‹ Mélanges historiquesChapitre 61 sur 87 · MORT DU PRINCE · texte numérisé non relu

MORT DU PRINCE

Monseigneur nes'^toit point abusé sur le^^soulagement apporté à son état par la vertu de cette présence du roi , qui ranime toujours un cœur fiançoîs. 11 sentît approcher une défaillance, et dit : « C'est ma fîn. »

Madame la duchesse de Berry, qui depuis si long-temps faisoît violence à sa douleur y la laissa enfin éclater. « <Ses sanglots me tuent , » s'écria le prince ; emmenez-la, mon père ! » On entradna la princesse dans le cabinet voisin. Toutes les dames attachées à sa maison , M™^ la duchessedeReggio, M"^*la comtesse deBéthizy, M™*> la comtesse d'Hautefort, .M™« la comtesse de Noailles, M°*« la comtesse de Bouille , M"" la vicomtesse de Gontaut, l'environnèrent*.

^ Madame la marquise de Goargae, absente poarcanse de maladie , ne s'est pas ccmsolée de n'avoir pu se trouver

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La princesse fat un peu soulagée par ses larmes : elle promit de ne plus pleurer , et rentra dans l'appartement du prince.

Si, dans quelque partie de l'Europe ciTilisée , on eût* demandé à un homme un peu accoutumé aux choses de la vie , ce que faisoit à cette heure la famille royale de France, il eût répondu sans doute qu'elle étoit plongée dans le sommeil au fond de ses palais , ou que , surprise par une révolution, elle étoit entraînée au milieu d'un peuple ému. Non : tout ce peuple dormoit sous la garde de son roi , et le roi veilloît seul avec sa famille ! Après tant de scènes produites par la révolution, nul n'auroit imaginé d'aller chercher tous les Bourbons réunis , au lever de l'aube , dans une salle de spec-^ tacle déserte , autour du lit de leur dernier fils assassiné. Heureux l'homme ignoré du monde, qui se réveille dans une chaumière , au milieu de ses enfants que ne poursuit point la haine ,

à cette scène de désolation. Une petite-fille de M. de Malesherbes étoit appelée comme de plein droit an noaveaii deuil de la famille royale.

Noos ne devons pas oolilier de nommer M"^^ de Waltliaire qai , arec les autres femmes de M*"" la duchesse de Berrjr, étoit accoarae aaprès de la princesse.

.et dont aucun ne manque aux embrassements paternels ! A quel prix faut-il maintenant acheter les courcmnes^ et qu'est-ce aujourd'hui qu'un empire ?

Tout espoir s'évanouissoit ^ les symptômes les plus alarmants ëtoient revenus. Le découragement des médecins étoit visible : la mort arrivoit. Le prince demanda à être changé de coté : les médecins s'y opposèrent ; le prince insista» On l'entendit prononcer à voix basse ces derniers mots : « Vierge sainte ! faites-moi 9 miséricorde. » Il ajouta quelques autres paroles qui se sont perdues dans la tombe. Alors on le tourna sur le côté gauche , selon son désir : dans un instant les facultés intellectuelles s'évanouirent. Monsieur parvint à arracher une seconde fois sa fîUe à l'hçrreur de ce dernier moment.

Hors de la présence de son mari , elle se livra au plus effrayant désespoir. S'adressant à j^me la vicomtesse de Gontaut, elle s'écrioit : <f Madame , je vous recommande ma fille ; n puisque mon mari est mort, je veux mou- » rir. » Tout à coup s'échappant aux bras qui la retiennent , elle rentre dans la chambre de

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deuil , renverse tout sur son passage , arrive au bord de la couche^ pousse un cri , et se jette ëchevelée sur le corps de son mari : Ms^ le duo de Berry venoit d'expirer ! On présente en vain à la bouche du prince le verre qui couvroît la tabatière du roi , la vapeur de la vie ne parut point sur le verre ; le souffle que Ton cberchoit ëtoit retourné à Dieu. Tout tombe à genoux ', des sanglots et des prières s'élèvent vers le ciel. Le bruit des larmes se communique au dehors > et un murmure de douleur s'étend de proche en proche dans la foule qui environnoit l'appartement du prince.

A cette clameur succède un morne e£Froi.

Le silence de la mort semble un moment se communiquer à ceux qui envîronnoieiit le Ht funèbre , M™** la duchesse de Berry le rompt la première* Elle se lève , se tourne vers le nn , et lui dit : « Sire , j'ai une grâce à requérir de » Votre Majesté ; elle ne me la refusera pas. n Le roi écoute. Dans l'égarement de sa douleur elle ajoute : ce Je vous demande la permission » de retourner en Sicile ; je ne puis plus vivre » ici après la mort de mon maq. » Le roi cherche à la calmer : on la porte dans son car*

rosse ; à moitié eTanoaie, et on la dépose dans son palais solitaire.

Les princes prièrent alors le roi de s'éloigner. « Je ne crains pas le spectacle de la mort , rein prit le monarqae : J'ai un dernier devoir à » rendre à mon fils. » Appuyé sur le bras de M. Dupuytren , il s'approche du lit^ ferme les yeux et la bouche du prince , lui baise la main , et se retire sans proférer une seule pa* rôle. Chacun s'éloigne en silence , comme s'il eut craint de réveiller le Fils de France endormi. M. Bougon demeura à la garde du corps. « J'allai trouver à l'Hôtel -Dieu ; dît » M. Dupuytren^ d'autres afflictions et d'au- » très souffrances ; mais du moins celles-là » étoient dans l'ordre de la nature .. »

Lorsque l'on fît l'ouverture du corps ^ on reconnut que le cœur même avoit été blessé :

le prince auroit dû mourir sous le coup ; de sorte qu'on peut dire que Dieu le fît vivre pendant quelques heures par un miracle , afin de nous le faire connoître , et de donner au monde une des plus belles leçons qu'il ait jamais reçues.

* Note nuuiascrite.-

aa8 KEMOIRES

Un fils de saint Louis > demîer^rejeton de la branche aînëe de sa famille ^ échappe aux tra- Terses d'an long exil , et revient dans sa ^trie; il commence à goûter le bonheur ; il se flatte de se Toir renaître, de voir renaître ien même temps la monarchie dans les enfants que Dieu lui promet : tout à coup il est frappé au milieu de ses espérances, presque dans les bras de sa femme. Il va mourir , et il n'est pas plein de jours ! Ne pourroit-il accuser le ciel , lui demander pourquoi il le traite avec tant de rigueur ? Ah ! qu'il lui eût été pardonnable de se plaindre de sa destinée ! car, enfin, quel mal faisoît-il ? Il vivoit familièrement au milieu de nous dans une simplicité parfaite ; il se mêloit à nos plaisirs et soulageoit nos douleurs; il ne nous prioit , pour récompense de ses bienfaits , que de le laisser vivre obscur, en attendant qu'il devînt notre grand roi et notre bon maître. Déjà six de ses parents avoient péri ; pourquoi l'égorger encore , le rechercher , lui innocent, lui si loin du trône, vingt-sept ans après la mort de Louis xvi ? G>nnoisson6 mieux le cœur d'un Bourbpn ! Ce cœur, tout percé du poignard qu'il étoit , n'a pu trouver

contre nous un seul murmure : pas un regret delà YÎe^ pas une parole amère, ne sont échappés à ce prince. Époux , fils , père et frère , en proie à toutes les angoisses de l'âme , à toutes les souffrances du corps > il ne cesse de demander la grâce de Vhomme qu'il n'appelle pas même son assassin ! Le caractère le plus impétueux devient tout à coup le caractère le plus doux. C'est un homme plein de passions ^ attaché à l'existence par tous les liens du cœur ; c'est un prince dans la fleur de l'âge ; c'est l'héritier du plus beau royaume de la terre qui expire , et tous diriez que c'est un infortuné qui ne perd rien ici-bas. Le prodige est partout : l'âme est pour ainsi dire transformée ; et le corps , par la force de l'âme ^ semble vivre contre les lois de la nature. Depuis trente ans> les François se font moissonner sur les champs de bataille ; la Providence vouloit opposer à ces sacrifices de l'honneur l'héroïsme d'un trépas chrétien : elle vouloit nous montrer^ dans l'antique famille de nos rois^ ce que c'étoit que ces anciennes morts des chevaliers dont nous avions perdu la tradition.

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