FRAGMENTS
JOURNAL ET DE LA CORRESPONDANCE DE J.-C.-L. DE SL«iMONDI '
Après la conversation d'un homme supérieur, nous ne connaissons rien de plus instructif que son jou^^nal et sa correspondance familière, rien aussi qui ait plus d'attrait pour toutes les classes de lecteurs. Tel qui s'intéresse médiocrement peut-être au philosophe et à ses spéculations, au publiciste et aux questions déjà plus ou moins vieiHies qu'il a débattues, s'intéresse à l'homme, par cela seul que cet homme s'est fait un nom et s'est acquis un légitime ascendant sur ses semblables. On veut pénétrer le secret de son influence, reconnaître le chemin par lequel il s'est élevé à la réputation. On cherche en lui la physionomie de son temps ; on aime enfin à contempler, dans l'un de ses types un peu saillants cette humanité dont le tableau ne nous lasse jamais, parce que, sous ses aspects les plus divers, nous
' JoumoU de Genève, 26 août 1857.
y trouvons ou du moins nous y cherchons toujours quelque chose de nous-mêmes. Or, pour bien connaître l'homme, quoi de plus sûr que de l'observer alors qu'il s'observe le moins ? Comme le peintre cherche à saisir son modèle dans un moment d'abandon où il ne songe point à poser, de même ce n'est ni dans leurs livres, ni dans leurs discours composés pour le public, c'est dans leurs épanchements intimes, soit avec leurs amis, soit avec eux-mêmes, qu'on juge le mieux le caractère et la pensée des écrivains de renom. Quelques pages de la correspondance de Voltaire nous en a|)prennent plus sur lui et sur son siècle que tout le reste de ses écrits. Tôpffer s'est peint dans ses moindres billets, et sa correspondance, si jamais elle voit le jour, paraîtra peutêtre le plus piquant de ses ouvrages. C'est par des fragments du journal de Maine de Biran que M. E. Naville a eu l'heureuse idée de préluder à l'édition qu'il prépare des œuvres de ce philosophe.
Sismondi, connu depuis si longtemps et célèbre à tant de titres, mêlé à toute la vie politique et littéraire du commencement de ce siècle, critique, historien, économiste, publiciste éminent, membre enfin de cette pléiade de Genevois illustres qui, pouvant briller sur les plus grands théâtres, préférèrent embellir leur pays de leur renommée et de leurs travaux, Sismondi n'avait pas besoin sans doute d'acquérir, auprès de nous, une nouvelle popularité par ce moyen, mais avec la sincérité, la droiture parfaite qui le distinguaient, qui plus que lui pouvait gagner à une publication de ce genre ?
^ous sommes donc sûrs d'avance de l'empressement avec lequel on accueillera les précieux fragments annoncés en tète de cet article. Ceux qui ne connaissent qu'imparfaitement les ouvrages de Sismondi pourront, par ces nouvelles citations, se former au moins une idée de l'étendue prodigieuse de son savoir et de son activité, des innombrables questions qui l'ont occupé, des sujets si variés sur lesquels s'est exercée sa lumineuse intelligence. Ils verront, avec plus d'admiration encore, s'y refléter les belles qualités de son àme, la modestie qui présidait à ses jugements sur lui-même et sur autrui, le loyal et franc hommage qu'il rendait à toute réputation justement acquise, les encouragements pleins de bonté qu'il prodiguait au mérite naissant, l'ardeur avec laquelle, sans aucun arriére-désir de popularité, il embrassait et défendait toutes les nobles causes, son amour vif et pur pour la liberté, son horreur pour toute injustice, toute oppression, de quelque part qu'elle vînt, sa sollicitude vraie, profonde, inquiète pour le sort des classes laborieuses, enfin la haute moralité qui ne l'abandonna jamais, et qui, même dans les questions politiques, où le vulgaire croit qu'on peut le mieux s'en passer, demeura son suprême guide.
Ceux même qui sont le plus familiers avec les ouvrages de Sismondi trouveront dans ce volume une foule de détails intéressants pour eux : le récit de ses voyages, ses jugements sur ses lectures, ses réflexions sur les événements du jour, ses entretiens avec les person-
nages célèbres de son siècle, ses remarques tour à tour fines et profondes sur les peuples ou les gouvernements, sur le monde et sur les hommes. Ici leur apparaîtra le premier germe de quelqu'une des pensées qu'il a le plus éloquemment développées dans ses écrits ; là, à propos d'un fait en apparence insignifiant, ils le verront s'élever par sa puissance de généralisation à de hautes considérations morales. Ils apprendront, en particulier, à le connaître sous un point de vue nouveau, moins relevé peut-être mais plus aimable, dans le cercle des affections de famille et des relations d'amitié. Ils liront avec attendrissement les chaudes expressions de son amour filial, les vers touchants qu'un an avant sa mort il adressait à la compagne de sa vie, les lettres familières et gracieuses dans lesquelles il initiait ses jeunes amies aux graves questions du moment.
Un sujet qu'il a été rarement appelé à traiter dans ses livres, mais où le ramenait sans cesse la pente élevée et sérieuse de son esprit, celui de ses convictions religieuses revient fréquemment dans son journal et sa 'correspondance. Plusieurs de ses lettres, celles à l'illus- I tre Américain Channing entre autres, renferment là desj sus des réflexions pleines encore aujourd'hui d'importance et d'actualité. On y trouvera le même esprit qui dictait en 1826 ses articles sur le progrès des opinions religieuses. C'est le môme attachement pour la religion, joint au même zèle pour la vérité ; le même besoin de révérer, d'aimer le Grand Être qu'il invoquait, d'adorer
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en lui la suprême sagesse unie à la suprême bonté, de voir dans chacune de ses dispensations l'empreinte de ses bienveillants desseins sur l'homme.
On nous assure que parmi ceux des papiers de Sismondi qui ont été conservés, il s'en trouve plusieurs d'un haut intérêt, entre autres la correspondance de sa mère, femme d'un mérite rare, à laquelle il dut en partie la trempe à la fois énergique et tendre de son caractère. Quelques fragments de cette correspondance, insérés dans l'une des notices qui sont en tête du volume, font vivement désirer de la posséder tout entière. Bien des lettres de Sismondi lui-même sont encore éparses chez ses nombreux amis : bien des pages de son journal sont encore inédites. Espérons qu'on recueillera tous ces vénérables restes pour en faire les matériaux d'une seconde publication, ou que peut-être le tout sera réuni dans une nouvelle édition, où l'on aura soin de combler quelques lacunes, de faire disparaître quelques erreurs de noms et de dates, échappées dans celle-ci à la précipitation des éditeurs.
En attendant, recevons avec reconnaissance et mettons à profit ce qu'ils ont bien voulu nous donner, sans oublier les intéressantes notices biographiques qu'ils y ont jointes, et dont l'une, due à la plume élégante et afîectueuse de M"* de Montgolfîer, complète par une foule de détails précieux, la notice admirable, mais nécessairement plus sobre, de M. Mignet, lue en 1845 à l'Institut de France.
Que d'utiles leçons à recueillir dans tout ce qui se rapporte à la vie de Sismondi ! On y voit tout ce que les qualités du cœur ajoutent de puissance et de prix aux dons de l'intelligence. On y apprend comment un nom illustre, dont l'éclat avait disparu avec le temps, peut se relever par le mérite et les vertus de celui qui le porte ; comment la poursuite constante d'un noble but, après avoir embelli la vie la plus heureuse, peut charmer une vieillesse pénible et adoucir les maux les plus cuisants ; quelle sérénité répand sur les derniers jours une foi éclairée et nourrie par des méditations habituelles. Enfin, dans ce siècle d'affaissement moral, quel plus bel exemple à mettre sous nos yeux, que celui de cet homme, d'un talent si grave, d'une conscience si scrupuleuse, pour qui le succès n'était rien, pour qui le bien, le vrai, le juste étaient tout, de cet homme, dit M. Mignet, « qui durant un demi-siècle n'a rien pensé que d'honnête, rien écrit que de moral, rien voulu que d'utile, et en qui l'humanité à perdu l'un de ses plus dévoués défenseurs ! »