‹ Mélanges historiques et religieux;Chapitre 7 sur 45 · GUIZOT · texte numérisé non relu

GUIZOT

Val Ilicher. 13 août 185J.

Sur ce même manuel, la Gazette de Lausanne s'exprime ainsi :

La sûreté de la marche, le choix et lenchainement des détails, la clarté continue de cet exposé en rendent la lecture extrêmement facile. Et pourtant quelle solidité el quelle profondeur! Elles se dissimulent sous la simplicité et la sohriété du style, avec autant de soin que nous voyons d'autres écrivains en preiulre pour étaler souvent les apjtarences de ces mérites.

Voici ce que dit le Lien ' du « Christianisme dans les six premiers siècles : »

> Du 18 mai 1867.

CLXXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE

M. Chastei est un de ces savants moùesles dont les excellents travaux se font lire et apprécier à petit bruit. Esprit sagace, juilicieux autant qu'érudit, ses travaux historiques, déjà nombreux, méritent la plus grande attention par leur clarté d'exposition, leur méthode, leur style agréable. Leur lecture est à la fois instructive et attachante

Désirez-vous connaître sin)plement ce qui s'est passé, et comment se sont succédé tant de péripéties, vous prendrez les trois volumes du professeur de Genève, et, sans ennui aucun, vous saurez tout ce qu'il faut savoir.

Le journal Ihéologique duD'Carl Zimmei^mann,de Darmstadl, consacre en 1866 deux arlicles à l'apprécialion des trois premiers manuels dont, après quelques critiques de détail, il se complaît à dire beaucoup de bien, car il y trouve équité des jugements, sens pieux et moral, solidité d'érudition, connaissance rare en France des destinées de l'Église allemande, art de la composition, surtout dans le tableau du moyen âge, talent d'intéresser les lecteurs '.

Ces manuels n'ont pourtant pas eu autant de succès qu'ils en méritaient. L'auteur, il est vrai, n'a fait pour les répandre aucune réclame, besogne désagréable à bien des chercheurs, mais nécessaire. Au reste, dès l'origine il projetait la publication d'un grand ouvrage complet sur la matière. Pourquoi donc lançait-il au préalable les manuels? Pour mettre en appétit le public, sans doute, mais aussi dans la ci\iinte d'être arrêté par la mort, qui pourtant l'a bien laissé achever tranquillement son œuvre. Voyez ce qu'il écrivait dans la préface du premier en 1859 :

Si je vis assez pour une publication plus étendue, dont les matériaux sont entre mes mains, on y trouvera des détails à l'appui des résultats que je ne puis ici qu'énoncer, et l'on me rendra, je l'espère, la justice de reconnaître que je n'ai été ni précipité ni téméraire dans mes généralisations. Mais la vie est courte*, les

' Theologiches LiteraturblaU, 3 février et 27 juin 1866. * Il devait vivre encore 26 ans.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CLXXVH

années s'écoulent rapidement, et dans le doute s'il me sera donné de tracer en son entier un si vaste tableau, je désire au moins, s'il se peut, en achever l'esquisse.

Et aussitôt son collègue, D. Munier, le prenant au mot, insistait pour quïl ne manquât pas de tenir sa promesse :

L'inestimable privilège pour un homme d'avoir pu et voulu travailler trente ans consécutifs sans en avoirjamais été détourné, doit avoir pour résultat et pour récompense plus que des cours à des élèves de vingt ans. Pour vous, pour nous, pour l'Église entière, je vous souhaite du fond du cœur les forces et la santé nécessaires pour publier un jour le grand ouvrage dont le volume que vous voulez bien m'envoyer n'est sans doute que le ballon d'essai.

Le 31 mai 1881. dans une .séance extraordinaire de la Faculté, où tous les professeurs sont présents. « M. Chastel annonce oralement sa démission, dont il va prévenir le Conseil d'État. La Faculté est unanime à lui adresser ses regrets sans oser insister, parce qu'il dit que les exigences de la publication de son grand ouvrage l'y obligent*. »

Libéré des occupations du professorat en juillet, fermant dès lors sa porte aux bruits du dehors, tour à tour à sa campagne de Perroy et à la ville, il se voue tout entier ta celte grosse besogne de dernière rédaction et d'impression de son cours, avec une intensité, une régularité, une persévérance dans le travail, qui devaient le conduire à l'achèvement désiré, en moins de trois ans. Il avait d'ailleurs deux collaborateurs, auxquels il se plait à rendre justice : « Pour l'exécution de mon entreprise, dit-il ', je me fais un plaisir de le témoigner ici, j'ai trouvé une aide précieuse dans le zèle et le savoir de M. le pasteur Edouard Montet, récemment gradué Docteur à la Faculté de théologie protestante de Paris, pour une thèse remarquable sur l'his-

* Procès verbaux de la Faculté.

* Avant-propos du tome V, p. v.

CLXXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE

toire des partis saducéen et pharisien. Qu'il me soit aussi permis de le dire, le Jugement éclairé et l'inépuisable dévouement d'une compagne, dès longtemps associée à mes travaux, m'ont rendu pour celui-ci les meilleurs services '. »

L'ouvrage parut en cini] tomes successivement, de 1881 à 1883^ On voit, par la note, (ju'il divise l'histoire du christianisme en trois âges, le premier, le moyen, le moderne, tel âge en périodes. Dans cette division chrono-

' Voici quelle a été, dans le travail en coninmu, la part de M. Montet : revision de la matière, d'un bout à l'autre, particulièrement des six: premiers siècles, des sectes du moyen âge, de l'histoire (le la théologie, de la théologie allemande notamment — revision moins profonde ipie ne l'eût voulu le jeune savant — vérification des citations et des dates, confection des index, une première correction des épreuves. La collaboration de M"ie C.hastel, toujours si utile et si modeste, portait principalement sur la forme ; elle a recopié une partie des manuscrits, et revu aussi les épreuves.

* Les cinq tomes ont pour titre commun : Histoire du christianisme, depuis son origine jusqu'à nos jours, par Etienne Chastel, professeur de théologie historique à l'unioersité de Genève. (Les deux derniers ajoutent à cette qualité celles de Docteur es lettres et en théologie.)

Voici les titres particuliers de chacun des tomes :

T. I : Premier âge. Première période : Le christianisme avant Constantin. 1881, xin et 464 pages.

ï. II : Premier âge. Seconde période : De la conversion de Constantin à l'hégire de Mahomet. (Avec un Index alphabétique des tomes I et IL) 1881, iv et 6;{1 pages.

T. III : Moyen âge. De l'hégire de Mahomet à la Réformation de Luther. (Avec un Index alphabétique.) 1882, 038 pages.

T. IV : Age moderne. Première période : Le christianisme aux XVI^^ et XVII'^^ siècles. (Avec un Appendice, contenant l'opuscule : Fénelon et Bossuet, etc.) 1882, .o75 pages.

T. V : Age moderne. Seconde période : Le christianisme au.r A'FI/Jme et A'LYme siècles. (Avec un Appendice contenant : 1 . Lettres inédiles de M"ie de Maintenon ; 2. Correspondance de Charles Bonnet avec Haller; 3. Réponse à Montalembert — et un Index alphabétique des tomes IV et V.) 1883, vi et 502 pages.

Ces cinq tomes sont tous du format g'^-S^ (contenant 37 lignes à la page) et montent à un total de 2810 pages. Ils ont été imprimés à Genève, par Schuchardt, et édités à Paris, par G. Fischbacher. Les trois listes de souscription, annexées aux tomes I, II et V, s'élèvent au chiffre de 431 souscripteurs.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CLXXIX

logique générale, viennent se ranger des sous-divisions, d'après un ordre des matières assez constant., qui ne subit que certaines modifications commandées par le caractère propre à chaque époque. Cet ordre est le suivant : Destinées et luttes extérieures des diverses Églises d'occident el d'orient : et, quand il y a lieu, rapports avec les autres religions, missions — histoire intérieure : gouvernement de l'Église; rapports avec l'État — culte — mœurs et discipline — science et littérature théologique. — Doctrine : controverses dogmatiques, sectes de diverses sortes. Autant de rubriijues. autant de chapitres. Quelquefois un résumé de la période ou de l'âge qu'on vient de parcourir.

Nous avons parlé de quelques modifications partielles à ce cadre assez régulièrement appliqué aux faits. En voici des exemples. Au moyen âge, une première section traite du développement du système catholique-romain : une seconde, des atteintes portées à ce système pai* cinq réactions : politique — ecclésiastique — scientifique — mystique — évangélique. Dans l'âge de la Réformation, les dogmes sont classés en dogmes opposés, dogmes empruntés au catholicisme. Dans le XVIII™^ siècle, après avoir étudié le catholicisme el le protestantisme en Occident, et l'Église russe en Orient, le tome IV consacre une troisième section distincte à une rubrique nouvelle : christianisme et philosophie. Dans le XIN""* siècle enfin, on nous met en présence de trois courants divergents : christianisme rétrograde, réaction anti-chrétienne, christianisme progressif : progrès dans la liberté — la vérité — la vie religieuse et morale.

En présence de ce vaste ensemble, que faire ici? En résumer l'exposition détaillée? Impossible et inutile. En discuter scientifiquement les jugements? C'est ce qu'on n'attend pas du biogj-aphe, et il ne le pourrait. — Voici plutôt notre tâche, ce nous semble. Nous devons d'abord rappeler ce qui a été écrit sur l'ouvrage, éloges et critiques, dire l'impression générale que nous a laissée, à nous person-

CLXXX NOTICE BIOGRAPHIQUE

nellement, la lecture attentive du cours que nous avions naguère suivi comme étudiant; puis examiner, avec citations à l'appui, successivement les principes et les caractères de riiistorien, et sa théologie, telle du moins qu'elle s'est mêlée à son histoire.

La presse de nos Églises a été unanime à nommer le dernier livre de Chastel un « monument. » à le féliciter et le remercier d'avoir « comblé une grande lacune dans la littérature historique de langue française, » de nous avoir légué « un de ces ouvrages classiques que l'on voit consultés et utilisés par les hommes studieux de toutes les Églises et de toutes les écoles, » et qui « sera lu avec plaisir et profit non seulement par les théologiens mais encore par ceux qu'au grand siècle on appelait les honnêtes gens '. »

' Nous regrettons que les revues françaises les plus répandues n'en aient pas parlé. Mais faut-il s'en étonner ? Moins encore qu'auparavant, l'auteur octogénaire ne les avait sollicitées. D'ailleurs, un livre il'élude, non de rapide lecture ni de simple agrément — un livre qui n'a pas été écrit dans la capitale — un livre protestant — un livre religieux enlin! Cela se lit-il? Ose-t-on le recommander au gros des lecteurs ?

La Revue critique d'histoire et de littérature, par la plume autorisée de M. N. (Michel Nicolas), a présenté des analyses bien faites et accompagnées d'éloges des cinq tomes successivement, dans les livraisons du 16 octobre 1882, du 13 août 1883, du 13 mai 1884. — La Revue historique de Paris s'est bornée à quatre annonces bibliographiques, de 1881 à 1884 (tomes XVII, XXL XXIII, XXV).

Quelques-uns des principaux articles dus à la presse protestante, se trouvent dans le Journal de Genève des 17 juillet 1881 et 7 octobre 1883, par A. Sabatier; dans la Semaine religieuse des 13 janvier 1883 et 19 janvier 1884, par E. Arnaud; du "27 mars 1886, par F. Chaponnière. — Dans la Revue de théologie et de philosophie de Lausanne, A. H. -M. (Huc-Mazelet) analyse amplement le contenu de tout l'ouvrage : voir Bulletins des années 1882 (p. 96. 190, .381 et suiv.), 1883 (p. 534 et suiv.), 188i (p. 203 et suiv.). — Le Chrétien évangélique, journal vaudois, par la plume de J. Cart, fait, au point (le vue dogmatique, une critique toujours plus accentuée de l'œuvre du professeur genevois^ dans une suite de longs articles des années 1882 (p. 319 et suiv.), 1883 (p. 416etsuiv.), 1884 (p, 84 et suiv.). En revanche, les jugements de H. Draussin, dans l'Église libre des 16 juin 1882 et 1.5 juin 1883, sont élogieux. Nous en oublions sans doute, mais en voilà bien assez.

Ajoutons seulement qu'on trouve dans la revue de Schurer, Théo-

NOTICE BIOGRAPmQUE. CLXXXI

La vraie science historique implique et la connaissance <les faits et le discernement des faits, érudition, sagacité. €es qualités de l'esprit scientifique. Chastel les possètle.

Sans doute, il n'a pas pris tous ses matériaux lui-même à la carrière — qui le pourrait? mais la quantité et la variété des sources où il a puisé sont vraiment considérables. Et ce qui frappe le lecteur, c'est qu'il ne s'est pas renfermé dans ce qu'on peut appeler la spécialité, le domaine purement ecclésiastique et théologique. Voyant combien le christianisme intervient dans tout, il a regardé €t écoulé de tous les côtés, et le monde laïque lui a fourni autant d'informations que l'autre : collections des Pères et iles Bulles, actes des conciles et des synodes, ouvrages capitaux de la pensée chrétienne, grandes histoires du dogme et aussi de la politique, de la littérature, de la philanthropie, monographies, articles de revues de toutes sortes, de journaux (piotidiens même. Pour nous faire une idée plus exacte de l'elTort, nous avons compté dans le tome V les documents indiqués en latin, en français, en anglais, en allemand : il y en a 215. Et pourtant Chastel ne se complaît à aucun étalage, sachant, mieux que personne, de combien l'écrivain le plus consciencieux restera au-dessous du travail vraiment surhumain que réclamerait le tableau complet du développement île la chrétienté :

Malgré l'abondance des sources ou j ai puise mes informations, je ne me dissimule pas que, sur bien des points de détail, elles paraîtront incomplètes. Je n'ai pu consulter qu'une partie de ces monographies dont le nombre augmente sans cesse, et dont les titres, à eux seuls, remplissent déjà des volumes entiers '.

Toutes les parties d'un sujet aussi vaste et aussi com-

iogische Literatur- Zeitung. du 3 juin 1882, un spécimen de la façon sommaire avec laquelle, parfois, de l'autre côté du Rhin, on < exécute » les œuvres sérieuses de la science de langue française. * Tome I, préface, p. vni.

CLXXXll NOTICE BIOGRAPHIQUE.

plexe. n'ont pu être ùtiuliées avec une égale sollicitude et par conséquent un égal succès. Mais il est difïicile de prononcer ici, les prédilections personnelles des lecteurs pour telle ou telle épo(iue. telle ou telle matière iniluant grandement sur les jugements. Un des élèves distingués du maître a émis une opinion que nous croyons partagée par beaucoup d'autres, quand il a dit :

Parmi les levons les plus neuves et les plus originales , nous

luentionnerous, d'après nos propres souvenirs, celles qui traitaient des querelles arienne et pélagienne, de la quintuple réaction contre la papauté, à la fin du moyen âge, dos déijats tliéologiques du XVI'^e siècle, groupés autour de la question fondamentale du salut '.

L'historien est tenu à autre chose encore qu'à la juste appréciation des faits : on lui demande de savoir disposer, composer, exposer. Chastel a ce talent-là : plan lai'ge, bonne ordonnance de l'ensemble et des détails, justes proportions, divisions bien adaptées aux faits, clarté, convenance du style, voilà les mérites qui ont été généralement signalés. S'il a fait voir ailleurs qu'il avait des parties de l'orateur et du polémiste, ici il déploie son talent d'enseigner. Un de ses élèves, très compétent, a dit :

Nous qui, pendant quatre années consécutives, avons suivi trois fois par semaine, et la plume à la main, les savantes lectures de l'excellent professeur, en faisant immédiatement subir à toutes les propositions qui tombaient de ses lèvres, la rude épreuve de la condensation par l'analyse, nous n'hésitons pas ta déclarer que, dans notre carrière de reporter, nous n'avons jamais encore rencontré de style qui approchât <à tel point de la perfection du genre didactique *.

Avec une autorité que nous n'aurions pas, des voix

• E. Strœhlin, dans sa biographie (V Athanase Coquerel fils [chaip. IV, Genève, p. 74 et 7o).

* F. Chaponnière, Semaine religieuse, 27 mars 1886.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CLXXXIII

françaises ont reconnu à son histoire un caractère français, c'est-à-dire vraiment littéraire. Aussi nous plaisons-nous à les laisser parler :

Il a fait une œuvre éminemment française, je veux dire sobre, claire, châtiée, allant droit an but, dégagée de toute digression inutile, se lisant sans fatigue et laissant dans l'esprit du lecteur une impression toujours nette '.

Cette Histoire du Christianisme n'aura pas le seul mérite d'êlre et de rester probablement longtem[>8 encore unique dans notre littérature. Ce qui la recouiuiande pour le moins autant que la science consonmiée dont elle est le fruit, c'est sa forme, c'est l'art réfléchi avec lequel elle est composée, c'est le style limpide et facile dans lequel elle est écrite : bref, c'est une histoire dépouillée de toute érudition rébarbative, de toute prétention philosophique, une histoire large et humaine, accessible à tout esprit cultivé, une histoire littéraire en un mot, telle qu'on la concevait en \H'M)

Dégager partout 1rs faits les plus certains ne lui a point paru non plus sutïisant. Il a cru que ces faits avaient un sens, qu'il fallait les rapprocher et les coniparer pour en découvrir l'enchaînement, que riiistoire qu'il racontait, en un mot, partait d'un principe, marchait, vers un but et renfermait de perpétuelles leçons. L'esprit de M. Chastel a embrassé tout cela, il a mêlé incessamment dans une harmonieuse proportion, qui est une grande marque de force et de justesse, la recherche des faits, la |>hilosophie des événements, la peinture des caractères, les réflexions morales, et l'a fondu dans un courant de narration limpide dont le lecteur suit sans fatigue, mais non sans profit, le mouvement progressif et régulier. Voilà ce que j'appelle le.caractère littéraire de l'histoire de M. Chastel *.

Il faut bien avouer pourtant que Chastel reste un homme (le son pays et de sa génération. Xon qu'il ait le style réfugié, incorrect ou vieilli, mais on voit qu'il n'est pas de Paris. Cette sobriété, cette gravité soutenue du langage, marque d'une race chez qui domine la réllexion. n'est

' E. Arnaud, Semaine religieuse, 13 janvier l^^t3. * A. Sabatier, Journal de Genève, 17 juillet 1881.

CLXXXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE

guère égayée ou colorée par des rayons d'imagination, ^e lui demandons pas l'éclat, le pittoresque, le trait, l'allure aisée et rapide. La phrase est périodique et parfois bien chargée, dans son dernier ouvrage principalement, qui est inférieur à cet égard aux précédents — ce qui, dans la presse où il était, ne nous étonne pas. Et puis, il est bien de la génération arrivée à la maturité vers 1830, de ces hommes nourris des classiques, un peu doctrinaires, presque étrangers au romantisme et au réalisme plus modernes. Mais faut-il donc lui donner pour cela un mauvais point ? Comme si chaque génération était en droit de reprocher à la précédente de n'avoir pas eu sa culture, et de n'être pas habillée à sa mode à elle !

En résumé, justice a été rendue aux réels mérites de l'ouvrage. Et l'on n'a pas oublié qu'ils décèlent des qualités morales chez l'écrivain : l'amour du vrai qui n'a pas pour mobile le succès, pour objet d'ambition la renommée', ce courage qui entreprend et mène à bout un grand dessein, ce besoin de faire tout bien, qui est profitable à la • bonne littérature autant qu'à la bonne conduite.

Mais avec les éloges, les critiques n'ont pas manqué.

Les unes sont de l'ordre scientifique. On a relevé des erreurs de détail, touchant des dates, des noms, de menus faits. Il eût été vraiment admirable qu'il ne s'en trouvât aucune sur un pareil total et malgré les précautions prises. Un auteur obligé sur tant de points d'emprunter des renseignements à d'autres, n'échappera pas aux inconvénients de cette fâcheuse nécessité. — On a désapprouvé justement, à notre avis, le choix de l'hégire de Mahomet, fait étranger au christianisme, comme pivot d'une des grandes divisions de son histoire. C'est Grégoire I" ou bien, dans une visée un peu différente, Charlemagne. qu'il aurait fallu prendre comme ouvrant le moyen âge. — On a signalé sommairement des lacunes dans le tableau de certaines

' Gazette de Lausanne, 25 juillet 1839.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CLXXXV

époques, sur lesquelles des travaux plus récents (jue les siens ont jeté queltjue nouveau jour; on a dit. non sans raison, que sur bien des points les vues de la science ont changé \ Il eût été certainement avantageux pour le livre d'avoir paru quelques lustres plus tôt.

D'autres critiques sont de l'ordre dogmatique. Des orthodoxes ont reproché à Chastel de ne pas juger événements et hommes comme eux. Voyez, a-t-on dit. il est sévère pour quelques-uns des grands représentants de l'orthodoxie: il a des indulgences pour les hérétiijues. Il comprend peu les puissants enthousiastes, les fondateurs de sectes, les promoteurs de réveils ! — Reproche qui aurait de la gravité s'il était fondé. Mais c'est ce (jue nous n'avons pas su voir. Chastel est loin d'être défavorable aux mystiques du moyen âge, aux piélistes, aux moraves, au réveil populaire et pratique produit par Wesley. au zèle missionnaire du XIX""' siècle. Ce qu'il parait n'aimer pas, ce sont les génies intransigeants, les hommes de la formule impérative; et si l'on voit percer chez lui un faible pour les hérétiques, ce n'est que pour ceux qui ont été victimes de la calomnie ou de l'intolérance.

Nous convenons que le classement qu'il a adopté pour les conceptions religieuses de notre siècle en christianisme rétrograde et christianisme progressif, peut mécontenter à juste titre ceux qui tiennent la tradition pour sacrée, et les nouveautés pour une concession au goût du jour, un appauvrissement ou une défection; et nous ajoutons qu'au regard de la science désintéressée, cette disposition des faits, dramatique il est vrai, est celle d'un réquisitoire et d'un plaidoyer, plutôt que celle d'un exposé tout objectif. Toutefois, étiquette à part, on ne saurait

* Dans les \otices biographiques (VU. E. Chastel) du professeur P. Vaucher, on trouve des raots comme ceux-ci : « procédés aualy tiques d'une autre époque, jugement un peu superficiel, çà et là... M. C. n'était pas destiné à devenir un véritable critique. »

' Des plaintes spécieuses quoique bien exagérées ont suivi Kappa-

CLXXXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE

nier que, en ce domaine comme en tout autre, il y a une tendance conservatrice et une tendance novatrice, ni reprocher à l'historien d'avoir ses préférences. S'il n'en avait pas, serait-il sérieux, religieux même? Ce (}u'on est en droit de lui demander, c'est (iii'il veuille être Juste envers tout et envers tous.

L'examen que nous ferons un peu plus loin des principes historiques et des idées théologi(pies de Chastel, montrera (juelle claire conscience, quel ferme vouloir il a eu de cette obligation sacrée, attachée au grand mais redoutable privilège déjuger le passé et de conseiller le présent.

Auparavant, une impression personnelle, nous allions presque dire un regret. Au lieu de ce procédé qui applique, à peu près uniformément, un cadre systématitjue à chacune des époques successives, n'en eût-il pas pu adopter un autre plus libre, plus esthétique et plus impressif? Pour rendre bien intelligible et vraiment saisissant le spectacle confus de cette masse énorme de choses, figures, événements, n'eùt-il pas été préférable de mettre en relief, en y jetant toute la lumière, les faits capitaux de la suite des âges, ceux dans lesquels se rassemble toute leur vie morale, sommités de qui découlent les courants divergents, et à qui viennent se rattacher les versants opposés ? Vouloir tout montrer sous le jour du « plein air, » qui attire sur tous les détails une égale attention, dérouler un panorama plutôt que faire sortir de la pénombre tour à tour des tableaux distincts, caractéristiques chacun à sa manière,

riliou du torne V. Le critique du Chrétien évangélique a dit : « ce dernier volume est venu tout compromettre, sinon tout gâter; » « c'est une œuvre de tendance et de parti, c'est une apologie du rationalisme unitarien; » il iàctie même un mot bien risqué : « l'histoire y tourne au pamphlet (!). » Et comme s'il pariait au nom de je ne sais quelle congrégation de l'index : ' Nous ne saurions, ajoute t-il. mettre sans réserve cet ouvrage entre les mains des jeunes gens qui se destinent au ministère évangélique. Ils ne le liraient pas sgns danger. »

NOTICE BIOGRAPfflQUE. CLXXXVII

n'est-ce pas disperser et fatiguer la mémoire du lecteur, et lui rendre plus difficile la contemplation du passé, de ses grandeurs et de ses leçons? Or, il y a de ces sommités tout le long de la carrière vingt fois séculaire de la chrétienté. Voyez plutôt.

Dans le premier âge. trois faits dominants : la lutte passionnée, implacable, entre le Goliath païen qui veut tuer avantde mourir, et le nouveau David, lejeune christianisme, intrépide, enthousiaste, confiant en Dieu et en soi : — le magnifique épanouissement du IV""^ siècle, avec ces grands évêques, orateurs, conducteurs de peuples, rivaux, conseillers et quelquefois victimes des successeurs de Constantin, un Athanase. un Chrysostome, un Grégoire de Xaziance, un Ambroise, un Augustin: — les débuts de cette papauté, héritière du génie politique de la vieille Home, fondatrice de la nouvelle, qui essaie patriotiquement de sauver l'Italie et de gagner les barbares, et grandit de siècle en siècle, avec un Léon V, un Grégoire l", un Nicolas I".

Au moyen âge, trois faits aussi : la décadence lente mais irrémédiable du byzantinisme, cet étrange et malsain alliage de césarisme romain et de despotisme asiatique, de superstition et de violence iconoclaste : où l'Orient lâche et perfide trahit le brutal Occident dans la lutte contre l'ennemi commun, le Musulman: où les politiques guerriers sont harcelés, puis remplacés par les moines, les courtisans, les bigotes, où le sceptre tombe en quenouille, le glaive en martinet, et l'Évangile en galerie d'idoles; — en Occident, le grand idéal théocralique d'une famille de peuples, se croyant sainte et une sous la houlette du vicaire du Christ, idéal servi avec un mélange d'exaltation et d'avidité par les masses, les moines et les princes, et riche en ferveur religieuse, en hautes et subtiles spéculations, en œuvres d'amour ; — la réalité, partiellement méconnue et comprimée par cet idéal forcé, qui se soulève douloureusement et finit par le faire éclater.

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