‹ Mélanges historiquesChapitre 60 sur 87 · DE SON ASSASSIN · texte numérisé non relu

DE SON ASSASSIN

La foule s'ëtoit écoulée du spectacle : le plaisir avoit cédé la place à la douleur. Les rues devenoient désertes : le silence croissoit ; on n'entendoit plus que le bruit des gardes et celui de l'arrivée des personnes. de la cour : les unes^ surprises au milieu des plaisirs , accouroient en habit de fête ; les autres y réveillées au milieu de la nuit , se présentoient dans le plus grand désordre. Ça et là se glissoient quelques obscurs amis des Bourbons qu'on ne voit pas dans les temps de la prospérité , et qui se retrouvent y on ne sait comment , au jour du malheur. Les passages conduisant à l'appartement du prince étoient remplis : on se pressoit à ces mêmes portes où l'on s'étouffe pour rire ou pour pleurer aux fictions delà scène.

aOO MEMOIRES

On cherchoit à découvrir quelque chose lorsque les poftes venoient à s'ouvrir ; on interrogeoit ses voisins , et , par des nouvelles subitement affirmées , subitement démenties y on passoit de la crainte à l'espérance , de l'espérance au désespoir. ^

Trois bulletins avoient été portés aux Tuileries. A cinq heures le roi arriva ; on l'a voit toujours rassuré sur la position du prince. Lie mourant , qui avoit entendu le bruit des chevaux dans la rue , parut revivre. Le roi entra. c( Mon oncle, dit aussitôt Mv le duc de Berrj, » donnez-moi votre main , que je la baise » pour la dernière fois. » Le roi s'avança ; son visage exprimoit cette majestueuse douleur que ressentit Louis xiv lorsqu'il vit l'espoir de la monarchie reposer sur la tête d'un enfant. Il donna sa main à baiser à son neveu, et baisa lui-même celle du prince infortuné.

Alors M^** le duc de Berry dit au roi : « Mon » oncle , je vous demande la grâce de la vie de » l'homme. » Le roi , profondément ému , répondit : « Mon neveu ; vous n'êtes pas aussi » mal quevouslepensez; nous en reparlerons.»

— « Le roi ne dit pas oui, reprit le prince en

» insistant* Grâce au moins pour la vie de » l'homme , afin que je meure tranquille ! »

Hevenant encore sur le même sujets il disoit : « La grâce de la vie de cet homme eût pourj> tant adouci mes derniers moments. » Enfin, lorsqu'il ne pouvoit déjà parler que d'une voix entrecoupée, et en mettant un long intervalle entre chaque mot , on l'entendoit dire :

« Du moins si j'emportois l'idée. .. que le sang » d'un homme... ne coulera pas pour moi » après ma mort !••... »

Le roi demanda en latin à M. Dupuytren te qu'il pensoit de l'état du prince. M. Dupuytren fit un signe qui ne laissa au moparque aucune espérance.

Ms' le duc de Berry avoît pourtant rassemblé le reste de ses forces sous les yeux du chef de son auguste Maison. Le pouls s'étoit ranimé, la parole étoît plils libre, l'étoufFement moins violent. Le prince s'inquiéta du mal qu'il avoit pu faire au roi en troublant son sommeil. Il le supplia de s'aller coucher.

« Mon enfant, répondit le roi, j'ai fait ma » nuit ; il est cinq heures. Je ne vous quitte- » rai plus. » Le jour en effet étoît venu pour

1%2 MEMOIEBS SUE LE DUC DE KEEY.

éclairer an si beau trépas : le prince alloit se réveiller parmi les anges , au moment où> parmi les hommes , il avoit accoutumé àe sortir du sommeil.

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