DE LA
Il semblait que dès longtemps tout eût été dit sur la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie % lorsque récemment une discussion importante à l'Assemblée nationale a remis, d'une manière assez inattendue, la question sur le lapis.
Dans la séance du 15 juin dernier, Mgr l'évèque d-Orléans, plaidant à la tribune de Versailles pour la liberté de l'enseignement supérieur catholique , s'attacha surtout à incriminer au point de vue religieux celui qui se donne à l'université. Entre autres citations dont il appuya sa censure se trouvèrent quelques passages d'un discours sur l'histoire de la chirurgie, prononcé
' Extrait de la Eerue historique, 1. 1, 1876.
^ Lettres à M. le D"" Le Fort, professeur à l'école de médecine, en réponse à quelques-unes de ses assertions touchant l'influence antiscientitique du christianisme et l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie au IV"* siècle, brochure in-8°. Paris, 1875.
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par M. le D"" Le Fort à l'école de médecine, et dans lequel il s'exprimait ainsi : « Sans les Arabes il est probable que les œuvres médicales de l'antiquité auraient été àjamais ensevelies dans le néant. Le fanatisme religieux des premiers chrétiens n'avait pas même fait grâce aux œuvres de l'antiquité, et la destruction des bibliothèques avait mis le comble aux malheurs de la science. Il me faut ici rectifier une calomnie imaginée et propagée, pour des raisons faciles à comprendre, par les moines du moyen âge. Ce ne fut pas au Vl'"^ siècle par Omar, mais au IV'"*' et à l'instigation de l'évêque Théophile, que fut brûlée la bibliothèque d'Alexandrie placée dans le temple de Sérapis, en même temps que la populace excitée contre eux massacrait les savants qui y avaient cherché asile. » Et ailleurs : « On ne peut nier que l'influence de la première période du christianisme n'ait eu comme résultat de plonger la science dans les ténèbres les plus profondes. »
Quelque soin que l'honorable professeur eût pris au début de son discours, pour distinguer dans le christianisme l'œ^uvre divine de son fondateur de celle des hommes qui l'ont altérée, on ne peut nier que l'extrême généralité des termes dont il s'est servi en parlant des rapports du christianisme et de la science ne prêtât le flanc à la critique.
Mais il s'agissait là avant tout d'un point d'histoire; et le professeur se crut autorisé à répondre dans sa iettre du 21 juin, que l'opinion publique, à qui Mgr Du-
"la bibliothèque d'alexandrie. 499
panlouj) venait de le dénoncer, n'avait que faire en pareille matière, et au surplus, pour prouver encore mieux la vérité de son assertion concernant la bibliothèque d'Alexandrie, il cite un passage d'Orose, prêtre latin du Y'"* siècle, qu'un ecclésiastique, disait-il, ne pouvait ignorer ni récuser. Quant à l'influence du christianisme ^ur les sciences médicales en |)articulier, il la caractérisait parla citation de certains moyens curatifs absurdes conseillés par Aélius d'Aniida, médecin chrétien du VP'"* siècle (p. 9-10).
L'évêque d'Orléans ne répliqua point, mais à sa place, un écrivain, qui se désignait simplement par la lettre X, releva le gant, et mit le professeur au défi de justifier le sens et la portée qu'il attribuait aux passages en question. Vinivers, oubliant sa vieille querelle avec Mgr Dupanloup, ouvrit avec empressement ses colonnes au contradicteur anonyme, tandis que le D' Le Fort recourut à l'hospitalité du Temps. La controverse plus piquante que courtoise, s'échaulTa peu h peu, sans en devenir à notre gré plus concluante*. C'est toujours fâcheux pour les questions d'histoire de se trouver mêlées à des débats actuels, pohtiquesoureHgieux. Chacun des partis, moins préoccupé de la vraie physionomie des faits que de l'avantage qu'il en peut tirer pour les
^ La correspondance qui s'y rapporte a été publiée à part par l'auteur anonyme sous le titre inscrit en tête de cet article. C'est À cette brochure que nous renvoyons nos lecteurs pour nos citations de l'un et de l'autre correspondant.
500 LA BIBLIOTHÈQUE d'aLEXANDRJE.
besoins de sa cause, oublie aisément le rôle d' historien pour celui d'avocat, en sorte que rarement la question se trouve résolue après leur discussion.
Essayons aujourd'hui, de poursuivre celle-ci dans des conditions peut-être plus favorables, et, laissant de côté tout ce qui se rapporte à la question médicale, sur laquelle nous nous déclarons incompétents, recherchons l'influence que le christianisme d'une part, de l'autre l'islamisme, exercèrent sur les destinées de la bibliothèque d'Alexandrie. Pour cela reprenons succinctement dès son origine l'histoire de cet établissement, et à chacun des principaux incidents qu'elle présente, discutons à notre tour les témoignages des historiens, et les conclusions qu'en ont tirées nos deux critiques.
Chacun sait que les premiers Ptolémées, comprenant l'admirable situation de leur capitale comme trait d'union entre l'Orient et l'Occident, eurent l'ambition d'en faire, pour l'ancien monde, un foyer de civilisation et de lumières. Sur le conseil de Démétrius de Phalére, ils y appelèrent de toutes parts les savants, les poètes, les philosophes les plus illustres et fondèrent en leur faveur le célèbre musée et les non moins célèbres bi-
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bliothéques d'Alexandrie * . La première et la plus considérable des deux était située dans le quartier de Bruchium près du port. La seconde destinée à lui servir de succursale, fut établie par Ptolémée Philadelphe dans l'enceinte du temple de Sérapis ^ qu'il venait d'élever somptueusement sur une éminence dominant le quartier de Rakhotis. Des sommes énormes, sous son règne et sous celui de ses successeurs, furent consacrées à enrichir ces deux collections. Déjà du temps de Philadelphe, Démétrius évaluait, selon Épiphane, à 54,800, selon Josèphe à 200,000 le nombre des volumes acquis, et se faisait fort de le porter à 300,000. Un peu plus tard, en effet, un nouveau compte rendu évaluait la bibliothèque du Bruchium à 490,000, et celle du Serapeum à 42,800 volumes; Aulu-Gelle et d'après lui Ammien Marcellin en estimaient le total à 700,000 *. Si ces chiffres paraissent exorbitants (comme ils l'ont paru au correspondant de Vrnivers qui, sans s'inquiéter du texte d'Orose, y lit k deux reprises qimdraginta au lieu de quAdringenta (p. 20), il faut se rappeler d'une part avec Ritschl * qu'on y comprenait les doublets et les copies , ce qui réduisait la collection du Bruchium à
' Bonamy {Mémoires de VAcad. des Inscrip. t. IX, p. 397 et suiv.) Ersch u. Gruber, Allgem. Encycl., t. III, p. 49 ss. Frid. Ritschelii, Opusc. philolog., 1. 1, Lpz. 1867 : Die Alex. Bibliotheken.
• Epiphane, De mensnr. et ponder., II, 166. Anim. Marc. XXIÎ, p. 252.
' Ritschl, Ojnisc. phil, 1. c. p. 19, 28-9.
* Ibid., p. 29.
400,000 ouvrages, et d'autre part que maint écrit, même de peu d'étendue, formait souvent à lui seul plusieurs rouleaux*.
Tel était l'accroissement prodigieux qu'avaient acquis ces deux dépôts lorsque, après la bataille de Pharsale, Jules César, à la poursuite de Pompée, vint débarquer à Alexandrie, où son rival s'était réfugié et à son arrivée avait trouvé la mort. Il y demeura un certain temps retenu par sa passion pour la reine Cléopâtre et s'y vit assiéger par la flotte d'Achillas, meurtrier de Pompée. Pendant le combat qui s'ensuivit, la flotte fut brûlée dans le port, le feu se communiqua aux édifices voisins et atteignit la bibliothèque du Bruchium avec les 400 , 000 volumes qu'elle renfermait ^
Mais Alexandrie ne tarda pas à se voir richement dédommagée de cette perte. Après le meurtre de César, Marc Antoine, épris à son tour des charmes de Cléo-
^ Ainsi les Métamorphoses d'Ovide en formaient 15; les œuvres de Didyme en formaient selon les uns 3000, selon d'autres 6000. La bibliothèque particulière d'un grec nommé Épaphrodite comprenait, dit-on, 30,000 volumes rares et choisis (Bonamy, 1. c. p. 409. Ritschl, 1. c. p. 19, 29).
* Plut. Vie de César, c. 64.
LA BIBLIOTHÈQUE d'aLEXANDRIE. 503
pâtre, qui était remontée sur le trône d'Egypte, lui lit présent des 200,000 volumes sur parchemin qu'il avait enlevés à la bibliothèque de Pergame lors de la prise de cette ville * et qui furent placés au Serapeum que l'incendie n'avait point atteint.
Le dépôt de ces livres au Serapeum n'avait fait jusqu'ici l'objet d'aucun doute. Renaudot l'affirnie positivement sur la loi des anciens auteurs : Restitutam, dit-il, fuisse a Cleopatrà, translata Pergamenâ, et in Serapeo collocatam antiqui autores tradunt (Hist. patriarch. Alex. 1713. p. 70). C'est donc arbitrairement que, sur un faible indice, le correspondant de V Univers préfère adjuger cette collection au Sebastium (p. 43).- Ce temple élevé en l'honneur de l'empereur Auguste, ne put évidemment recevoir ce dépôt du vivant d'Antoine, et il eût été absurde d'y transporter plus tard, 200,000 volumes déjà si honorablement logés ailleurs. Il est vrai que Philon, faisant rénumération des cours, des portiques, des salles, etc., qui décoraient le Sebastium, mentionne aussi des bibliothèfjucs. Mais M. X. lui-même reconnaît qu'il y avait des livres dans la plupart des temples, et assurément le seul mot de bibllotkcca, vaguement ajouté cà tant d'autres détails, ne saurait convenir à une collection de l'importance de celle dont il s'agit ici (Philo., de Virl. nd Caium, éd. 1691, p. 1013). Écartons donc cette hypothèse toute
' Plut. Vie d'Antoine, c. 76.
504 LA BIBLIOTHÈQUE d'ALEXANDRIE.
nouvelle, et laissons au Serapeum ce que tous les auteurs s'accordent à lui attribuer.
Grâce à cette nouvelle ressource, le musée recommença à fleurir. Devenu, déjà du temps de Philon, le siège du judaïsme, Alexandrie devint, sous Animonius et Plotin, le siège de la philosophie néoplatonicienne qui, depuis Constantin, pour résister au christianisme triomphant, se fit, sous lamblique, l'alliée intéressée du paganisme. Quelques philosophes, non contents de ])alliér par d'ingénieuses allégories les absurdités du polythéisme vulgaire, hantèrent eux-mêmes les temples •des dieux, se prosternèrent devant leurs images, participèrent aux sacrifices, consultèrent les entrailles des \ictimes.
A cette vue l'irritation des chrétiens d'Alexandrie fut portée à son comble. Leur patriarche Théophile demanda avec instance à ïhéodose un édit général pour la destruction des temples. En attendant que cette mesure pût s'effectuer, on lui accorda, pour l'usage de ^on troupeau un vieux temple deBacchus ou de Mithras, dont les rites honteux, trahis par les emblèmes qu'on y trouva, furent livrés à la risée publique. Les païens indignés se jetèrent sur les profenateurs, puis, attaqués à leur tour se retranchèrent sous la conduite de quelques sophistes dans le temple de Sérapis d'où ils firent des sorties redoutables et allèrent jusqu'à contraindre, jpardes tortures, leurs prisonniers à abjurer'. L'empe-
■' Jtufin. Hist. eccl, 1. XI, 22, suiv.
I^ JBIBLIOTHÈQUE d'aLEXANDRIE. 505
reur sollicité de nouveau, donna l'ordre d'abattre les temples. Aussitôt la foule chrétienne, excitée par Théophile et conduite par le préfet de la ville et le commandant de l'armée se rua sur l'édifice, pilla les offrandes et les objets précieux qu'il renfermait, détruisit le sanctuaire et la statue de Sérapis, puis l'édifice entier fut démoli et rasé, autant du moins que le permit l'extrême solidité des matériaux '.
Dans ce désastre, que devint la bibliothèque du Serapeum ?
Ici se place le récit d'Orose sur lequel le D' Le Fort avait principalement appuyé son assertion.
Orose, prêtre espagnol, que la renommée de saint .Augustin avait attiré en Afrique, en était parti Tan il'S pour se rendre en Palestine dans le dessein de consulter saint Jérôme sur quelques points de dogme. Dans ce voyage il eut l'occasion de visiter la capitale de l'Egypte, et à son retour en 416, il écrivit à la demande d'Augustin son « Historia adversus paganos, * abrégé d'histoire universelle destiné à la réfutation des païens. C'est dans cet ouvrage qu'en racontant les campagnes de Jules César et le sinistre accident qui détruisit alors la première bibliothé(iue d'Alexandrie, il rappelle en quelques mots le second ravage qu'elle avait eu à subir de son temps et dont il avait vu lui-même les traces'.
' Eunape, Vita Aedes. éd. Boissonad. p. 44.
* Orose, Hist. adv. Fag., 1, VI, c. 15, éd. Havercamp.
Ce passage ayant fourni la principale matière du débat entre nos deux critiques, il importe de le citer et de l'analyser en entier d'après l'édition d'Havercamp, généralement reconnue comme la plus correcte.
Après avoir raconté l'incendie de la flotte égyptienne, Orose continue en ces termes :
« Ea flamma, cum partem quoquo urbis invasisset, quadringenta millia librorum proximis forte aedibus condita exussit; singulare profecto monimentum studii curgeque majorum, qui tôt tantaque illustrium ingeniorum opéra congresserant. Unde, quamlibet hodieque in templis exstentquae et nos vidimus armaria librorum, quibus direptis exinanita ea a nostris hominibus, nostris temporibus momorent, quod quidem verum est^ tamen bonestius creditur alios libros fuisse quîcsitos qui pristinorum curas ;pmularentur , quàm aliain ullam fuisse bibliothecam, quae extra quadringenta millia librorum fuisse, ac per hoc evasisse credatur. »
Observons que dans ce passage il n'est point question,
^ Dans la traduction que le correspondant anonyme donne de cette partie du passage, trois erreurs me semblent à relever : 1» Unde quamlibet exstent n'a jamais pu signifier (p. 21) : cm outre il existe; 2" quihus direptis ne peut se rapporter à templis qui en est beaucoup troj) éloigné (p. 13) mais à lihronim qui le précède immédiatement ; 3° armaria librorum qua vidimus ne signifie point qu'Orose eût vu des armoires avec des livres, encore moins des armoires pleines de livres (p. 21,22), mais des armoires ou plutôt des cases qui avaient servi à placer des livres et qui maintenant étaient vides {exinanita)^ et néanmoins faciles à reconnaître dans, un édifice non encore complètement ruiné.
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à la vérité, de livres brûlés, mais de livres pillés (direptis) et d'armoires ou cases vidées {exinaniki annaria), celles-là mêmes qu'Orose avait vues [ru r/uœ vidimus).
Et quand, et par (pii ces cases avaient-elles été vidées, et ces livres pillés? Par nos coreligionnaires, dit Orose, à ce qu'on rapporte, et de notre temps (a noslris hominibus, noslris kmporilms memorent). Un des quatre manuscrits d'Orose que possède la bibliothèque de Leyde supprime a noslris honiinibus, mais comme les trois autres le maintiennent, Havercamp déclare cette suppression non seulement suspecte, mais inadmissible. ^En revanche, il est disposé à supprimer le : « (juod (fuidem verum est » qui suit, et à voir dans cette affirmation une note marginale d'un copiste, insérée plus lard dans le texte, ce qui est possible, mais ce dont il ne donne aucune preuve ; du reste le memorent qui vient ensuite atteste au moins que telle était du temps d'Orose l'opinion accréditée en Egypte.
Jusque-là tout se trouve assez clair. Il n'en est pas de même de la dernière partie du passage qui a embarrassé Havercamp lui-même. Pour la comprendce, il faut se souvenir que la phrase qui précède, depuis qiiamlibct jusqu'à tamcn , n'est qu'une incidente , une sorte de parenthèse, où Orose rappelle un de ses souvenirs de voyage, et après laquelle il cherche à s'expliquer comment, 100,000 volumes ayant été brûlés du temps de César, il a pu s'en trouver un si grand
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nombre à piller du temps de Théodose. 11 faut, dit-il, admettre, ou qu'il y avait à Alexandrie une autre bibliothèque qui échappa au désastre , — ou plutôt honestins creditur qu'après ce désastre on fit de nouvelles acquisitions de livres pour le réparer. Orose, qui n'avait vu Alexandrie qu'en passant, quatre siècles après l'incendie du Bruchium, dont il ne restait sans doute aucun vestige, put aisément ignorer qu'il eût existé deux bibliothèques distinctes, l'une brûlée du temps de César, l'autre épargnée par le feu et bientôt enrichie par Antoine. En effet, dans l'histoire de ce triumvir et de ses rapports avec Cléopâtre, Orose ne fait nulle mention de ce magnifique présent. Il suppose en conséquence qu'après le premier désastre, il ne restait plus de collection littéraire à Alexandrie et que les livres pillés du temps de Théodose provenaient tous de nouvelles acquisitions. Telle est bien l'opinion que les historiens lui attribuent (Acad. des inscrip., IX, 40). Nous n'hésitons pas à regarder ici la version du D' Le Fort (p. 27), quoique non correcte de tout point, comme bien plus fidèle que celle de son adversaire. Ce dernier (p. 30), contre les règles de la syntaxe latine, fait de quam un pronom relatif qui dans la phrase ne se rapporte à rien, au lieu d'une conjonction (quam) répondant au comparatif konestius creditur et c'est ainsi qu'il se croit autorisé à voir dans ces deux derniers mots l'expression d'un doute sur le pillage des livres par les chrétiens, au lieu d'un doute, mal fondé à la vérité, mais, nous
LA BIBLIOTHÈQUE d' ALEXANDRIE. 509
le répétons, fort compréhensible chez Orose, sur l'existence primitive des deux bibliothèques.
Voici donc comment nous pensons (jue doit se traduire le passage en question :
« Le feu de la flotte s'étant communiqué à une partie de la ville, consuma 400,000 volumes qui se trouvaient dans les édifices voisins, monument remarquable du zèle des anciens qui y avaient rassemblé les œuvres de tant d'illustres génies. De là vient que, quoique aujourd'hui il existe dans les temples des cases de livres que nous avons vues, et qui, par le pillage de ces Jives, furent, à ce qu'on rapporte, vidées de notre temps par nos coreligionnaires (ce qui est vrai en effet), — cependant il est plus raisonnable de croire que, pour rivaliser avec le zèle des anciens, on lit l'acquisition d'autres livres, que de penser qu'indépendamment de ces 400,000 volumes, il y eût alors une autre bibliothèque qui échappa au désastre. »
Mais, objecte encore l'anonyme (p. 42-3, 46), dans ce passage d'Orose, non plus que dans le plaidoyer de Libanius en faveur des temples, le Serapeum n'est point nommé. Non sans doute, Orose, dans cette unique phrase de son récit, n'avait pas à désigner tel temple en particulier au milieu de tant d'autres déjà dévastés de son temps, et quant à Libanius, son silence s'explique mieux encore puisque son discours pro templk, où il protestait contre les dévastations illéyales commises par des moines, précéda d'un an au moins
510 LA BIBLIOTFIÈQUE d' ALEXANDRIE.
l'édit impérial qui ordonnait la destruction du Serapeum \
Pourquoi s'en tenir au seul témoignage d'Orose , quand nous avons pour le compléter celui d'auteurs mieux informés que lui? Écoutons Rufin qui dans ce même temps avait vécu six ans en Égy|»te, avait étudié sous Didyme à Alexandrie et qui raconte presque en témoin oculaire les principaux détails de l'événement", écoutons un autre contemporain, le philosophe EunajK^ qui, en décrivant ces scènes a pu en charger le tableau, mais non l'inventer; écoutons enfin Socrate et Théodoret, historiens du V™" siècle, mais tous deux également dignes de foi. Tous nous montrent de concert l'évêque Théophile sollicitant de l'empereur la destruction des temples, présidant en personne et excitant le peuple à celle du Serapeum. « Sur les instances de Théophile, dit Socrate, l'empereur avait ordonné la destruction des temples et cet ordre fut exécuté par les soins de cet
évèque il purifia le temple de Mithras et renversa
celui de Sérapis\ » — Le récit d'Eunape, dont voici la substance, est encore plus complet.
« Après la mort d'.^desius, le culte et le sanctuaire du dieu Sérapis furent détruits à Alexandrie ; non seulement le culte fut anéanti mais les bâtiments eux-mêmes.
^ Le discours de Libanius fut présenté à Théodose, entre 388 et 390; l'édit de ïhéodose fut publié en 391. ^ Hist. eccl. XI, 22. Voy. ci-dessus.
3 Socrate, Hist. eccl. V, 16. Théod. V, 22.
Tout se passa comme lors de la victoire des géants de la fable et le même sort atteignit aussi les temples de Canope. Sous le régne de Théodose, Théophile, sorte d'Eurvmédon, chef des Titans, conduisit la troupe sacrilège. Evetius, préfet de la ville, et Romanus commandant de l'armée, réunirent leurs efforts aux siens contre les murailles du Serapeum qu'ils détruisirent en entier tout en faisant la guerre aux offrandes. Ils ne purent cependant, à cause de la pesanteur des matériaux, arracher le pavé du temple, mais ils bouleversèrent tout le teste, se vantant de la victoire qu'ils venaient de remporter sur les dieux, etc. * »
Devant une telle réunion de témoignages, nous ne comprenons pas qu'on persiste à nier la destruction du Serapeum par les chrétiens d'Alexandrie *, et la part qu'y prit leur patriarche Théophile. Il est vrai que, dans la traduction trop abrégée qu'il donne de ce dernier passage, l'anonyme, à notre grande surprise, oublie de mentionner spécialement le nom de Théophile , cependant si important dans ce débat, et dont le rôle est si nettement caractérisé par Eunape, et désigne par le simple terme de mayistrats le préfet, le général et le pontife qui prirent part à l'action.
^ Eunape, Vit. Aedes. 1. c. I, p. 43, 45, cum notis, p. 274.
* C'est en vain que l'anonyme s'appuie d'un passage d'Evagrius pour soutenir que le Serapeum subsistait encore sous le règne de Marcien. Evagrius [Hist. eccL II, 5) parlant des soldats de l'empereur poursuivis par les monophysites insurgés, ne dit point qu'ils se réfugièrent dans le temple de Sérapis, mais sur l'esplanade
qu'il occupait autrefois (ivà to u;iv rb ■;ïx>.a.i lîïi-i^'o;;.
512 I^ BIBLIOTHÈQUE d'aLEXANDRIE.
Quant à la bibliothéqut', n'oublions pas à notre tour qu'elle faisait partie de ces bâtiments (otxo5ofji>7ff.ara)qui, selon Eunape, furent détruits en même temps que le sanctuaire. Or, si aucun des auteurs sus-nommés ne nous dit que Théophile eût commandé le pillage des livres qu'elle renfermait, aucun non plus ne nous parle du moindre effort de sa paît i)oiu' l'empêcher. Et de fait, ce prélat, dont Socrate et Sozomène dépeignent le caractère empreint de lâcheté autant (jue de violence, qui, pour apaiser les moines anti-origénistes censurés dans un de ses mandements, reniait devant eux ses précédentes convictions, allait même jusqu'à persécuter leurs adversaires, faisait flétrir par un concile la mémoire et les écrits d'Origéne, s'acharnait enfin à la ruine du grand Chrysostome ' — n'était pas homme à arrêter dans ses déprédations une multitude furieuse qu'il avait lui-môme déchaînée, à lui faire respecter le sanctuaire et les instruments d'une science profane, à sauver de ses mains les volumes qu'elle se faisait sans doute un jeu de mettre en pièces et de jeter au vent. La destruction du temple et de ses annexes dut entraîner inévitablement la dévastation de la bibliothèque et la mettre dans l'état où Orose la trouva vingt-cinq ans après ^
A la vérité encore, les mêmes auteurs ne'nous parlent
^ Socrate, Hist. eccl, VI, 7, 16. Sozomène, id. VIII, 11-20. * Allgem. Encydop.^ III, p. 53. — Acad. des Inscrip., 1. c, p. 412. Ampère, Voy. en Egypte, p. 72.
LA BIBLIOTHÈQUE d'aLEXAXDRIE. 513
point du « massacre de savants » que M. Le Fort prétend avoir été commis à ce moment-là.
Dès la publication de l'ordre impérial, acclamé par la foule, ils s'étaient enfuis et dispersés et pendant l'émeute qui avait précédé , les violences avaient été réciproques, si ce n'est plus meurtrières de la part des païens*. Mais ce fut pour la science, nous le reconnaissons, que les suites de cet événement furent surtout regrettables. Privée par la destruction de la bibliothèque d'une précieuse ressource, elle le fut encore de ses principaux représentants. Devant l'exaspération populaire et les menaces de l'autorité, la plupart des professeurs du musée se virent forcés de quitter le pays. Le philosophe Hiéroclès fut battu de verges pour quelques traits satiriques qu'il s'était permis contre le christianisme. Bientôt, sous le patriarcat de Cyrille, digne neveu et successeur de Théophile, la noble Hypatie, dont la science et les vertus illustraient l'école d'Alexandrie, fut, sur d'injustes soupçons, massacrée par des chrétiens. Ses disciples se dispersèrent; l'école n'eut plus à sa tète que des maîtres obscurs, et vers la fin du V"* siècle on se plaignait de ce que ses auditoires demeuraient déserts, tandis que les cirques et les théâtres regorgeaient de spectateurs ^ Opprimée à Alexandrie, la philosophie néoplatonicienne se réfugia
' Socrate, V, 16.
* Yoy. notre Hist. de la destruction du paganisme dans l'empire d'Orient. Paris 1850, p. 246-9.
514 LA BIBLIOTHÈQUE d' ALEXANDRIE.
dans Athènes; depuis Procliis elle y répandit encore quelque lustre, jusqu'au jour où Justinien, résolu d'en finir avec le paganisme, ne laissa aux docteurs qui en étaient suspects d'autre alternative que la conversion ou l'infamie et la mort ' .
En tout cela il serait difficile de voir les marques du moindre respect pour la science. Nous ne voyons pas non plus ce qu'avait à faire dans un plaidoyer pour la liberté de l'enseignement l'apologie de l'évêque qui dirigea de pareils exploits. Elle nous eût paru mieux placée dans un discours précédent contre la liberté religieuse.
Mais d'un autre côté, sachons distinguer les hommes et les temps. Pour juger de l'influence que le christianisme exerça sur la science, ne nous bornons pas à examiner l'époque où l'Église, soutenue par le bras séculier, commençait à user despotiquement de ce privilège. Rappelons-nous plutôt les temps antérieurs où, ne comptant encore que sur sa propre force , luttant par la persuasion seule, quand ce n'était pas par le martyre, elle se munissait volontiers des armes de l'intelligence et ne dédaignait rien de ce qui était propre à porter la lumière dans les esprits; les temps où Justin martyr, Théophile d'Antioche, Athénagore employaient à la conversion des païens la philosophie qui les avait conduits euxmêmes jusqu'au seuil de l'Église ; où Panla3nus, Clément,
' Ibid. p. 280-8.
LA BIBLIOTHÈQUE d'aLEXANDRIE. 515
Origène, tous profondément versés dans la science de leur temps fondaient avec son aide la célèbre école catéchétique d'Alexandrie, appelaient l'érudition classique à l'appui de l'instruction chrétienne, et attiraient de tous côtés les philosoj>hes eux-mêmes par la supériorité de leur enseignement. Rappelons-nous encore le temps où Eusébe, pour composer ses savants écrits, puisait largement dans la bibliothèque de son ami Pamphile, où Grégoire de Nazianze allait s'instruire dans les écoles d'Athènes et d'Alexandrie, où Basile de Césarée fréquentait celle de Libanius, corresj>ondait familièrement avec ce rhéteur, recommandait à la jeunesse chrétienne la lecture des écrits des anciens. Enfin, pour citer aussi l'Église latine, les Cyprien, les Lactance, les Ambroise, les Rufin, les Jérôme, Tertullien lui-même malgré ses boutades montanistes, peuvent-ils passer |)Our des contempteurs ou des ennemis de la science? Augustin , déjà converti à l'Évangile et sur le point de se vouer au ministère sacré, considérait-il comme une |)rofanation ou seulement comme un hors-d'œuvre ses études et ses entretiens philosophiques ?
Ne faisons donc pas peser sur le christianisme, en particulier sur celui des premiers siècles, les reproches trop souvent, il esterai, mérités dans la suite par ceux qui s'intitulaient ses défenseurs.
516 LA BIBLIOTHÈQUE d'aLEXANDRIE.
TU
Mais revenons à la bibliothèque d'Alexandrie, à celle du moins que, depuis la ruine de celles du Bruchium et du Serapeum, on avait travaillé à reconstituer. Du cinquième au septième siècle, en effet, de nouveaux efforts avaient été faits dans ce but, et ces efforts n'avaient pas été complètement infructueux*. Indépendamment des exemplaires et des versions de la Bible, des commentaires des théologiens* et des volumineux écrits des controversistes, des ouvrages d'un autre genre y avaient également trouvé place. Ce qui restait de savants à Alexandrie, grammairiens, mathématiciens, médecins surtout, et même philosophes, non contents de relever autant que possible par leurs travaux la réputation du musée, employaient de nombreux calligraphes à copier les ouvrages de leurs prédécesseurs. On ne peut donc admettre avec M. le D"" Le Fort qu'il u'y eût plus alors aucune collection scientifique à Alexandrie '.
Tout à coup, en 641 , les Sarrasins, sous la conduite d'Amrou, envahissent l'Egypte, et après deux sièges se
' Bonamy, 1. c. p. 414. Sprengel {Allgem. Encycl., III, p. 54).
* Renaudot, Hist. pair. Al., 170.
* Ampère, 1. c. p. 71.
rendent maîtres de la capitale. Dans ce péril, le grammairien Philoponus s'adresse au général dont il avait 5u, par son caractère et son esprit, capter la bienveillance, il le supplie de laisser à la ville tout ce qui ne serait d'aucune utilité aux vainqueurs. « Que désireraistu donc? lui demande le général. — Les livres de philosophie conservés dans les bibliothèques royales. — Je ne puis te les accorder sans l'aveu du calife. » Si nous en croyons Abulfarage *, la réponse d'Omar fut que, si ces livres ne renfermaient que la doctrine du Koran, ils étaient inutiles, que dans l'autre cas ils étaient pernicieux ; qu'ainsi en tout état de cause il fallait les détruire. Sur quoi, ajoute-t-il, Amrou exécuta Tordre du calife, et le contenu de la bibliothèque, distribué dans les quatre mille bains publics de la ville, servit à les chauffer durant six mois.
Mais l'historien arabe de qui nous tenons ce récit écrivait cinq ou six siècles après Omar et la conquête de rÉg}pte, tandis qu'Eutychius,qui occupait le patriarcat d'Alexandrie trois siècles seulement après ces événements, n'en fait aucune mention. Dans ses « Annales de l'Egypte', » ouvrage fort estimé des savants, il parle de divers actes de l'administration d'Amrou, de la capitulation de la ville, du convoi de blé que sur l'ordre d'Omar il fit partir pour Médine, pressée par la famine,
' Abulpharagius, Hist. dt/nast., p. 114. « Eutychii, Annal. II, 320.
518 LA BIBLIOTHÈQUE d'ALEXANDRIE.
da canal qu'il fit creuser pour le transport des matériaux d'une mosquée qu'il fit bâtir à Fostat, et ne dit })as un mot de la destruction de la bibliothèque. Comment admettre que ce patriarche, cet annaliste consciencieux ignorât un fait aussi considérable qui se serait passé dans le chef-lieu de son (iiocèse, ou que, le sachant, il ne déplorât pas amèrement l'acte barbare qui eût anéanti d'un seul coup , avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité, les trésors de la littérature chrétienne?
Aussi ce fait auquel, selon Mgr Dupanloup, on a toujours ajouté foi, a-t-il trouvé, au contraire, dés longtemps de nombreux et savants contradicteurs. Renaudot * , d'Ansse de Villoison , Gibbon * , Sismondi ' , Anq^ére * , et parmi les allemands Rheinhard, Heine, Sprengel,etc., ont émis à cet égard plus que des doutes. Outre le silence significatif des écrivains les plus rapprochés d'Omar*, ils font ressortir l'exagération inanif'ste ou plutôt l'absolue invraisemblance du récit d'Abulfarage; ils rappellent le respect des musulmans pour la Bible, et la tolérance des califes pour les ouvrages où le nom du vrai Dieu était invoqué.
A notre avis le sort de cette troisième bibliothèque
^ Renaudot, ]. c. p. 170.
* Gibbon, id., Chute de l'emp. rom., c. 51.
^ Sismondi, id., c. 14, Bévue Britannique juin 1844, p. 403, ss.
* Allgem. Encycl. III, p. 54.
^ Gibbon se prévaut également du silence d'Elmacin, d'Abulfeda, de Murtadi et d'autres musulmans (ibid.).
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ftit probablement celui de tant d'autres établissements de ce genre qui, dans les temps anciens et modernes, mais surtout au moyen âge, ont péri, ou de mort lente par l'oubli et le délaissement, ou bien se sont trouvés enveloppés dans les désastres publics à une époque où Tonne songea pas même à en faire mention. En Orient, les Turcs détruisirent volontiers ce que les Arabes avaient respecté. En 868 , ils conquirent l'Egypte et saccagèrent Alexandrie dont la dévastation dut entraîner celle de sa dernière bibliothèque*.
Du reste M. le D' Le Fort (p. 7) convient lui-même que la religion de Mahomet ne pouvait favoriser le retour de l'esprit scientifique, que même en Espagne le fanatisme musulman reparut quand le pouvoir des califes commença à décroître et qu'ainsi la période brillante de la médecine arabe finit au XII™^ siècle avec Averrhoès.
Pour ce qui concerne la science musulmane en général, l'histoire des quatre ou cinq derniers siècles nous en apprend bien davantage sur sa profonde décadence, et nous permet moins que jamais de mettre « l'ignorance et l'intolérance chrétienne en contraste avec le libéralisme et l'érudition des musulmans » (p. 7).
Ceci nous ramène au point de départ de la présente discussion et nous porte à conclure que si l'adversaire de M. Le Fort, avec ses licences de traducteur et ses-
' AUg. Encycl. 1. c. I, c. p. 54.
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objections souvent mal fondées, y prend mal à propos un ton de vainqueur, il est cependant à regretter que M. Le Fort lui-même, par la légèreté de certaines affirmations et la témérité de certains jugements, ait fourni des armes aux ennemis de l'université.
NESTORIUS ET EUTYCHES