XXI. CABANIS. - RAPPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL
modifications ou altérations auxquelles il peut être exposé, pourquoi ne pourrait-on pas aspirer à prévoir en partie, et à préparer les révolutions qui peuvent avoir lieu dans un autre ordre de choses, qui nous touche de bien plus près, et sur lequel nos moyens d'action sont beaucoup plus directs? Je ne doute point, quant à moi, que s'il est donné au génie de rhomme de pénétrer dans Tavenir, c'est surtout en suivant cette route de perfectionnement que lui ont tracée les sévères et exacts observateurs de la nature, qu'il y parviendra. Laissons la médiocrité jalouse et irritée s'attacher à verser le ridicule et la calomnie sur ces spéculations sublimes et si importantes au bonheur de l'humanité ; le philosophe qui s'en occupe ne daigne pas apercevoir les vains et stériles efforts qu'elle fait pour le détourner de ses nobles travaux.
11 poursuit en paix sa carrière^ Versant des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs,
Salut, etc.
Rapports du physique et du moral de rhomme; par F.-J. Cabanis, membre du Sénat conservateur, de l'Institut national, de l'École et Société de médecine do Paris, de la Société philosophique de Philadelphie, etc., etc. 2 vol. in-8, déplus de 800 pages. A Paris, chez Crepart, Caille et Ravier, libraires, rue du Pavé Saint-André-des-Arts, n° 12. — {Le Citoyen Français, 49 fructidor an X (1802), n** 1021).
L'influence de ce qu'on appelle le physique^ c'est-à-dire le système entier des organes matériels de l'homme, sur ce qu'on appelle le moral, c'est-à-dire sur l'ensemble de ses déterminations intellectuelles, de ses passions et de ses habitudes, n'a jamais, que je sache, été contestée de bonne foi par aucun homme de bon sens. Mais ce fait, qu'il est si facile à chaque homme
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de vérifier par lui-même et sur lui-même, était jusqu'ici demeuré à peu près stérile entre les mains des philosophes, et, s^il a donné lieu à quelques modifications que les léfi^islateurs ou les instituteurs des peuples ont ajoutées à leurs lois ou à leurs préceptes, ils y ont été plutôt conduits par l'observation de quelques phénomènes isolés, que par un ensemble do vues ou par un système d'idées suivies et liées entre elles sur cet objet. Il en a été de même du fameux axiome : nihil est in intellectu quod non fuerii pnus in sensti; « il n'y a rien dans notre intelligence qui n'y soit arrivé par les sens. » Reconnu et énoncé par Aristote, il n'est devenu la source d'une théorie admirable de nos facultés et la base de Vidéologie^ c'est-à-dire la méthode générale des sciences, qu'après que Bacon, Locke^ Hobbes et surtout Condillac,lui ont eu donné, parleurs méditations, une grande partie des développements dont il était susceptible. Ce que ces philosophes illustres et plusieurs écrivains recommandables qui leur ont succédé ont fait pour l'axiome d'Aristote, le Cit. Cabanis vient de le faire pour cette vérité presque triviale qu'on entend à chaque instant dans la bouche de tout le monde : le physique vif lue beaucoup sur le moral; et, en effet, elle n'est qu'une conséquence de cet axiome si célèbre, ou plutôt elle y est comprise tout entière. Mais il Ta rendue féconde en résultats importants; il a montré qu'elle se rattachait à tous les faits principaux sur lesquels est fondée la connaissance de l'entendement humain ; qu'elle complétait Texplication de plusieurs phénomènes qu on n'expliquait jusqu'ici que d'une manière inexacte; qu'elle en rendait sensibles plusieurs autres qui n'avaient point encore été aperçus, et qui néanmoins sont essentiellement liés à ceux que l'on connaissait déjà ; il a fait voir que les opérations de l'intelligence et de la volonté se trouvant confondues a leur origine avec les autres mouvements vitaux, le principe des sciences morales, et par conséquent ces sciences elles-mêmes^ Centraient dans le domaine de la physique, et ne devaient plus former qu'une branche de l'histoire naturelle de l'homme ; que l'art d'y vérifier les observations, d'y tenter les expériences, et d'en
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tirer les résultats certains qu'elles peuvent fournir, ne différait en rien des moyens qui sont journellement employés, avec la plus entière et la plus juste confiance, dans les sciences pratiques dont la certitude est le moins contestée, puisque les unes et les autres se forment également par l'étude sévère et par la comparaison des faits, s'étendent et se perfectionnent par les mêmes méthodes de raisonnements. Il faut bien s'attendre que de pareilles assertions ne manqueront pas d'exciter la fureur de quelques écrivains, qui, dans leur zèle sincère ou affecté, crient anathème à tout ce qui s'appelle philosophie, raison, perfectionnement ou progrès de l'esprit, etc., etc. Mais que faire à cela? Qu'ils nous indiquent donc quelque autre mot que celui de raison, par exemple, pour exprimer cette faculté d'observer des faits, de les comparer, d'en tirer des déductions, etc. ; faculté qui est incontestablement la seule qui distingue l'homme parmi toutes les espèces d'animaux existantes, la seule qui le place au rang le plus élevé dans l'échelle des êtres connus ; qu'ils nous indiquent donc quelque autre mot que celui de philosophie, pour exprimer l'application de cette même raison à la recherche des vérités, de quelque espèce qu'elles soient, auxquelles il est donné à l'intelligence humaine d'atteindre. Le mot hoîineur, qui exprime ce sentiment généreux qui nous porte à ne faire que des actions propres à nous attirer l'estime, et le respect de nos semblables, subsiste encore avec éclat dans la langue, quoiqu'à une certaine époque de la Révolution, des furieux se fussent proposé de le déshonorer et de le rendre infâme ; espérons que les mots raison et philosophie subsisteront aussi et conserveront leur dignité, quoique aujourd'hui, d'autres insensés, ou peut-être les mêmes, prennent à tâche de faire regarder comme absurdes et ridicules les idées qu'on y attache.
Mais, dira-t-on peut-être, il n'est pas simplement ici question de raison et de philosophie ; les assertions que vous venez de produire ne tendent à rien moins qu'à établir la doctrine du matérialisme, et l'on répétera tous les lieux communs cent fois
rebattus, sur tout ce que cette doctrine a de dangereux et de funeste ; qu'elle dessèche les cœurs, qu'elle sape les religions dans leurs fondements, etc., etc. Et, d'abord, si l'écrivain qui nous fait une pareille objection est un hypocrite effronté, un de ces hommes devenus insensibles à tout, hors leur intérêt du moment, et qui se sont toujours faits les défenseurs des idées qu'ils croyaient le plus en faveur, nous n'avons rien à lui dire, et nous savons très-bien qu'on ne peut rien persuader à celui qui n'est de bonne foi sur rien. Mais nous tâcherons de calmer les esprits timides qui seraient sincèrement effrayés de voir qu'un philosophe cherche à donner à la morale une base sensible et accessible à la simple raison, parce que le besoin, le premier sentiment que nous inspire cette raison, cultivée et éclairée par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, c'est de vivre en paix avec tous les hommes qui ont un cœur droit et un amour sincère de l'ordre et de la vertu.
Nous leur dirons : Dans le vaste ensemble des phénomènes de Tunivers et de leurs causes, qui frappent notre intelligence, il y en a une partie qui a été, ou qui peut être déterminée et assignée d'une manière nette et précise par la simple raison, celle-là compose la science purement humaine; l'autre partie, infinie et sans limites, par rapport à la première qui est infiniment limitée, est un abîme sans fond, où se perd et s'anéantit Tintciligence de l'homme ; celle-là sera, si l'on veut, le domaine de la science théologique. Le sentiment y sert de guide ; mais le sentiment est quelque chose qui, de sa nature, est vague, indéterminé, arbitraire et inconstant, et, du moins dans les choses purement humaines, il a besoin d'être réglé par la raison. 11 résulte de là que le seul moyen que les hommes aient de s'entendre entre eux et de vivre en paix, c'est de s'éclairer réciproquement par des communications franches et des discussions calmes sur tous les objets qui sont du domaine de la science purement humaine, et de s'accorder mutuellement beaucoup de support et d'indulgence sur tous les sentiments qui sont du ressort de la théologie. En elTet, en faisant usage de la raison.