XXII. TRACY. — PROJET D'ÉLÉMENTS D'IDÉOLOGIE
légères, et par là même très-fugitives, parce que les mouvements internes par lesquels elles s'opèrent ébranlent très peu le système nerveux, le signe qui s'y joint les fait participer à l'énergie de la sensation dont il est la cause ; il constate et fixe le résultat d'opérations intellectuelles dont le sentiment disparaît; il devient une formule que nous nous rappelons facilement, parce qu'elle est sensible, et que nous employons dans des combinaisons ultérieures, quoique nous ayons oublié le mode de sa formation. Ainsi, » ajoute le C. Tracy, « nous sommes aussi réellement conduits par les mots de nos raisonnements, que l'algébriste par les formules dans ses calculs. Si le résultat n'est pas complètement le même dans les deux cas, la différence tient à la nature des idées, mais le mécanisme est pareil. »
Il résulte de tout ceci, non pas que les signes nous sont nécessaires pour avoir des idées, car il est bien évident que l'idée doit précéder le signe institué pour la représenter; mais qu'à mesure que nous faisons de nouvelles combinaisons de nos idées, le nombre de nos signes augmente, et que, plus nous sommes parvenus à fixer, par leur moyen, les nuances diverses et les plus délicates de nos idées, plus nos analyses deviennent fines et exactes.
Les signes ont aussi la propriété d'accroître les effets, bons et mauvais, qui résultent en nous de la fréquente répétition des mêmes opérations intellectuelles, et tels sont leurs avantages et leurs inconvénients principaux, comme moyen de former nos idées. — Comme moyens de communication, il est évident que nous leur devons toutes nos relations sociales, et la possibilité de jouir de toutes les connaissances accumulées par les siècles et par les individus ; mais souvent aussi elles nous sont présentées d'une manière bien incomplète et bien peu exacte. De plus, comme nous apprenons le plus souvent les signes avant de connaître par nous-mêmes les éléments des idées qu'ils représentent, nous composons d'abord ces idées d'une manière fausse ou peu précise, quelquefois même nous perdons de vue,
dans un autro temps, quelques-uns des éléments que nous y avons fait entrer, même avec raison; d'où il arrive, ou que nous nous trompons nous-mêmes dans Tusage que nous en faisons, ou que nous n'entendons pas les autres.
L'auteur observe lui-même que les signes peuvent donner lieu encore à un grand nombre d'autres considérations importantes, et il se propose d'y revenir en traitant de la granmiaire et de la logique. Nous avons tout lieu de croire que l'accueil qu'a déjà reçu cette première partie de son travail, de la part des hommes qui s'occupent de ce genre de spéculations, et le succès qu'il ne saurait manquer d'avoir auprès de tous les bons esprits, le détermineront à compléter les applications qu'il a dessein de faire de sa doctrine aux parties les plus intéressantes des sciences morales et politiques. Le livre que le C. Tracy nous donne en ce moment sous le titre modeste de Projet d'Éléments, est l'exposition très-claire et très-précise de ce qu'on sait de positif et d'essentiel sur le sujet dont il traite; et nous croyons qu'il fera époque dans Thistoire de la philosophie française. Au reste, cette philosophie a cela de très-remarquable qu'elle est extrêmement éloignée de tout ce qui s'appelle esprit de secte ou de parti ; en sorte que tout écrivain français, qui publie un ouvrage sur les matières philosophiques, pourra très-bien dire : La philosophie française est tout ce qu'il y a de vrai dans mon livre, sauf les erreurs, qui sont à moi.
Cette disposition d'esprit qui nous paraît devoir être celle de tous les gens de lettres dignes de quelque estime, doit conduire à des résultats très -heureux et peut-être, le moment n'est pas éloigné où nous en verrons quelques-uns se manifester d'une manière assez sensible pour frapper tous les esprits non prévenus. Déjà même on convient assez généralement que la supériorité de la France dans les sciences physiques et mathématiques est due au perfectionnement que les philosophes ont introduit dans les méthodes de raisonnement; pourquoi ces mêmes méthodes, quand elles auront acquis un nouveau degré de perfection (et il est impossible qu'elles ne l'acquièrent pas,