‹ Mélanges historiques et religieux;Chapitre 8 sur 45 · CLXXXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

CLXXXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE

Dans l'âge de la Kéformation. un autre idéal plus large et plus profond tout ensemble, mais moins distinct et moins frappant pour les imaginations, une triple aspiration, disons mieux un triple cri, sorti des entrailles de la conscience et de la société tout ensemble, vers la vérité divine, la moralité humaine et la liberté.

Le XYII"'" siècle, d'un côté époque de concentration monarchique, de discipline confessionnelle sous les deux autorités rivales de la tradition et de l'Écriture — de l'autre côté, le nouveau, le glorieux, aurore de la conquête sanglante de la liberté religieuse, par l'Allemagne, la Hollande et la Suisse, pour les nations; parla race anglosaxonne, dans deux révolutions et l'épopée des pères pèlerins, pour les individus et les communautés: par les huguenots martyrs, pour le monde.

Au XVIir"^ siècle, l'œuvre, au fond, et en dépit de ses organes, toute chrétienne, de l'émancipation de la raison et de la proclamation du droit et. pour corriger ce qu'elle avait de trop intellectualiste, de trop individualiste, la secte «à moitié mystique, à moitié socialiste des Moraves, et la belle initiative des méthodistes pour l'évangélisation des masses.

Le XIX'"« siècle, enfin, dont le rôle au bénéfice du règne de Dieu se profile déjà dans la perspective, à travers la poussière de tant d'idées et d'intérêts contrastants ou opposés, et qui nous apporte ces quatre fruits, semés parle Christ sur le sol humain et mûris aux rayons de l'Évangile : la démocratie — la science appliquée aux besoins de la multitude — la constitution des nationalités — la mission, et la colonisation des peuples chrétiens sur tout le globe.

Tableaux toujours variés et tous également grandioses. Mais pour les peindre, qu'eùl-il fallu? Convenons-en : plus que de la science et de la raison, il eût fallu une imagination sympathique, vibrant à toutes les émotions de ce drame immense, divin et humain tout ensemble. Chastel l'avait-il ?

Toutefois, au regret et au vœu indirect que nous venons

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d'exprimer, voici ce que l'on pourrait répondre en faveur de notre écrivain. D'abord lui-même avait compris l'emploi du choix et du relief, lorsqu'il disait : « Entre une multitude de faits du même ordre procédant d'une même situation, j'ai dû me borner aux plus significatifs., à ceux qui me paraissaient les plus propres à la caractériser, à la mettre en relief. » Puis, le procédé qu'il a suivi s'impose à un enseignement qui veut être complet, et fournir au public curieux des éléments si multiples et des doctrines si complexes du christianisme, tous les renseignements utiles. L'uniformité est inévitable, vraiment, à qui doit conduire le lecteur d'époque en épo(]ue tout le long de la ligne du développement intégral de l'Église, sur chacune de ses voies particulières : organisation, mœurs, littérature, doctrine. Que ceux, ajoute-t-on. qui ne veulent que saisir les grands traits de la physionomie de tel âge, ou, pour mieux dire, en être saisis, les discernent eux-mêmes par une étude attentive. Ce que nous demandons au savant, c'est de nous apprendre tout ce qu'il sait, de nous dire tout ce qui fut, en nous laissant le soin de voir ce qu'il en peut rester à notre usage. A nous, écoutant nos expériences et nos besoins personnels, de nous arrêter devant telle de ces étapes de l'éducation accidentée du monde chrétien, dont la contemplation plus intense nous paraîtrait particulièrement propre à contribuer à la nôtre '.

Rendons-nous compte maintenant des principes et des

* Préface du tome I, page i\.

• Quelque intéressants qu'ils soient, nous ne nous arrêtons pas ici sur divers morceaux et opuscules de notre auteur, tels que sept articles insérés dans Y Encyclopédie des sciences théologiques : Alfred le, Grand; la Réformation d'Angleterre; Anglo-saxons: États de l'Église ; Ephreni: Epiptiane; Eusèbe; deux dans la Reçue historique de Paris : Destinées de la Bibliothèque d'Alexandrie; Nestorius et Eutychès, reproduits dans les Mélanges; deux enfin, communiqués après sa mort aux Étrennes chrétiennes : Deux théologiens réformateurs au XlXme siècle, Schleiermacher et Channing; Les partis religieux et la libre pensée à Londres.

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visées de noire écrivain, et demandons-lui à lui-même ce (lu'il pense de la tâche présente de l'histoire et des conditions auxquelles doit satisfaire le bon historien. Après l'avoir ainsi interrogé, il sera loisible d'apprécier le programme et son exécution.

Nous avons vu quelle haute idée Chaste! s'était faite, dès son premier ouvrage, du crédit (]ui appartient dans notre .siècle à l'histoire, même <à l'histoire de l'Église, et de l'obligation de la vulgariser qui en découle. Relevons ici deux passages significatifs :

Le temps n'est plus où rhist(jire religieuse était considérét; comme une science qui ne pouvait intéresser et ne devait occuper (pie les théologiens: où les historiens, les uns par un res|)ect mai entendu, les autres avec un dédain mal déguisé^ le plus grand nombre par inditî'érence, laissaient de côté les faits de cet ordre ([u'ils rencontraient sur leur chemin, ou ne leur accordaient lout au plus qu'une attention distraite.

La disposition des espri!s est heureusement changée à cet égard. A mesure que l'on comprend mieux le rôle de l'iiistoire, qui est de révéler l'homme à l'homme, sous tous ses aspects, dans toutes les sphères de son activité et de, sa pensée, à mesure que l'on r^econnaît mieux l'influence que la religion et le christianisme, en particulier, n'ont cessé d'exercer sur la marche de la civilisation, on reconnaît mieux aussi la place considérable que leur histoire doit occuper dans les annales des peuples ' .

C'est à juste titre que l'histoire générale du christianisme est considérée, non seulement comme une partie indispensable de l'éducation pastorale et théologique, mais comme le complément obligé en quelque sorte de tout enseignement supérieur, et que pour en répandre et en faciliter l'étude, d'importants ouvrages ont été publiés dans les différents pays chrétiens.

Puis il dit comment les épreuves des protestants de France les ont jusqu'ici empêchés d'en faire autant, et il ajoute :

^ Le Christianisme dans l'âge moderne, préface, p. \'.

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Placé ilaiis ilautres circonstances, et encouragé par le vœu qui m'en a souvent été exprimé, jentreprends aujourd'liui, sinon de c(»mbler cette lacune, au moins d'y suppléer, en publiant, à rusajre des lecteurs de langue française, le produit de longues années d'études et d'enseignement public, et les invitant à parcourir avec moi la route que m'ont frayée d'éminenls historiens '.

Huant à la conception qu'il a de .sa tâche et des conditions néce.ssaires pour la remplir, il e.st très précis. L'historien n'est ni un romancier, ni un panégyriste, ni même un simple coloriste. Apprenons ce qu'il doit être :

L'historien n'est ni un avocat chargé de défendre une cause, ni un panégyriste (jui prend à tâche de glorifier une époque ou un parti, ni un romancier qui idéalise à son gré ses personnages, encore moins un coloriste qui, pour le plaisir des yeux, enlumine des ligures de fantaisie. C'est un peintre fidèle et sérieux, qui. pour l'instruction des hommes de son temps, leur retrace ce qu'ont été, ce qu'ont fait les hommes d'un autre temps, afin que, devant ce miroir véridique du passé, la conscience humaine, plus désintéres- .sée, et par là plus droite en ses jugements, se forme, se développe par une équitable distrihuti<m de la louange et du blAme '.

Convaincu de l'utilité de l'étude philosophique de l'histoire, persuadé que ce n'est qu'en jugeant les faits, en les comparant entre eux et s' élevant par là aux lois générales dont ils dépendent que l'on peut en retirer d'utiles leçons pour le gouvernement de l'Église, je ne me bornerai point à vous les raconter, je ne m'astreindrai point à les exposer dans un ordre strictement chronologique; je m'attacherai plutôt à vous faire démêler leurs causes, saisir leurs rapports, suivre leur enchaînement, de manière qu'il reste dans votre esprit une idée aussi nette que possible de la marche du christianisme et de l'ensemble de ses destinées •.

Le travail instinctif de tout homme intelligent sur les événements

* Histoire du christianisme, préface du tome l, p. viii.

"^ Le martyre dans les premiers siècles, 2e conférence, dans les Mélanges, p. 310.

* Discours d'ouverture, dans Mélanges, p. 82.

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extérieurs qui le frappent, le travail plus sérieux du savant sur les phénomènes naturels ou sociaux, pour en déduire les lois du monde physique ou moral, l'historien de l'Eglise doit le faire sur les événements dont elle a été le théiître ; il doit les considérer, non pas isolément, mais dans leurs rapports mutuels, grouper les faits particu liers autour des faits généraux qui les embrassent et les dominent, remonter à leurs causes, les suivre dans leurs conséquences, rechercher les motifs des actions, l'origine des systèmes, le but vers lequel ils tendent, et tirer de tout cela des conclusions sur l'esprit

des temps qu'il parcourt

De même que le géologue cherche dans les volcans éteints,

dans les vestiges des anciennes révolutions du globe, des indices sur sa formation, sur les forces encore agissantes dans son sein, l'historien de l'Église cherche dans les crises qui l'ont agitée, dans les révolutions qu'elle a subies, le secret des manifestations actuelles du sentiment et des besoins religieux K

Il m'a paru qu'un coup d'œil sommaire, qui, dans la multitude des faits que comprend l'histoire du christianisnje, signalerait les plus essentiels, en montrerait la succession, l'enchaînement, la mutuelle dépendance, serait une utile récapitulation pour ceux à qui cette science est déjà familière, une introduction plus utile encore pour ceux qui veulent se livrer à son élude, eutin, pour ceux qui désirent en approfondir quelque partie, un guide qui les aiderait à connaître d'avance la place que chaque fait important, chaque individualité saillante occupent dans la chaîne des temps.

Pour atteindre ce but, ma tâche, on le comprend, sera moins de raconter les événements que d'en rechercher les causes, moins de décrire les institutions, et d'exposer minutieusement les systèmes que d'en retracer l'origine et d'en faire saisir l'esprit, moins d'énuinérer les actions ou les travaux des grands personnages que de caractériser leur rôle, leur influence dans le siècle où ils vécurent, moins enfin d'exposer les faits eux-mêmes que les situations dont ils sont l'indice. A la vue des productions d'un sol, l'observateur attentif en pénètre la nature et la composition; les faits de l'histoire ont de même un sens intime qu'il faut en dégager; ils font connaître le génie d'une nation, les tendances d'une époque; ce

' Préface du tome I de VHistoive du christianisme^ p. ix.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CXCni

sont les manifestations extérieures du mouvement des esprits, des évolutions de la pensée ; ce sont des signes, en un mot, qu'il s'agit de déchiffrer. Telle est, à mes yeux, la tâche principale de Thistorien, et c'est celle que je me suis proposée ^.

L'historien est donc un observateur et un penseur qui cherche la liaison de l'ensemble des faits, la philosophie des événements, et se livre de la sorte à une étude vraiment philosophique. Xotre écrivain revient à plusieurs reprises sur ce thème-là.

Mais à quel point de vue doit-on se placer pour bien voir, puis bien conclure? — Au point de vue éducatif, car l'histoire est l'institutrice du genre humain, parce qu'elle en est la révélatrice, lui montrant tout ensemble ce qu'il a été et ce qu'il doit devenir. Et l'historien est un conseiller moral, un éducateur de son temps, qui tire du passé des leçons au profit du présent. « De toutes les leçons, dit notre auteur, il n'en est pas de plus persuasive que l'exemple Pour les hautes vertus que prescrit l'Évangile, l'autorité de l'exemple est tout particulièrement nécessaire. »

Au reste, quelle que soit la direction choisie par l'historien, il y a une disposition qui lui est hautement recommandée, c'est l'impartialité. L'amour du vrai, le sentiment de la dignité sereine qui convient à la science, lui imposent cette impartialité difficile et trop rare. Préservons-nous de l'esprit de parti :

Quant au jugement que je serai appelé à porter sur les hommes et les systèmes, on y trouvera, je l'espère, non cette impartialité prétendue qui se résout dans l'indifférence, mais celle qui est assez amie du bien et du vrai, assez ennemie de l'immoral et du faux,

* Ce passage a de l'importance pour M. Chastel, car il tigoredans la préface du premier des résumés (ou Coup d'œil historique) : Le Chistianisme et lÉglise au moyen âge, Paris 1839, p. v-vii, et dans le troisième : le Christianisme dans les six premiers siècles, I860. Avant-propos vi-vm.

xni

CXCIV NOTICE BIOGRAPHIQUE

pour les signaler de quelque côté qu'ils lui apparaissent; non celle qui se place entre les partis pour les encenser tour à tour, et concilier même les inconciliables, mais celle qui s'élève au-dessus d'eux pour mieux les comprendre et les juger tous '.

Le moment semble venu d'étudier désormais l'histoire pour elle même, au profit de la vérité seule et en dehors de toutes vues polémiques.

Cette impartialité serait-elle de l'indifférence? L'historien se condamnerait-il à faire abdication de sa conscience et de son jugement, à cheminer, voyageur apathique, sans approbation comme sans blâme, entre le vrai et le faux, le bien et le mal ? A Dieu ne plaise! Son devoir est de les signaler, de les qualifier par leur nom, de quelque côté qu'il les rencontre. Ce qu'il condamne dans la partie adverse, il doit le condamner de même chez les siens; ce qu'il loue chez les siens, il doit le louer dans la partie adverse.

Quelle étude, au reste, mieux que celle de l'histoire est un pré- .servatif contre l'esprit de parti? Accoutumé à voir défder sous ses yeux dans le passé tant de régimes divers, tant de formes de gouvernement et de culte, tant de doctrines, tant de sectes et de dénominations, à les soumettre tour à tour à son examen, à faire en chacune la part de la vérité et de l'erreur, à tenir compte des temps

' Le Christianisme dans l'âge moderne, préface.

Ce ne sera pas sans intérêt qu'on comparera avec ce qui vient d'être dit par le rénovateur de l'histoire ecclésiastique dans notre Académie, ce qui avait été dit par celui qui en fut l'initiateur. On verra la parenté.

Les deux règles qu'il s'impose, dit de lui-même Jean-Alphonse Turrettini, dans la préface de son Compendium, sont la vérité et l'utilité ; les deux mérites qu'il a recherchés, ce sont le goût de la vérité, le choix et l'ordre des matières. Nous traduisons les lignes suivantes :

« Il faut connaître non les noms seulement, mais les pensées et les mœurs des hommes, non les faits seulement, mais leurs causes, juger des événements d'après les règles de l'équité et de la sagesse; reconnaître combien souvent les chrétiens ont abusé de la doctrine la meilleure et la plus salutaire, ce qu'ont produit les rivalités des partis, quelles tragédies ont jouées les passions des hommes, que de mal ont enfanté les haines des théologiens, les luttes, les discordes, l'orgueil, l'obstination, la rage de disputer et de dominer. Tout cela est nécessaire à dire dans l'histoire ecclésiastique, pour qu'on tire du passé des leçons applicables au présent et à l'avenir. »

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et des circonstances où elles parurent, à reconnaître chez un grand nombre le rôle qu'à leur insu peut-être elles remplirent dans les desseins de la Providence, l'historien sera bien placé pour juger avec équité les partis qui divisent aujourd'hui le monde chrétien ; il ne se laissera ni séduire par leurs flatteries, ni émouvoir par leurs anathèmes, il rendra justice à tous sans devenir l'esclave d'aucun, et conservera au milieu d'eux une attitude élevée et indépendante.

Telle est, ce me semble, la disposition d'esprit qui convient de nos jours à l'historien. Je m'efforcerai moi-mt^me de ne m'en point <lépartir *.

Suivons un sage juste-milieu dans les jugements sur le passé :

Parce qu'il y a des gloires usurpées, pourquoi les gloires légitimes en souffriraient- elles? Ici, comme en beaucoup d'autres choses, il y a autant de faiblesse d'esprit à tout nier qu'à tout admettre, à tout dénigrer qu'à tout admirer. Parce que d'autres générations ont tout cru sans examen, pourquoi la génération présente rejetteraitelle tout sans distinction ? C'est au contraire la noble mission de notre siècle, venu après deux siècles qui poussèrent à l'extrême, l'un le culte, l'antre le mépris du passé, de frayer la route entre ces deux écueils, de faire en toutes choses, d'un œil éclairé et d'une main ferme, le départ du vrai et du faux. C'est par là qu'il est excellemment propre à l'histoire*.

Préférons la vérité à la poésie :

Quelle poétique fiction, s'écrie-t-il, vaudra jamais la poésie de l'histoire ? Jamais objet vraiment digne d'admiration a-t-il été déparé par It'S clartés de la science? Que la science donc ne

cesse point de revendiquer ses droits; qu'elle poursuive hardiment le cours de ses investigations; qu'armée, à la fois, de patience et d'ardeur, elle s'élance librement dans le champ infini de l'espace et <lu temps que Dieu ouvre à sa curiosité, sans craindre de décolorer

' Hist. du christ., tome I, préface p. xii, xiri.

* Voir dans les Mélanges, le Martyre dans les premiers siècles,

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jamais, par la recherche exclusive du vrai, un monde inépuisableen merveilles ; et si parfois elle s'égare, ses méprises involontaires^ seront plus aisément redressées que les erreurs tenaces où se complaisent la routine et le préjugé '.

Telle est rambition saine et noble de notre historien.

Que penser de ce programme et comment a-t-il été réalisé?

Hâtons-nous de dire que tous les critiques sont d'accord sur la conscience que Cliastel a mise dans ses recherches, et sur les qualités qu'une conscience semblablement scrupuleuse et laborieuse devait et a su communiquer à l'œuvre.

Mais du caractère que, d'après le tour de son esprit, il a assigné à l'histoire, qu'a-t-on pensé, que doit-on penser ?

On sait que, outre la nouvelle école, l'école essentiellement documentaire, qui fouille, met au jour les documents et prétend se défendre de juger — prétention honnête mais illusoire, — il y a deux grandes écoles en présence, moins opposées en fait qu'elles ne paraissent l'être dans l'abstraction, qui comptent l'une et l'autre des noms illustres.

L'une, c'est l'école qu'on peut appeler narrative, descriptive, esthétique, l'école du pittoresque, de la couleur et du relief. Les hommes d'imagination, de sentiment, de passion même, viennent naturellement s'y ranger. Ils aiment à peindre, tantôt les milieux historiques, le paysage autour des personnages ; tantôt les grandes figures, les biographies, les caractères, leurs passions, leurs contrastes, leur antagonisme: tantôt le dramatisme des luttes de partis et des révolutions. On se rappelle aussitôt Chateaubriand, Augustin Thierry, Thiers, Lamartine, Michelet, Macaulay.

L'autre, c'est l'école philosophique, qui, en France, s'avance guidée par les Sismondi, Mignet, Guizot, Quinet, Taine. Dans le champ particulier de l'histoire de l'Église,

* Voir dans Mélanges, les Inscriptions chrétiennes de l'ancienne Rome, p. 419.

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l'école philosophique s'est tracé ces trois voies-ci : théologique — psychologique — politique. Voyez. Les uns ont été dominés par la préoccupation de l'idée, par la recherche assez délicate de l'évolution séculaire de l'idée chrétienne, ou du dogme : coryphée, Christian Baur. D'autres, avec autant de diversités que d'individus, étaient attirés de préférence par le côté psychologique, moral, les particularités du sentiment religieux, ses directions, et jusqu'à ses maladies, les belles âmes, les mœurs et les œuvres chrétiennes : un Xeander, un Hase, un Montalembert. un Renan, un Merle d'.\ubigné, un Pressensé. D'autres enfin, î'ont été par le côté politique, polémique de la vie des Églises : constitutions, luttes intestines, rapports avec l'État, influence sur la civilisation.

Eh bien ! Chastel appartient à l'école philosophique. On a vu qu'il y prétend, et non sans raison. Cependant, ne lui demandez pas dans laquelle de ces trois voies particulières il a voulu s'engager. En vérité, il ne chemine exclusivement ni dans celle de l'étude théologique, du dogme, ni dans celle de l'analyse psychologique des formes variées du sentiment religieux. Et, quoiqu'il excelle dans la recherche des causes politiques et sociales diverses qui ont agi sur les doctrines de l'Église, il ne s'y renferme point. Sa philosophie est affaire de tempérament, non de système; «lie n'a rien de trop spécial, elle se rapproche d'une réflexion grave et saine sur les relations des faits attentivement observés, elle est simple et sans prétention à la rigueur systématique, ce qui l'établit et la maintient dans la région moyenne.

N'oublions pas, d'ailleurs, qu'il s'agit dans ses résumés et dans son grand ouvrage d'un enseignement professionnel, d'un cours dont on lui a demandé la publication, et •que les conditions requises d'un tel enseignement sont l'exposition intégrale et rationnelle, que nous venons de constater ici, et l'impartialité.

Chastel recommandait hautement l'impartialité ; l'avaitil?Oui, dit M. Sabatier :

CXCVllI NOTICE BIOGRAPHIQUE.

Si l'historien ne cache pas sa conviction, il ne fait point de théologie; il ne cherche point à imposer sa doctrine, et cliacnn peut profiter de l'histoire qu'il raconte sans être obligé de conclure comme lui. La lecture de son livre est essentiellement pacificatrice. Je ne vois qu'une chose à qui elle peut être funeste, l'esprit de parti *.

Éclaircissons le sujet pourtant. Si l'on entend par impartialité la volonté d'être sincère et juste, de ne verser dans les préventions d'aucun parti, ni des protestants contre les catholiques, ni des luthériens contre les réformés, ni des traditionnalistes contre les libéraux ou l'inverse, certainement notre écrivain s'est proposé cela, et. autant que faire se peut, il y a généralement réussi.

Mais si l'on entendait par impartialité, une sorte d'indifférence, une narration impassible, qu'on ne l'attende pas d'une àme généreuse, passionnée pour la liberté et la justice, et facilement soulevée contre la présomption d'accaparer la vérité, le fanatisme, l'oppression, où qu'il crût les rencontrer. Nous en avons convenu plus haut, et nous ne craignons pas de le répéter encore : oui, il avait d'intimes sympathies pour les vaincus, et ses antipathies contre les esprits dominateurs et persécuteurs, quoique contenues dans leur expression, se devinaient à sa voix émue et à la chaleur éloquente de quelques-unes de ses pages. C'était à cause de leur caractère autoritaire bien plus que de leur doctrine, qu'il éprouvait une sorte de malaise en face de certaines grandes ligures, comme un Athanase, un Augustin, un Hildebrand, un Calvin; tandis qu'il paraissait s'arrêter avec complaisance à l'éloge des docteurs chez qui la croyance, insistant sur le côté éthique et mystique du christianisme, n'avait rien de hérissé, et se présentait sous la livrée d'une agissante et large piété, comme un Chrsyostome, un Jean Huss, un Zwingli, un

' Journal de Genève, du 7 octobre i883.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CXCIX

Spener, un Zinzendorf, un Schleiermacher. un Neander, un Vinet. Faisons voir tout ensemble ses préférences et l'équité voulue de ses jugements, par quelques-unes de ses lignes sur Érasme. Zwingli et l'antagoniste de Servet luimême :

Luther poursuivit Erasme jusque sur son lit de mort, et même jusque dans sa tombe, en le qualifiant de blasphémateur, d'Epicure, de Lucien, d'athée, imputations que la postérité a complètement démenties, et dont Vinet entre autres l'a très justement vengé. Non, Erasme ne fut rien de pareil; les titres et le contenu de nombre de ses ouvrages le démontrent suffisamment. C'était un penseur libre, un savant chrétien, vivant dans la région des idées, ennemi du trouble et de l'agitation, indépendant des partis, attendant tout succès de la force de la vérité, disposé à laisser chacun en repos, pourvu qu'on respectât sa liberté, incapable par conséquent de comprendre le bouillant Luther, autant que d'en être compris ^

Mieux qu'Erasme et que Luther, Zwingli sut concilier en lui la pensée et l'action. Homme à la fois de la Renaissance et de la Réforme, plus courageux qu'Erasme, plus modéré que Luther, s'il eût agi sur un théAtre et dans un espace de temps moins restreints, il eût exercé peut-t?tre une action plus salutaire que lun et que l'autre *.

Un grand homme (Calvin) à l'autorité duquel nous ne déférons point sans réserve, mais dont le génie, le zèle et les mâles vertus nous remplissent d'admiration, et dont la mémoire nous est d'autant plus chère qu'elle est aujourd'hui plus méconnue '.

Malgré l'antipathie profonde que (Calvin professait pour Servet, malgré le mot sinistre qui lui était échappé à son occasion, nous avons peine à croire que dans le procès qu'il lui intenta, il agit sous l'impulsion d'une haine aveugle, d'une impitoyable cruauté. Nous pensons plutôt que, décrié en tous lieux comme chef de l'hé-

^ Hist. du christ., tome IV, p. 3o3.

* Hist. du chrùit., tome IV, p. .335.

' Voir dans Mélanges, L'Église romaine, p. 191.

ce NOTICE BIOGRAPHIQUE.

résie protestante, il voulut se montrer ainsi que son parti, à l'égard du dogme réputé le fondement du christianisme, gardien plus sévère de l'orthodoxie que Rome ne se vantait de l'être elle-même, ï Quand les papistes, écrivait-il, sont toujours si prompts à verser le sang innocent des ennemis de leurs superstitions, ce serait une honte à des magistrats chrétiens de faiblir dans la défense de la vérité. » Peut-être aussi, se trouvant aux prises avec les ennemis de cette discipline ecclésiastique qu'il jugeait si nécessaire au succès de sa réforme, voulut -il par ce grand acte de sévérité leur imprimer une salutaire frayeur. Il agit donc, ou crut agir en cela, par un motif de devoir. Mais se fit-il, en cette circonstance, de saines notions du devoir? C'est ce qu'on ne saurait trop contester....

Comprenait-il quelle arme terrible il mettait entre les mains des ennemis de la réforme?

Mais avant tout, quel rôle que le sien dans cette procédure cruelle? C'était, dit-on, l'esprit du temps. Non, ce n'était celui ni d'Érasme, ni de Zwingli, ni de Luther, c'était l'esprit de saint Thomas, de saint Dominique, celui du saint office, c'était, en un mot, l'oubli absolu de l'esprit de l'Évangile remplacé par celui de l'Ancien Testament ' .

Il ne nous déplaît certes pas de surprendre ainsi rhomme sensible sous l'historien et d'entendre battre son cœur, pourvu que l'émotion n'obscurcisse pas la clairvoyance du regard.

On demandera maintenant peut-être : Chastel est-il un écrivain original? Et son originalité, s'il en a, où réside-telle? A notre avis, son originalité est très réelle; mais elle ne se marque ni par la nouveauté des idées, ni par un cachet très personnel du style ; on la discerne en ces deux traits-ci : l'équilibre et la visée morale. M. A. Sabatier a fort bien dépeint cet équilibre, à la fois naturel et voulu, qui caractérise l'homme et l'auteur :

Esprit essentiellement mesuré, tempérament éclectique,

amoureux d'équilibre et naturellement ennemi de tout extrême, parce que dans les extrêmes il voit à la fois de l'injustice et de

* Hist. du christ., tome IV, p. 394 et suiv.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCI

l'erreur, M. Chastel suit une voie moyenne. Pour lui le proverbe a raison : in medio veritas. Cette sagesse qu'il apporte dans l'histoire, il confesse la devoir à l'histoire elle-niéme. Elle loi a appris à ne se fier aux prétentions d'aucun système ni d'aucun parti, parce qu'elle montre bien mieux que tontes les polémiques qu'aucun d'eux n'a le monopole de la vérité absolue. L'histoire est ainsi devenue pour lui le juge souverain et pacifique de toutes les

controverses

C'est dans cette sage mesure, dans le constant souci d'être exact et juste que M. Chastel a cherché et trouvé son originalité historique. Il n'applique pas au dévelop}iement du christianisme un système arrêté d'avance, et dans lequel il faut qu'il rentre bon gré mal gré. Cette histoire se déroule sous son regard telle qu'elle se

présente à tout le monde Les esprits philosophiques voudront

peut-être plus de rigueur, les curieux et les érudits plus de précision minutieuse, ou des narrations plus dramatiques et plus pittoresques. J'estime que ceux qui tiennent avant tout à s'instruire et non à jouer avec la logique ou à s'amuser avec les détails, se déclareront satisfaits '.

Le critique a bien vu : Chastel ne sacrifie rien à l'esprit de système. Nulle obliléralion de tel des organes du jugement au profit de tel autre. Quand il recherche les causes et le.s conséquences des événements, il s'elTorce de n'en point omettre et de n'en point surfaire. Le travail philosophique ne lui fait point écourter le narré des faits. Dans ses histoires spéciales, moins pressé par les exigences des vastes tableaux d'ensemble, il sait raconter et peindre. Voyez, par exemple, les chapitres sur les néoplatoniciens et sur Julien, dans le volume la Destruction du paçjanisme ; voyez les Trois conciles réformateurs. Cet équilibre, qui n'est point une qualité négative, n'est pas commun et plait d'autant.

Quant à la visée morale, inséparable des dispositions morales de l'écrivain, on les sent palpiter partout dans son œuvre, et il prend assez soin d'en aflirmer l'importance.

' Journal de Genève du 7 octobre 1883.

CCII NOTICE BIOGRAPHIQUE

Préoccupation plus rare dans les jeunes générations que dans la sienne et (]ui mérite d'ôtre relevée.

Ces dispositions, quelles sont-elles ? — C'est d'abord la foi à la liberté, par conséquent au caractère moral du long drame et à la responsabilité des acteurs. Chastel se prononce nettement contre le fatalisme historique qui, de son temps, avait déjà des représentants, quoique moins rigoureusement scientifique qu'il ne l'est devenu chez les déterministes d'aujourd'hui :

Je sais que dans cette élude philosophique de l'iiistoire, il est plus d'un écueil à éviter; que plus d'un esprit absolu, séduit par le merveilleux enchaînement des causes et des effets, a craint de relâcher ce tissu, en y laissant quelque jeu à l'action de l'homme, a voulu voir dans chaque événement le produit d'une nécessité fatale à laquelle il ne peut se soustraire, dans le cours entier de riiistoire une série continue iraiineaux se déroulant mécaniquement d'après des lois éternelles, où les hommes n'entrent plus que comme de passifs instruments. Mais le sens intime protestera toujours contre un tel système

Ainsi donc, parmi les causes (jui ont influé sur les destinées du christianisme, son historien devra faire avec soin la part des circonstances et celle de l'homme. Il devra mieux faire encore, et, sans s'arrêter aux scrupules du positivisme qui, dans la crainte de quitter la terre, veut réduire toute l'histoire à la recherche des faits et des lois, — des lois il s'élèvera au Législateur, des causes secondes il remontera à la cause première, pour qui toutes les autres ne sont que des instruments, — à Dieu, qui ayant créé l'homme libre, intelligent et responsable, laisse cette liberté se déployer dans les limites qu'il lui a tracées, agit par lui, s'il le trouve docile à sa volonté, sans lui s'il le trouve rebelle, l'encourage et le soutient dans la droite voie, châtie douloureusement ses écarts et ses révoltes, et, sans jamais se départir de l'ordre qu'il a établi dans sa souveraine et toute-prévoyante sagesse, fait sortir à son gré le bien du mal et accomplit ses desseins immuables pour le progrès de l'humanité '.

' Hist. du christ., tome I, préface, p. x et xi.

NOTICE BIOGRAl'HIQUE. CCUI

C'est ensuite la foi au progrès. Inclination commune à la plupart des spiritualistes, et naturelle à des clirétiens qui croient à la direction suprême de l'histoire par un Dieu bon, mais fondée aussi sur la comparaison des âges successifs de l'Église, et le spectacle de l'épuration graduelle et de l'influence croissante de l'idée chrétienne. Chastel se plait à décrire la loi et la marche du progrès. « C'est par voie d'évolution, non de révolution, que progressent véritablement les peuples, » dit-il, et ailleurs :

Dans l'ordre religieux comme dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre social, le progrès auquel Dieu convie l'humanité n'est possible qu'à deux conditions : le aiaintien des conquêtes qu'il lui a été donné de faire dans le domaine du vrai et du bien, et la voie ouverte à toutes les conquêtes qu'il lui sera donné d'y ajouter dans l'avenir. Mais il est rare que ces conditions soient sufTisaiimient comprises des hommes et des partis qui se chargent de diriger sa marche. Tantôt leur respect pour le passé leur fait retenir obstinément des croyances ou des institutions imparfaites, tantôt leur élan impatient vers l'avenir leur fait répudier des institutions bienfaisantes, d'importantes vérités par cela seul quelles sont anciennes, ou embrasser aveuglément des systèrin^s qu'un niùr examen n'a point encore justifiés

Il est rare que l'un de ces excès n'eiitraine pas [autre a sa suite. Tantôt elfrayée de changements trop brusques, l'humanité rebrousse non moins brusquement vers le passé. Tantôt génee dans ce passé trop indiscrètement évoqué, elle en rejette les traditions les plus respectables. Elle passe ainsi d'un extrême à l'autre, côtoie tour à tour les précipices qui bordent sa roule, marche de réactions en révolutions, de révolutions eu réactions, oscillant entre l'anarchie et le despotisme, entre le servilisme et la licence, ballottée entre des partis contraires qui prévalent tour à tour ; et elle s'agiterait ainsi perpétuellement sans avancer jamais, si Dieu ne l'eût rendue accessible aux leçons de l'expérience, ou si, de temps en temps, il ne lui faisait trouver sur sa route des guides éclairés qui, l'œil fixé sur le but, dirigent sa marche progressive au travers des écueils....

L'humanité avance donc, ainsi Dieu le veut et y pourvoit ; mais

CCIV NOTICE BIOGRAPHIQUE

elle n'avance, ainsi le veut l'infirmité humaine, comme ce paysan ivre auquel Luther la comparait, qu'à travers une série d'oscillations et d'écarts '.

Une connaissance toujours plus complète, et une diffusion toujours plus générale de la vérité, tels sont les deux éléments indispensables au progrès de l'humanité Rien de plus rare que la

simultanéité de ces deux genres de progrès. D'ordinaire, l'un des deux ne s'accomplit qu'au préjudice momentané de l'autre. La lumière s'affaiblit en se dispersant. Le levain perd sa vertu, en proportion de la masse sur laquelle il opère. Jetez sur un foyer ardent une poignée de combustible, il en paraîtra comme éteint, jnsqu'à ce qu'il l'ait tout entière pénétrée de sa chaleur, et que de nouveau s'en dégage une flamme plus vive et plus pure. Ainsi s'expliquent ces haltes, ces mouvements en apparence rétrogrades, si fréquents dans l'histoire de l'humanité et qui mettent si souvent notre patience à l'épreuve.

Parfois, en effet, le genre humain semble s'arrêter, reculer même; mais il ne le fait que pour atteindre ou chercher les retardataires, et aussitôt qu'il les a ralliés, il reprend avec eux sa marche progressive. Parfois la lumière, chassée des régions qu'elle éclairait, ne brille plus que sur un point imperceptible du globe, mais elle y brille avec d'autant plus d'éclat jusqu'au jour où il lui sera permis de se disséminer de nouveau. Parfois encore des masses barbares viennent s'abattre sur le domaine de la civilisation ; elles semblent, sous le poids de leur matérialité, étouffer tout ce qui est esprit et lumière ; mais insensiblement elles se pénètrent, elles s'imprègnent ellesmêmes de cet esprit, et, dans leur impétueux élan, vont le répandre en des lieux qui ne l'eussent point reçu sans elles.

Il y a donc des progrès constants sous ces apparents reculs. L'humanité avance toujours, quoique non toujours de la même manière; Dieu fait son œuvre en tous temps par les moyens et les instruments les plus divers. Il la fait tour à tour par les découvertes du savant et par la fougue des peuples barbares, par la voix des prédicateurs et par les méditations des philosophes ; par ces hardis novateurs que l'Église foudroie de ses anathèmes, et par ces humbles missionnaires que l'esprit fort flétrit de ses dédains. Attendez !

^ Le Christianisme au dix-nexixième siècle, tre partie, p. 9.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCV

disait un grand artiste à des ignorants qui osaient critiquer ses ébauches: attendez! nous dit aussi l'artiste suprême; vous ne savez point à présent ce que je veux faire, mais vous le saurez plus tard. Mortels, sachons attendre. Que la vérité, honnie, persécutée, soit contrainte à se cacher, tandis que Terreur et l'injustice triomphent^ point d'impatience : un jour toutes choses seront remises dans leur ordre. Vu jour aussi nos yeux seront ouverts, et nous comprendrons les événements, les vicissitudes qui aujourd'hui sont pour nous an sujet de trouble et d'étonnement '.

Les expériences de ce temps-ci lui ont révélé comment se fait jour et se répand une idée nouvelle :

Les idées nouvelles que suggèrent à quelques-uns des vues plus nettes, des besoins spirituels plus profonds, étonnent d'abord le grand nombre. Mais, unies à des sentiments dont le sérieux ne saurait être mis en doute, elles s'imposent à d'autres esprits, qui, en les modérant peut-être, facilitent leur chemin parmi la foule. Ce qui d'abord passait pour hérésie, n'est bientôt plus qu'une simple hardiesse, avec laquelle les plus timorés ne tardent pas à se familiariser. De degrés en degrés la vérité se fait jour, franchit l'une après l'autre les barrières qu'on lui oppose, se répand de proche en proche, par la voie lente, mais sûre, que Dieu lui a tracée. La religion, qu'à chaque pas en avant on avait crue menacée, ne fait au contraire que s' affermir. Puis, à mesure que le parti de l'immobilité se montrera moins tranchant dans ses affirmations, moins provoquant dans ses censures, le parti du progrès, à son tour, pourra, sans trahir l'intérêt de la vérité, modérer une opposition devenue moins nécessaire, quitter à propos le champ de la controverse, suivre entin le précepte et l'exemple de saint Paul qui, tout en défendant la liberté chrétienne contre de tyranniques exigences, évitait d'en faire une pierre d'achoppement pour ses frères, savait condescendre aux infirmités des faibles, et recommandait à tous de rechercher la paix et l'édification mutuelle par l'onion de la charité et de la vérité '^.

Il recueille aussi un double avertissement donné par le monde aux chrétiens progressifs :

' Hist. du christ., tome III, p. 621 et 622. * Hist. du christ., tome V, p. 306 et suivantes.

CCVI NOTICE BIOGRAPHIQUE.

Autant ils (les partis rétrogrades) se montrent souples dans la disgrâce, autant ils sont rogues et intraitables dans la prospérité. Gardez-vous alors de briguer de leur part le moindre suffrage : plus vous leur ferez de concessions, plus vous les trouverez exigeants. A quoi bon leur tendre une main qu'ils refusent? Suivez le chemin où votre conscience vous mène, sans vous inquiéter des qualifications qu'il leur plaira de vous donner. Tôt ou tard les événements se chargenmt de les instruire, et les instruiront d'autant mieux qu'aucune complaisance mal placée ne leur aura donné lieu de présumer de leur force. N'allez point à eux, ils seront obligés d'aller à vous

Nous vivons dans un temps, il faut bien qu'on le sache, oii

les hommes qui, par caractère, seraient le moins portés aux négations, y sont souvent provoqués malgré eux par les tranchantes affirmations du parti-pris ou de l'ignorance présomptueuse *.

Les excès de l'irréligion peuvent, sans doute, chez un certain nombre d'hommes, ne procéder que d'un aveuglement volontaire, de la dépravation du caractère, ou du dérèglement des mœurs. Mais lorsque, dans le cours d'un siècle religieux et chrétien à son début, l'athéisme vient soudain à reparaître et à infecter des classes nombreuses, des causes plus générales peuvent seules expliquer un fait aussi contraire aux instincts naturels de l'humanité. L'invasion de l'athéisme à certaines époques est donc un symptôme dont les amis de la religion doivent sérieusement tenir compte. C'est un avertissement qui les invite à rechercher ce qui, dans son état présent, dans la direction qui lui est imprimée, dans les influences qu'elle subit, réclame de puissants correctifs ou d'énergiques remèdes

Les esprits droits se sont demandé si, dans le travail de restauration chrétienne, continué de nos jours avec ardeur, on a toujours procédé de la manière la plus intelligente et la plus efficace Le résultat de cette enquête, péniblement quelquefois mais

loyalement poursuivie, entre les anathèmes de l'esprit rétrograde et les sarcasmes ou les violences de l'esprit subversif, a été un

mouvement réel de progrès dans la triple voie de la liberté, de

la vérité, et de la vie religieuse ^.

' Voir dans Mélanges, Un historien catholique et un critique ultramontain, p. ){7o.

* Hist. du christ., tome V, p. 246.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCMI

Il croit donc à la verta conquérante et bienfaisante dn christianisme. Aussi est-ce avec confiance et sérénité qu'il conclut ce long exposé du passé et du présent, et cherche à entrevoir l'avenir. En somme, dans l'esprit et à la façon de tout chrétien conséquent, il est optimiste.

Avec de telles visées, son histoire prend facilement un tour apologétique, et telle est bien l'impression qu'elle laisse au lecteur. Toutefois Thastel ne permet pas à l'historien de faire de l'apologétique de parti-pris. Que les faits parlent, plus (]ue les sympathies personnelles: que la science soit désintéressée en ses aspirations et servante du vrai seul ! Si donc, pasteur et croyant, il est apologète, c'est sans le vouloir et presque sans le savoir :

Le point de vue apologétique et pratique n'est pas, à notre a\is, celui où l'historien doit se placer de préférence. A moins qu'il ne possède l'érudition profonde et consciencieuse de Neander, son coup d'œil scientifique peut aisément s'y rétrécir et s'y fausser. L'histoire du christianisme, comme toute autre science, veut être avant tout étudiée pour elle-même. En faire, comme Schleiermacher. une introduction à une théologie pratique, c'est l'abaisser au rang de science purement auxiliaire et instrumentale, c'est la déclarer vaine dans les parties qui ne paraissent pas susceptibles d'applications directes. Bien plus, annuler .son indépendance, c'est compro mettre ses progrès, et par cela même l'utilité pratique qu'on se propose d'en tirer Que les faits .soient observés avec soin, fidèlement exposés, étudiés dans leurs catises, leurs relations, leur enchaînement réciproque, les conséquences et les applications en découleront assez d'elles-mêmes *.

Le lecteur l'a bien vu maintenant, Chastel a fidèlement appliqué les principes qu'il professait, et en a fait l'inspiration de ses milliers de pages. Aussi, l'impression que laisse son œuvre est-elle bienfaisante et édifiante.

Mais a-t-elle creusé un sillon net et profond, dans les

' Voir dans les Mélanges, l'article sur la Vie chrétienne dans les premiers siècles de l'Église, par Neander, aSl.

CCVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE.

esprits? En voit-on distinctement ressortir une idée génératrice, à la fois une, forte et vivace? Si Chastel s'entend à énumérer et décrire le jeu des causes humaines, morales et sociales, du temps et du lieu, a-t-il su faire apparaître à nos yeux, imposer à nos réflexions, la cause suprême et continue des événements, des révolutions, de la filiation des doctrines, de la diversité des caractères, en un mot l'âme de cette sorte de grand tHre séculaire qui s'appelle l'Église? — Non, point assez. Il l'avait pourtant aperçue, cette cause-là, et, dans ses premières conférences, justifiée, presque exaltée. « Une religion, disait-il pour qualifier le christianisme, qui est toute action, toute puissance, toute vie. »

On ne connaît pas complètement une religion tant qu'on n'a pas apprécié son influence sur l'humanité; on ne peut porter un jugement assuré sur ses principes, tant qu'on ne les a pas vus à l'épreuve de l'expérience

Une religion doit être plus qu'une théorie, ce doit être un

levier, ce doit être une puissance ; il faut qu'elle ait prise sur les hommes, qu'elle les saisisse par les sentiments, par les besoins

intimes de leurs cœurs Vous exigez, en un mot, d'une religion

qui se prétend divine, la réunion de ces deux caractères : qu'elle soit capable d'agir sur les cœurs, et que ses effets y soient aussi salutaires que puissants.

Le christianisme est cette religion-là. Certes, si le christianisme sort triomphant d'une telle épreuve, si à cette époque où il n'a encore subi que de légères altérations, nous le voyons éclairer, convertir des masses nombreuses, il ne nous sera plus possible de méconnaître sa divinité. Nous nous dirons : pour transformer ainsi toute une portion de l'espèce humaine, il faut qu'il soit pénétré de ce feu céleste qui ne se trouve qu'en Dieu, animé de cet esprit sanctifiant et régénérateur dont Dieu seul est la source ; il faut que la puissance et la sagesse de Dieu soient là.

Dès lors l'Évangile lui-même nous apparaîtra sous un nouveau jour. A la vue du bien immense qu'il a produit, des prodiges inouïs qu'il a opérés, nous n'aurons plus le courage de disputer contre lui, d'épiloguer sur sa forme et sur son style ; nous cesserons

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCIX

(le l'envisager d'une manière froide et abstraite ; nous le jugerons à l'effet comme doivent être jugées toutes les grandes productions. Nous comprendrons alors ce défaut d'ordre et de liaison dont s'étonnent quelquefois les esprits superficiels ; nous comprendrons qu'une religion qui a été toute action, toute puissance, toute vie, ne saurait être exposée d'une manière symétrique et compassée, comme le serait une pure théorie; et qu'ainsi, à les bien considérer, la plupart de ses imperfections apparentes tiennent justement à sa perfection réelle *.

Le christianisme, puissance de vie. voilà donc bien, paraît-il, l'idée mère de son œuvre. Mais il eut fallu en avoir habituellement la pleine conscience, la mettre davantage en lumière, la rappeler sans cesse.

ya'on me pardonne d'esquisser ici ce que j'eusse demandé au vénéré maître.

Si le Christ est l'incarnation humaine de la vie divine, comme le disent les Évangiles, particulièrement le quatrième, et si le christianisme est la communication graduelle de la vie divine faite par son Esprit à son Église, il nous semble que l'historien doit mettre en relief, dès les origines, ce fait de la vie divine, si complexe, si organique, si fécond, et le représenter ou comme le souffle qui d'enhaut dirige cette longue et parfois orageuse odyssée, ou comme le levain qui travaille lentement cette pâte informe pour la faire lever et la changer en un pain savoureux otTert au monde.

Il en devrait ensuite dessiner l'action, les développements, les applications, les altérations, les défaites partielles, les victoires durables. Il en résumerait les acquisitions, en dresserait la statistique actuelle, retracerait l'état de l'humanité telle qu'elle a grandi sous cette influence, en dépit des influences contraires qui l'ont traversée. Il laisserait enfin apercevoir l'idéal vers lequel

* Conférences sur l'Histoire du christianisme, tome I, première conférence.

CCX NOTICE BIOGRAPHIQUE

elle tend de loin, et dirait comment tout a concouru bon gré mal gré. et doit concourir désormais volontairement, à l'éducation et l'accomplissement de l'homme selon Dieu. Car ([uand on a longtemps contemplé le passé, il ne se peut qu'on ne devienne en quelque manière prophète de l'avenir.

Mais qu'une tâche pareillement conçue est difficile ! Il s'agit de comprendre et de retracer la chose la plus délicate, une genèse spirituelle, une gestation, une éclosion. une croissance accidentée, tantôt entravée, tantôt précipitée, comme il arrive là où la liberté joue, dans le développement des organismes moraux. Il s'agit de suivre le mouvement de la vie divine dans les quatre grands domaines du dogme, du culte, des mœurs et des institutions. Il faut dire comment, selon ses virtualités propres, et selon les besoins des temps, des lieux et des races, elle déploie successivement ou parallèlement ses forces intimes si variées, et produit la diversité, les luttes intestines des tendances, des confessions, des Églises, jusqu'à ce que la société chrétienne tout entière fasse quelques pas vers l'unité, que son fondateur lui a proposée et a demandée à Dieu pour elle.

L'historien veut-il traiter du dogme ? Convaincu que le dogme n'est que la formule plus ou moins exacte d'une conception vivante et expérimentale de la vie divine, et qu'il se développe de concert avec la vie elle-même, il cherche la raison d'être intime des spéculations des docteurs, et, dans les besoins généraux de la conscience chrétienne d'un temps, la cause première des décisions des conciles et des symboles des Églises.

Veut-il retracer le culte ? C'est dans les aspirations délicates, innomées, parfois inconscientes des âmes, dans le besoin esthétique, qui, frère jumeau du besoin religieux, cherche de nature un accent pour les soupirs, une forme pour les rêves de la dévotion, qu'il retrouvera les origines de tels symboles, de telle création ou de telle modification du culte.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXI

Les mœurs de la société chrétienne et ses idées morales, ce que l'on tient à chaque époque pour saint, pour nécessaire à l'édification ainsi qu'au témoignage, sera regardé avec raison par l'historien comme une manifestation encore plus immédiate et plus importante de ce principe de vie. identique en soi. variable dans ses elTets. dont il s'efîorce de comprendre l'inépuisable fécondité.

Les institutions enfin, où la part du milieu et la pression des circonstances sont bien plus sensibles, lui paraîtront n'avoir de vitalité, de popularité, qu'autant qu'elles sont bien un des organes que la vie divine se donne à elle-même, pour se réaliser et s'inculquei- aux générations ultérieures.

Dans ces quatre grands domaines. — à moins qu'il n'ait le temps et la force de tout dire — l'historien s'arrêtera aux grands traits. Les etTets légitimes du principe, ses bienfaits, ses épreuves, les quelques figures d'élite en qui il s'est partiellement incarné, suffiront à faire toucher au doigt sa vertu, et signaleront les déficits de toute ébauche, de toute forme incomplète ou exagérée, dans l'atelier de la christianisation du monde.

Alors, l'écrivain qui aura ainsi pénétré jusqu'au cœur de l'organisme vivant et progressif de la chrétienté, aura saisi la logique vivante qui relie les faits, et son exposition sera marquée du double sceau de l'unité et de la vérité.

Il reste à se demander si l'idéal que nous venons d'esquisser, et qui est bien, ce nous semble, le véritable pour l'historien d'une pareille religion, est réalisable. Le journal de Londres, Vlnquirer, rendant compte d'un des livres de Chastel, en doutait fortement :

Il est permis de douter qu'on puisse écrire l'fiistoire réelle d'une religion qui embrasse l'âme de l'hamanité, chose trop subtile, trop éthérée pour tomber sous l'observation. Quoi ! Est-ce que les changements doux et lents produits par la superposition de la paternité de Dieu à sa simple souveraineté, par l'appel aux pécoears ei la promesse aux malheureux, par la substitution des sentiments atTectueux et dévoués à l'égoïsme, de l'ange à la béte en l'homme,

CCXII NOTICE BIOGRAPHIQUE

est-ce que tout cela peut se décrire dans une histoire concrète? Non, l'effort des secrètes énergies de l'esprit de Dieu contre les forces infernales et les mauvaises institutions, autant que le parfum et l'éclat de la fleur, autant que la force silencieuse de la gravitation, échappe à toute description *.

Nous comprenons sans y souscrire, les doutes de l'/nquirer. Ils sont naturels là où la pensée chrétienne reste encore prise dans les décombres de la tradition autoritaire. Mais la méthode d'analyse psychologique d'une part, l'usage direct des documents originaux d'autre part, ont commencé et faciliteront celte tâche désormais *.

Chastel la pouvait-il remplir? Pour embrasser cette complexité, il avait, ce nous semble, la piété et la théologie trop simples. Et puis, la génération de ce siècle à laquelle il appartenait, le temps où il a écrit, le fait même qu'il était le premier k tenter parmi nous l'entreprise d'une histoire intégrale de l'Église, le justifient suffisamment d'avoir été ce qu'il était et non pas autre. Pour une œuvre telle que nous l'imaginons et que l'Église l'attend, il faudra un âge nouveau. Il faudra aussi un homme nouveau et duement qualifié. Je l'imagine doué d'une faculté de sympathie religieuse et morale telle qu'il pourra se transporter dans tous les âges successifs de la piété, se faire le contemporain, le compagnon d'un Origène, d'un Basile, d'un Grégoire le Grand, d'un Boniface, d'un saint François d'Assise, d'un saint Thomas d'Aquin, d'un Ignace de Loyola même, autant que de nos réformateurs, et en même temps mis en possession de ce haut et ferme jugement que confère seule l'intuition de la pensée de Jésus. Quel privilégié de la foi et de la théologie, le penseur qui saura dépouiller de leur

1 The Inquirer, 12 nov. 1881.

^ Il faudrait constituer auparavant la physiologie de la piété, ou ce que nous avons appelé, dans Les Sciences théologiques au X/X™» siècle, 1871, la discipline de VEusébiologie, que nous ébauchions en 1874 dans un cours non encore professé.

NOTICE BIOGRAPfflQUE. CCXHI

dernier prestige les institutions et les idées revêtues d'une autorité usurpée, rebelle aux faits et à Dieu ! qui marquera d'une main sûre le terme idéal de ce règne de Dieu où toutes les activités s'employeront au service d'une religion assez lière et assez puissante pour oser promettre l'accomplissement de la nature humaine dans l'adoration et dans l'amour !

Encore une fois, Chastel n'a pas été cet homme-là puisqu'il ne pouvait pas l'être. C'est assez pour sa mémoire d'avoir entrevu une telle œuvre, et de nous avoir, par sa grande composition, mis en état de la désirer.

Nous avons annoncé qu'il nous resterait, pour finir ce chapitre, à considérer en Chastel le théologien. En vérité, il va pour cela plus d'une raison. Outre ijue les déficits que nous avons regrettés dans son histoire s'expliquent en partie par ceux de sa théologie, un motif plus direct nous presse. Il est de notre devoir de l'exonérer de certains reproches qui nous paraissent excessifs et même injustes, parce qu'ils trahissent une connaissance très insuffisante de ses ouvrages ou même le parti pris dogmatique. Ainsi l'on n'a pas craint do dire :

Le grand défaut de son livre est dans le point de vue général d'un rationalisme terre à terre. M. Ctiastel prend les choses par le petit bout ; il ne croit pas à l'intervention du ciel dans les choses d'ici-bas ; tout se résout pour lui en mécanisme : de là une superficialité particulièrement choquante lorsqu'il s'agit de ces puissants réveils grâce auxquels l'Église a vécu. Au fond, l'auteur ne fait pas preuve d'un esprit véritablement philosophique.

Nous ne nous trouvons pas en présence de négations explicites, mais le silence absolu gardé par l'auteur sur les grands fait> chrétiens en est l'ét^ui valent

De pareilles lacunes sont inexplicables dans un ouvrage qui déclare dans son titre prendre à son origine l'histoire du christianisme.

Est-il surprenant qu'en lisant les quelques pages que notre

historien a consacrées à l'œuvre de Christ et des apôtres, on ne puisse se défendre d'une impression de froid et de vide ? On dirait

CCXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE

•(u'on se trouve dans une maison de glace ou qu'on traverse un désert. On cherche, on demande les scènes grandioses et les vérités sublimes dont le Nouveau Testament est rempli, et l'on ne rencontre partout que le silence et la torpeur.

La reproduction de ces ligues ' si pâles, si froides, suffirait, semble-t il, pour rendre sensibles le vide, l'impuissance du point de vue de l'auteur et du but qu'il assigne au christianisme tel qu'il le comprend.

A entendre ces critiques, que je préfère ne pas nommer, ils ont (levant eux un rationaliste, un intellectualiste sec et froid, et une œuvre où l'on ne sent point l'onction de la vraie piété. Quoi ! n'ont-ils donc pas lu ? ou bien pourquoi ont-ils si mal lu? Un ami de cette justice que Cliastel s'est efforcé d'enseigner à ses élèves ne saurait laisser établir de telles accusations sans les relever, de la seule manière probante, c'est-à-dire en citant l'inculpé fréquemment. Et après avoir fait sentir au lecteur impartial qu'il y a ici un écrivain religieux, un chrétien, nous serons plus à l'aise pour parler du théologien.

Chaslel avait non seulement la vue claire du vrai caractère du christianisme, qui est vie, mais il en avait le cœur plein. Ses conférences, ses sermons, ses correspondances. ses grands ouvrages aussi débordent d'une vraie piété, qui sans phrases, sans patois de Canaan, mais avec l'accent de la plus entière sincérité, est tout imprégnée d'amour, d'enthousiasme même pour Dieu, pour le Christ et son règne dans l'humanité.

Voyez d'abord comment il peint son ami : J.-R. Beard, car c'est en vérité son propre portrait :

Les vues nouvelles qu'il puisa dans la théologie libérale n'eurent rien de commua avec ce vide et faux libéralisme qui déclare toutes

^ Il s'agit de celles qui terminent le tome V; nous les avons citées page ccxxxv. Qu'on les relise et qu'on juge !

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXV

les croyances indifférentes et leur asssigne à toutes une égale valeur. Persuadé que plus le christianisme est professé dans sa pureté, plus pure aussi est son influence, et que ce que l'on regarde en général comme ses principes essentiels ne fait bien souvent que ternir sa beauté primitive et nuire à ses etVets bienfaisants, il se croyait obligé, en serviteur fidèle, de le présenter avec le vrai caractère

qu'il estimait lui appartenir

Nul n'avait une foi plus ferme dans le christianisme et dans la grandeur de son œuvre. Il l'aimait non seulement comme le guide et l'appui le plus sur de Ihomme contre les tentations et les épreuves de la vie, mais comme le remède le plus eflBcace aux maux qui travaillent le corps social '.

Écoulez-le maintenant sur la prière :

La prière n'eftt-elle d'autre prix que de renfermer une profession de foi au vrai Dieu, un honnnage rendu à sa puissance, une reconnaissance solennelle de notre dépendance à son égard, c'en serait assez pour nous faire un devoir étroit de la prière. Mais tant s'en faut qu'obligatoire envers Dieu, elle soit stérile pour nous-mêmes. Si elle ne nous obtient pas les grAces mêmes que nous demandons, elle nous en procure d'intiniment plus excellentes ; si elle ne change [las pour nous le cours des événements, elle change le cours et la nature de nos désirs, elle étouffe au fond de notre âme tous ceux qui sont répréhensibles ; elle calme l'ardeur inquif'ff des antres en les iuiprégnaiit de confiance et de résignation.

Elle fait plus que changer l'ordre de la nature, elle transforme les dispositions de notre cœur. Elle fait mieux que changer les décrets de Dieu, elle soumet notre volonté à la sienne. Toutes les prières du juste sont exaucées, car elles ne demandent que ce que Dieu veut, elles se terminent toutes par celle-ci : Que ta volonté soit faite !

Oh ! combien nos projets vertueux n'auraienf-ils pas plus d'énergie qnand ils nous seraient inspirés par la prière ! Quelle solennité ne prendraient- il s pas à nos yeux, des engagements contractés en présence du ciel ! Combien la vie ne nous paraitrait-elle pas plus belle, contemplée en ce Dieu qui en est la consolation et le type suprême ! Quel enthousiasme enûn ne puiserions-nous pas dans le sentiment

* Alliance libérale, 13 janvier 1877.

CCXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE.

que nous travaillons avec Dieu ! Oui, c'est en s'approchant de Dieu que l'homme s'élève au-dessus de lui-même, qu'il devient une nouvelle créature, qu'il forme, sous l'influence de l'esprit, ces desseins généreux que la chair et le sang ne peuvent concevoir. C'est en Dieu qu'il éprouve cette ardeur pour le bien qui le force en quelque sorte à l'entreprendre et transforme de vagues désirs pn (r('iier!.Mques volontés '.

Écoutez-le sur la communion avec le Christ :

Puissiez-vous insensiblement amener les chrétiens à comprendre combien le zèle qui fait aimer est plus excellent devant Dieu que le zèle qui fait haïr ! Puissiez-vous les pénétrer assez de l'esprit de Christ pour que, planant au-dessus des différences qui les séparent, ils se sentent unis en Lui comme les membres d'un même corps, comme les brebis d'un même troupeau sous la houlette du même berger ^.

Voyez enfin, dans une page ancienne déjà et qui paraît tout actuelle, tant il y a encore de romanciers et de poètes s'égarant à tenter les mauvais appétits, jusqu'à quelle profondeur il veut que pénètre l'action de la piété dans l'homme tout entier, et par conséquent dans la littérature :

Il m'est impossible, je l'avoue, de concevoir les préventions que se sont formées contre lui (le christianisme) de prétendus amis des lettres. A moins que l'idée du christianisme ne se soit bizarrement confondue dans leur esprit avec celle de l'Inquisition, il m'est impossible de comprendre comment ils ont pu voir en lui une entrave au talent, un obstacle au développement du génie. Où trouver, au contraire, un plus noble thème sur lequel le génie puisse s'exercer, des régions plus élevées où il puisse planer? L'enthousiasme pour le beau, pour le vrai, l'amour de la patrie, celui de l'humanité, voilà sans doute des sources d'inspiration. Mais comment concevoir le vrai sentiment du beau, le vrai patriotisme, le sincère amour des hommes, là où le sentiment religieux ne pré-

' Sermon sur la prière, dans Étrennes chrétiennes, 1875. * Adresse au président de l'Alliance chrétienne universelle, dans Mélanges, p. 126.

NOTICE BIOGRAPfflQUE. CCXVII

side pas ? C'est lui qui épure, qui anime, qui agrandit tout ; c'est lui qui nourrit tout ce qu'il y a d'aimable et d'élevé dans les sentiments de Ihomme: c'est lui qui. même sur des sujets en apparence étrangers à la religion, répand un charme secret qui saisit et entraîne le lecteur ; c'est lui qui garde incorruptible la conscience de l'écrivain; c'est lui, enfin, qui préserve le talent de ces routes fangeuses, où il va trop souvent se ternir et se souiller.

On parle beaucoup aujourd'hui de rajeunir la littérature : et. pour cela, que de chemins' n'a-t-<:)n pas déjà tentés! On a parcouru en tous sens le champ de l'extravagant, de l'immoral, du hideux, on a étalé jusque sur la scène toutes les monstruosités que pouvait enfanter une imagination en délire, tontes celles dont la corruption de notre siècle pouvait oTrir l'original : on a exploité tous les sentiments venimeux et pervers du cœur humain, et ces honteuses productions sur lesquelles la foule s'est jetée avec avidité, ainsi que sur des liqueurs enivrantes, ont provoqué bientôt le même dégoût, les mt^mes nausées, et l'on en est encore à chercher du nouveau.

S'il appartenait à la chaire chrétienne de donner là -dessus quelques conseils, elle dirait aux littérateurs du jour, à ceux du moins qui visent à une réputation solide et durable : Quittez toutes ces fausses routes, cherchez l'inspiration là où l'ont puisée les grands orateurs du IVme siècle, où l'ont puisée plus tard les Bossuet. les Fénelon, les Racine, où la puisent encore vos plus illustres contemporains. Retrempez votre génie aux sources pures de la religion; approchez-vous de Dieu, et II s'approchera de vous, et 11 vous communiquera cet esprit qu'il communiquait jadis aux prophètes, et II vous rendra comme eux éloquents, sublimes, Il fera vivre votre nom dans la postérité la plus reculée'

Maintenant nous pouvons aborder le théologien.

Pour le juger, il ne faut pas perdre de vue que Chastel est essentiellement un historien non un dogmaticien, que la dogmatique n'est ni son affaire, ni peut-être même son goût: que, s'il en a fait, c'est plutôt accidentellement et indirectement. On ne peut donc donner une idée de la

• Conf. sur l'Hist. du ch^tianûme, 1847, p. 76.

CCXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE.

sienne qu'en recueillant clans tous ses ouvrages des fragments épars, toujours écrits au point de vue de l'histoire. En composant et présentant cette gerbe théologique, je n'entends ni dissimuler ou excuser ce qui peut y manquer, ni prendre la responsabilité de ce qui s'y trouve. Je ne suis point ici un avocat, mais seulement un interprète fidèle. Xous avons dit déjà que dès ses études, Chastel suivait l'opinion représentée dans les pays de langue anglaise par les Unitaires, et nous avons raconté ses relations avec quelques unitaires éminents. Vraiment, il ressemble en bien des points aux meilleurs d'entre eux, à Channing et plus encore àTayler et Beard, ses correspondants et ses amis. Telle est l'impression de A. vSabatier :

Bien qu'il n'ait nulle part détini expressément le christianisme, il n'est pas difficile de dégager l'idée qu'il s'en est faite et qui revient à chaque page. Il en voit sans doute l'essence intime dans la vie religieuse et morale, et cette dernière, sous quelques formes intellectuelles ou rituelles qu'elle se manifeste, est toujours sûre d'être discernée par lui, mise en lumière et louée comme elle le mérite. Mais il ne s'en tient pas à cette expression un peu vague ; il ne recule pas devant la nécessité de formuler la doctrine qui, daprès lui, inspire et nourrit la vie chrétienne. Celte doctrine essentielle est la révélation du Dieu père, que l'on ne connaît bien et avec lequel on n'entre en relation positive que par la communion avec Jésus. Il définirait volontiers l'Évangile comme Jésus dans sa dernière prière pour ses disciples : « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu et Jésus-Christ que tu as envoyé. » Si l'on cherche dans l'histoire un nom duquel on puisse rapprocher le sien, celui de Channing vient immédiatement à l'esprit. C'est le même tempérament philosophique, la même simplicité de doctrine, et la même sensibilité pieuse et douce. Voilà pourquoi il voit dans le monothéisme d'Israël le vrai commencement du christianisme, et pourquoi aussi, dans l'histoire ultérieure, il mesure toujours les progrès de celui-ci au degré qu'atteignent ces deux choses, le culte du Dieu unique et l'amour du Christ.

On voit que M. Chastel n'est pas sans doctrine et, pour tout

dire d'un mot, qu'il est bien de son parti. C'est même sans doute

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXIX

sur sa conception fondamentale du christianisme qu'on sera tenté de lui chercher querelle. Les uns trouvent encore que c'est trop, et d'autres que c'est trop peu '.

Considérez comment Chaste! juge l'évolution de l'unitarisme :

L'unitarisme, dans les luttes qu'il avait eu à soutenir au XVInie et au XVIIrae siècle contre l'orthodoxie, au XVIIIme siècle contre les doctrines antichrétiennes, avait contracté, de même que l'arminianisme, un caractère argumentatif plus approprié aux besoins de la controverse et de l'apologétique qu'à ceux de l'édification. Il lui manquait cette onction ou, comme on l'a dit, ce grain de mysticisme nécessaire à une réelle influence religieuse. Tel il se montrait en Anffleterre chez Priestley, chez Belsham. A l'époque du réveil, son intellectualisme passe pour de la froideur, pour de la sécheresse, si ce n'est niétne do l' indévotion.

Et. niiieurs. quel en est à ses yeux le terme :

Tayler, l'un des chefs de cette moderne école unitaire, déjà si nombreuse en Aniérique, qui, entièrement détachée de celle de Priestley, dont le littéralismesec et étroit lui était peu sympathique, — unissant au contraire, comme celle de Channing, à la largeur des vues l'aclivifé pratitjue et l'onction du sentiment chrétien, — lui est supérieure en science critique, grâce aux lumières et à l'impulsion qu'elle a reçues d'Allemagne.

Au surplus, on ne peut méconnaître combien le caractère moral et sentimental de cette école doit lui convenir, à lui, si attaché à l'historien .\eander, le défenseur et le type de la théologie du pectus ou du cœur, à Channing, le prédicateur du dévouement intelligent et pratique, à Schleierraacher. le théologien inspiré de la religion du sentiment, ces hommes qu'il s'est complu à vanter jusque devant un auditoire de dames ^

* Journal de Genève, 7 octobre 1883.

^ Voir Eirennes chrétiennes, 1887.

CCXX NOTICE BIOGRAPHIQUE

Mais la dénomination des Unitaires n'a pas d'existence propre sur le continent .le nom même y est peu usité. En fait. Chastel se rangeait parmi ceux qu'il appelle dans son histoire du XIX""^ siècle les chrétiens progressifs. Eh bien, voyez le tableau qu'il trace du chrétien progressif s'appropriant l'essence du christianisme :

Si le chrétien progressif réclame le droit de soumettre toutes choses au jugement de sa conscience et de sa raison, ce n'^t pas seulement pour repousser ce qu'elles ne peuvent actuellement admettre, c'est avant tout pour s'approj^rier ce que dans tout enseignement elles lui font reconnaître de saint et de vrai. Ainsi que saint Paul, il examine toutes choses « pour retenir ce qui est bon. > Laissant de côté, comme Paul le fit lui-même à l'égard de la loi juive, ce qu'après un scrupuleux examen il ne croit pouvoir s'assimiler, il recueille avec d'autant plus d'avidité tout accent de vérité qui trouve un éclio dans son âme, s'attache d'autant plus fortement à ce qui l'élève, le purifie, le régénère. Dans l'histoire évangélique, en particulier, à travers un reste d'idées juives, à travers les traits merveilleux qu'y a mêlés l'esprit du temps, il saisit la pensée éternellement grande, éternellement sainte, qui .appartient tout entière à Jésus, qui domine, pénètre tout son enseignement, et qui (lu Jourdain Ji Golgotha fut l'Ame de tout son ministère : ramener à Dieu l'homme pécheur par l'humilité et le repentir; l'unir à lui par la sainteté, l'amour, l'obéissance, à ses semblables par le lien du dévouement fraternel. C'est là. aux yeux du chrétien progressif, l'essence du christianisme, ce qui en constitue la sublimité, ce qui en assure la durée, ce qui, bien mieux que toutes les preuves tirées d'ailleurs, en atteste la suprême excellence : et c'est parce qu'il cherche à s'approprier intimement cette pensée, parce qu'il en fait le foyer, le régulateur de sa vie religieuse, qu'il s'intitule hautement chrétien '.

C'est avec intention qu'il insiste sur le caractère positif que doit avoir la théologie progressive :

La foi n'est solide qu'autant qu'elle s'empare de l'homme tout entier, et ce qui ne satisfait pas l'esprit arrive difficilement

» Hist. du christ., t. V, p. 300.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXXI

jusqu'au cœur : mais, d"uu autre côté, ce qui ne satisfait que l'esprit et ne pénètre pas dans le cœur, demeure sans influence sur la vie. L'àme ne se nourrit pas de négations pures. Si le protestantisme primitif, très négatif assurément en face de la théologie catholique, avait pu soutenir avantageusement la lutte, c'est qu'il avait insisté plus encore sur ce qu'il affirmait que sur ce qu'il niait, c'est qu'il n'avait détruit que pour reconstruire avec des matériaux plus solides '

Et ailleurs :

Bien pauvre serait le progrès qui n'aboutirait qu'à des résultats négatifs. Le discernement du faux ne sert à la science qu'autant qu'il conduit à une plus claire perception du vrai. En religion non plus, la négation n'est utile qu'autant qu'elle déblaie le chemin de la foi .

Tel est le penseur chrétien. Parcourons maintenant les principaux points de la religion, pour interroger le théologien et saisissons, dans quelques fragments, au moins le prolil de ses croyances.

Que pense-t-il de la philosophie dans ses rapports avec la foi? Il tient en grande estime la philosophie spiritualiste et n'en goûte pas d'autre. La philosophie est selon lui une grande voie qui mène à Dieu :

La philosophie, comprise dans son sens le plus étendu, comme science de l'homme et du monde, est elle-même une voie légitime et excellente pour aller à Dieu. La nature annonce son auteur comme l'ouvrage fait connaître l'ouvrier: le fini, par ses limites mêmes, parle de l'infini aux cœurs qui en sont avides ; le monde présent, ne fût-ce que par ses imperfections, nous révèle un monde à venir; l'âme enfin qui s'interroge sérieusement elle-même, trouve dans ses instincts, dans ses besoins, de sûrs indices sur son origine, ses devoirs et ses hautes destinées. C'est à ces sources que la philosophie puise ses démonstrations et ses preuves.

Elle s'aliène, il est vrai, par là, les partisans exclusifs de l'autorité; elle est encore, nous dit-on, pour longtemps réduite à prêcher

' Hist. du christ., t. V, p. 284.

CCXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE.

au désert. Mais si vous ne pouvez vous passer du sulfrajfe de la la foule, si vous n'avez foi pour l'avenir au pouvoir de la vérité, si vous ne savez au besoin mourir pour elle, comme Socrate. Hesvous dignes du titre de philosophe? Est-il vrai, d'ailleurs, que le langage de la conscience et de la raison trouve accès dans si peu d'àmes? Et lorsqu'il en serait ainsi, lorsque la philosophie avec ses abstractions, ne serait, comme on l'assure, accessible qu'à une faible élite, pour cette élite au moins elle est d'un prix inestimable; elle instruit, elle persuade ceux que leurs habitudes intellectuelles empêchaient de croire sur autorité, elle est le guide de ceux qui ne reconnaissent plus de maître, elle recueille, des bonis du doute, quelquefois môme de l'abîme du désespoir, ceux pour lesquels toute clarté céleste était évanouie, et les ramène par une nouvelle route à l'espérance et cà la foi. Si la religion, comme on l'a dit, est la philosophie des masses, la philosophie est bien souvent la religion des esprits indej)endants '.

En fait, dans l'âge moderne, la philosophie a rendu des services à la religion :

Considérant la philosophie, non plus seulement comme le juste et légitime emploi des facultés humaines, mais sous son point de vue le }>lus relevé, comme le faîte, le couronnement des sciences, dont elle recueille, coordonne et généralise les résultats, demandons-nous si les progrès de ces sciences, depuis trois siècles, ont appauvri ou agrandi les idées que le christianisme nous donne des attributs divins, si les perfections invisibles de Dieu, que saint Paul « contemplait comme à l'œil dans ses oeuvres, » ont dû briller d'un moindre éclat aux yeux d'un Kepplerou d'un Newton, si, par conséquent, une connaissance encore plus approfondie du monde et de ses merveilles, de l'harmonie qui en lie entre elles toutes les parties, n'excitera pas plus vivement encore nos sentiments d'adoration pour son auteur, si l'étude attentive de la nature et de l'histoire, en nous montrant })artout dans l'économie divine le bien émergeant du sein du mal, la liberté corrigeant ses propres excès, l'ordre général constamment maintenu, alors même qu'il semble le plus menacé, la variété infinie des moyens que le souverain dispensateur met en œuvre pour conduire au bien ses créatures intel-

' Destruction du paganisme, etc., p. 121.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXXIII

ligentes, si tout cela, dis-je, même au travers des obscurités qui nous enveloppent, néclairera pas pour nous d'un jour nouveau le problème de notre destinée, et remplaçant par un courageux optimisme le sombre et énervant dualisme d'autrefois, ainsi que le honteux pessimisme de quekjues savants de nos jours, n'imprimera pas mieux encore à la pensée religieuse ce cachet de sereine conliance, de pieuse soumission, d'entier dévouement à la volonté

divine, qui caractérise la prière du vrai chrétien ?

La philosophie et la religion, « ces deux sœurs immortelles, .

sont de nos jours plus que jamais nécessaires l'une à l'autre

Séparées, ennemies, tant qu'elles n'ont voulu traiter que sur le pied d'un mutuel asservissement, elles sauront s'unir désormais par le lien de services mutuels, s'approprier, chacune de son plein gré, les vérités que l'autre a mises en évidence, travailler de concert, chacune par la méthode qui lui est jtropre, à en enrichir l'humanité \

Mais les philosophes ont été souvent bien injustes, et d'ailleurs la philosophie est insuffisante:

I^es savants, habitués, dans leurs recherches, à prendre pour guide la raison individuelle, enorgueillis des découvertes auxquelles elle les avait conduits, s'en exagéraient volontiers la puissance. Ils oubliaient que cette faculté, capable de reconnaître la vérité, lorsqu'elle lui est offerte, parvient plus difficilement à la découvrir par elle-même, que bien philosopher n'est le partage que d'un petit nombre, que dans l'ordre moral plus que dans tout autre, les masses ont besoin d'être dirigées, soutenues par des institutions positives, t|u'en supposant quelques hommes capables de s'élever sans secours aux plus hautes vérités de la religion, ce n'est pas là le privilège de l'humaiiilé dans son ensemble, que l'Évangile, enfin, n'eût-il d'autre mérite que de répandre et d'entretenir dans le monde les grands dogmes dont Christ a été le plus parfait révélateur,.... de transmettre jusqu'à nous le tableau vivant de la personne de Jésus et de son œuvre poursuivie par ses premiers disciples, ce serait un titre éternel à la reconnaissance et au respect des hommes les plus intelligents *.

' Hist. du christ., t. V, p. 322.

^ Hist. du christ., t, V, p. Ho.

CCXXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE.

Nous voilà ramenés au théisme chrétien, dont notre auteur glorifie les destinées passées et futures :

Ue combien de progrès cet unique progrès (le monothéisme se substituant au polythéisme) n'a-t-il pas été la source? Que l'on compare seulement l'état social, moral, intellectuel des nations qui invoquent encore plusieurs dieux avec celui des peuples qui professent aujourd'hui le monothéisme !

Nous sommes loin de croire assurément que ce monothéisme soit arrivé au degré de pureté capable de lui faire porter tous ses fruits. Sans parler du fatalisme musulman, si contraire au libre développement de l'activité et de la pensée humaines, le tliéisme des nations chrétiennes elles-mêmes est encore mêlé de beaucoup d'imperfections, et c'est en partie le sentiment de ces imperfections qui tantôt plonge les âmes dans l'indifférence, le scepticisme ou l'incrédulité, tantôt les jette dans les écarts du panthéisme. Mais le Dieu qui a déjà détruit tant d'erreurs, dissipé tant de nuages, qui, dans notre Europe, a successivement fait disparaître toutes les formes du polythéisme, depuis la plus grossière jusqu'à la plus raffinée, et appelé la moitié des hommes à la connaissance de son unité, se fera connaître à eux, nous n'en doutons point, d'une manière toujours plus parfaite, dans la plénitude de sa majesté infinie, dans l'adorable faisceau de ses perfections, dans les voies admirables de sa providence, enfin, dans les trésors de sa bienveillance et de son amour, et par cette révélation de plus en plus intime de sa divine essence, guérira peu à peu les plaies de notre pauvre humanité ^

Lorsqu'il aborde, plutôt incidemment que directement, la question des Écritures, Chastel se prononce contre la théopneustie, mais il le fait avec une grande modération, comme un homme qui n'a jamais eu à rompre avec elle au-dedans de lui-même, et il ne perd aucune occasion d'exprimer sa vénération et son admiration reconnaissante pour le livre inspiré :

Si la Bible trouvait tant de détracteurs parmi les savants,

* Destruction du paganisme, etc., p. 379.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXXV

c'était bien souvent l'Église elle-même qui leur fournissait des armes. Ses prétentions autorisaient leurs exigences, son étroitesse justifiait la leur. En attribuant aux faits les plus insignifiants le même caractère de divinité qu'aux vérités les plus sublime», en insistant avant tout sur les preuves qui prêtaient le plus aux objections de la science, en niettant sous le patronage de l'Esprit-Saint des notions désormais reconnues insoutenables, en persécutant, au nom de la Bible, les Descartes, les Keppler, les Galilée, en soutenant, jusqu'en ses moindres détails, l'infaillibilité de ce livre dont on ne cessait pourtant de tordre le sens par mille subtilités, en prononçant enfin l'absolu « tout ou rien » des théopneustes, on provoquait les négations non moins absolues des philosophes, tant il est vrai que la Bible n'a pas de pires ennemis que ses maladroits défenseurs '.

Étudiée avec la raison en même temps qu'avec le cœur, la Bible, malgré ses disparates, qu'explique si bien le génie de l'antiquité, fût demeurée pour tout esprit éclairé ce qu'elle était pour Luther, le guide excellent et sans pareil pour amener les âmes à Dieu, et cette persuasion, individuellement acquise, eût été, pour la sanctification, bien autrement eflBcace qu'un respect aveugle et traditionnel •.

Il y a de belles pages remplies de cet esprit-là dans le sermon sur l'excellence de la doctrine de Jésus.

On pense bien que Chastel n'est pas partisan de la Trinité. Il ne la voit point dans le Nouveau Testament, et, considérant les déclarations de Jésus sur lui-même, il ne le voit point se faisant l'égal de Dieu :

Quelques-uns des ennemis de Jésus l'accusaient, en s'appelant Fils de Dieu, de se prétendre égal à Dieu. S'il se fût regardé comme tel, c'était le moment de le proclamer tout haut, de répondre : « oui, je suis Dieu, comme mon Père, je possède la divinité absolue. » Au contraire, il se déclare en cela calomnié par les juifs. Il pourrait à la vérité, dit-il, s'appliquer ce titre dans le même sens qu'il est appliqué dans l'Écriture aux rois et aux magistrats. Quant

* Christianisme dans Vàge moderne, p. 333.

* Hisi. du christ., t. V, p. 37.

CCXXVl NOTICE BIOGRAPHIQUE.

à lui, il n'eu veut d'autre que celui de Fils de Dieu, et l'explique en ce sens qu'il a été sanctifié par son Père et envoyé par lui dans le monde, et ailleurs, dans le quatrième Évan^'ile, comme faisant, par un don spécial de Dieu, tout ce que Dieu fait, mais ne faisant rien de lui-même, tenant de Dieu tous ses pouvoirs.

S'il s'attribue ceux déjuger les hommes, de pardonner les péchés, ceux de guérir les malades, de chasser les démons, il les attribue tous de même à ses disciples; s'il leur parle de son union intime avec son Père, c'est de la même manière qu'il parle de l'intimité de leur union avec lui. Dans nombre d'occasions, il témoigne combien il est loin de croire que ce titre de Fils de Dieu implique en lui

quelque chose de plus qne sa mission divine Il déclare en des

termes dont rien n'égale la clarté, son infériorité relativement à son Père : « Mon Père est plus grand que moi. » Enfin, dans son discours le plus solennel, celui qu'il prononce au moment d'être livré, il prie son Père en disant : « (l'est ici la vie éternelle qu'on te connaisse, toi le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que tu as envoyé. » Certes, si Jésus, en sa qualité de Fils de Dieu, se fût cru égal à son Père, et si, comme l'Église a osé l'affirmer, cette croyance eût été nécessaire au salut, jamais, à moins de vouloir tendre à ses disciples le plus perfide des pièges, il ne se fût exprimé comme nous venons de l'entendre ' .

Dans la primitive Église, Christ était surtout offert à l'imitation des fidèles. Ce qu'on faisait aimer, admirer en lui, c'était sa parfaite union de sentiments, de volonté avec son Père. On célébrait sa sainteté bien plus qu'on ne glorifiait sa nature ; on eût craint par là de fournir des excuses à ceux qui se seraient dispensés de marcher sur ses traces. Depuis que l'Église vise avant tout aux rapides conquêtes, ce qu'elle exalte en Christ, c'est la grandeur, la dignité de son essence. Elle le divinise afin de mieux régner sous son nom. Elle y gagne sans doute en autorité extérieure, mais y perd en puissance régénératrice *.

Il démêle les causes occasionnelles qui. chez les païens convertis des premiers siècles ont concouru à l'élaboration de cette doctrine assez tardive :

Hist. du christ., t. I, p. 38J.

Nestorius et Eutychès, dans Mélanges, p. 53i.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXX\ni

C'est la pente naturelle de toute religion qui voit son influence s'accroître et son empire s'étendre, de rehausser sans cesse et indé-

tiniment la dignité de son fondateur Le triomphe extérienr et

complet du christianisme depuis Constantin dut achever de la ren- <lre irrésistible.

Qu'on se rappelle en effet la multitude qui, depuis ce moment, passait chaque jour sous la bannière chrétienne, et qu'on se rappelle en même temps tout ce que cette multitude, enrôlée avec tant de précipitation et si peu de choix, apportait dans l'Église d'idées, d'habitudes, de penchants contractés sous l'ancien culte.

Il rappelle tant de dieux et de demi-dieux, puis tant de saints, et ajoute :

Comment n'eusseut-ils pas étendu dans la même proportion les prérogatives, le pouvoir, la dignité de Jésus, de celui au nom <luquel ils s'étaient convertis et auquel l'Église donnait déjà le titre de Dieu, de créateur du monde, comment se fussent-ils fait scrupule <le l'associer, ou plutôt comment eussent-ils compris qu'on ne l'associât pas aux honneurs souverains qu'on leur demandait pour son Père?....

La crainte de multiplier ainsi le nombre des êtres divins, celle de se mettre par là en opposition avec le monothéisme biblique, n'étaient pas pour retenir des païens à peine convertis au christianisme, et à l'imniense majorité desquels l'Évangile était encore inconnu. La difficulté de concilier la naissance terrestre de Jésus, son développement, ses souffrances, sa mort, avec l'immutabilité de l'être infini, ne pouvait non plus arrêter les anciens sectateurs d'un culte anthropolAtrique. Son humanité, son séjour sur la terre, loin d'être à leurs yeux une objection contre sa divinité, n'était au contraire qu'un attrait de plus pour des hommes que l'idée d'un être invisible, d'un pur esprit, avait retenus jusqu'alors éloignés du Dieu de l'Évangile et portés à traiter d'athées ses adorateurs. Autant nous avons vu les nouveaux convertis s'efforcer de prêter à Dieu une forme humaine, des traits humains, pour le mettre mieux à leur portée, autant Jésus, par son humanité même, acquérait un titre à leur complète adoration.

Le sentiment de la foule ne pouvait non plus manquer de devenir, à cet éiiard comme à tant d'autres, celui de ses conducteurs.

CCXXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE

Sortis de son sein pour la plupart, par conséquent plus ou moins imbus de son esprit, dominés, entraînés par elle, bien plus encore qu'ils ne la dirigeaient, du côté où elle inclinait, ils inclinaient aussi. De même qu'ils n'avaient pas tardé à tolérer d'abord puis à autoriser, et bientôt à encourager les nouveaux actes de dévotion auxquels elle se livrait à l'égard des saints et des martyrs, dès qu'il fut évident que les païens embrassaient avec plus d'ardeur la religion d'un Dieu venu sous la forme humaine, que celle d'un envoyé divin révélant un Dieu inaccessible aux sens, et ne voulaient plus entendre parler d'aucune limite aux prérogatives divines du Christ, la plupart des docteurs de l'Église renoncèrent peu à peu aux opinions subordinatiennes de leurs prédécesseurs, et embrassèrent un point de vue qui dailleurs était tout au profit de leur autorité sacerdotale.

Si Christ était Dieu, dans le sens le plus absolu de ce mot, c'étaient les paroles de Dieu même que transmettaient au monde ceux qui lui parlaient au nom de Christ, c'était encore Dieu luimême qui, avec le pain et le vin de la Cène, s'incorporait dans le fidèle pour lui communi(juer l'immortalité, c'était Dieu enfin, qui, dans un sacrifice perpétuellement renouvelé, s'immolait pour la réconciliation des pécheurs ; et le prêtre, par le ministère duquel s'accomplissaient tous ces prodiges, revêtait aux yeux du peuple un caractère beaucoup plus imposant et sacré *.

Enfin, il signale une antithèse irréductible entre le monothéisme et la formule trinitaire :

Dans une religion fondée sur la doctrine d'un seul Dieu vivant et vrai, tandis que la première personne demeurait éternellement dans sa gloire, impassible, immuable, inaccessible aux regards humains, et que la troisième, le Saint-Esprit, agissait invisiblement dans l'âme des fidèles, la seconde, celle du Fils, après avoir rempli dans les temps antémondains les mêmes fonctions que le Logos de Phi- Ion, avoir accompli comme lui l'œuvre de la création, avait quitté le ciel, revêtu l'humanité, séjourné trente-trois ans parmi les hommes, avait partagé leurs besoins, leurs souflrances, enduré l'agonie et la mort, rempli enfin ici -bas un véritable rôle histo-

^ Hist. du christ., t. II, p. 468 et suiv.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXXIX

rique. Comment concilier des différences anssi profondes avec le véritable monothéisme chrétien ? Comment, sans porter atteinte au principe fondamental de l'unité divine, admettre en Dieu trois personnes ayant des caractères d'individualité aussi tranchés ^?

Mais disons-le franchement : il ne nous paraît pas avoir compris ou senti la cause profonde et légitime qui a conduit les esprits à croire à la présence du divin intégral et authentique dans la personne du Médiateur du salut, et dans le principe de connaissance et de sainteté qui recrute et soutient son Église. Pourquoi? C'est là que l'on touche au déficit de sa théologie que nous aurons à déterminer plus loin.

Sur l'œuvre du salut autant que sur la personne du Christ, Chastel s'écarte de la tradition. La doctrine de la chute, selon lui, n'est point fournie par l'expérience. Elle a une tout autre origine :

Dieu qni nous a créés imparfaits, puisqu'il ne pouvait nous faire dieux comme lui, nous a créés du moins perfectibles, capables de progrès incessants vers le bien. 11 nous a donné l'intelligence et la conscience pour le connaître, le libre arbitre pour y marcher, et l'un des aiguillons les plus actifs pour nous pousser dans cette voie, c'est, après le bonheur attaché au perfectionnement, le malaise que produit en nous le contraste entre l'état actuel de notre âme et la perfection dont nous avons l'idée Cependant, l'homme, toujours préoccupé du moment présent, ne comprend point le but de cette dispensation providentielle; au lieu de voir dans les angoisses <(u'il éprouve la condition et le mobile de ses progrès futurs, il en cherche la cause dans la déchéance d'un état antérieur plus parfait, il place l'idéal en arrière de lui comme un sujet perpétuel de regret, au lien de le placer en avant, comme un salutaire et continuel stimulant pour ses etîorts. Les religions sacerdotales n'ont point manqué d'exploiter ce faible de notre nature. Il leur faut.... une chute qui ait précipité le genre hiunain d'un état primitif de honheur et d'innocence, et à laquelle le sacerdoce seul soit eu état de remédier *.

^ Hist. du christ., t. L p. 396.

* Hist. du rhn.^t.. t. H, p. 066.

CCXXX NOTICE BIOGRAPHIQUE.

Sans doute il accepte avec la reconnaissance sincère «l'un croyant le fait du salut,, et il en cherche pieusement l'essence spirituelle :

L'économie chrétienne du sahit nous est dévoilée par Jésus-Christ

dans quelques simples mais admirables paraboles emblèmes

transparents sous lesquels Jésus nous dépeint l'œuvre du salut qu'il est venu accomplir auprès des pécheurs. Le péché, c'est l'état de l'âme éloignée de son Dieu ; la punition du péché, c'est la misère attachée à cet éloignement; le salut, c'est le bonheur qu'elle retrouve en revenant <à lui et se replaçant sous son paternel empire. (Chercher ainsi les âmes égarées, les attirer à lui par son amour, les ramener à celui qui est la source suprême de toute félicité, c'est la mission charitable et sublime que Jésus déclare avoir reçue de son Père, et à laquelle il a voulu se dévouer jusqu'à la mort '.

A ce peuple aveuglé, c'est un salut s{)irituel qu'il fallait apporter à tout prix. Son plus redoutable ennemi, ce n'était pas Rome, c'était le péché ; c'était de cet esclavage qu'il fallait l'affranchir, c'étaient les consciences qu'il fallait réveiller. La patrie perdue, il restait le royaume de Dieu à gagner par le chemin de la repentance.

Cette (puvre de régénération, Jésus en fait la sienne. A la vue de cette foule errante et dispersée, il se sent pris d'une ineffable pitié. Il veut être le bon pasteur qui vient chercher les brebis de son père, le roi débonnaire voué à la conquête des âmes, le héraut céleste qui les appelle, le guide fidèle qui les conduit à la conversion. Cet appel, déjà souvent adressé aux .Juifs, revêt, dans la bouche de Jésus, une signification bien plus haute. Ce n'est plus le simple retour aux observances de la Loi, ce n'est plus même, comme dans la prédication de Jean-Baptiste, la réforme des mœurs, la pratique des œuvres de justice et de charité. C'est la purification de la source même d'où les œuvres découlent, c'est un complet renouvellement d'esprit, une nouvelle naissance

Ainsi les germes de spiritualité semés dans quelques passages des prophètes, reçoivent leur plein développement. La morale et la religion sont placées ensemble sur leur véritable base. La religion de l'amour remplace la religion de la crainte ^

* Hist. du christ., t. IV, p. 326.

^ Hist. du christ., t. I, p. 17.

NOTICE BIOGRAPfflQUE. CCXXXI

Mais, il n'admet pas l'expiation au sens traditionnel; il n'y voit qu'un ressouvenir du judaïsme, rattaché au martyre du Christ par la première génération apostolique, tandis que Jésus s'était contenté de présenter sa mort comme le sceau de sa mission d'amour :

Il savait que celte Jérusalem qui tuait les prophètes et lapidait les envoyés de Dieu, n'épargnerait pas le dernier et le plus grand de

tous, celui qui s'appelait le Fils bien-airaé du Père Mais cette

mort qu'il se préparait à affronter attesterait d'autant mieux la foi inébranlable qu'il avait en sa mission, le prix immense qu'il y attachait et son amour pour ses frères qui en étaient l'objet ; car, « quel plus grand amour que celui du berger qui donne sa vie pour ses brebis?» L'exemple de sa mort, enfin, eu mettant le sceau à cette carrière de dévouement, compléterait pour ses disciples l'exemple de sa vie et les enseignements de sa bouche : il leur apprendrait jusqu'où doit aller l'obéissance des enfants de Dieu, leur fidélité au devoir, leur constance dans la profession de la vérité *.

Au point de vue juif qui était celui de l'Ancien Testament,.... tout acte d'infraction à la loi demandait une peine réparatrice, et cette peine ne pouvait être remise que par une expiation ; la colère de Dieu offensé ne pouvait être apaisée que par le sang ; le pécheur ne pouvait échapj^er au châtiment qu'en se substituant une victime. Tel était l'arrêt de la loi juive, et les apôtres encore imbus de l'esprit de cette loi. ne crurent pouvoir s'affranchir de son joug qu'en attribuant au supplice de leur Maître une efficace expiatoire, en njontrant en Jésus crucifié sur le Calvaire non plus seulement le sauveur des âmes, affrontant ce supplice affreux plutôt que de renier sa mission, mais la victime sans tache qui, en satisfaisant pour tous les péchés des hommes, avait pour jamais rendu inutiles tous les autres sacrifices '.

Sur la doclrine de la justification, il se rapproche de la notion mystique de Paul :

Le but de saint Paul (dit-il à propos des controverses du XVI™»

' Hist. du christ., t. I. p. 439.

« Hist. du christ., t. IV, p. 329.

CCXXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE

siècle), en prêchant la justitication par la foi sans les œuvres, n'était pas assurément de rassurer ses prosélytes sur leurs péchés présents, mais sur leurs transgressions passées, qui leur taisaient rejranler les expiations requises i)ar la loi juive comme étant encore nécessaires. Ce n'était pas non plus de leur faire espérer une sainteté qui se produirait en eux d'elle-même, mais une sanctification provenant d'une volonté fléchie par la confiance en la miséricorde de Dieu, et à qui l'obéissance deviendrait facile. Lui-même, avant de se croire pardonné était déjà converti; la croix n'était pas pour lui seulement le gage du pardon, mais le symbole de la crucifixion du vieil homme ; ce n'était pas Christ seulement qu'on devait y voir attaché; chaque fidèle devait y attacher lui-même sa chair avec ses convoitises, travailler à son salut avec crainte et tremblement. C'était bien ainsi qu'au fond l'entendaient les Réformateurs; leur vie le disail assez. Mais l'avaient-ils suffisamment expliqué dans leurs formulaires? L'abus contre lequel saint Jacques s'était élevé, ne menaçait-il point de décrier de nouveau la doctrine du salut par la foi ? Qui ne sait que, pour le commun des hommes, de même que pour les enfants, il n'est pas de plus grand piège que l'espoir d'un pardon trop facile, et que dans chaque doctrine qu'on leur présente, ils prennent ce qui les tranquillise de préférence à ce qui les trouble? Leur dire : Croyez que vos péchés vous sont remis à cause de Jésust^hrist, et par cela même ils vous seront remis, et les bonnes œuvres abonderont en vous, sans que vous y preniez peine, n'étaitce point risquer de détruire en eux tout sentiment de repentance, paralyser tout etfort pour la régénération et transformer ainsi la foi en un opus operatum, plus commode encore que les pratiques romaines ^ ?

Il n'a garde de méconnaître le concours de l'homme â l'œuvre de son salut :

Sur cette question, l'Évangile enseignait que. moyennant le secours de Dieu obtenu par la prière, l'homme peut, par un bon usage de sa liberté, concourir à l'œuvre de son salut. C'est ce que prouvent dans l'Écriture tout entière les appels incessants adressés à sa conscience et à sa volonté, et qui n'auraient aucun sens, s'il

' Hist. du christ., t. IV, p. 344.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXXXin

ne pouvait y déférer, si sa conscience était entièrement muette ou souillée, sa volonté et ses efforts impuissants '.

En ce qui concerne l'Église nous avons vu Chastel, comme les individualistes libéraux, incliner de bonne beure vers l'idée de la séparation de l'Église et de l'État, qui était, avons-nous dit -, la conclusion logique de son mémoire historique inédit. Telle est aussi, avec des réserves, la direction de ses réflexions sur le mouvement ecclésiastique progressif du XIX"*^ siècle ^ La séparation lui parait la seule garantie vraiment efficace de l'État contre les empiétements de la tbéocratie : elle servira la cause de la complète liberté, elle apaisera les conflits dont nous soutirons. Mais il ne faut pns en bâter le moment :

C'est la une situation i{u<- les Églises, sans doute, aussi longtemps que leur juste indépendance est respectée, ne doivent point se croire tenues à devancer, mais à laquelle elles ne sauraient trop tôt

se préparer, et qu'elles devront, quand le moment sera venu,

accepter de bon cœur, en considérant ce qu'elles y gagneront en légitime et réelle intluence.

Et voici ce gain :

Bien que légalement séparées, la société civile ri m :>ui,i. ic religieuse ne seront point pour cela nécessairement isolées l'une de l'autre, ni condamnées a s'ignorer réciproquement. Par le fait seul de leur coexistence, elles peuvent efficacement s'entr'aider, l'une en répandant les principes religieux, gardiens de la moralité publique, l'autre en maintenant l'ordre extérieur, nécessaire au développement paisible et harmonique de l'esprit religieux. Bien plus, elles se rendront d'autant mieux ces mutuels services, qu'elles se les rendront plus librement *

• Hist. du christ., t. IV, \k '-VM.

" Page i.vi.

' Voir tome V, l'art, sur le Progrès dans la liberté. On comprendra que le critique, d'ailleurs sévère, du journal de l'Église libre du canton de Vaud lui en sacbe bon gré.

* Hist. du christ., t. V, p. ioi.

CCXXXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE

Chastel a d'ailleurs conliance dans l'inlluence sociale que ne saurait cesser d'exercer l'Église réformée :

Le christianisme réformé est l'instituteur des peuples libres, il

est l'initiateur, le guide de leur virilité Pour remplir ce rôle,

pas plus qu'en Amérique, il n'a besoin d'intervenir dans le gouvernement des États, ni de se mettre au service d'aucun pouvoir. Pour influer salutairenient sur la société, il suffit de sa présence et de sa libre action au milieu d'elle. C'est en poursuivant sa véritable mission, sa mission spirituelle et sanctifiante, c'est en restant élevé au-dessus de ce monde, qu'il servira le mieux les intérêts de ce monde. Mais ce qu'il faut, c'est qu'il y mêle toujours plus intimement le levain régénérateur de la Parole; c'est que, par des ressources d'éducation, d'é<lification toujours plus abondantes, par le concours toujours plus actif de tous les amis de l'Évangile, il s'empare puissamment de la génération présente; que, par un enseignement toujours plus lumineux, par des accents toujours plus persuasifs, il s'ouvre les consciences, pour y déposer, y féconder les principes du juste et du bien ^

(]e que nous avons dit des idées de notre historien sur le progrès donne à penser que c'est avec confiance qu'il saluera les destinées futures de la chrétienté. Ainsi fait-il plus d'une fois. Relevons les paroles pleines d'espérance et de foi par lesquelles il annonce l'avenir, et termine enfin son grand ouvrage :

Le progrès ne pouvait pas être l'œuvre d'un seul parti. Il

réclamait le concours d'une foule d'aptitudes, et, par suite, d'agents divers qui, sans se comprendre ni s'accorder toujours, n'y ont pas moins tous coopéré. Ceux même d'entre eux que leur excessive prédilection pour d'anciens dogmes a fait à tous égards qualifier d'esprits stationnaires ou rétrogrades, ont souvent apporté aux œuvres de piété, de moralisation, de bienfaisance, un concours actif et généreux que chacun doit s'empresser de reconnaître et de passer au compte du progrès.

' L'Église romaine, etc., p. 67.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXXXV

En un mot, dans l'œuvre multiple et féconde que Jésus a léguée à ses disciples, tous ne peuvent remplir le même rôle, car tous n'ont pas reçu les mêmes dons. Mais si tous, entrant dans la voie que son apôtre leur a tracée, usent pour l'utilité commune et dans un esprit de charité des dons qu'ils ont reçus, le progrès chrétien se poursuivra sans limites et à la fois dans toutes les directions. Nous n'aurons alors rien à craindre pour l'avenir du christianisme. L'humanité le trouvant sans cesse auprès d'elle, non plus pour l'entraver, mais pour l'aider, la soutenir elle-même dans sa marche progressive, ne sera plus tentée de déserter son drapeau

jN'e craignons pas de le redire, dans le champ du Seigneur il y a de l'emploi pour tous les ouvriers de bon vouloir. C'est à chacun d'eux de reconnaître la vocation à laquelle il est propre, et de s'en acquitter loyalement, sans entraver celle de ses compagnons de service; autrement beaucoup de temps se perd, l'harmonie est troublée

et l'œuvre ne se fait point L'œuvre est innnense et requiert les

efforts de tous. L'Église s'étendra par les uns, s'épurera par les autres. Le métal brut que les uns extrairont de la mine, d'autres le dépouilleront de son alliage, d'autres encore l'affineroid au creuset; et, par cet ensemble d'opérations accomplies sous la discipline du même maître, sous l'influence du même esprit, la famille humaine sera amenée, toujours plus nombreuse, à la connaissance de son Père céleste, dans la conmiunion de Jésus '.

De tant de considérations historiques ou religieuses et de ces prévisions sur le progrès. Chastel ne manque pas de tirer des leçons pratiques. Qu'on relise dans les « Mélanges » son discours d'ouverture où il donne à ses élèves le conseil de n'être ni rétrograde ni négatif et de suivie la voie moyenne. Nous ne résistons pas à la tentation de recueillir encore ces trois-ci : Se faire des convictions propres; — Savoir être seul; — Conserver et [appliquer une foi pratique et vivante :

Ce n'est pas en imposant silence à la réflexion, en entravant la libre recherche, qu'on raffermira la foi des hommes de notre épo-

' HiU. du christ., f. V , p. 3i9 et 4:i8.

CCXXXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE.

que. Le poison actuel de la foi. ce n'est pas l'examen, c'est bien plutôt la crainte de l'examen ; c'est qu'au lieud'aboider et d'approfondir ces questions vitales, au lieu de se recueillir pour t'couter la voix intime de la conscience, on interroge le vent qui souffle, on se laisse aller au courant- changeant de l'opinion. La foi, qui n'a point alors de racines dans le cœur, demeure hésitante, incertaine, et cède à la moindre contradiction, au moindre choc.

Alexandre Vinet, dans un de ses plus beaux livres, conviait chacun à la manifestation de ses convictions religieusts, quelles qu'elles fussent. C'était hardi, plus peut-être qu'il ne s'en doutait lui-même. Mais comment manifester des convictions qui n'existent pas, ou n'existent qu'à l'état de vague nuage ? Il y a autre chose à nous recommander avant tout ; c'est de nous former de vraies convictions religieuses, c'est, à mesure que nous avançons dans la vie, et en profitant chacun de tous les secours que Dieu a mis à notre portée, de travailler, par nous-mêmes, à fonder, à perfectionner, à consolider l'édifice de notre foi. Plus nous serons actifs dans ce travail, plus nous déploierons sur ce qui nous est enseigné la puissance de notre méditation, plus nous nous livrerons en toute sincérité aux impressions de notre cœur, plus, en un mot, nous serons nousmêmes en croyant, plus notre croyance sera solide et profonde. Un seul grain de foi, pour parler avec Jésus, un seul grain de foi qui nous sera propre, produira plus en nous pour la vie spirituelle que les formules les plus qnintessenciées, apprises et admises sans réflexion ; et si jamais les temps devenaient critiques, c'est de là que sortiraient ces convictions fortes, seules en état de faire tête à l'orage '.

Savoir, quand il le faut, être seul, ah ! voilà dans cette vie une grande vertu et une grande science. C'est par là qu'ont débuté tous ceux qui ont entraîné le monde après eux. Ils jouissaient par avance d'un triomphe que leurs yeux ne devaient point voir, heureux que Dieu leur eût confié sa cause, eût emprunté leur faible voix, bien qu'abreuvés peut-être pour lui de dégoûts et d'outrages. Sachons, comme eux, dédaigner la voie large et commode, où la faveur du monde nous suivrait, et marcher dans le sentier rude, et souvent épineux, qui conduit à la lumière *.

' Le Martyre dans les premiers siècles, 2"ie conférence, dans les Mélanges, p. 320.

" Le Martyre, etc., 3me conférence, dans Mélanges, p, 319.

NOTICE BIOGRAPmQUÉ. CCXXXVU

La foi vraiment durable, la seule efficace pour régler nos penchants, c'est celle dont notre âme s'est pleinement approprié l'objet, qui, par nos méditations individuelles et sérieuses, s'est incorporée à nous, s'est unie, entrelacée à tout le tissu de nos sentiments, de

nos rétlexions, de nos expériences Souvenons-nous que la foi

ne périt jamais par l'excès, mais par le défaut de véritables lumières ; qu'ainsi nous ne ferons jamais assez d'efforts pour affermir en nous, pour répandre autour de nous la connaissance du vrai Dieu *.

Quand nous raffinons sur le dogme, quand nous ne voyons dans la religion, ce puissant moyen de sanctification, qu'un sujet de recherches curieuses, quand nous nous livrons à d'oiseuses contemplations qui ne fortifient ni notre vertu ni notre zèle, quand nous perdons notre temps à peser dans la Bible des lettres et des syllabes, au lieu de nous attacher à son esprit vivifiant ; surtout lorsque, vains de quelques idées systématiques que nous nous sommes formées, nous dédaignons la foi du simple fidèle ([ui ne peut les comprendre, qui ne veut pas les admettre sur notre parole, et qui se borne humblement à aimer Dieu et à faire le bien, ne sacritlons-nous pas alors la foi à la spéculation, ne sommes-nous pas Gnostiques à notre manière?

Nous tous donc qui voulons les progrès et le triomphe universel de cette religion sainte, conservons -lui avec soin ses puissants attraits ; conservons-lui ce qui fait son éclat, sa force expansive ; conservonslui son caractère à la fois positif et élevé, spirituel et pratique ; conservons nous-mêmes cette foi vivante, qui ne repousse aucun des développements de l'esprit humain, qui les appelle tous au contraire, mais qui veut les pénétrer, les dominer, les sanctifier tous *.

Les citations que nous avons faites, on l'a vu, sont extraites, çà et là, d'ouvrages divers, écrits à diverses dates. On pourrait se poser une question bien naturelle en face de l'œuvre de tout penseur : y a-t-il eu, chez notre écrivain, évolution, modification de sa pensée théologique ? — J'ai cherché cela, mais sans succès. Dans ses premiers écrits.

* L'Église romaine, p. 23 et 26.

' Conf. sur l'Hist. du christ., 4nie conférence, p. 116.

CCXXXVm NOTICE BIOGRAPHIQUE.

tels que ses sermons, ses conférences, comme dans les derniers, même accent de gravité émue, de piété sensible, de vénération reconnaissante pour le Christ, même attachement de l'àme entière au principe chrétien, source à ses yeux de tous les bienfaits pour l'individu et pour la société. Cependant, s'il paraît toujours et partout égal à luimême, peut-être est-on justifié à dire que à mesure qu'il sortait de la réserve que lui avaient imposée, s'imaginaitil, d'anciennes suspicions, et sous l'action des épreuves, sa théologie s'est attendrie davantage, et a montré toujours mieux ses côtés positifs. Le chrétien a témoigné plus d'intérêt aux missions, aux œuvres actuelles du règne de Dieu, il a éprouvé plus vivement le besoin d'union entre les chrétiens, dont la dernière page de son histoire, que nous avons citée plus haut, est l'éloquent témoignage. Ceci est une impression que je crois juste, mais qu'il serait difficile d'étayer sur des textes formels.

Dernière question plus grave : la conception du christianisme que s'esl faite Chastel, et que nous venons de reconstruire, est-elle tout à fait satisfaisante ? Peut-elle servir efficacement dans l'avenir cette cause du progrès à à laquelle il était si sincèrement attaché? Disons là-dessus ouvertement notre sentiment. Ce qui lui manque, à lui, ce qui a manqué jusqu'ici à ce qu'il appelle le christianisme progressif, pris dans son ensemble, c'est une doctrine. Oui, une doctrine complète, une, ferme et appliquée avec conséquence à tous les problèmes théoriques et pratiques. Car il ne se fait rien de solide et de durable dans l'ordre religieux sans une doctrine. J'entends une doctrine sur Dieu, sur l'homme, sur la vie divine, où Dieu et l'homme se rencontrent. Aussi longtemps qu'on n'en aura pas élaboré une, où les deux faits souverains de l'immanence et de la transcendance divine auront été étudiés isolément et dans leur rapport, nous tâtonnerons. Car il est clair que c'est de l'intelligence seule de ces faits et du mystère qu'ils renferment, que peut sortir une vue claire du mouvement interne de

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXXXIX

l'idée religieuse à travers les âges. Seule elle fournira unje juste appréciation des affirmations sur la personne et l'œuvre du Christ, sur la grâce, sur la prédestination, sur les choses linales, qui se sont produites successivement dans la conscience chrétienne, l'ont alimentée, fécondée pendant toute son histoire. Seule une doctrine ferme sur cette grande révélation chrétienne d'un Dieu qui est à la fois au-dessus et au dedans de l'homme, peut rendre équitable envers le passé et capahle d'une intuition quelque peu pénétrante de l'avenir.

A l'élaborer, la théologie genevoise n'a point été suffisamment prédisposée, convenons-en, par sa tradition séculaire. Un simple coup d'œil jeté en passant sur son évolution historique le montrerait bien. Elle est trop longtemps demeurée sous la discipline de la pensée de Calvin. Ce grand esprit a sans doute versé partout, dans son œuvre, cette sainte susceptibilité pour l'honneur de Dieu, cette ardeur de consécration de soi au Sauveur, cette colère, pas toujours sainte, contre ceux qu'il tenait pour leurs adversaires, en un mot, cette passion qui faisait la substance et la force de sa personnalité. Mais une fois le génie intransmissible de l'homme dispaiu, restait celui de sa théologie, laquelle était foncièrement autoritaire par l'usage de ses sources, foncièrement logique quant à son procédé. L'empreinte s'en est gravée dans l'école et l'Église qu'il a fondées. Comme Calvin n'a jamais hésité, comme il semble avoir dès ses débuts trouvé plutôt ({ue cherché sa doctrine, il n'a ni pratiqué ni enseigné la recherche spéculative ; et quand il lui arriva de la rencontrer s'aventurant dans la région des mystères divins, il l'abattit. Dès lors la tradition calviniste à Genève en eut peur et en perdit la faculté. Jusqu'à la lin du XVII'"^ siècle, elle fit de l'autorité au dedans, de la polémique au dehors, traduisant et commentant la Bible, disputant contre les catholiques, argumentant contre les hérésies, catéchisant les fidèles, comme le réformateur ; mais, satisfaite du thème qu'il avait si magistrale-

CCXL NOTICE BIOGRAPHIQUE

ment exposé et si rudement imposé, n'essayant point d'interroger à nouveau et pour son propre compte l'éternelle vérité.

A la fin, cependant, par l'attraction des idées arminiennes et cartésiennes, par la lassitude qu'on éprouvait de cette conception si sombre de la nature humaine déchue, on fut amené à sortir subrepticement de la haute forteresse, devenue une prison ; on regarda la nature, l'homme, la société ; on aperçut la liberté, la raison, la conscience moderne, bien autre chose en un mot que la doctrine calviniste, qui dès lors commença à s'adaiblir et se démolir dans les âmes. Rien de brusque dans cette transformation graduelle. On s'était endormi homme du XVI""^ siècle, on se réveilla homme du XVIIP. Des esprits tempérés comme, un J.-Alph. Turrettini, un J. Le Clerc, virent l'évolution s'accomplir en eux d'abord, la guidèrent, enfin la consacrèrent.

Mais combien déjà l'entourage avait changé ! Voilà qu'on n'avait plus devant soi, comme une menace bruyante, les catholiques, derrière soi, comme un péril intime, les hérétiques arminiens et sociniens. On se trouvait vivement attaqué par la philosophie hostile du naturalisme; il fallut courir aux avant-postes, défendre la Bible, c'està-dire ce qu'on croyait l'essentiel dans la Bible, l'autorité et le miracle. De là cette apologétique externe, fidèlement menée contre de brillants adversaires, par les J. Vernet, les J. Vernes, les D. Claparède et bien d'autres. Lignée de vaillants champions, sans doute, laborieuse lutte ! Mais de pensée, j'entends de recherche d'une conception doctrinale nouvelle, répondant aux besoins du siècle peu, si ce n'est point ! L'indépendance, l'originalité, l'intimité expérimentale, la vigueur spéculative se produisirent ailleurs que chez les successeurs officiels de Calvin, chez des laïques : une femme, M"« Huber, qui garda l'anonyme et fut plus combattue qu'écoutée : un écrivain hors de tous les cadres, qui se fit l'éloquent avocat de la

NOTICE BIOGRAPHIQUE. CCXLI

philosophie spiritualiste, de la religion de la conscience et du cœur, Rousseau; un naturaliste contemplatif et pieux, sensualiste par sa psychologie, idéaliste au plus haut degré pas ses imaginations théosophiques, Charles Bonnet. C'est ainsi qu'on arriva, à travers les bouleversements politiques, au Réveil, réapparition des croyances du XVI'°*' siècle, mais avec la nouveauté en moins.

La tradition théologique de noire Église paraissait désormais épuisée. D'où viendrait donc une nouveauté féconde ? Ne devait-ce pas être du pays où la puissance philosophique, indépendante et hardie, était restée unie avec le respect intelligent de l'Évangile ? Déjà l'esprit germanique exerçait une influence réelle sur nos gens de lettres, comme on peut le reconnaître chez une M"* de Staël, un Adolphe Pictet, un Victor Cherbuliez, un H. -F. Amiel. Quelques théologiens en furent touchés, depuis J.-E. Cellérier. Chastel ne s'y montra point réfractaire : témoin sa grande estime pour Schleiermacher et Xéander. Cependant ses contemporains et lui appartenaient trop encore à la vieille culture religieuse genevoise, avec ses origines latine, française, anglaise même, ses prédilections d'habitude pour l'apologétique, la polémique, la pratique, ses secrètes répugnances pour l'examen direct, courageux, des fondements éthiques et métaphysiques de la doctrine. Instruits par l'exemple de l'Allemagne protestante, où passent la plupart de nos candidats depuis deux générations, des hommes plus jeunes feront-ils cette tentative et réussiront-ils?

Quoiqu'il en soit, pour revenir à notre auteur, on voit qu'il n'y a plus lieu de s'étonner de ce qu'une idée mère n'a pas organisé son histoire. Il avait aperçu ce qu'il y a d'essentiel et d'éternel dans le christianisme, l'incarnation de la vie divine dans un individu type, et. sa lente et graduelle diffusion dans l'humanité. Mais son esprit comme son temps n'avait pas été préparé à suivre cette réalité suprême, à la faire transparaître sous tous les événements, toutes les discussions dogmatiques, tous les progrès, et à

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