XXIII. TRACY. — GRAMMAIRE
la philosophie ; le C. Tracy la combat par des observations incontestables, mais il la réfute surtout par Tensemble de son ouvrage. C'est une nouvelle prouve, ajoutée à beaucoup d'autres, que les créations de l'esprit d'analyse, indépendamment du genre d'utilité qui les caractérise, ne sont pas celles qui exigent le moins de finesse, de force et d'étendue dans la faculté de penser.
Au reste, le C. Tracy établit avec précision quelles sont les conditions nécessaires pour que l'esprit d'analyse ne devienne pas l'instrument de Terreur ou le mobile de vaines recherches. Il en exige deux : la première, c'est le savoir fondé sur l'observation des faits ; la deuxième, c'est l'exercice indépendant de notre intelligence. Les Romains et les Grecs ont manqué du premier, et les théologiens ont longtemps privé les modernes du second. Mais les bonnes méthodes sont maintenant unies à la liberté de penser ; et cette alliance doit faire espérer, pour l'esprit humain, un degré de perfectionnement auparavant impossible.
Après ces considérations préliminaires, leC. Tracy entre en matière.
Ce qui a dû l'occuper, en commençant une grammaire fondée sur la connaissance de nos opérations intellectuelles, a été de marquer le point de contact essentiel et primitif entre les deux sciences ; c'est-à-dire, de chercher, dans la formation même de nos idées, ce qui doit servir à expliquer la formation du langage, et comment le mécanisme de la pensée détermine celui du discours. Avertissons d'abord que l'auteur appelle langage tout système, et discours toute émission de signes.
Juger et sentir, voilà toute notre intelligence. Juger, ce n'est même encore que sentir. On a dit que c'était sentir des rapports. Le C. Tracy trouve cela vague et obscur. Voici en quoi consiste proprement, suivant lui, l'opération intellectuelle que l'on a désignée par le mot juger.
Juger, ce n'est pas avoir une idée nouvelle ; c'est apercevoir, c'est sentir, dans une idée déjà présente à notre esprit, une circonstance qui la modifie. Mais sentir cette circonstance,
c'est avoir unesecoadc perception, une seconde idée renfermée dans la première. C*est donc proprement sentir qu'une idée en renferme une autre. Ainsi, quand j'ai une perception, une idée, je sens. Quand je démêle dans cette idée une circonstance quelconque qui en fait partie et qui la modifie, je juge. Dans le premier cas, j'ai une perception que je regarde comme absolue, comme existante par elle-même; dans le second, j'ai une perception que je considère comme relative, comme n'existant que dans une autre.
Il résulte de là deux observations fondamentales. La première est que toutes nos idées simples ou complexes, étant diiïérentes et distinctes les unes des autres, exigent des signes différents, soit simples, soit complexes. Nos Jugements, au contraire, n/étant tous que le produit d'une même opération intellectuelle, peuvent être représentés par un signe unique et invariable.
En second lieu, pour exprimer une idée simple ou complexe, il suffit de la désigner par un seul signe simple ou complexe. Pour exprimer un jugement, il faut de toute nécessité énoncer deux idées, et de plus indiquer que l'une est considérée comme une circonstance de l'autre, ou comprise dans l'autre.
Tout langage doit donc avoir des signes distincts pour exprimer les idées isolées, et un signe unique et spécial pour énoncer l'acte du jugement. Ainsi, tout discours représente ou des perceptions isolées, ou des perceptions liées les unes aux autres par le jugement.
Mais ici se présente un fait important; c'est qu'il n'y a qu'un langage déjà cultivé et perfectionné qui puisse avoir des signes pour exprimer les idées isolées. Cette propriété n'appartient même, du moins à un degré éminent, qu'au langage des sons articulés. Dans l'enfance du langage, il n'y a point de signe qui ne représente une impression composée de plusieurs perceptions. Nos connaissances premières résultent de la perception de groupes d'objets, et non d'objets isolés. Ainsi les signes du langage primitif de l'homme, du langage d'action, représentent