XXII. TRACY. -^ PROJET D'ÉLÉMENTS D'IDÉOLOGIE
Nous avons déjà indiqué le point de vue sous lequel la question de la volonté, qui a donné lieu à tant de discussions, était envisagée dans cet ouvrage; ramenée à ses véritables termes, elle se réduit uniquement à celle-ci : Notre volonté dépend-elle uniquement d'elle-même? ou, ce qui est la même chose, pouvons-nous vouloir sans cause et uniquement parce que nous voulons vouloir? — Il est bien évident que non. — En quoi donc consiste notre liberté ? — Uniquement dans le pouvoir d'exécuter notre volonté, répond le C. Tracy ; et toutes les fois qu'on donne un autre sens à ce mot, on ne s'entend plus. Il ne peut donc pas y avoir de liberté avant la naissance de la volonté ; et il ne pouvait être question que d'examiner ce qui fait naître notre volonté; car c'est le seul moyen que nous ayons de la connaître et de la diriger, c'est-à-dire, de satisfaire à la fois à ce qu'exigent de nous la raison et la morale. Observons, au reste, que, malgré les déclamations affectées des défenseurs hypocrites du libre arbitre, il est de fait que c'est leur système absurde qui est profondément immoral et subversif de tout ordre et de toute sécurité dans la société, tandis que celui que nous venons d'exposer, lié dans toutes ses parties, et parfaitement conforme à la nature de nos facultés, assied la morale sur ses véritables bases ; et ce qu'on peut dire de mieux en faveur des partisans du libre arbitre, c'est qu'heureusement ils ont presque toujours été assez inconséquents pour agir comme s'ils n'y croyaient pas. . .
Un fait, dont l'observation est très-importante, et qui tient de très-près à la question de la liberté, à cause de son influence sur les déterminations de notre volonté , c'est la manière dont nous sommes, en quelque sorte, modifiés par la répétition fréquente des mêmes actes, ou, ce qui est la même chose, par nos habitudes. « C'est une loi générale de tous nos mouvements, dit le C. Tracy, que, plus ils sont répétés, plus ils deviennent faciles et rapides*, et que, plus ils sont faciles et rapides, moins ils sont perceptibles, c'est-à-dire, plus la perception qu'ils nous causent diminue, jusqu'au point même de s'anéantir, quoique le mou-
vement ait toujours lieu. » Cette observation seule suffit pour expliquer une foule de déterminations et de mouvements dont la rapidité nous surprend chaque jour; elle nous donne, en quelque sorte, la clef de plusieurs faits qui autrement nous paraîtraient absolument incompréhensibles. « Elle nous explique même pourquoi un homme dominé par un désir devenu habituel agit, pour le satisfaire, contre les lumières les plus évidentes de la raison; c'est que, pendant qu'il porte avec réflexion quelques jugements sensés qu'il perçoit nettement, parce qu'il les porte avec peine, il en porte en même temps un grand nombre d'autres, dont il ne s'aperçoit presque pas précisément parce qu'ils lui sont extrêmement familiers, et que, par cette raison-là même, îls en excitent une foule d'autres qui l'entraînent en sens contraire. » Sans doute, pour concevoir comment la chose peut se passer ainsi, il faut admettre qu'il s'accomplit instantanément dans notre faculté intellectuelle une foule d'opérations très-compliquées; qu'elle perçoit une foule de sensations, de souvenirs, de rapports, de jugements, dans un moment presque indivisible ; mais d'abord le fait est constant, et, quelque merveilleuse que paraisse cette rapidité de mouvements do notro intellif^^ence, ce n'est pas là ce qui doit nous effrayer. Le merveilleux n'a rien en soi qui doive répugner à notre raison, si Ton entend par le merveilleux, un fait ou une série de faits bien manifestes, dont la cause est inexpliquée, ou m(>nie inexplicaliU' ; mais ce qui' doit la révolter, c'est l'absurde, c'est ce qui inipli(iue évidemment contradiction dans les termes ; parce que ceux-ci n'ayant été inventés et admis que pour servir à distinguer, les unes des autres, nos sensations, nos idées ou nos conceptions, et leur usage étautle résult<it d'une convention expresse, en quelque sorte, parmi les hommes qui parlent une même langue ; celui qui me présente comme une vérité, c'est-à-dire comme une proposition éternellement et rigoureusement admissible, un tissu de mots qu'il emploie à la fois dans le sens généralement convenu, et dans un sens directement contraire à celui-là, est très-évidem-