GUIZOT
Monsieur,
L'Académie ne pouvait accueillir qu'avec beaucoup d'intérêt la publication du savant travail qui vous a obtenu l'un des prix décernés sur le sujet de la Charité dans les premiers siècles chrétiens. L'extension même que vous avez donnée au texte proposé par l'Académie, les points de vue modernes que vous y avez ajoutés n'en rendent l'application que plus politiquement utile, et doivent concilier à votre ouvrage la faveur publique.
Je n'ai pas la prétention de joindre de nouveau à toutes les marques d'eslime qui vous sont dues l'expression de mon ftiible suffrage ; mais je vous remercie bien volontiers, Monsieur, des indications précieuses et des lumières qu'une seconde lecture me fait trouver dans vos recherches si exactes et dans vos conclusions également précises et généreuses.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
ViLLEMAIN.
Paris, ce 'il avril.
Cha.stel recueillit encore d'autres témoignages approbatifs d'hommes et de journaux compétents, auxquels se mêlaient, comme toujours quelques critiques.
C'est d'abord Marlin-Doisy. économiste et philanthrope de mérite, inspecteur des prisons, puis inspecteur général des établissements de bienfaisance, un des fondateurs de la « Société d'économie charitable, » et l'un des concurrents de notre auteur, qui avait demandé à un tiers de le mettre en rapport avec le lauréat. De là, un échange des. deux mémoires et de lettres courtoises. En septembre 1853. Chastel écrit:
CLXVni NOTICE BIOGRAPHIQUE.
"^...¥0118 faites mieux que la théorie de la charité, vous en faites la pratique et l'application journalières. Sur l'histoire même, vous aviez depuis longtemps le pas sur vos concurrents, et pour moi, en particulier, je me reconnais hautement votre déhiteur. En composant mon ouvrage, j'avais sous les yeux votre Histoire de la charité ', qui souvent m'a fourni de précieux renseignements
Et il ajoute noblement en finissant :
Je voudrais que tous les gens de lettres apprissent par votre exemple qu'au-dessus des misérahlos luttes de ce bas monde, il existe une région élevée et sereine où disparaissent tous les murs, toutes les couleurs, tous les drapeaux qui nous séparent, et où les amis du bien, à quelque parti qu'ils appartiennent, peuvent s'entendre et s'unir pour marcher en avant.
Dans la réponse de Martin-Doisy. on lit ces lignes flatteuses :
Quand j'ai su que j'avais été heurter mon léger bagage contre des géants de la science, je n'ai pu que rougir de mon audace. 11 aurait fallu pour mon succès que je trouvasse les érudits occupés ailleurs... Vous avez fait à la science de l'économie charitable le plus riche présent qu'elle pût recevoir.
C'est ensuite une feuille sérieuse qui porte le jugement que voici :
Empreintes d'une chaleureuse sympathie pour les malheureux et d'un attachement sincère aux saines doctrines du christianisme, ces études révèlent en même temps une grande rectitude de jugement et une connaissance approfondie des vérités de l'ordre économique.
Il fallait le tact d'un esprit juste et les connaissances d'un économiste instruit pour distinguer dans l'ensemble des doctrines préconisées à ces époques de rénovation sociale
^ Origines et fondements de la liberté, de l'égalité et de la fraternité parmi les hommes, ou histoire de la charité. 1848.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. CLXIX
tii rt'siiiiif. le livre de M. Chastel, inspiré p.ir les meilleurs sentiments, d'une excellente méthode, d'un style toujours élevé, est rempli de faits intéressants Il a déployé une très srrande érudition, et comme toute chose peut avoir son inconvénient, on lui reprochera peut-être d'avoir, à cet égard, manqué de sobriété '.
En revanche, une plume catholique, mécontente de l'échec d'un des concurrents, M. de Champagny. s'exprime sur l'ouvrage couronné avec une aigreur trop sensible dans les lignes (ju'on va lire :
Les ouvrages du con)te de Champagny et de Chastel se ressemblent par leur côté principal, à savoir par une éclatante justice rendue aux merveilles de la charité catholique
Chastel s'étend plus sur les faits, sur les résultats, il les constate avec soin ; mais c"est plutôt un inventaire exact qu'une appréciation intelligente et sûre. Il touche à ces souvenirs vivants comme à
des monuments d'un ûge éteint Le mouvement intérieur, Tar-
<leur de conviction, le fen et la flamme manquent. Certes, il y a des recherches approfondies ; la méthode est satisfaisante, quoiqu'un peu trop compliquée et trop allemande. L'historien, le oubliciste, l'économiste, y trouveront des docanjenls riches et précieux On sent que le livre a été écrit sous le souffle froid et
rebelle de Genève. Et cependant déjà pour un esprit impartial, combien cet exposé ne renfernierait-il pns de lumières! Combien à approcher du foyer brfilant de la charité primitive, combien le cœur ne devrait-il pas s'échaufler? Combien les glaces du doute et de l'erreur ne devraient-elles pas foudre et disparaître
L'œuvre de M. Chastel n'est qu'un aperçu d'histoire, celle de M. de Champagny est une leçon de politique chrétienne et sociale '.
Un critique bienveillant, mai? très franc et singulièrement compétent, — si l'on peut reconnaître Gieseler à la signature G^ ? — émet dans une revue allemande savante ' un doute grave sur la thèse commune aux deux
• Journal général de l'instruction publique, 16 septembre 1854. ' L'Union. 23 septembre 18oi.
» Gœttingische gelehrte Anzeigen, no* 62, 63, 64 des 20 et 22 avril i8o4.
CLXX NOTICE BIOGRAPHIQUE
lauréats, et qui d'ailleurs était impliquée clans le programme. Le croirait-on ? Il est peu disposé à admettre l'inlluence bienfaisante du christianisme sur la philosophie et la législation de l'empire. Et voici ses arguments : Cette tendance humanitaire qu'on y remarque datait déjà de l'empereur Auguste et procédait de la politique. Tandis, que la républitpie avait fait du citoyen le serviteur de l'État, mais, par compensation, lui concédait une autorité absolue dans la famille, l'empire, qui limite les droits des citoyens dans l'État et la famille, accorde, par contre, des faveurs aux classes opprimées. Libre cours est laissé alors aux idées philosophiques. Sénè(iue cherche un frein au despotisme croissant des Césars dans l'humanitarisme. Le besoin religieux se réveille chez lui et d'autres, et se combine avec des idées élevées qui conlinent au christianisme mais ne découlent pas historiquement de lui. Quant aux jurisconsultes romains, ils étaient trop nourris de la tradition classique et trop réalistes pour avoir subi l'influence chrétienne. Donc l'aflirmation de Chastel est contestable. D'autre part, ajoute le critique, les développements de son livre sur l'époque qui va du IV^™^ au VI™'' siècle oITrent des pages attentivement travaillées et abondantes en belles remarques.
Un honneur qui flatta particulièrement notre écrivain, ce fut la traduction de son ouvrage en allemand, puis en anglais. Déjà en mai 1853, l'éminent professeur de théologie de Bàle, Ch. Hagenbach, exprimait le vœu qu'il passât dans sa langue :
Bâie, le 14 mai 1853.
Monsieur, Si j'ai différé jusqu'à présent les remerciements pour le précieux cadeau littéraire dont vous avez bien voulu ni'honorer, je vous prie de ne pas m'imputer ce retardement (sic) comme une négligence de ma part. La seule cause de ce délai, qui m'excusera, à ce que je pense, suffisamment à vos yeux, c'est que je voulais d'abord terminer la
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lecture de cet excellent livre. Mainteuant, après avoir éprouvé les délices de cette lecture aussi instructive qu'édifiante, je ne saurais vous dire ce qui m'a inspiré le plus d'intérêt, ou la haute importance du sujet et la richesse des matières que vous avez approfondies à merveille, ou la manière dont vous savez traiter une question si délicate, ou enfin le but éminen:ment pratique que vous ne perdez jamais de vue.
Vous me permettrez sans doute de donner une petite relation de votre ouvrage dans mon journal, et de diriger l'attention de mes lecteurs vers une partie de l'histoire ecclésiastique qui n'a été négligée que trop longtemps par nos savants écrivains allemands, sauf le vénérable Xeander, qui a enfilé un nouveau chemin sous ce rapport. Une traduction allemande de votre ouvrage serait bien à désirer. Si j'ose me permettre encore une demande, c'est que vous puissiez vous résoudre à continuer l'histoire de la charité chrétienne, en montrant comme elle s'est développée dans le moyen âge, sous l'intluence du protestantisme, du piétisme, du méthodisme, du catholicisme moderne, etc. Voilà une tâche bien digne de vos méditations et de vos travaux. Pardonnez-moi cet épanchement peut-être indiscret, qui n'est que le résultat des impressions que la lecture de votre livre a faites sur moi. Pardonnez en même temps les barbarismes de mon style, et veuillez agréer l'assurance de ma parfaite considération.
Ch. HA<;KNBArH.
Cliastel recevait l'année suivante du rédacteur des Flîe- (fende Bliitter, du célèbre fondateur de la « Mission intérieure » en Allemagne. Wicliern, de Hambourg, une lettre où nous aimons à voir le philanthrope pratique rendre hommage à riiistorien et au théoricien :
Horn, près Hambourg, 19 juillet 18o4.
Très honoré professeur, Vous avez eu il y a quelque temps l'amabilité de m'envoyer votre précieux écrit. Jusqu'à présent je ne vous ai pas exprimé ma reconnaissance. La traduction suivante que j'ai faite vous témoignera combien je la sens et la sentirai toujours. Ainsi l'influence de votre
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ouvrage va s'étendre chez nous, et d'autres s'uniront à moi pour vous en témoigner leur gratitude.
Votre dévoué. Wichehn.
Avec celle lettre, arrivait la traduction allemande ' dont le docteur avait écrit la préface.
Trois ans après, paiaissait la traduction anglaise, sur la terre américaine ^
Le professeur d'histoire ecclésiastique, qui. avant même d'enseigner les étudiants, et de rechercher les suffrages des lettrés par les deux savants livres que nous venons d'analyser, avait porté naguère en chaire l'histoire du christianisme, devait éprouver un désir croissant avec les années de vulgariser ce grand ohjet de connaissance, en offrant au puhlic la substance de ses cours. Il le déclare ouvertement :
On peut prévoir, qu'un jour la connaissance des annales chrétiennes fera partie de toute éducation vraiment libérale. C'est pour seconder, autant (ju'il est en moi, l'intérêt, la curiosité dont elles deviennent de plus en plus l'objet, c'est pour en simplifier l'étude, pour en faciliter l'intelligence, que j'ai entrepris de les résumer dans un rapide tableau '.
Le voilà donc qui publie, pendant le laps d'une quinzaine d'années, quatre ouvrages, que nous appelons des tableaux ou plutôt des manuels * de l'histoire de l'Église
' Historische Studien ueber den Einfluss der chrisllichen Barmherzigkeit in den ersten sechs Jahrhunderten der Kirche, von Etienne Chastel, professor in Genf. Aus dem franzôsischen uebersetzt von **, mit einem Vorwort von J. H. Wichern, Doctor der heiligen Schrift. Hamburg. Agentur des Rauhenhauses. 1854. 8°.
■•' Stephan Chastel. The Charitv of the primitive Church, translated by G. A. Matile, Philadelphia, 1857. l^o.
* Le christianisme dans l'âge moderne, préface.
* Ce n'est pas l'auteur qui leur a donné ce titre. Une fois, il a employé celui de Coup d'ceil historique.
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dans les quatre grandes périodes de ses destinées. La publication se fit à intervalles inégaux, selon les convenances de l'auteur non selon l'ordre chronologique. Le preniiei-. (pii parut vingt ans après l'ouverture de ses cours, retraçait le moyen âge chrétien '. Chastel pensait-il que cette époque était moins connue que d'autres, ou bien subissait-il l'en- Irainement général qui tournait les regards sur le réveil des prétentions de la papauté, cà l'approche du concile du Vatican ? Les deux raisons, croyons-nous. Cinq ans plus tard, il racontera les longues luttes des deux Églises d'occident, protestante et catholique, sans oublier celle d'orient-. Puis il remontera aux temps an(i(|ues\ .\euf ans s'écoulent, et le professeur fait paiailre enfin l'histoire de la chrétienté contemporaine \ Il n'ignore pas les dirticultés particulières de celle dernière entreprise. « Nul, dit-il. ne voit dans ses dimensions véritables l'olijet qui touche ses yeux. Les faits de l'histoire, ainsi que l'ensemble d'un tableau, demandent à être contemplés d'un peu loin; il leur faut la distance et la perspective. » Mais l'intérêt qu'éveille un pareil sujet en compense bien les dillicultés. Aussi n'a-t-on pas manqué de traduire ce manuel. Comme nous l'avons dit (page Lxxxviii); l'unitaire J.-R. lîeard l'a fait passer en anglais *. et voici ce qu'il en dit dans quelques mots d'introduction ;
La satisfaction qiit' ma iirociiiv^e l'étude de cet ouvrage est si grande, que j'ai résolu, avec le consentement de l'auteur, de le faire connaître au public anglais.
' Le Christianisme et l'Église au moyen dije. Coup d'oeil historique, ï^'s^^^i (338 pages).
^ Le Christian'isme dans l'iuje moderne 1520 1800. 1864 (351 pages). A la fm une table générale alphabétique des dix-huit premiers siècles (15 pages).
* Le Christianisme dans les six premiers siècles, 1865 (399 pages).
* Le Christianisme dans les dix-neuf premiers siècles. Quatrième partie : Le christianisme au dix-neuvième siècle, 1874 (375 pages).
* Christianlty in the Nineteenth Century, a religions and philosophical survey of Ihe immédiate past, according to the spirit of Jésus, hy Etienne Chastel. Translated from tlie french l)y John R. Heard, ÙD. 1874.
CLXXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
Sous la conduite d'un •ruide aussi habile et expérimenté que
respectueux et aimant, qui a vécu dans un commerce intime et constant avec JésuSj le lecteur pénètre dans le cœur et la vie du XlX^e siècle. Le professeur Gliaslel a pris Christ avec lui, Christ et nul autre, dans cette revue instructive et intéressante de l'Église et du monde, ou de la civilisation chrétienne
Le ton et la tendance de l'ouvrage portent à la joie et à l'espérance, de sorte que l'étude attentive qu'on en fera, combattra le découragement, éloignera le doute et édifiera dans la foi, l'espérance et la charité, c'est-à-dire dans l'essence du christianisme comme de toute religion véritable.
Rien de plus frappant qie I impartialité de ces pages. Les noms de tous les grands penseurs religieux du XlX'"e siècle y sont mentionnés avec équité, quelque rapprochés ou éloignés qu'ils soient de leur juge, l'ér.idit et bienveillant auteur.
Absolument étranger au parti-pris et ne craignant ni ne flattant l'orthodoxie ou l'hétérodoxie, quelles que soient leurs ombres, il caractérise avec la même impartialité les catholiques et les protestants, les calvinistes et les arminiens, sans négliger les unitaires.
La manière dont il parle de ces derniers est un exemple non seulement de sa droiture, mais aussi de la méthode minutieuse et remarquable avec laquelle il traite son sujet. Nous trouvons ici Priestley, Ctianning et Parker élevés à leur vraie place, et si bien caractérisés dans leurs rapports respectifs, que nous avons en quelques mots une histoire du mouvement religieux parmi les unitaires modernes,
La vie du vrai chrétie;i est celle qui est inspirée par la personne tle Jésus. Cette pensée est le principe central de l'ouvrage : aussi y a-t-il eu pour moi devoir et j)laisir tout ensemble à le faire passer dans ma langue maternelle. Ce volume aura de la valeur pour tous ceux qui préfèrent Christ à eux-mêmes.
On comprendra que nous ne donnions pas ici de résumé de ces résumés '. Disons seulement que le plan général adopté pour chacune des périodes, et des fragments
' Les quatre manuels sont du format in-12, ont été i.iiprimés à Genève ou à Paris, édités à Paris et à Genève par la maison Cherbuliez, et contiennent un total de 1499 pages.
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entiers, ceux surlout où l'auteur récapitule leurs traits (listinctifs, ont été reproduits 'presque tels (juels. dans le grand ouvrage postérieur. Inutile d'en fournir, comme nous pourrions aisément le faire, la preuve par des tableaux comparatifs.
Ces manuels ont les (jualités requises pour vulgariser la science : idées générales bien posées, rien de superflu, divisions nettes et larges, précision sans sécheresse, aisance et agrément du style. Tous les criliijues sont d'accord à louer ces mériles-lii. Qu'on considère la lettre écrite à Chastel par l'illustre auteur de l'histoire de la civilisation en Europe et en France :
J'ai reçu et déjà à pou près lu, Monsieur, avec beaucoup d'intérêt en commençant et de satisfaction en tinissant, votre Essai sur le christianisme au moyen û(je. J'y ai retrouvé tous les mérites que j'avais pris plaisir à rencontrer dans vos premiers travaux historiques. Vous aurez toute raison de résumer ainsi les principales époques de notre histoire religieuse, et si je puis, quand vous viendrez à Paris, vous être l)on à quelque chose dans vos éludes sur ce sujet, j'en serai charn)é.
Recevez je vous prie. Monsieur, avec mes remerciements l'assurance de ma considération distinguée.