XXII. TRACY. — PROJET DÉLÉMENTS D'IDÉOLOGIE
uniquemeat propres et particulières à chacune d'elles. — Il eu est de même de nos idées des êtres réels, nous les formons de la réunion de toutes les impressions qu'ils font sur nous. C'est donc en réunissant plusieurs de nos idées ou perceptions élémentaires que nous formons nos idées composées individuelles, et en retranchant de celles-ci quelques circonstances que nous les généralisons; et dans ces idées générales, qui ne sont que des manières de classer les idées que nous avons acquises sur les individus, et, par conséquent, de pures créations do notre esprit, il n'y a jamais que des sensations, des souvenirs, des jugements et des désirs.
Mais, ici, il se présente une objection qui, toute hizarre qu'elle paraisse, n'a jamais été discutée d'une manière absolument satisfaisante. On nous dit : Selon vous, penser^ c'est sentir, c'est s'apercevoir de son existence ; une sensation est quelque chose qui se passe en nous : il en est de même, à plus forte raison, des souvenirs de ces sensations, des rapports que nous apercevons entre elles, et des désirs qu'elles font naître. Nous appelons corps les êtres auxquels nous attribuons nos sensations : mais, pour que ce jugement soit juste, il faut, premièrement, que ces corps existent ; secondement, qu'ils soient les causes des impressions que nous ressentons. La première chose à examiner est donc celle-ci : Y a-t-ildes corps? Et la seconde : Comment le savons^ous? Assurément, s'il y a une question qui paraisse absurde et ridicule, c'est celle-là ; cependant deux écrivains d'une rare sagacité et de beaucoup desprit, Berkeley et Halebranche, ont soutenu, l'un, qu*il n'y avait absolument dans la nature rien de pareil à ce que nous appelons corps ou objets extérieurs ; et l'autre, qu'on ne pouvait croire à leur existence qu'en vertu de la révélation, et parce que les livres de Moïse en font mention : et ce qu'il y a de plus étonnant eacore, c'est que les arguments dont ils ont étayé ce sophisme n'ont point été complètement réfutés. Le C. Tracy nous parait le seul qui ait résolu la question avec succès. Voici comment il raisonne : Tout le monde convient que les sensations tactiles
sont les seules qui nous donnent des connaissances vraies de l'existence réelle des corps, et que ce sont elles qui nous apprennent à rapporter à ces mêmes corps les impressions qu'ils font sur nos autres sens ; mais on avait négligé de faire voir qu'il y a, outre la sensation du toucher, deux conditions nécessaires pour rendre cette découverte inévitable, c'est le mouvement et la volonté. « En eiïet, quand je me meus, et que je le sens, et , que j'éprouve en même temps le désir de me mouvoir encore, si mon mouvement s'arrête, si ma sensation de mouvement cesse, mon désir subsistant toujours, je ne puis méconnaître que ce n'est pas là un efTct de ma seule vertu sentante ; j'apprends nécessairement une autre existence que la mienne, celle qui s'oppose à l'accomplissement de mon désir ; ce désir est en moi, est moi : ce qui lui résiste, ce qui lui est contraire, esthors de moi, en est distinct. Ainsi, voilà manifestement un être qui sent, qui est moi, et un être qui est senti, qui n'est pas moi. Remarquons, au reste, que, pour quecette résistance soit connue, il ne suffit pas de sentir un désir, il faut que tantôt ce désir soit suivi d'un effet, et que tantôt cet effet éprouve une opposition. » Telle est donc la manière dont nous parvenons à nous assurer de rexistence des corps qui nous environnent, et de celle de notre propre corps ; la propriété qu'ils ont de résister à ceux de nos mouvements qui sont déterminés par la volonté est la première que nous découvrons en eux, et nous la nommons force d'inertie, 11 est évident qu'elle nous est connue par le moyen d'une autre propriété générale des corps, leur mobilité; mais il existe encore une troisième propriété dans le» corps qui résulte également de la mobilité, c'est Vt?nptilsio?i, ou la force en vertu de laquelle, lorsqu'ils sont en mouvement, ils communiquent aux autres corps une partie de leur mouvement. Vient (iiisuilG Y attraction, qui n'aurait pas lieu non plus sans la mobilité, mais qui n'en est pas une conséquence nécessaire, et sous ce nom il faut comprendre la gravitation céleste, la pesanteur terrestre, les affinités chimiques avec leurs dépendances, Tadhésion, la cohésion, etc* — h'étendue n'est