Voyez VArt de Régner du P. Lemoyne
Allemao-ne, fait venir un Allemand à Paris, envoie les deux millions chez un homme à lui, avec ordre de les donner sans reçu à un homme sans nom, habillé et fait d'une telle manière. Comment ne voit-on pas làdedans une affectation ridicule? Qu'y avoit-il de plus 5 simple que d'envoyer de bonnes lettres de change, sans embarrasser cet Allemand d'une si grosse somme, qui pouvoit l'exposer infiniment; ou, s'il vouloit les donner à Paris, que ne les donnoit-il pas lui-même?
Ce ministre, qui achetoit des comédies pour passer 10 pour bon poète, et qui cherchoit à escroquer ' toute sorte de mérite, se tourmentoit sans cesse pour surprendre une nouvelle estime.
Voici une autre fanfaronnade!
Un homme en qui il avoit confiance étant resté 15 dans son cabinet pendant qu'il en sortit pour accompagner quelqu'un, le Cardinal se ressouvint qu'il pouvoit avoir lu des papiers d'importance qui étoient sur sa table. Il fit, sur-le-champ, une lettre qu'il lui donna à porter au gouverneur de La Bastille, par 20 laquelle le gouverneur avoit ordre de le retenir un mois, temps auquel le secret devoit expirer : ce qui fut fait, et, le mois passé, le prisonnier sortit avec une grande récompense. Pure fanfaronnade, préparée et ménagée à loisir, et même sans beaucoup de juge- 25 ment. Premièrement, on ne reçoit point plusieurs personnes dans un cabinet où il y a des papiers de cette importance. Les gens prudents écrivent des lettres de cette nature en chiffre. Enfin, il y avoit mille moyens moins fastueux pour réparer cette faute 30 I. [Entre les lignes:] ...vouloit se donner.
grossière. Mais on vouloit du bruit et être un grand ministre à quelque prix que ce fût.
Lisez les lettres du cardinal Mazurin au sujet de ses négociations avec don Louis de Haro, et vous
5 verrez un grand charlatan. Vous diriez que don Louis n'avoit pas le sens commun, et que le Cardinal négocioit avec un singe.
On dit que M. de Louvois, voulant faire une expédition en Flandres, envoya un paquet à l'intendant,
10 avec défense de l'ouvrir que quand il en recevroit les ordres. Il s'agissoit de faire marcher des troupes dispersées de tous côtés, et ce paquet renfermoit des ordres pour tous les gens subordonnés à l'intendant pour l'exécution de ce projet, afin que l'intendant
15 n'eût qu'à signer, et que les commis ne révélassent point son secret. Cela est pitoyable. Ce paquet, qui resta pendant quinze jours dans des mains étrangères, n'exposoit-il pas son secret? Que servoit-il là, qu'à irriter la curiosité? D'ailleurs, les secrétaires du
20 ministre ne pouvoient-ils pas être infidèles comme ceux de Fintendant? Le temps de deux heures, qu'il falloit pour écrire les ordres, étoit-il suffisant à ces secrétaires pour révéler le secret d'une expédition? Il y a souvent plus de petitesse d'esprit à affecter des
25 précautions inutiles qu'à n'en prendre pas assez.
J'ai ouï des gens vanter un ministre ' qui avoit la vanité d'aimer mieux dicter tout de travers à trois secrétaires que de dicter bien à un.
Le même ministre étoit si affairé qu'il donnoit
30 audience à une, à deux, à trois heures après minuit. I . D'Amenson.
Ces choses-là ne m'imposent point. Je sais que le grand-vizir a, lui seul, le gouvernement politique, civil et militaire d'un empire de douze cents lieues de pays, et qu'il a du temps de reste.
J'ai vu des gens passer pour de grands hommes ^ 5 parce qu'ils avoient su dire à un jeune homme de la Cour le lieu où il avoit soupe la veille, et il n'y a « personne qui ne l'eût su, tout comme eux, s'il avoit pu par là se faire valoir. Il ne falloit pour cela qu'un laquais gris. lo
Nous avons vu de nos jours un autre ministre 2, qui n'avoit jamais un seul papier sur son bureau, et qui n'en lisoit jamais aucun. S'il avoit réussi dans ses principaux projets, on l'auroit regardé comme une intelligence qui gouvernoit un état à la manière 15 des esprits.
Quant au mérite que les ministres croient avoir du secret en matière d'affaires d'état, comment pourroient-ils le violer? Ils ne peuvent parler sans faire voir une sottise insigne. Oui auroit la sottise de les 20 interroger? Comment auroient-ils celle de répondre? La vanité leur donne un air de mystère qui conserve leur secret.