‹ Mélanges inédits de MontesquieuChapitre 127 sur 150 · Remarque faite par M. R. Dczeimeris · texte numérisé non relu

Remarque faite par M. R. Dczeimeris

2. M. Aimé Martin gardait indûment une autre œuvre plus importante; le mardi i6 novembre 1847, pendant la deuxième vacation, fut mis en vente publique le n" 234 du catalogue de ses livres. Sous ce numéro était classé l'article suivant : « MONTESQUIEU, Sur les richesses d'Espagne, petit in-f", demi-rel. Manuscrit autographe ayant pour titre : Deux vieux manuscrits que j'ay faits autrefois sur les richesses d'Espagne. » Le rédacteur du catalogue ajoutait : ^ Les manuscrits de Montesquieu, comme SCS lettres autographes, sont des plus rares. >

Qui nous dira ce qu'est devenu ce manuscrit? Il fut vendu soixantequatre francs ! Quelle bibliothèque le conserve ?

Nous avons, dans Vliitermêdiaire des chercheurs et des curieux, lancé cette demande, mais nul renseignement ne nous est encore parvenu. Nous prions de nouveau les érudits et les bibliophiles qui pourraient nous renseigner sur le sort du manuscrit des Richesses en Espagne, de vouloir bien nous éclairer.

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR ,

d'avoir formé et conduit le projet de la monarchie universelle. »

Louis XIV avait réellement poursuivi ce projet, et ce qu'ajoute le Président démontre qu'il ne l'ignorait pas; mais la prudence Tobligeait à faire des réserves, et, malgré ces réserves, il jugea que ses Réflexions pourraient être dangereuses pour sa tranquillité : ' Ceci a été imprimé sur wwQ. mauvaise copie; je le fais réimprimer sur une autre, selon les corrections que j'ai faites ici, :> écrit-il sur le faux-titre. Sur le premier feuillet, il met encore : <' J'ai écrit qu'on supprimât cette copie et qu'on en imprimât une autre, si quelque exemplaire avait passé, de peur qu'on interprétât mal quelques endroits. » Depuis que, en 1821, M. Walckenaër a fait connaître l'existence de cet opuscule, on a beaucoup écrit, on a fait de nombreuses recherches sur l'auteur et ses œuvres; aucun autre volume des Réflexions n'a été signalé. Il faut en conclure qu'aucun « exemplaire n'avait passé >, à l'exception de celui annoté et corrigé par Montesquieu lui-même.

L'œuvre que nous publions est donc restée inédite, en sa première forme. Quelques passages se retrouvent dans V Esprit des Lois, avec de légères modifications, mais les Réflexions n'en sont pas moins très intéressantes. Montesquieu les a écrites vingt ans avant VEsprit des Lois; ses idées n'ont point subi de changement pendant ce temps, parce qu'elles étaient justes la première fois qu'il les a exprimées; seule, la forme a été un pevi changée. L'âge rendait l'auteur très prudent, l'expression de ses pensées le démontre.

Montesquieu rédigeait en 1 744 le livre XXII de V Esprit des Lois, comme l'a fait remarquer M. Laboulaye, en concluant avec raison que si le petit ouvrage dont parle la note du livre XXI était écrit depuis plus de vingt ans, Montesquieu avait dû le composer avant 1724, et non pendant son vo5'age en Hollande de 1728.

Nous n'avons retrouvé dans aucun des documents manuscrits du Président d'indication permettant de dire à quelle

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époque précise et à quelle occasion il écrivit ses Réflexions sur la Monarchie universelle en Eiiropc. A défaut de documents formels, nous croj'ons pouvoir émettre une hypothèse indiquant non point la date, mais l'occasion qui a dû faire naître les Réflexions.

Montesquieu nous apprend lui-même que des liens d'amitié l'unissaient à la marquise de Lambert ; il lut dans son salon les Réflexions sur la Considération et la Réputation, avant de les envoyer de Paris à l'Académie de Bordeaux; nous en donnerons la preuve plus loin. Il fut l'un des hôtes de ce salon et le correspondant de la célèbre marquise, dont Finfluence ne fut pas étrangère à son élection à l'Académie française. On sait aussi que Fénelon, pendant ses dernières années, avait avec la marquise de Lambert des relations littéraires. Dans ses écrits, la marquise usait largement des pensées de l'archevêque de Cambrai, et elle lui transmettait ses œuvres. Il est permis de croire que Fénelon dut à son tour communiquer à M'"'^ de Lambert quelques-uns de ses écrits inédits; parmi ceux-là étaient plusieurs mémoires relatifs à la guerre de la Succession d'Espagne, et vraisemblablement celui publié plus tard sous ce titre : v- Directions pour LA CONSCIENCE d'un ROI, composées pour l'instruction de Louis de France, duc de Bourgogne, par messire François de Salignac de Lamothe- Fénelon, archevêque -duc de Cambrai, son précepteur, avec un supplément ou addition aux Directions précédentes XXV -XXX, concernant en particulier non seulement le droit légitime, mais même la nécessité indispensable de former des alliances, tant offensives que défensives, contre une puissance sitpérieurc justement redoutable aux autres et tendant manifestement à la Monarchie universelle. >

La marquise de Lambert, après la mort de Fénelon et avant la publication de quelques-uns de ses Mémoires, dut communiquer ces derniers écrits aux habitués de son salon, et ce fut ainsi que Montesquieu put être amené à rédiger ses Réflexions sur la yfonnrchic umrersellr.

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qu'il a divisées en vingt-cinq articles, numérotés en chiffres romains, comme l'étaient les Directions de Fénelon,

Les ennemis de Louis XIV avaient eu intérêt à répandre le bruit que la France voulait imposer la monarchie universelle en Europe. Montesquieu connaissait quelquesuns des nombreux libelles partis de Hollande; il semble dans ses Réflexions vouloir les combattre. Il est donc intéressant de citer ceux qu'il a pu avoir entre les mains. Il possédait dans sa bibliothèque le Bouclier cV Estât et de justice contre le dessein manifestement découvert de la monarchie universelle, sous le vain prétexte des prétentions de la reine de France, petit volume in- 12 de 220 pages, publié en 1667. Le président Barbot, son ami, qui discutait avec lui sur ses sujets d'étude, possédait ce même livre conservé aujourd'hui à la Bibliothèque de la ville de Bordeaux. Sur le titre, cet érudit a écrit: «C'est le meilleur ouvrage du baron de Lisola. Ce livre est très estimé. Vid. Bayle, Dictionnaire, au mot LiSOLA. >

Barbot possédait aussi les Noitveaux Intérêts des princes de l'Europe, oic l'on traite des maximes qu'ils doivent observer pour se maintenir dans leurs États, et pour empêcher qu'il ne se forme une monarchie universelle, volume imprimé à Cologne, chez Pierre Marteau, 1685, in- 12. Il suffit de parcourir ce pamphlet pour reconnaître que Montesquieu l'a lu avant d'écrire ses Réflexions.

« Tout le monde sait, dit l'auteur d'un autre libelle i, que la France aspire depuis longtemps à la monarchie universelle; la nature l'a placée dans un lieu qui paraît fort avantageux pour parvenir à ce dessein: elle est au milieu et comme le centre du monde chrétien; son pa5's est fort peuplé, ses habitants sont d'une humeur turbulente, elle est bien pourvue d'armes et d'argent, enfin elle se sent ou plutôt elle se croit si forte que, sans écouter la raison ni la justice, elle déclare la guerre à tous ses

I. Histoire secrète des moyens injustes et perfides dont Louis XIV s'est servi pour parvenir à la monarchie universelle. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1691, in-16 (Biblioth. de la ville de Bordeaux, n° 25388).

b MUNAKCHIE INIVERSELLE

voisins; elle porte partout, sur la terre et sur la mer, le carnage, Tincendie, la désolation, l'esclavage, le fer et le feu, bien résolue de ne pas s'arrêter et de ne point interrompre le cours de ses injustices criantes ni de ses cruautés inouïes, jusqu'à ce qu'elle se soit rendue maîtresse de toute l'Europe. :

Le pamphlétaire dit que la France accusait la Maison d'Autriche d'aspirer à la monarchie universelle : < Cela fit que toutes les nations de l'Europe ne pensèrent plus dès lors qu'à ménager ces deux puissances et à les tenir dans un parfait équilibre, afin qu'aucune n'a3'ant le dessus et l'une étant toujours prête à s'opposer aux desseins de l'autre, elles pussent toutes jouir du repos et conserver leur liberté, que la France n'aurait pas manqué de leur enlever sans cela. Lorsque la balance semblait pencher du côté de la Maison d'Autriche, on ajoutait quelque chose dans la balance de la France pour servir de contrepoids : quelquesuns se jetaient dans son parti afin de la fortifier, et lorsque la balance penchait du côté de la France, on faisait tout le contraire. Mais, enfin, à force de peser et de balancer, la France a arraché en quelques manières la balance des mains de ceux qui la tenaient, pour la faire entièrement trébucher de son côté • . >

En 1695 un libelliste publia à Utrecht un volume in- 12 •-^^ 339 pages a3'ant pour titre : « La Politique française démasquée, ou les Desseins artificieux des Conseils de France pénétrés et découverts au travers des dernières propositions de paix que le Roi T. C. a fait courir en divers lieux et proposer à plusieurs princes de l'Europe. Le tout cojitenu en deux lettres, la première écrite de Paris par tin partisan de la France à un gentilhomme réfugié en Hollande, et la seconde écrite d' Amsterdam par ce même gentilhomme pour y servir de réponse. -.>

I. Voir, sur ce sujet, La Coalition de lyoi contre la France, par le marquis de Gourcj-. Paris, Pion, i8S6, 2 vol.in-8". Introduction. L'auteur donne de nombreux renseignements sur les diverses phases de la question de l'équilibre européen.

AVEKTfSSEMENT DE L'EDITEUK ()

Nous n'avons pas Tintcntion de faire la bibliographie complète du sujet traité dans les Réflexions; nous bornerons là nos recherches, pensant que Montesquieu a pu connaître les libelles cités parce qu'ils étaient conservés dans sa bibliothèque, dans celle de son ami Barbot, ou dans celle de l'Académie de Bordeaux,

Louis XIV avait réellement formé le projet de se fiiire élire empereur d'Allemagne après la mort de Léopold. Un article secret de la convention passée le 17 février 1670 avec rélecteur de Bavière' le prouve.

Le recueil des instructions données aux ambassadeurs dans le volume relatif à l'Autriche, publié par M. Albert Sorel, avec notes et introduction, démontre que l'esprit de conquête dont Louis XIV était animé pouvait, dans une certaine mesure, justifier les accusations et les craintes de ses ennemis 2.

Montesquieu savait bien que ces accusations étaient fondées; mais, en son temps, la prudence exigeait dans la forme de ses Réflexions une modération qu'il ne jugea même pas suffisante, puisqu'il retira les exemplaires de son œuvre et ne conserva que celui que nous publions aujourd'hui pour la première fois.

I. Recueil des iitstnictious donnùcs aux ambassadeurs et minisires de France, publié sous les auspices de la Commission des archives diplomatiques au ministère des affaires étrangères : Bavière, Palatinat, Deux- Ponts, avec une introduction et des notes, par André Lebon. Paris, 18S9, in-S", p. XII de l'Introduction.

2.^ Voir, dans la collection des documents inédits pour servir à l'histoire de France, Xég-ociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV, ou correspondances, mémoires et actes diplomatiques concernant les prétentions et l'avènement de la Maison de Bourbon au, trône d'Espagne, accompagnées d'un texte historique et précédées dlinc Introduction, par M. Mig-net. Paris, 1S35, iii-4°, t. I, Introduction.

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