de bonne heure initié au mouvementtliéologique moderne de l'Allemagne. Le séjour (|u'il y fit en 1834-35, les cours qu'il y suivit, l'entretien des professeurs avec lesquels il se lia, l'étude de leurs principales pubUcations, ses relations personnelles avec Bunsen, alors ambassadeur de Prusse à Londres, qu'il retrouva plus tard à Heidelberg, tout cela lui donna lieu d'aborder une foule de questions auxquelles les théologiens anglais, sauf un petit nombre, étaient demeurés jusqu'alors à peu prés étrangers.
Sans s'aveugler sur l'esprit systématique des Aile-
478 JOHN-JAMES TAYLER.
mands, sur leur ardeur parfois excessive à rechercher des idées nouvelles, sans se laisser éblouir parce qu'elles présentaient d'ingénieux ou de piquant, toujours prêt entin à redresser, par la rectitude de son jugement, leuis conclusions trop absolues ou trop hâtives, il ne pouvait méconnaître cependant combien, avant eux, l'histoire, la critique, l'interprétation des documents sacrés étaient demeurées stationnaires , la théologie protestante encore imprégnée de préjugés d'un autre temps. 11 fut conduit en un mot à examiner de plus prés bien des points qu'il n'avait fait encore qu'efïleurer, et à émettre de son chef des opinions qui purent paraître hasardées. En tout cas, sa méthode inquisitive était aisément contagieuse pour de jeunes esprits. Il était difficile, après avoir suivi son enseignement, de souscrire aveuglément à l'autorité d'aucun docteur et de prétendre pour soi-même à aucune infaillibilité.
A Manchester devant un public tout occupé d'industrie et de négoce, ce défaut, si c'en était un, avait passé inaperçu. L'unitarisme, dés longtemps professé librement dans le Lancashire, y avait frayé le chemin à d'autres hardiesses. A Londres, la position était différente. Dans cette métropole, où l'Église établie veille de plus près qu'ailleurs sur les déviations de la foi reçue, où d'innombrables partis religieux se disputent l'iniluence et s'observent mutuellement d'un œil scrutateur, l'enseignement théologique de Tayler fut l'objet d'une attention plus soupçonneuse. Les vieux Unitaires de Londres,
JOHN-JAMES TAYLER. 479
comme ceux de Boston, aux débuts de Parker, s'en inquiétèrent les premiers Ils craignirent de voir l'établissement, où s'instruisaient leurs ecclésiastiques, com- |)romis dans l'opinion par de téméraires nouveautés. Déjà, en 1848, pendant que ïayler était encore à Manchester, un de leurs journalistes l'avait attaqué dans un t^tyle qui rappelait celui des assemblées évangéliques (i'Exeter-HalI. Depuis son établissement à Londres, l'orage ne cessa de grossir et finit par éclater. En 1857, le professeur de théologie biblique étant mort, et Tayler l'ayant remplacé dans ses fonctions, pendant que son ami, M. J. Martineau, était chargé de la philosophie morale et religieuse, le parti conservateur s'éleva contre ces nouveaux arrangements qui faisaient passer l'enseignement rehgieux sous l'influence d'une seule école, à son gré trop libérale. Une protestation, signée de noms estimés et même de noms amis, que Tayler s'étonna d'y voir figurer, circula parmi les membres de l'association. En se voyant l'objet d'une défiance à laquelle rien ne l'avait préparé, puisqu'à l'époque de sa nomination à la nouvelle chaire ses sentiments théologiques étaient parfaitement connus, il regretta vivement d'avoir accepté lès fonctions de principal en abandonnant l'heureuse et honorable position qu'il avait à Manchester. Du reste, plutôt que d'être l'occasion d'un schisme, il se montra prêt à résigner son nouveau professorat et à quitter la direction du Collège, si c'était l'avis de la majorité du meeting qui devait s'assembler pour cet objet. Il de-
480 JOHN-JAMES TAYLER.
mandait donc un vote positif de confiance ou de nonconfiance. Dans ce dernier cas, il se retirerait sans trop de regret, vivant de son modeste avoir, et consacrant le reste de ses jours à la paix et à la liberté d'une retraite studieuse et nullement inactive.
Ce ne fut qu'au mois d'août suivant que le meeting s'étant assemblé, une forte majorité s'y décida à confirmer les arrangements récemment pris par le comité. Non seulement Tayler et M. iMartineau furent maintenus dans leurs fonctions, mais le fils de ce dernier fut appelé à enseigner dans le Collège la langue et la littérature hébraïques. Informé de cette solution favorable, Tayler, de Kiel , où il était alors, adresse à son ami les réflexions suivantes : « Nous aurons une tâche difficile et à laquelle s'attache une grande responsabilité. Nous possédons généralement, J3 le crois, la confiance des jeunes gens et celle des gens de cœur; mais des regards peu bienveillants seront fixés sur nous de difl"érents côtés, même de la part de personnes dignes d'estime. Qu'avons-nous à faire que de nous appuyer sur le Dieu de vérité et de sainteté , et d'accomplir résolument et loyalement l'œuvre à laquelle il nous appelle? C'est une joie pour moi de vous avoir pour associé et pour collègue, parce que je sais, qu'ainsi que moi, vous considérez le pur et spirituel christianisme comme le seul moyen de préserver notre civilisation d'un égoïsme et d'un matérialisme avilissants. Nos églises, si chétives et si peu importantes qu'elles paraissent, possèdent, en vertu
JOHN-JAMES TAYLER. 481
de leurs antécédents historiques, de leur position sociale et de leur libre constitution, des moyens d'influence spirituelle, que notre devoir, comme chargés de l'éducation de leurs futurs conducteurs, est de mettre en pleine activité. Nous devons donc nous efforcer d'être tout à la fois sérieux et conciliants, respectueux mais libres; conservateurs de toutes les vérités que nous a léguées le passé, mais prêts à accueillir toutes celles que l'avenir nous dévoilera. Ce même esprit, nous devons tâcher de l'inculquer à nos élèves, en les rendant francs, modestes, dévoués à la science et à la liberté. Sije puis vivre assez et travailler assez longtemps pour voir, ne fût-ce que les commencements d'un tel état de choses, je serai pleinement récompensé de mes travaux et dédommagé de mes anxiétés passées. » — Une page du journal de Tayler renferme ici une nouvelle prière de consécration à Dieu, accompagnée des résolutions les plus solennelles.
L'œil ouvert à toutes les vraies clartés, l'âme ouverte à toutes les généreuses influences, tel il s'était montré dès son début, tel, malgré la défiance dont il venait de s& voir l'objet, il se montra jusqu'à la fin. Lui-même, peu de temps avant sa mort, faisait dater les principaux progrés de sa pensée des dix ou quinze années qui venaient de s'écouler, et se disait redevable à la constante activité de son esprit de n'être point devenu stationnaire avec l'âge.
Du reste, comme on l'a vu, il n'avait pas attendu
482 JOHN-JAMES TAYLER.
jusque-là pour se déprendre de bien des idées traditionnelles accréditées dans son pays.
Dès longtemps, ce que les Anglais appellent les Évidences, cet appareil de preuves externes, d'où l'ancienne apologétique, môme chez les Unitaires, croyait pouvoir déduire avec une rigueur scientifique la vérité du christianisme, semblait à Tayler moins propre à déterminer la conviction qu'à faire naître des doutes. L'apologétique de Baxter, de Barclay, celle que les auteurs mystiques en général fondent sur le rapport intime du christianisme avec les aspirations les plus élevées de l'âme avait, à ses yeux, bien plus de force persuasive.
Les tentatives si souvent faites pour concilier la cosmologie biblique avec les données de la science moderne, lui paraissaient aussi vaines que puériles. Les remarques de i'évêque Colenso sur le Pentateuque, si sévèrement notées d'hérésie en Angleterre, lui semblaient plutôt pécher par timidité. Dans les livres de Samuel et des Rois, à plus forte raison dans les Chroniques, il voyait une interprétation théocratique d'an- €iennes archives nationales ; dans le pur jéhovisme d'Esaïe et d'autres prophètes, le résultat d'un développement graduel du grossier monothéisme des anciens Hébreux, etc.
Abordait-il le Nouveau Testament, il lui était impossible, après un sérieux examen \ d'admettre que le qua-
* Voyez son savant ouvrage intitulé : « An atterapt to ascertain
J0HN-JAME8 TAYLER. 483
triéme évangile fût du même auteur que l'Apocalypse, et, comme ce dernier livre lui présentait tous les caractères de l'époque apostolique, il était conduit à nier l'authenticité de l'évangile attribué à l'apôtre saint Jean, et à fixer l'époque de sa composition vers le milieu du second siècle, sans que cela, du reste, diminuât en rien à ses yeux la merveilleuse beauté des derniers discours de Jésus qui y sont rapportés. Quant au Logos du prologue de cet évangile, qui modifie si profondément l'idée du ministère et de la personne de Christ, définie dans le reste du livre, il y voyait la personnification en Jésus d'une notion abstraite, déduite par l'école judéoalexandrine de la philosophie platonicienne combinée avec quelques paroles de l'Ancien Testament.
Sans disputer sur les récits miraculeux qu'il respectait volontiers, comme témoignages de la vive impression que Jésus et ses apôtres avaient laissée chez leurs contemporains, il estimait qu'on ne pouvait, de nos jours, sans un grand danger pour la religion, faire de la croyance à ces récits le fondement ni la mesure de la foi chrétienne.
' Autant la survivance de l'âme après la mort avait pour lui de certitude, autant l'idée d'une restauration de nos corps actuels, en matérialisant ce dogme, l'obscurcissait à ses yeux. Il ne voyait donc pas quelle ga-
the character of the fourth Gospel, » in-8°, 1867. Dans le dernier chapitre, l'auteur s'élève à de hautes considérations sur les premiers essais de la prédication chrétienne.
rantie nouvelle la résurrection corporelle de Jésus-Christ pouvait apporter à notre foi en une vie future. Le fait d'ailleurs de cette résurrection était loin de lui paraître sufTisamment certifié. Si quelques disciples de Jésus avaient cru le voir et l'entendre depuis le troisième jour après sa sépulture, aucun n'afTirmait l'avoir vu luimême se relever du tombeau, et les récits des évangélistes, sincères assurément, mais vagues et confus, discordants, si ce n'est même contradictoires entre eux, lui laissaient, sur ce point, bien des doutes légitimes. C'était donc, selon lui, l'esprit de Jésus qui seul avait triomphé de la mort, c'est son esprit qui est personnellement et à jamais vivant auprès du Père, auquel il le remit sur la croix. De cela, Tayler ne doutait non plus que de sa propre existence, et cette assurance suffisait pleinement à son sens chrétien ' .
Aussi, fût-ce avec le plus grand calme qu'il répondit aux attaques dirigées contre lui à cette occasion. « Je n'ai jamais réclamé, dit-il, le mérite d'avoir résolu complètement cette question difficile, et n'ai la prétention de convertir personne à mon sentiment, car ce sont là des choses qui dépendent du tempérament intellectuel de chacun. Mais je réclame, et au besoin je prends la liberté d'exposer là-dessus mes propres vues, et ne suis pas peu surpris de me la voir disputer par des hom-
^ Voyez son article intitulé : Ewald's Apostolic Age (National Keview, 1859-60).
^_____- JOHN-JAMES TAYLER. 485
iTies qui s'indigneraient de la moindre atteinte portée à la leur. Au surplus, si je rencontre des oppositions, je rencontre aussi des sympathies, et chez des personnes dont la piété n'est point suspecte... Je recevais dernièrement une lettre, dont l'auteur me remerciait d'avoir abordé le sujet en question, et m'assurait que mes idées l'avaient ramené à la foi chrétienne, d'où maints traités sur les Évidences l'avaient longtemps éloigné. »
En ce qui concerne Tayler lui-même, le cours constant de sa pensée religieuse donne un éclatant démenti à ceux qui ne voient dans l'esprit de recherche qu'un exercice malsain de l'intelligence apportant le trouble dans l'ordre moral, et qui, du moindre doute sur l'infaillibilité de la Bible ou sur les faits extra-naturels, voient découler fatalement tous les excès de l'incrédulité. Personne, au contraire, ne se prononça plus énergiquementque lui contre l'athéisme, le panthéisme, le matérialisme sous toutes leurs formes. Il a étudié les ouvrages des naturalistes et des physiologistes modernes, il est au fait des théories d'Auguste Comte et de Darwin, et son spirituaHsme n'en est nullement ébranlé. ;« Persuadé, dit-il, que la création n'est pas tant le résultat d'un seul acte de volonté, qu'une œuvre progressive et continuelle de Dieu, toutes ces questions me semblent, en définitive, se résoudre dans une question de fait fort simple, celle de l'ordre actuel de l'action divine. Je ne puis comprendre la croissance, ni le développement, surtout s'il est régulier et progressif, sans
486 JOHN- JAMES TAYLER.
une intelligence divine qui y préside. La théorie de Darwin fût-elle en dernier ressort reconnue vraie, ma foi n'en serait point troublée. Derrière tout cela il reste un puissant mystère qui ne peut-être résolu que par la religion, i
Tayler demeura donc ferme dans son théisme ; mais son tact historique si sûr lui fait aisément reconnaître combien ce théisme, pour conquérir le monde et pénétrer profondément dans les âmes, avait besoin d'être proclamé par une personnalité telle que celle de Jésus, et manifesté dans sa perfection par un dévouement tel que celui de la croix. Aussi, dans son désir, exprimé dès longtemps, de voir se former une alliance entre tous les amis d'une religion progressive, insiste-t-il pour qu'elle porte, non pas seulement comme quelquesuns le proposaient, le titre d'union religieuse libérale, » mais celui de « libre union chrétienne. » « Je n'ai aucune sympathie, écrit-il à M. Martineau, et je crois que vous aussi n'en avez aucune pour ce théisme subtil et abstraitvers lequel semblent incliner d'excellents esprits, par l'effet d'une réaction, peu raisonnable selon moi, contre le biblicisme superstitieux du protestantisme vulgaire. Pour moi, plus je lis, plus j'observe, et plus je me sens attaché au christianisme, par où j'entends cet esprit vivant d'amour, prêt à tout sacrifice, de dévouement sans réserve à Dieu, dans lequel Christ et ses apôtres ont vécu et enseigné, indépendamment des formes qu'ont revêtues leur conscience et leur pensée.
J0HN-JA>rE8 TAYLER. 487
Quant au christianisme ainsi conçu, je ne vois rien qui, pour la niasse des êtres humains, puisse en tenir la place. C'est pour moi la plus importante des traditions que nous a léguées le passé. Dans la vie de Jésus et dans les croyances immortelles qui, comme le phénix, ont surgi de sa mort et répandu sur le genre humain une nouvelle lumière et une nouvelle vie, je reconnais le plus grand fait de l'histoire, — fait mystérieux dans beaucoup des circonstances qui l'accompagnent, mais générateur d'un nouveau développement de notre race, et auquel il reste encore à produire d'inépuisables résultats'. Ma foi dans l'élément spirituel du christianisme, dans l'esprit qui a fait de Jésus et de Paul ce qu'ils ont été, dans la conformité de cet esprit avec les plus profonds besoins de notre nature, croît en moi avec l'expérience, avec l'observation de moi-même et des honnnes, et, je puis le dire avec vérité, s'est constamment accrue à mesure que j'ai examiné plus librement et sans crainte les documents historiques du christianisme. La libre recherche extérieure a été pour moi l'aliment d'une foi
intérieure toujours plus profonde En sorte que,
pour mettre les choses à l'extrême, quand les Écritures viendraient a périr, ou à n'être plus (ce que je regarde comme impossible) qu'une pure légende, je ne laisserais pas d'être chrétien. » — « Cette union de î'indé-
^ Ce thème est richement développé dans un des derniers discours de Tajier : Christianity, what is it? Andwhat has it donc?
pendance d'esprit avec la vie religieuse la plus fidèle et la plus intime, c'est là, concluait-il, ce que nous avons à réaliser dans la petite section du monde chrétien à laquelle nous appartenons, et avant tout c'est à cela que nous devons préparer les jeunes gens dont l'éducation pastorale nous est confiée. »
Dans un discours prononcé en 1863, à l'ouverture des cours, il montre à ses étudiants, comment de l'étude des livres saints faite dans cet esprit et à la lumière de l'histoire, peut jaillir pour eux et pour le troupeau la plus pure source d'édilication.
« La Bible, leur dit-il, renferme une histoire et une littérature dont le véritable prix n'a jamais encore été apprécié, l'éminente beauté jamais encore sentie, parce que jamais elle n'a été mise réellement, franchement en contact avec l'humanité, parce que la flamme de l'intelligence, nécessaire pour féconder les nobles germes 'qu'elle recèle, n'a jamais pu tomber sur elle en toute
liberté Quelles plaintes ne se font pas entendre de
■tous côtés sur le peu d'efficacité des services de l'Église ! Que de fois ne parle-t-on pas du sermon comme d'un insupportable ennui, qu'on ne subit que par une sorte de nécessité conventionnelle ! Et pourquoi cela ? Parce que le naturel, la simplicité, la liberté sont trop souvent bannis de la chaire ; parce que le prédicateur est condamné à se traîner dans un cercle de banahtés qu'on 'Tie lui conteste pas, mais qu'on n'accepte pas davantage; parce que, dans des sujets du plus haut intérêt,
JOHN-JAMES TAYLER. 489
sur lesquels on aimerait à recueillir quelque parole vraie, quelques accents partis du cœur, il est obligé de
s'en tenir à des phrases de convention Pourquoi
l'interprète de la religion n'aborderait-il pas la Bible comme tout autre livre d'histoire ou de littérature ancienne, pour la voir simplement telle qu'elle est, pour développer les idées qu'elle renferme, avec ce sentiment de respect et cet intérêt profond qui doit s'attacher
pour nous aux archives de notre race? Les leçons
du chanoine Stanley sur VÉglise juive fournissent un admirable exemple de la manière de revêtir les récits de la Bible à la fois de tout l'attrait d'une narration
dramatique et de toute l'influence morale du sermon
Étudions de même la religion du Nouveau Testament,
— non par l'élaboration de doctrines, séparées des circonstances sous l'influence desquelles elles furent prêchéeset qui en modifièrent nécessairement l'expression,
— mais étudions-la par son histoire, animés d'une ardente sympathie pour les paroles et les actions des hommes qui en furent les héros et qui nous en ont transmis l'esprit vivant. Puis, dans notre prédication, .appliquant cet esprit à tous les intérêts de la vie, appelant ses plaisirs, ses affaires, sa politique à se ranger sous l'influence du christianisme, prouvons par là l'identité de notre mission avec celle de Christ et de ses apôtres, montrons que ce même esprit qui a fait d'eux ce qu'ils ont été, vit toujours parmi nous. »
En poursuivant cet ordre d'idées, Tayler, pour mettre
490 JOHN-JAMES TAYLER.
ses élèves toujours mieux en état d'agir salutairement sur les convictions et les aspirations de leurs frères, s'occupait à les rattacher à la mission intérieure ou ministère des pauvres, qu'à l'exemple de ïukerman et de Channing, ie révérend Corkran venait de fonder à Londres : « Je désire vivement, écrivait-il à ce dernier, que ces jeunes gens, à côté des habitudes et des idées scolastiques qu'ils contractent à l'Académie, acquièrent une connaissance approfondie et pratique des réalités de ce monde, qu'ils se mettent de bonne heure au courant des questions religieuses et sociales qui se présenteront à eux dans le cours de leur ministère, et soient en état de les traiter avec clarté et au besoin sans préparation,
devant les populations qu'ils auront à instruire
Permettez-nous de profiter de votre séjour à Londres, pour vous prier de leur donner, durant cet hiver, des directions à cet effet. »
Les détails dans lesquels nous venons d'entrer nous montrent, ce me semble, dans Tayler l'un des chefs de cette moderne école unitaire, déjà si nombreuse en Amérique, qui entièrement détachée de celle de Priestley, dont le littéralisme sec et étroit lui était peu sympathique — unissant au contraire, comme celle de Channing, à la largeur des vues l'activité pratique et l'onction du sentiment chrétien, — lui est supérieure en science critique et historique, grâces aux lumières et à l'impulsion qu'elle a reçues de l'Allemagne ^
* Dans une des assemblées anniversaires de l'Association uni-
' JOHN- JAMES TAYLER. 491
Noos ne rentrons un moment dans l'histoire de la vie privée de notre ami, que pour assister tristement au nouveau coup qui le frappa dans l'objet de ses affections les plus intimes. D'une santé naturellement frêle et délicate, M""^ Tayler avait supporté avec moins de fermeté que son mari la perte de leur fils. Depuis ce moment, on la vit lentement dépérir. Les voyages, les séjours dans le voisinage de la mer ou des montagnes ne l'avaient que passagèrement ranimée. Pour lui faire respirer un air plus vif et plus pur que celui de Londres, Tayler s'était établi sur le coteau d'Hamstead. Mais les sources de la vie étaient taries en elle. Le 17 février 1862, il écrivait : « Ma chère épouse, ma douce compagne, ma fidèle amie de trente-sept ans, vient de quitter ce monde ; elle est allée, j'en ai la ferme confiance, recevoir la récompense qui attend les âmes nobles et dévouées comme la sienne. » De cet intérieur, si heu-
taire (1866), Tayler caractérisait ainsi cette nouvelle école. « On ne peut nier que, pour asseoir ses jugements en matière de religion, notre génération ne dispose de ressources plus abondantes 4];Ue celles qui l'ont précédée. Il en résulte parmi nous des types dogmatiques assez divers. Les uns, appliquant avec foi et sincérité au Nouveau Testament ce qu'ils considèrent comme les principes de la vraie exégèse, reviennent en quelque sorte à sympathiser davantage avec une orthodoxie modifiée. D'autres, avec une égale sincérité, un égal attachement au christianisme, ont été conduits par les progrès de la science, à donner plus d'importance à l'esprit qu'à la lettre, et à admettre dans l'examen du Nouveau Testament un large esprit de recherche historique, tel qu'il est représenté en Amérique par Théodore Parker. >
492 J0HN-JAME8 TAYLER.
reux huit ans auparavant, il ne restait donc à Tayler qu'une fille, mais une fille dont le dévouement, pareil à celui de sa mère, entoura sa vieillesse des plus tendres soins.
De son côté, il lui consacra tout le temps qu'il pouvait dérober à ses travaux. Plus que jamais inséparables, ils continuèrent ensemble les voyages de vacances, dont ils avaient contracté l'habitude, visitèrent successivement la Hollande, la Belgique, quelques parties de l'Allemagne, le Tyrol, le nord de la Suisse et de l'Italie. Tayler y poursuivit le cours de ses observations sur les choses et sur les hommes, se rapprochant de tous ceux de qui il pouvait recevoir des informations précieuses, qu'il communiquait à ses amis d'Angleterre. De temps en temps aussi, pour leur décrire les sites et les scènes qui l'avaient charmé, il retrouvait la vivacité de son coloris d'autrefois. Qu'on en juge par ce récit d'une soirée passée à Venise :
« D'une petite éminence au bout du jardin des moines arméniens de l'île Saint-Lazare, nous assistâmes l'autre jour au plus splendide coucher de soleil. C'était un
spectacle unique, grand, silencieux, solennel Au
retour, comme nous naviguions sur ces eaux tranquilles, recouvertes d'un dais d'une pureté et d'une transparence presque orientales, la lune traça bientôt un léger sillon d'argent sur les ondes doucement agitées à l'arriére de notre gondole. La cloche, commençant à tinter pour la prière du soir, ajouta un nouvel enchan-
JOHN-JAMES TAYLER. 493
tement à cette scène, tandis qu'à l'opposé les reflets lumineux des cafés féeriques de Saint-Marc et l'écho joyeux des chants des gondoliers, nous firent vivement sentir le contraste entre une vie de repos contemplatif
et l'agitation fiévreuse de celle des grandes cités
Bientôt, derrière Venise, le soleil disparut dans un océan de feu, qui se fondit par degrés en teintes rosées, sur lesquelles se détachaient sans dureté les dômes et les sombres tours de cette reine des mers, et au loin les montagnes bleues du Frioul et de Padoue, qui bornent son horizon. »
Nous ne reviendrons pas sur les détails du voyage de Tayler en Transylvanie, où il reçut, non seulement des chefs de l'Église unitaire, mais des habitants et des étrangers de toute communion accourus à Torda, un accueil si hospitalier et si flatteur.
Bien que fatigué à son retour, il trouva encore assez de force et de courage pour préparer l'inauguration de cette « libre union chrétienne, » qu'il avait depuis si Idnntemps rêvée, et dont il venait de plaider la cause dans un de ses derniers et plus beaux discours '.
Au nom du comité et des fondateurs de l'association déjà constituée à Londres sous ce titre, il invitait à une réunion solennelle tous les amis de la libre pensée et de l'amour chrétien, tous ceux qui, dans les diverses
* A Catholic Christian Church, the want of our time. London, 1867. M. Martineau a traité le même sujet, en 1869, dans son discours intitulé : The new affinities of faith. A plea for free Christian Union.
494 JOHN-JAMES TAYLER.
communions chrétiennes, voyant l'immanité menacée, comme elle l'est de nos jours, d'un côté par les arrogantes prétentions de l'ordre clérical, de l'autre par une réaction matérialiste ou athée, sentaient la gravité d'une telle crise, et la nécessité d'unir leurs efforts pour la conjurer ou lui imprimer une salutaire direction. Il invitait spécialement l'un des fondateurs de « l'Alliance chrétienne universelle » en France, M. Athanase Coquerel, à prendre la parole dans le service divin par lequel l'assemblée devait s'ouvrir.
Elle s'ouvrit en effet le 1"juin 1869 : des discours éminemment sympathiques y furent prononcés. Mais hélas ! celui qui les avait demandés n'était plus là pour les entendre. La veille même, sa dépouille mortelle avait été déposée dans la tombe ; et, au lieu des calmes résolutions qui devaient être discutées en ce jour, ce fut son éloge funèbre , mêlé d'unanimes regrets, qui s'échappa du cœur de tous les assistants.
Peu de temps après, M. Martineau nous écrivait ces mots : « Jamais dans le cours de ma vie, je n'ai rencontré une nature plus douce et plus pure, une culture d'esprit plus riche et mieux pondérée. Peu d'hommes aussi simples et aussi modestes ont exercé une influence aussi profonde, — la largeur de sa sympathie, la variété de ses connaissances multipliant de toutes parts ses points de contact avec la société qui l'entourait, et étendant au loin la confiance qu'éveillait toujours son caractère élevé et affectueux. »