JACQUES PORCHAT, SA VIE ET SES TRAVAUX
Lausanne n'a pas été seule à déplorer la mort de son aimable poète ; Genève aussi lui a payé un juste tribut de regrets. Jacques Forcliat lui appartenait à plus d'un titre. Né le 20 mai 1800 dans un hameau de la commune de Vandœuvres, issu par sa mère d'une famille genevoise, il avait fait la plus grande partie de ses études dans un des pensionnats de notre ville, ensuite dans notre collège et dans notre académie ; ses talents précoces y avaient été encouragés et mûris, et de bonne heure il y avait formé des amitiés solides. Genève fut toujours sa seconde patrie ; jamais rien de ce qui la touchait ne le trouva indifférent, et, en plus d'une occasion, il la célébra avec effusion dans ses vers.
Porchat ne nous quitta que pour étudier la jurisprudence à Lausanne. A l'âge de i3 ans, il y fut nommé professeur de droit romain : mais plus tard, il quitta
' Journal de Genève, 23 mars 1864.
cette chaire pour celle de littérature latine, qui convenait mieux à ses aptitudes et à ses goûts. II l'occupa avec distinction jusqu'en 1 838, où le gouvernement vaudois, pour relever, disait-il, le lustre de son académie, n'imagina rien de mieux que d'abaisser le professorat. Imitant, tout conservateur qu'il se piquait d'être alors, le procédé des gouvernements révolutionnaires, il soumit à une réélection tous les membres du corps enseignant. Dans ce remaniement académique, Jacques Porchat fut du nombre des non-réélus. Avant d'être frajjpé personnellement comme professeur, il avait déploré publiquement, comme recteur, l'outrage fait à l'ancienne académie. Cette franchise, à ce qu'il paraît, ne lui fut point pardonnée ; on la lui fit expier par sa destitution. Mais les électeurs de Lausanne ap()laudirent à son courage. Ils l'appelèrent à siéger dans le Grand Conseil ; plus tard il fut nommé membre du Conseil d'instruction publique.
La révolution de 1845 acheva de briser sa carrière dans son pays. Il se rendit alors avec sa famille à Paris, où ses traductions d'Horace et de Tibulle, ses Fables surtout, lui avaient fait une réputation dans le monde littéraire. Cette réputation alla croissant. Sainte-Beuve, Béranger, Augustin Thierry et d'autres écrivains éminents l'accueillirent avec bienveillance. En 1849, son livre intitulé Trois mois sous la neige fut couronné par l'Académie française dans le concours pour les ouvrages -es plus utiles aux mœurs.
Encouragé parce dernier succès, il s'occupa principalement pendant quelques années de publications destinées à la jeunesse. Peu d'auteurs français ont possédé au même degré l'art de parler aux enfants, de les captiver, de leur inspirer, sans phrases et sans apprêt, l'amour de Dieu et du devoir. Ses Colons du Rivage, sa Ferme de Prilly, ses Trois mois sous la neige tant de fois publiés et traduits, et plusieurs autres nouvelles, imprimées séparément, ou insérées dans divers recueils, resteront comme de vrais modèles du genre.
Mais c'était toujours vers la poésie que se portaient ses goûts dominants. « On naît poète, >v dit le proverbe. Porchat ne l'a point fait mentir. A peine se souvenait-il du temps où il avait commencé à rimer. A quinze ans il luttait déjà avec Horace, et ses essais de traductions en vers charmaient son vieux professeur de belles-lettres. Mais jamais son étonnante facilité ne lui tourna à piège. Il fit servir son séjour à Paris à une étude approfondie de la langue que déjà il maniait si bien. <( Ambitieux, disait-il, tout Suisse qu'il était et qu'il voulait rester, de conserver un air de famille avec les bons écrivains français, » plus il acquérait d'expérience littéraire, plus il devenait exigeant pour lui-même. Bien que la Fable fut son domaine de prédilection, il s'essayait aussi dans des genres plus relevés. Sa Jeanne d'Arc, son Winkelried, pour n'avoir pas eu les honneurs de la scène, n'en ont pas moins obtenu les suffrages des connaisseurs. Il a laissé en portefeuille, outre quelques pièces
en vers libres, imitées de Plante, une tragédie de Sophonisbe, remarquablement conçue et versifiée et qu'il mettait au rang de ses meilleures prodnctions.
Porchat possédait à fond la langue allemande. A. Paris il avait traduit la Guerre de Trente ans et la Uérolle des Pays-Bas de Schiller, V Histoire de France de Ranke, et d'autres bons ouvrages. Le mérite de ces traductions engagea la librairie Hachette à lui demander en 1857, celle des Œuvres complètes de Gœthe. De retour dans son pays, retiré à la campagne, le cœur saignant de la perte récente de son fils, jeune médecin dont le caractère et le talent donnaient les plus belles espérances, cherchant des distractions dans un travail forcé, il accepta la tâche difficile qui lui était proposée^ Pendant cinq ans il la poursuivit avec cette conscience et cette persévérance qu'il mettait à toute chose, et l'accomplit à la satisfaction des juges les plus compétents.
Délivré de cette longue et écrasante besogne, qui ne l'empêchait pas de prendre une part active aux discussions qui agitaient son pays, il se délassa en 1863 par la publication de ses Souvenirs poétiques, charmant recueil où, pour faire suite à ses Poésies vaudoises, il réunit une foule de chansons et de petits poèmes composés pour des circonstances particulières. Si ce n'est pas dans ces pièces qu'il faut chercher l'essor le plus élevé de son talent, c'est là du moins, dans ces vers tour à tour enjoués, tendres, sérieux ou mélancoliques, mais toujours gracieux, qu'on peut le mieux étjdier
les faces diverses de son esprit et de son caractère. Ceux qui l'ont connu y retrouveront tout ce qui le leur faisait respecter et chérir : le collègue aimable, l'ami constant, le père, l'époux plein de tendresse, le cœur compatissant et généreux, le citoyen tout à la fois courageux et modéré, qui savait dire la vérité à tous les partis, mais n'apportait dans leurs débats d'autre passion que celle du juste et de riionnète, Tami de l'Église nationale, en même temps que le défenseur des droits des dissidents. On y retrouvera surtout, même dans des sujets qui semblent peu s'y prêter, cette pensée habituelle de Dieu qui fut l'inspiratrice de son talent, sa consolatrice dans le chagrin, l'âme de sa vie entière, son appui aux approches de la mort, ce sentiment chrétien vif et profond, qui, en lui, s'unissait au jugement le plus indépendant et à la raison la plus éclairée.